LETTRE QUATORZIÈME
Le château d’Ermenonville. — Les illuminés. — Le roi de Prusse. — Gabrielle et Rousseau. — Les tombes. — Les abbés de Cliâalis.
Ermenonville.
En quittant Chàalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de bois, puis nous entrons dans le désert. H y a là assez de désert pour que, du centre, on ne voie point d’autre horizon, pas assez pour qu’en une demi -heure de marche on n’arrive au paysage le plus calme, le plus charmant du monde... Une nature suisse dépoupée au milieu du bois, par suite de l’idée qu’a eue René de Girardin d’y transplanter l’image du pays dont sa famille était originaire.
Quelques années avant la Révolution, le château d’Ermenonville était le rendez-vous des illuminés qui préparaient silencieusement l’avenir. Dans les soupers célèbres d’Ermenonville,
on a vu successivement le comte de Saint -Germain* Mesmer et Cagliostro, développant, dans des causeries inspirées, des idées et des paradoxes, dont l’école dite de Genève hérita pins tard. Je crois bien que M. de Robespierre, le fils du fondateur de la loge écossaise d’Arras, tout jeune encore, peutêtre encore plus tard Senancourt, Saint-Martin, Dupont (de Nemours) et Cazotte , vinrent exposer, soit dans ce château , soit dans celui de le Peietier do Mortfontaine, les idées bizarres qui se proposaient les réformes d’une société vieillie, laquelle dans ses modes mêmes, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d’une complète transformation.
Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. C’est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d’acier son petit-fils sans tète, — comme Nostradamus avait fait voir à Marie de Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.
Ceci est de l’enfantillage. Ce qui relève les mystiques , c’est le détail rapporté par Beaumarchais (le village de Beaumar*chais est situé à une lieue d’Ermenonville, pays de légendes), que les Prussiens, arrivés jusqu’à trente lieues de Paris, se replièrent tout à coup d’une manière inattendue d’après l’effet d’une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit dire : * N’allons pas outre! » comme en certains cas disaient les chevaliers.
Les illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports d’affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient pénétré, chez nous, dans les anciens pays francs et bourguignons, par l’antique sympathie et les relations séculaires des races de même origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un illuminé. Beaumarchais suppose qu’à Verdun, sous couleur d’une séance de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle qui lui aurait dit : « Retourne ! » comme le fit un fantôme à Charles VI.
(les données bizarres confondent l’imagination; seulement, Beaumarchais, qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de fantasmagorie, on fit venir de Paris l’acteur Fleury, qui avait joué précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on sait, de la confédération des rois ligués contre la France.
Les souvenirs des lieux où je suis m’oppressent moi-même ; de sorte que je vous envoie tout cela au hasard, mais d’après des données sûres; un détail plus important à recueillir, c’est que le général prussien qui, dans nos désastres de la Restauration, prit possession du pays , ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges de l’occupation militaire. C’était, je crois, le prince d’Anhalt : souvenonsnous, au besoin, de ce trait.
Rousseau n’a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S’il y a accepté un asile, c’est que, depuis longtemps, dans les promenades qu’il faisait en partant de l'Ermitage de Montmorency, il avait reconnu que cetle contrée présentait à un lierboriseur des variétés de plantes remarquables dues à la variété des terrains.
Nous sommes allés descendre à l’auberge de la Croix blanche , où il demeura lui-même qùelque temps à son arrivée. Ensuite il logea encore de l’autre côté du château, dans une maison occupée aujourd’hui par un épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant face à un autre pavillon qu’occupait le concierge du château. Ce fut là qu’il mourut.
En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés des brouillards d'automne , que peu à peu nous vîmes se dissoudre en laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J’ai vu de pareils effets de perspective sur des tabatières du temps../ : File des Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur laquelle l’eau tombe, —
ANGELIQUE
quand elje tombe... — Sa description pourrait se lire dans les idylles de Gessner.
Les rochers qu’on rencontre en parcourant les bois sont couverts d’inscriptions poétiques. Ici :
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Ailleurs :
Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses
Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.
Ou encore, avec un bas-relief représentant des druides qui coupent le gui :
Tels furent nos aïeux clans leurs bois solitaires !
Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... — Delille les aurait faits moins solides'.
M. René - de Girardin faisait aussi des vers. C’était, en outre, un homme de bien. Je pense qu’on lui doit les vers suivants sculptés sur une fontaine d’un endroit voisin, que surmontaient un Neptune et une Amphytrite, légèrement dé- . colletés , comme les anges et les saints de Chàalis :
Des bords fleuris où j’aimais à répandre Le plus pur cristal de mes eaux.
Passant, je viens ici me rendre
Aux désirs, aux besoins do l’homme et des troupeaux.
En puisant les trésors de mon urne féconde,
■ Songe que tu les dois à des soins bienfaisants.
Puissé-je n’abreuver du tribut de mes ondes Que des mortels paisibles et contents !
Je ne m’arrête pas à la force des vers ; c’est la pensée d’un honnête homme que j’admire. L’influence de son séjour est profondément sentie dans le pays. Là, ce sont des salles de danse, où Pon remarque encore le banc des vieillards ; là, des
tirs à l’arc, avec la tribune d’où l’on distribuait les prix... Au bord des eaux, des temples ronds, à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès consolateur. Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique et profond.
La tombe de Rousseau est restée telle qu’elle était avec sa forme antique et simple, et les peupliers , effeuillés, accompagnent encore d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux dormantes de l'étang. Seulement, la barque qui y conduisait les visiteurs est aujourd’hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi , au lieu de nager gracieusement autour de l’ile, préfèrent se baigner dans une ruisseau d’eau vive, qui coule , dans un rebord, entre des saules aux brandies rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé devant le château.
ISous sommes revenus au château. C’est encore un bâtiment de l’époque d’Henri IV, refait vers Louis XI V, et construit probablement sur des ruines antérieures; car on a conservé . une tour crénelée qui jure avec le reste, et les fondements massifs sont entourés d’eau, avec des poternes et des restes de ponts-levis.
Le concierge 11e nous a pas permis de visiter les appartements, parce que les maîtres y résidaient. Les artistes ont plus de bonheur dans les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu’après tout, ils doivent quelque chose à la nation.
On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, à gauche, est dominée par la tour dite de Ga- brielle, reste d’un ancien château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit :
— Voici la tour où était enfermée la belle Gabrielle... Tous les soirs, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux,- le guettait souvent, et a fini par le faire mourir.
Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d’années, on croira cela. Henri IV, Ga-
ANGELIQUE
brielle et Rousseau sont les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà, à deux cents ans d’intervalle, les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain d’Henri IV. Comme la population l’aime, elle suppose que le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse en faveur de l’homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté cette pensée est peut-être plus vrai qu’on ne croit. Rousseau, qui a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé. Son image immortelle demeure debout sur les ruines.
Quant à ses chansons , dont nous avons vu les dernières à Compïègne , elles célébraient d’autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté n’est-il pas éternel comme le génie?
En sortant, du parc, nous nous sommes dirigés vers l’église, située sur la hauteur. «le est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert ; nous y avons vu principalement le tombeau de De Vie, ancien compagnon d’armes de Henri IV, qui lui avait fait présent du domaine d’Ermenonville. C’est un tombeau de famille, dont la légende s’arrête à un abbé. Il reste ensuite des filles qui s’unissent à des bourgeois. Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d’abbés, très-vieilles , dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d’une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit : » Ci-gît Almaznr. » Est-ce un fou ? est-ce un laquais ? est-ce un chien ? La pierre ne dit rien de plus.
Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s’étend sur la plus belle partie de la contrée ; les eaux miroitent à travers les grands arbres roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et, plus loin, sur le bord, le temple de marbre d’une déesse absente, qui doit être la Vérité.
Ce dut être un beau jour que celui où une députation , envoyée par l’ Assemblé nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour les transporter au Panthéon. Lorsqu’on parcourt le village , on est étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles; avec leurs grands chapeaux de paille, elles ont l’air de Suissesses .. Les idées sur l’éducation de l’auteur d 'Émile semblent avoir été suivies; les exercices de force et d'adresse, la danse , les travaux de précision encouragés par des fondations diverses ont donné sans doute à cette jeunesse, la santé, la vigueur et l’intelligence des choses utiles.
Ver.
J’aime beaucoup cette chaussée, dont j’avais conservé un souvenir d’enfance, et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.
Sylvain me dit :
— Nous avons vu la tombe de Rousseau : il faudrait maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous mener à Soissons, et, de là, à Longueval. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.
— Allez tout droit pur la route à gauche, nous dirent-elles, ou, également, par la droite... Vous arriverez, soit à Ver , soit à Eve ; vous passerez par Ot/iis, et, en deux heures de marche, vous gagnerez Dammartin.
Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien étrange; il faut ajouter qu’il pleuvait.
— Les premiers que nous rencontrerons dans le bois, dit Sylvain (avec plus de raison que de français), nous les consultcron’s encore...
Les premiers furent trois hommes qui se suivaient et remon- * taient, d’une sente , sur le chemin.
C’était le. régisseur de M. F.rnest de Girardin, suivi d’un
architecte, qu’on reconnaissait au mètre qui lui tenait lieu de canne, et d’un paysan en blouse bleue, qui venait ensuite. Nous étions disposés à leur demander de nouveaux renseignements.
— Faut-il saluer le régisseur? dis-je à Sylvain. Il a un habit noir.
Sylvain répondit :
— Non : les gens qui sont dans leur pays doivent saluer les premiers.
Le régisseur passa, étonné de ne pas recevoir le coup de casquette..., qui'sans doute lui avait été adressé déjà dans plusieurs occasions.
L’architecte passa derrière le régisseur , comme s’il ne voyait personne. Le paysan seul ôta son bonnet. Nous saluâmes le paysan.
— Vois-tu, me dit Sylvain, nous n’avons pas fait de bassesses..., et nous rencontrerons plus loin quelque bûcheron qui nous renseignera.
La route était fort dégradée, avec des ornières pleines . d'eau, qu’il fallait éviter en marchant sur les gazons. D’énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine, — chardons à demi gelés, mais" encore vivaces, — nous arrêtaient quelquefois.
Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni Ver,. ni Eve, ni Othys , ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.
Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite, — quelqu’une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forets...
Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches réchampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte.
— Pour aller à Ver?...
— Vous en êtes bien loin,.. En suivant la route, vous arriverez à Montaby.
— Nous demandons Ver, ou Eve...
— Eh bien, vous allez retourner... Vous ferez une demilieue (on peut traduire cela si l’on veut en mètres, à cause de la loi) ; puis, arrivés à la place où l’on tire l’arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite tout le monde vous indiquera Ver.
Une politesse en vaut une. autre. Cependant, le bûcheron ne voulut pas accepter un cigare, — en quoi je le blâme.
Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, une chanson du pays qui a dû bien des fois réjouir les compagnons :
Après ma journée faite... — Je m’en fus promener! (Bis.)
En mon chemin rencontre — 'Une fille à mon gré.
Je la pris par sa main blanche... — Dans les bois je l’ai menée.
Quand elle fut dans les bois, — Elle se mit à pleurer.
• Ah! qu’avez-voris, la belle?... — Qu’avez-vous à pleurer?
— Je pleure mon innocence... — Que vous m'allez ôter!
— Ne pleurez pas tant, l^i belle... — Je vous la laisserai.
Je la pris par sa main blanche. — Dans les champs je l’ai menée.
Quand elle fut dans les champs... — Elle se mit à chanter.
— Ah ! qu’avez-vous, la belle? — Qu’avez- vous à chanter?
. Je chante votre bêtise — De me laisser aller :
Quand on tenait la poule, — Il fallait la plumer, etc. s
Ces chansons-là ne finissent jamais ; cependant, ici le sens est complet. Je remarque seulement ce mélange de vers blancs et d’assonnances , qui ne nuit nullement à l’expression musicale.
Jj’exemple est plus beau, certes, dans la chanson dont j’ai cité les premiers vers, et dont l’air est tendre et d’une mélancolie sublime :
Dessous les rosiers blancs,
La belle se promène :
ANGELIQUE
Blanche comme la neige...
Belle comme le jour !
Au jardin de son père,
Trois cavaliers l'ont pris!...
Il faudrait prise , selon notre langue actuelle 1 , que la mode et l’Académie arrangent à leur manière; je ne veux que marquer la possibilité de faire de la musique .sur des vers blancs. C’est ainsi que les Allemands, à l’époque de Klopstock, et par imitation depuis , faisaient des vers rhythmés dans le système des brèves et des longues, — comme les Latins.
On dira que nous ne savons écrire qu’en prose. Mais où est le vers?... dans la mesure, dans la rime ou dans l’idée?
La route se prolongeait comme le diable ; je ne sais trop jusqu’à quel point le diable se prolonge, — ceci est la réflexion d’un Parisien. — Sylvain, avant de quitter le bois, lit entendre encore ces vers de l’époque de Louis XIV :
C’était un cavalier
Qui revenait de Flandre...
Le reste est difficile à raconter. — Le refrain s’adresse au tambour, et il lui dit :
Battez la générale Jusqu’au point du jour!
Sylvain m’apprit encore une fort jolie chanson, qui remonte évidemment à l’époque de la Régence :
Y avait dix filles dans un pré, — Toutes les dix à marier; — Y avait Dine, — Y avait Chine, — Y avait Sujette et Martine. — Ab !* ah 1 Catherinette et Catherina !
Y avait la jeune Lison, — La comtesse de Montbazon,
Y avait Madeleine, — Et puis la Dumaine !
1 . Madame de Sévignê, cette reine des caillettes , comme disait Année (ancien directeur du Constitutionnel), a discuté là-dessus. Elle avait peut-être raison dans son temps.
LES FAUX SAULMIERS
Vous voyez, mon ami , que c'est là une clianson qu’il est bien difficile de faire rentrer dans les régies de la prosodie.
Tomes les dix à marier. — Le fils du roi vint à passer.
— R’garda Dine, — R’garda Chine, — R’garda Suzette et Martine. — . Ah! ah! Catherinette et Catherina!
R’garda la jeune Lison, — La comtesse de Montbazon,
— R’garda Madeleine, — Sourit à la Domaine.
La suite est la répétition de tous ces noms et l’augmentation progressive des galanteries de la fin.
Puis il nous a saluées. — Salut, Dine , — Salut , Chine, etc. — Sourire à la Duraaine.
Et puis il nous a donné, — Bague à Dine, — Bague à Chine, etc., — Diamant à la Dumaine.
Puis il nous mena souper. — Pomme à Dine, etc.,
— Diamant à la Dumaine.
Puis il nous fallut coucher. — Paille à Dine, — Paille à Chine, — Bon lit à la Dumaine,
Puis il nous a renvoyées. — Renvoya Dine, etc., —
Garda la Dumaine !
Quelle folie galante que cette ronde, et qu’il est impossible d’en rendre la grâce à la fois aristocratique et populaire ! Heureuse Dumaine! heureux fils du roil — Louis XV enfant, peut-être.
Quand Sylvain, homme taciturne, se met à chanter, on n’en est pas quitte facilement. Il m’a chanté je ne sais quelle chanson des Moines rouges qui habitaient primitivement Chàalis. Quels moines I C’étaient des templiers! Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.
Ne parlons plus de ces moines rouges’.
Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de terre à la semelle de nos souliers; mais nous finissions par la rendre plus loin dans les prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver. C’est un gros bourg.
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ANGELIQUE
L’hôtesse était aimable et sa fille fort avenante, ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce parler si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contralto , par moments!
— Vous voilà, mes enfants, dit l’hôtesse... Eh bien, on va mettre un fagot dans le feu !
— Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.
— Voulez-vous, dit l’hôtesse, qu’on vous fasse d’abord une soupe à l’oignon?
— Cela ne peut pas faire de mal; et ensuite?
— Ensuite, il y a aussi de la chasse.
Nous vîmes là que nous étions bien tombés.
L’auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu trouver asile, offre à l’intérieur une cour à galeries d’un système entièrement valaque... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en caressant deux chiens de chasse, attentifs au tournebroche, — qui est l’espoir d’un souper pro chain...
Le souper terminé, nous avons erré un peu dans le hameau. Tout était sombre , hors une seule maison , ou plutôt une grange, où des éclats de rire bruyants nous appelèrent. Sylvain fut reconnu, et l’on nous invita à prendre place sur un tas de chènevottes. Les uns faisaient du filet, les autres des nasses ou des paniers. C’est que nous sommes dans un pays de petites rivières et d’étangs. J’entendis là celte chanson :
La belle était assise, — Près du ruisseau coulant, —
Et dans l’eau qui frétille, — Baignait ses beaux pieds blancs. — Allons, ma mie, légèrement.
Voilà encore un couplet en assonances, et vous voyez qu’il est charmant, mais je ne puis vous faire entendre l’air. Ou dirait un de ceux de Charles d-’Orléans, que Perne et Choron nous ont traduits en notation moderne. Il s’agit dans cette ballade d’uD jeune seigneur qui rencontre une paysanne, et
qui est parvenu à la séduire. Sur le bord du ruisseau, tous deux raisonnent sur le sort de l’enfant probable qui sera le résultat de leur amour. — Le seigneur dit :
En ferons-nous un prêtre, — Ou bien un président ?
On sent bien ici qu’il est impossible de faire autre chose d’un enfant produit, à cette époque, dans de telles conditions. Mais la jeune fille a du cœur, malgré son imprudence, et, renonçant pour son fils aux avantages d’une position mixte, elle répond :
Nous n'en ferons* un prêtre , — Non plus un président. — Nous lui mettrons la hotte, — Et trois oignons dedans.
Il s’eu ira criant : « Qui veut mes oignons blancs? »
— Allons, ma mie, légèrement ! — Légèrement , légèrement !
En voilà encore une qui ne sera pas recueillie par le comité des chants nationaux, et cependant qu’elle est jolie! Elle peint même les mœurs d’une époque. — Il n’en est pas de même de celle-ci, qui ne décrit que des mœurs générales :
Ah ! qu’y fait donc bon ! — Qu’y fait donc bon — Garder les vaches — Dans l’paquis aux bœufs, — Quand on est deux. — Quand on est quatre, — On s’embarrasse. — Quand on est deux, — Ça vaut bien mieux!
Qu’elle est nature, celle-là, et que c’est bien la chanson d’un berger!... Mais on la connaît par les Mémoires de Dumas; — c’est, en effet, une chanson des environs de Villers-Cotterets,' où il a été élevé.
Citons pourtant les vers que dit le berger à la jeune Isa • beau :
Ton p’tit mollet rond — Passe sous ton jupon... —
T’as quinze ans passés. —-.On- le voit bien assez!
C’est de l’idylle antique, et l’air est charmant.
ANGELIQUE
— Je vais, dit Sylvaih, te dire le sujet d’une pièce que je voudrais faire sur la mort de Rousseau.
— Malheureux! lui dis-je, tu médites des drames?
— Que veux-tu ! la natüre indique à chacun sa voie.
Je le regardai d’un œil sévère. — Il lut :