‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 48 sur 66 · LETTRE ONZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE ONZIEME

Réflexions. — Souvenirs de la Ligue. — Les Sylvaneetcs et les Francs.

Sentis.

Malgré les digressions qui sont naturelles à ma façon d’écrire, je n’abandonne jamais mon idée, et, quoi qu’on puisse penser, l’abbé Eucquoy finira par se retrouver...

Revenu à Senlis, je me demande seulement pourquoi la . poste a mis vingt et une heures , il y a huit jours, pour transmettre à Paris une lettre jetée par moi-même dans la boite le jour de la Toussaint, à dix heures du soir. Il y a d'abord un départ à minuit; puis les lettres partent encore à sept heures du matin... Je m’y perds!

Serais-je encore suspect à Senlis 1 ?... Mais le gendarme est devenu mon ami ! Je me suis fait encore recommander à un substitut de la ville, qui s’occupe accessoirement de science et d’histoire. Je connais des substituts que j’estime fort , comme je fais de tous les hommes qui veulent bien oublier un instant leurs opinions, leur position , ou leurs intérêts , pour devenir ce qu’ils peuvent être au fond, des hommes aimables.

J’ai vu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation de Charles Vil annoncée, par Beauvallet et mademoiselle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce paysci, on aime le souvenir des princes du moyen âge et de la renaissance, qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux, — moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles. — Les gens ignorent ici pourquoi ils aiment peu les Bourbons, avec un

I. Cette lettre, mise à la poste à onze heures du soir, est encore arrivée le lendemain à sept heures de l’après-midi. Il u’y a donc eu rien de particulier cette fois ni l’autre, que la lenteur de la poste pour uu trajet de cinquante kilomètres où les diligences mettent quatre heures.

LES FAUX SALLNIERS

mélange pourtant de goûts senii-porpiilaires et semi-princiers. Je les soupçonne d’être un peu, comme bien d’autres, républicains sans le savoir.

C’est qu’il y a eu ici des luttes graves à l f époque de la Ligue... Un vieux noyau de protestants qu’on ne pouvait dissoudre, et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le parpaillot dit Henri IF.

L’animation allait jusqu’à l'extrême, comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis, qui y avaient fait du bien, on avait contracté une haine ionstitutionnelle contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j’ai entendu ma grand’mère, parlant d’après ce qui lui avait été transmis, me dire de l’épouse de Henri II :

— Cette grande madame Catherine de Médicis,.., à qui on a tué ses pauvres enfants!

Plus tard, ayant lu le Charles IX de Chénier, et regardé, le premier jour de la révolution de juillet, la fenêtre d’où l’on suppose que ce roi aurait tiré sur le peuple, pensant aussi à la fièvre de sang qui l’a fait périr, je me suis dit :

— Il est impossible que ma grand’mère n’ait pas été trompée par une tradition du pays.

Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la Saint-Barthélemy. C’est pour ce jour que sont fondés surtout de grands prix pour le tir de l’arc. L’arc, aujourd’hui, est une arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d’abord l’époque où ces rudes tribus des Sylvancctcs farinaient une branche redoutable des races celtiques.

Les pierres druidiques d’Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l’Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages, devenus des lacs aujourd’hui.

ANGÉLIQUE ' 361

Le Valois et l’ancien petit pays nommé la France semblent établir par leur division l’existence de deux races distinctes. La France, division spéciale de l’Ile-de-France, a, dit on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent le? chroniques, le premier arrêt. Il est reconnu aujourd’hui que les Francs n'ont nullement subjugé la Gaule, et n’ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d’égalité, d’après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois , les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été concédées et qu’on appelait terres de franc-alleu.

La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la Ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favoriseraient le Béarnais, tandis que l'autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d’Epernon, le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore, dans certains coins, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille de Senlis.

Et même ce grand comte Longueval xde Bucquoy, qui a fait les guerres de Bohême, aurait- il gagné l’illustration qui causa bien des peines à son descendant, l’abbé de Bucquoy, s’il n’eût, à la tête des ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arras et Calais contre les armées de Henri IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les pays de Flandre, il obtint cependant un traité d’armistice de dix ans en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.

Ftonnez-vôus maintenant des persécutions qu’eut à subir l'abbé de Bucquoy, sous le ministère de Pontchartrain !

Quant à Angélique de Longueval, c’est l’opposition même en cotte hardie. Cependant, elle aimait son père, et ne l’avait abandonné qu’à regret. Mais, du moment qu’elle avait choisi l’homme qui semblait lui convenir, comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier, elle n’a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l’argenterie de son père, elle s’écriait :

— Ce que c’est de l’amour 1

Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu’un charme l’ait, en effet, attachée à ce fils de charcutier, qui était beau, s’il faut l’en croire, mais qui ne semble pas l’avoir rendue très-heureuse. Cependant, en constatant quel>ques malheureuses dispositions de celui qu’elle ne nomme jamais, elle n’en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits, et l’aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.

Le discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avait donné dans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.

« Voilà donc, dit Angélique, l’enseigne vendue à cet homme qui m’aimait, content (le lieutenant-colonel), en croyant que je ne m’en pouvais plus dédire; mais l’amour, qui est la reine 1 de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car, lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s’en aller,. il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui. » ,

Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari, Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. « Ainsi, dit-elle, l’amour nous ruina en Italie aussi bien qu’en France, quoiqu’on celle d’Italie je n’y avais point de coulpe (faute). »

\ . L’amour se (lisait au féminin à cette époque.

ANGELIQUE

Les voilà partis de Vérone aveé un nommé Boyer, auquel La Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu’en Allemagne, parce qu’il n’avait point d’argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A vingt- cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon paj's vénitien, comme Brescia. Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d’Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l’Allemagne. « Je pensais bien, dit-elle, que les cinquante pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère ; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations. »

Ils restèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Corbinière qu’il fallait aller plus loin pour trouver de l’emploi, dans une ville nommé Fisch. Là, Angélique eut une grand flux de sang, et l’on appela une femme, qui lui fit comprendre « qu’elle s’était gâtée d’un enfant. » C’est une locution bien chrétienne, qy’il faut pardonner au langage du temps et du pays.

On a toujours considéré comme une souillure, dans la manière de voir des hommes d’Eglise, le fait, légitime pourtant, puisque Angélique s’était mariée, de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n’est pourtant pas là l’esprit de l’Evangile. Mais passons.

La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l’unique haquenée que possédait le ménage. « Toute débile que j’étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l’armée, où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d’hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines. »

- Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase , lequel , comme Wallon , avait entendu parler du comte de Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit grande caresse au mari d’Angélique, et

lui dit qu’en attendant une compagnie, il lui donnerait une lieutenance, et qu’il allait mettre mademoiselle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.

Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La .Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner. Il y a de bonnes gens partout : Angélique ne se plaint que d’avoir été promenée, « tantôt à un lieu, tantôt à un autre, » par le malheur de la guerre , à la façon des Égyptiennes ; ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu’elle tût plus de sujets de se contenter que pas une femme, puisqu’elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur. « Et le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière, — en ce qu’il lui donnait les meilleurs morceaux de la table... à cause qu’il le voyait malade. »

Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu’on put olfrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu’habillé, à cause de la crainte de l’ennemi. « En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais, que je ne pus m’empècher de dire tout haut : * Mon Dieu! je meurs de frais! » I.e colonel allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il n’avait pas autre chose suç son uniforme.

Ici arrive une observation bien profonde :

« Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guçrre ne peut plaire. »

Rien n’est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l’époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait autant de femmes que d’hommes.

Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, devant la mort. Dans nos troubles civils, elles portent des drapeaux sur les barricades; elles portent vaillamment leur tète à l’échafaud. Dans les pro-

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vinces qui se rapprochent du nord ou de l’Allemagne, on a pu trouver des Jeanne Darc et des Jeanne Hachette. Mais la niasse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de l’amour qu’elles ont pour leurs enfants.

Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population originairement venue d’Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pouf animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s’appelle la kadra et s’avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle. Mais, chez les Francs, on en. exposait plusieurs.

Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels, qu’ils ont été causes de l’adoption de la loi sali— que. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.

La maladie de La Corbinière fut cause qu’il se résolut à retourner en Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport. « Nous fûmes bien confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée Beistre , où l’on ne voulut plus nous laisser passer, et où l’on retint mon mari malgré sa maladie. » CtJhime elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l’archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière, — qu’on peut supposer avoir un peu déserté, quoique sa femme ne l’avoue pas.

Munie de la grâce signée par l’archiduchesse, Angélique retourna au lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s’ils n’avaient rien entendu dire d’un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demi-mort, et le ramena à Vérone.

Là, elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d’avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. « Je ne sais, ajoute-t-elle, s’il avait en-

LES FAOX SAULNIEKS

corc de l’amour pour moi, on si ce fut de la pitié, tjtnt il y a qu’il m’envoya vingt pistoles et tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu’en peu de temps il mangea entièrement tout. »

U avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant, l’affection de sa femme ne s’affaiblit pas. Elle se résolut, « pour ne pas vivre tout à fait dans l’incommodité, à prendre des gens en /tension, » ce qui lui réussit; seulement, La Corbinière dépensait tout le gagnage hors du logis, « ce qui, dit-elle, m’aflligeait jusqu’à la mort; il finit par vendre les meubles, de sorte que la maison ne pouvait plus aller... Cependant, ajoute la pauvre femme, je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous parûmes de France. 11 est vrai qu’après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux... Mais j’avoue que l’amour que j’avais poùr cet homme surpassait l’affectiorr que je portais à mes parents... »

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