‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 50 sur 66 · LETTRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE TREIZIEME

Les Ruines. — Les Promenades. — L’abbaye de Cbdalis.

Je réfléchis à des fautes nombreuses que j’ai commises dans . les lettres que je viens de vous adresser : une erreur de vingt kilomètres, ce n’était rien ; j’ai peine à me familiariser avec ces nouvelles mesures... et je sais pourtant qu’il est défendu de se servir du mot lieues dans les papiers publics. L’influence du milieu où je vis momentanément me fait retourner aux locutions anciennes.

Ma crainte de vous compromettre est telle, qu’en vous renvoyant la lettre qui m’a été adressée de Belgique pour me donner avis d’une vente où se trouvait un livre relatif à la famille de Bucquoy, j’ai ajouté un mot... J’ai déshonoré l’autographe d’un ami inconnu avec ce terme : issu . On avait voulu dire que l’abbé de Bucquoy était le moucheron insaisissable destiné à piquer l’amendement Riancey ; je ne me consolerais pas d’avoir fait lever ce moucheron ; car je respecte toujours la loi. J’ai cru affaiblir cette critique, en disant que le moucheron était issu de l’amendement.

J’ai eu tort ; m’étant imposé cette loi de ne dire que la vérité, — -a l’exemple <ju philosophe dont je vais voir la tombe, et qui avait pris pour devise: Vitam impendere vero; — je devais pouvoir représenter, au besoin, la lettre que vous m’avez envoyée vierge de toute addition. Il suffit de faire remarquer que je n’attaque pas la loi , mais seulement la fausse interprétation qu’on pourrait lui donner, si elle était appliquée sérieusement.

Quant à moi, vous le savez, je ne risque rien ; mais vous, vous risquez de subir une amende, qui peut s’élever à plus d’un million... Ne rions pas!

Si vous avez inséré ce que je vous ai écrit touchant l’arres-

tation d’un archéologue, croyez que cela est entièrement véritable et que je suis en mesure d’en donner les preuves et de citer encore un autre fait analogue arrivé dans une autre partie de l’Oise. Si ma géographie n’est pas toujours irréprochable, c’est que je crains avant tout de compromettre les personnes.

Il y a encore, dans ce que je vous ai écrit, un mot qui m’a causé une heure d’insomnie. On pouvait considérer que les voitures de la cour avaient été payées avec l’argent de la nation ; mais il était inutile de détruire des voitures qui avaient coûté cher. J’ai fait, peut-être, une faute de français, — c’est-à-dire contre le français, — en parlant « A' abus de r autorité, qui amènent des réactions en sens contraire. »

La faute parait simple au premier abord ; mais il y a plusieurs sortes de réactions; les unes prennent des biais, les autres sont des réactions qui consistent à s’arrêter. J’ai voulu dire qu un excès amenait d’autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer les incendies, et les dévastations privées, rares pourtant de nos jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile ou étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens général aurait imposées, et qu’il finit toujours par tracer.

Je n’en veux pour preuve qu’une anecdote qui m’a été racontée par un bibliophile fort connu, et dont un autre bibliophile a été le héros.

Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures, dites de la liste civile; ce fut, certes, un grand tort, qu’on , reproche durement aujourd’hui à cette foule mélangée, qui, derrière les combattants, entraînait aussi des traîtres.

Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais- Tv’ational. Sa préoccupation ne s’adressait pas aux voitures; il était inquiet d’un ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé Perceforest.

C était un de ces mamans du cycle d’Artus, ou du cycle de

Charlemagne, où sont contenues les épopées de nos plus anciennes guerres chevaleresques.

Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du tumulte. C’était un homme grêle, d’une figure sèche, mais ridée parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d’un habit noir, et «à qui l’on ouvrit passage avec curiosité.

— Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le Perceforest ?

— On ne brûle que les voitures.

— Très-bien ! continuez. Mais la bibliothèque ?

— On n’y a pas touché... Ensuite, qu’est-ce que vous demandez ?

— Je demande que l’on respecte l’édition en quatre volumes du Perceforest, un héros d’autrefois...; édition unique, avec deux pages transposées et une énorme tache d’encre au troisième volume.

On lui répondit :

— Montez au premier.

Au premier, il trouva des gens qui lui dirent :

— Nous déplorons ce qui s’est fait dans le premier moment... On a, dans le tumulte, abîmé quelques tableaux...

— Oui, je sais, un Horace Vernet... Tout cela n’est rien. — Le Perceforest ? ...

On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la concierge du palais, qui s’était retirée chez elle.

— Madame, si l’on n’a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous d’une chose: c’est de l’existence du Perceforest, édition du xvi* siècle, reliure blanche en parchemin de Gaume. Le reste de la bibliothèque, ce n’est rien... mal choisi ! — des gens qui ne lisent pas! — Mais le Perceforest vaut quarante mille francs sur les tables.

La concierge ouvrit de grands yeux.

— Moi, j’en donnerais, aujourd’hui, vingt mille..., malgré la dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.

— Vingt mille francs 1

ANGÉLIQUE

— Je les ai chez moi ! Seulement, ce ne serait que pour rendre le livre à la nation. C’est un monument.

La concierge, étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L’enthousiasme du savant l’avait gagnée.

Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile savait qu’il était placé.

— Monsieur, le livre est en place. Mais il n’y a que trois volumes... Vous vous êtes trompé.

— Trois volumes !... Quelle perte!... Je m’en vais trouver le gouvernement provisoire, — il y en a toujours un... — Le Perceforest incomplet ! Les révolutions sont épouvantables !

Le bibliophile courut à l’hôtel de ville. — On avait autre . chose à faire que de s’occuper de bibliographie. Pourtant, il parvînt à prendre à part M. Àrago, qui comprit l’importance de sa réclamation, et des ordres furent donnés immédiatement.

Le Perceforest n’était incomplet que parce qu’on en avait prêté précédemment un volume.

Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.

Celui des Aventures de l'abbé de Bucquoy , qui doit être vendu le 20, n’aura peut-être pas le même sort !

Et, maintenant, tenez compte, je vous prie, des fautes qui peuvent être commises, dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou par le brouillard...

Je quitte Senlis à regret; mais mon ami le veut pour me faire obéir.à une pensée que j’avais manifestée imprudemment; les amis sont comme» les enfants: ce sont des tourments, c’est encore une locution du pays.

Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge et l’époque romaine se retrouvent çà et là au détour d’une rue, dans un jardin, dans une écurie, dans une cave!

— Je vous parlais « de.ces tours des Romains recouvertes de lierre. » L’éternelle verdure dont elles sont vêtues fait honte à

LES FAUX 9AULISIERS

la nature inconstante de nos pays froids. En Orient, les bois sont toujours verts ; chaque arbre a sa saison de mue; mais cette saison varie selon la nature de l’arbre. C’est ainsi que j’ai vu, au Caire, les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils étaient verts au mois de janvier.

Les allées qui entourent Sentis et qui remplacent les antiques fortifications romaines, restaurées plus tard, par suite du long séjour des rois carlovingiens, n’oflrent plus aux regards que des feuilles rouillées d’ormes et de tilleuls. Cependant, la vue est encore belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil. Les forêts de Chantilly, de Compïègne et d’Ermenonville ; les bois de Châalis et de Pont-Armé se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent encore leurs tours, — solidement bâties en pierres de Sentis, et qui, généralement, ne servent plus que de pigeonniers.

Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu’onjippelle dans le pays des ossements (je ne sais pourquoi), retentissent encore de ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l’âme de Rousseau...

Accomplissous le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon, mais près de son tombeau, situé à Ermenomille, dans l'Ue dite des Peupliers.

La cathédrale de Senlis; l’église Saint-Pierre, qui sert aujourd’hui de caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville; les cloîtres bysan- . tins de Charles le Gros et de ses successeurs, n’ont rien qui doive nous arrêter...

C’est encore le moment de parcourir les bois malgré la brume obstinée du matin.

Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d’automne. En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu’un bouquet de feuilles jaunies, mon ami Sylvain me dit :

ANGELIQUE

— Te souviens-tu du temps où nous parcourions ces bois, quand tes parents te laissaient venir chez nous, où tu avais , d’autres parents?... Quand nous allions tirer les écrevisses des pierres, sous les ponts de la Nonette et de l’Oise..., tu avais soin d’ôter tes bas et tes souliers, et on t’appelait petit Parisien ?

— Je me souviens, lui dis-je, que tu m’as abandonné une fois dans le danger. C’était à un remou de l’Oise, vers Neufmoulin ; je voulais absolument passer l’eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. Tu me dis: « On peut passer. » Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l’idée que l’endroit n’était pas profond. Je descendis le premier. Puis je 6s un plongeon dans sept pieds d’eau. Alors, tu t’enfuis, craignant d’ètre accusé d’avoir laissé se nayer le petit Parisien, et résolu à dire, si l’on t’en demandait des nouvelles, qu’il était allé où il avait voulu. — Voilà les amis.

Sylvain rougit et ne répondit pas.

— Mais ta sœur, ta sœur qui nous suivait, — pauvre petite . 611e 1 — pendant que je m’abîmais les mains en ire retenant, après mon plongeon, aux feuilles coupantes .des iris, se mit à plat ventre sur la rive et me tira par les cheveux de toute sa force.

— Pauvre Sylvie ! dit en pleurant mon ami.

— Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien...

— Si; je t’ai appris à monter aux arbres. Vois ces nids de pies qui se balancent encore sur les peupliers et sur les châtaigniers, je t’ai appris à les aller chercher, ainsi que ceux des piverts, situés plus haut au printemps. Comme Parisien, tu étais obligé d’attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que, moi, je montais avec mes pieds nus !

— Sylvain, dis-je, ne nous livrons pas à des récriminations. Nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau. Soyons calmes. Les souvenirs qu’il a laissés ici valent bien ses restes.

LES FAUX SAULNIEItS

Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l’Evcque. Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays :

Courage! mon ami, courage!

Nous voici près du vidage.

A la première maison,

Nous nous rafraîchirons !

On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour des voyageurs. L’hôtesse nous dit, voyant nos barbes :

— Vous êtes des artistes... Vous venez donc pour voir Châalis ?

Châalis! à ce nom, je me ressouvins d'une époque bien éloignée... celle où l’on' me conduisait à l’abbaye, une fois par an, pour entendre la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.

— Châalis ! dis-je. Est-ce que cela existe encore?

— Mais, mon enfant, on a vendu le château, l’abbaye, les ruines, tout ! Seulement, ce n’est pas à des personnes qui voudraient-les détruire... Ce sont des gens de Paris qui ont acheté le domaine, et qui veulent faire des réparations. La dame a déclaré qu’elle dépenserait quatre cent mille francs !

— Ma foi, dit Sylvain, ceux qui dépensent ainsi ont le droit de conserver leur fortune.

— C’est un grand bien pour le pays, dit l’bôtessé.

— A Senlis, dit Sylvain, la révolution a causé d’abord de grandes craintes. Beaucoup ont vendu à vil prix leurs voitures et leurs chevaux. Il y a eu une personne qui, ne voulant pas conserver sa voiture de peur de se compromettre, l’a donnée pour rien !... On a vendu des couples de chevaux de cent mille francs pour six cents francs 1

— J’aurais bien voulu les avoir 1

— Les cheva'ux ?

ANGÉLIQUE

— Non. . '

— Seulement, il faut le dire, ajouta Sylvain, à l’honneur de notre pays, d’autres n’eurent que l’idée de se résoudre à faire plus de dépense. Des gens que leurs habitudes ou leur âge invitaient à la tranquillité et au repos donnèrent des fêtes, firent travailler les ouvriers, commandèrent des équipages, et achetèrent des chevaux, autres que ceux que les peureux faisaient vendre,... et qui tombèrent dans les mains des maquignons.

— Sylvain! dis-je, je t’estime ; tu as nuancé parfaitement ton récit.

La Chapelle en Serval, ce 20 novembre.

De même qu’il est bon dans une symphonie même pastorale de faire revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou terrible, pour enfin le faire tonner au finale avec la tempête graduée de tous les instruments , — je crois utile de vous parler encoré de l’abbé de Bucquoy , sans m’interrompre dans la course que je fais en ce moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n’auraient qu’un faible intérêt.

Le finale se recule encore, et vous allez voir que c’est encore malgré moi...

Et d’abord, réparons une injustice à l’égard de ce bon M. Parceval de la Bibliothèque nationale , qui , loin de s’occuper légèrement de la recherche du livre , a remué tous les fonds des huit cent mille volurnes que nous y possédons : je l’ai appris depuis. Mais, ne pouvant trouver la chose absente, il m’a donné officieusement avis de la vente de Techener , ce qui est le procédé d’un véritable savant.

Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant plusieurs jours , j’avais demandé avis du jour désigné pour la vente du livre, voulant, si c’était justement le 20, me trouver à la vacation du soir.

Mais ce ne sera que le 30 !

LES FAUX SAULNIEpS

Le livre est bien classé sous la rubrique : Histoire , et sous le n° 3584. — Événements des plus rares , etc..., l’intitulé que vous savez.

La note suivante y est annexée.

« Rare. — Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve une gravure représentant YEnfer des vivants ou la Bastille. Le reste du volume est composé des choses les plus singulières.

» Catalogue de la Bibliothèque de M. M**% etc. »

Je puis encore vous donner un avant-goût de l’intérêt de cette histoire , dont quelques personnes semblaient douter , en reproduisant des notes que j’ai prises dans la biographie TVlichaud.

Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy , généralissime et membre de l’ordre de la Toison d’or , célèbre par ses guerres en France, en Bohème et en Hongrie, et dont le petit-fils, Charles, fut créé prince de l’empire, — on trouve l’article sur l 'abbé de Bucquoy, indiqué comme étant de la même famille que le précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services militaires. Echappé comme par miracle à un grand danger , il fit vœu de quitter le monde et se retira à la Trappe. L’abbé de Rancé — sur lequel Chateaubriand a écrit son dernier livre — le renvoya, comme peu croyant. Il reprit son habit galonné , qu’il troqua bientôt contre les haillons d’un mendiant.

A l’exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde, pensant donner des exemples d’humilité et d’austérité.

Il se faisait appeler le Mort , et tint même à Rouen, sous ce nom, une école gratuite.

Je m’arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux, qu’il proposa plus tard aux états unis de Hollande , en guerre avec Louis XIV, « un projet pour faire de la France une république , et y détruire, disait-il , le pouvoir arbitraire. » 11 mourut à Hanovre, à quatre-vingt-dix ans, laissant son mobi-

lier et ses livres à l’Église catholique , dont il n’était jamais sorti. Quant à ses seize années de voyage dans l’Inde, je n’ai encore là-dessus de données que par le livre en hollandais de la Bibliothèque nationale. — Nous en parlerons plus tard.

Tout ceci est donc sérieux ; voici ce qui ne l’est pas moins :

Je reçois, avec les renseignements que j'attendais , un congé du logement que j’occupais depuis longtemps à Paris. Pardon de vous parler encore de moi. Mais, de même que la vie de l’abbé de Bucquoy me semble pouvoir éclairer toute une époque, d’après le procédé bien connu d’analyse qui va du simple au composé , il me semble que, l’existence d’un écrivain étant publique plus que celle des autres, qui cachent toujours des recoins obscurs, c’est sur lui-même qu’il doit au besoin donner exemple des faits ordinaires qui se passent dans une société.

Voici le document tout à fait féodal dont vous pourrez n’insérer que les passages qui vous sembleront utiles pour démontrer encore plus combien les formes vieillies de nos administrations sont blessantes pour les particuliers. Ceci s’adresse aux habitudes et non aux hommes, qui ne font que remplir un patron tracé :

« Le requérant ès noms (le préfet de la Seine), poursuivant l’expropriation, pour cause d’utilité publique, des immeubles nécessaires à la formation des abords du Louvre et au prolongement de la rue de Rivoli, parmi lesquels se trouve compris celui qu’habite le susnommé, entend lui donner, comme de fait il lui donne par ces présentes congé de tontes les localités qu’il occupe dans ladite maison, et ce, pour le premier janvier mil huit cent cinquante et un, entendant qu’à ladite époque il quitte les lieux et fasse place nette en satisfaisant à toutes les charges imposées à un locataire sortant ;

» Que cependant, ne voulant pas que les frais occasionnés par cette éviction pour cause d’utilité publique restent à la charge du locataire susnommé, rcondit requérant lui fait offres par ces présentes d’une somme de vingt francs qui lui sera

payée à la caisse municipale de Paris, sur le vu de son acceptation, qui devra être donnée dans la quinzaine de ce jour.

» Lui déclarant qu’en cas de non acceptation d’ici à cette époque, le requérant entend retirer, comme de fait par ces présentes, il retire positivement, lesdites offres par lui faites, pour s’en tenir purement et simplement au congé précédemment donné , qui devra recevoir son exécution dans les termes de droit.

» A ce que le susnommé n’en ignore, je lui en ai, en parlant comme dessus, laissé la présente copie.

» Coût, trois francs.

* » Bbizard. »

Je ne .voudrais pas ici faire de la politique. Je n’ai jamais voulu faire que de l’opposition. L’expropriation est parfaitement juste , mais les termes en sont impropres. Je remarque que l’administration prend toujours, en France, un ton sévère. De même que, dans la justice, l’homme soupçonné est toujours, de prime abord, regardé comme coupable. Si même il est reconnu innocent, il demeure toujours suspect.

Ceci est une des grandes causes de nos troubles civils. Si nous voulons examiner seulement l’intérieur des familles, nous verrons que, quand le maître gronde, du supérieur à l’inférieur par étages, tout le monde gronde. Le chien lui-mème devient hargneux. Quand le maître est nerveux, tout le monde devient nerveux et souffre. On se rend compte de cela, surtout quand on a habité la province, où les divisions d’état à état sont plus tranchées.

Issu, par ma mère, de paysans des premières communes franches, situées au nord de Paris, j’ai retenu, des impressions d’enfance, le vif sentiment du droit qui règne dans la Flandre française, comme en Angleterre et dans les Pays-Bas. C’est pourquoi, me retrouvant dans ce milieu, je vous écris ces lignes, qu’on trouvera peut-être singulières à Paris, mais

ANGÉLIQUE 387

dont on comprendra sans doute le sentiment; car Paris comprend tout.

Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu’il soit restauré. 11 y a d’abord une vaste enceinte entourée d’ormes ; puis on voit à gauche un bâtiment dans le style du xvi' siècle, restauré sans doute plus tard selon l’architecture lourde du petit château de Chantilly.

Quand on a vu les offices et les cuisines, l’escalier suspendu du temps d’Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières galeries, grands appariements et petits appartements donnant dans les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j’ai remarqué. Hans une salle basse, on voit un portrait d’Henri IV à trente-cinq ans.

C’est l’époque de Gabrielle, et probablement ce château a été témoin de leurs amours. Ce prince, qui, au fond, m’est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l’on y voit , au-dessus de la . porte de la mairie et des trois mots : Liberté , égalité, f rater - t nité, son portrait en bronze avec une devise gravée, dans'laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis, en 1 590. Ce n’est pourtant pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l’Arioste, de ses amours avec Gabrielle dTîstrées.

Ne trouvez-vous pas étrange que les d Estrées se trouvent être encore des parents de l’abbé de Bucquoy. C’est cependant ce que révèle encore la généalogie de sa famille... Je n’invente rien.

C’était le fils du garde qui nous faisait voir le château, abandonné depuis longtemps. C’est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect que l’on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles un moine qu’il avait découvert dans les ruines. A voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j’imaginai que ce n’était pas un moine, mais un guerrier celte ou franc couché selon l’usage, avec le visage tourné vers l’Orient, dans cette localité, où les noms d’Erman ou

d’Armen 1 sont communs dans le voisinage, sans parler même d’Ermenonville, située près de là, et qu'on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.

Pendant que j’en faisais l’observation à Sylvain, nous nous dirigions vers les ruines. Un passant vint dire au fils du garde qu’un cygne venait de se laisser tomber dans un fossé.

— Va le chercher.

— Merci!... pour qu’il me donne un mauvais coup.

Sylvain lit cette observation qu’un cygne n’était pas bien

redoutable.

— Messieurs, dit le fils du garde, j’ai vu un cygne casser la jambe à un homme d’un coup d’aile.

Sylvain réfléchit et 11e répondit pas.

Le pâté des ruines principales forme les restes de l’ancienne abbaye, bâtie probablement vers l’époque de Charles VII, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui recouvrent les tombeaux. Le cloître n’a laissé qu’une longue galerie d’ogives qui relie l’abbaye à un premier monument, où l’on distingue encore des colonnes bysantines taillées à l’époque de Charles le Gros, et engagées dans de lourdes murailles du xvt* siècle.

— On veut, dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l’on puisse avoir une vue sur les étangs.’ C’est un conseil qui a été donné à madame.

— Il faut cohseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu’on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieu*.

Il a promis de s’en souvenir.

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là, on distinguait toute la vallée, coupée d’étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu’on appelle le désert d’Ermenonville, et qui n’offrent que

t . Hermann, Arminius, on peut-être Hermès.

ANGELIQUE

des grès de teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts, où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d’automne se détachaient encore sûr les masses rougeâtres des bois encadrés des teintes bleuâtres de l’horizon.

Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c’est une merveille d’architecture. L’élancement des piliers et des nervures, l’ornement sobre et fin des détails, révélaient l’époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, qui m’ont semblé être de cette dernière époque.

— Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde.

En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, niais qu’il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moipes de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis. En effet, tous ces anges et toutes ces saintes faisaient l’effet d’amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L’abside de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d’autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII. En nous retournant pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui devaient indiquer l’époque des dernières ornementations.

Il nous fut difficile de distinguer les détails de l’écusson écartelé qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au 4, c’étaient d’abord des oiseaux que 1g fils du garde appelait des cygnes, — disposés par 2 et 1 ; — mais ce n’étaient pas des cygnes.

Sont-ce des aigles éployés, des merlettes ou des alérions, ou des ailettes attachées à des foudres?

Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait, l’écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands ; mais, n’en pouvant compter les rangées, parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d’abbé.

Je n’ai pas de livres ici. Mais il nie semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l’autre cardinal, qui aussi était soutenu par la Ligue?/.. Je m’y perds, n’étant encore, je le reconnais, qu’un bien faible histprien...

Page 1