‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 47 sur 66 · LES FAUX S A U I, N I E R S · texte numérisé non relu

LES FAUX S A U I, N I E R S

Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu’à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, quelle dit à La Corbinière :

— Allez, vous, toujours devant m’attendre à Lyon, avec la vaisselle.

Ils restèrent trois jours à Essonne, d’abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s’était faites aux cuisses eu courant à franc étrier.

Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles :

— N’y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme ?

A quoi La Corbinière répondit :

— Oui-da, monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus ? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?

Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeau rouge , où ils vendirent la vaisselle pour trois cents écus ; sur quoi, La Corbinière se fit faire, « encore qu’il n’en eût du tout besoin, un fort bel habit d’écarlate, avec les aiguillettes d’or et d’argent. 0

Ils descendirent sur le Rhône, et, s’étant arretés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu’il adressa une bajle dans le pied droit d’Angélique de Longueval, et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence :

— C’est un malheur qui m’est arrivé... je puis dire à moiméme, puisque c’est ma femme.

Angélique resta trois jours au lit ;.puis ils se remirent dans la barque du Rhône , et purent atteindre Avignon , où Angélique se lit traiter pour sa blessure, et, ayant pris une nouvelle barque lorsqu’elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.

Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils s’arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint- Soupir, dont la dame, les voyant sauvés , fit chanter le Salve

ANGEL IQUE

Regina. Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays , ' avec olives et câpres , et commanda que l’on donnât à leur valets des artichauts.

« Voyez, dit Angélique, ce que c’est de /'amour; encore que nous étions à un lieu qui n’était habité par personne , il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins, les heures ine semblaient des minutes, encore que j’étais bien affamée. Car, à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi, tous bien affamés, nous fîmes voiles ; mais, auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, ét lequel venait à Gênes aussi.

» Car mon mari ( elle l’appelle toujours ainsi depuis ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda :

. » — Monsieur, vous plaît-il quelque chose ?

» — Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à madame..

» Mon mari, tout d’un temps , mettant l’épée à la main , lui dit :

» — La connaissez -vous ? Sortez d’ici! car, autrement, je vous tuerai.

» Incontinent, M. AudifTret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu’il se pourrait , parce que ce Génois, très-assurément , lui ferait faire du déplaisir.

» Nous arrivâmes à Civita-Vecchia ; puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. El, un jour, étant à sa fenêtre un neveu de Sa Sainteté, passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien :

» — Mademoiselle, Son Éminence m’a commandé de savoir si vous aurez agréable qu’il vous vienne voir.

» Toute tremblante, je lui répondis :

» — Si mon mari était ici, j’accepterais cet honneur; mais, n’y étant pas, je supplie très-humblement votre maître de m’excuser.

» Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu’il l’eût entendue, il fit marcher son carrosse, et, depuis, je n’entendis plus parler de lui. »

La Corbinière lui raconta peu après qu’il avait rencontré un fauconnier de son père qui s’appelait La Roirie. Elle eut un grand désir de le voir ; et, quand elle le vit, « il resta sans parler; » puis, s’étant rassuré, il lui dit que madame l’ambassadrice avait entendu parler d’elle et désirait la voir.

Angélique de Longueval fut bien reçue par l’ambassadrice. Toutefois, elle craignit, d’après certains détails, que le fauconnier n’eût dit quelque chose et craignit qu’on n’arrèlàt La Corbinière et elle.

Ils furent fâchés d’ètre restés vingt-neuf jours à Rome , et d'avoir fait toutes les diligences pour s’épouser sans pouvoir y parvenir. « Ainsi, dit Angélique, je partis sans voir le pape... »

C’est à Ancône qu’ils s’embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l’Adriatique ; puis ils arrivèrent et allèrent se loger sur le grand canal.

« Cette ville, quoique admirable, dit Angélique de Longueval, ne pouvait me plaire à cause de la mer, et il m’était impossible d’y boire et d’y manger que pour m’empècher de mourir. »

Cependant, l’argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière :

— Mais, que ferons-nous? Il n’y a tantôt plus d’argent!

Il répondit :

— Lorsque nous serons eu terre ferme , Dieu y pourvoira... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint- Marc.

ANGELIQUE

Arrivés à Saint-Marc, les époux s’assirent au banc des sénateurs; et, là, quoique étrangers, personrfé n’eut l’idée de leur contester cetle place; car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d’argent blanc, le manteau pareil..., et la petite oie d’argent.

Angélique était bien ajustée , et elle fut ravie, car son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.

L’ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.

A l'heure du dîner, Angéliqne ne voulut plus sortir de son hôtel, aimant mieux reposer que d’aller en mer en gondole.

Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de la Motte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu’il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à- s’épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l’on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.

Là, M. de la Motte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire qu'une homme si bien couvert s’offrit de prendre une pique dans une compagnie’. Celle qu’il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.

Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage..., après lequel on fit un petit festin où s’écoulèrent les' dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.

Au bout de huit jours, le Sénat donna ordre au général d’envoyer la compagnie à Vérone; ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.

En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, « deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas , six plats de faïence et six assiettes. »

En arrivant à Vérone , ils trouvèrent plusieurs officiers français. M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s’incommoder, les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d’aller les voir, et lui firent tant de caresses , qu’elle en était confuse.

À cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par Son Excellence Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu’ Angélique de Longueval fnt relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.

A un bal donné plus tard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi, en costume français. Elle ajoute :

« Tous les Français oflieiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d’honneur. »

Le général, tout en dansant, ne (uanquait pas de parler à Angélique de Longueval « à part de son mari. » Il lui disait :

— Qu’attendez-vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore..., moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d’abord des cottes de brocart telles qu’il vous plaira. Pensez, mademoiselle , à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents.

Cependant, ce général conseillait à La Corbinière de s’engager dans les guerres de l’Allemagne, lui disant qu’il trouverait beaucoup d' avantage à Inspruck, qui n’était qu’à sept journées de Vérone, et que, là, il attraperait une compagnie...

ANGÉLIQUE

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