‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 60 sur 66 · LE CAPITAINE ROLAND · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE ROLAND

En tâtant à droite et à gauche, l’abbé de Bucquoy sentit des tables qui se prolongeaient, et ne comprit pas davantage dans

111 S TOI K K DK LABBE DE BUCQUOÏ 431

quel lieu il se trouvait. Mais l'homme qui lui avait parlé fit briller bientôt une lanterne sourde qui éclaira toute la salle. L’argenterie étincelait dans les montres, et millé bijoux d’or et de pierres précieuses ruisselaient sur les tables..., qui décidément étaient des comptoirs... 11 n’y avait plus à s’y tromper. On se trouvait dans une boutique d’orfévre.

L’abbé réfléchit un instant, puis il se dit en voyant la mine de l’homme qui tenait la lanterne sourde:

— Il est évident que c'est un voleur; quelle que soit son intention à mon égard, ma conscience m’oblige à réveiller le marchand que l’on va dévaliser.

En effet, un second individu était sorti de dessous l’autre comptoir et faisait rafle des effets les plus précieux. L’abbé cria :

— Au secours ! à l’aide 1 au voleur !

En vain lui mit-on la main sur la bouche en le menaçant. Au bruit qu’il fit, un homme effaré, en chemise, arriva du fond, une chandelle à la main.

— On vous vole, monsieur! s’écria l’abbé.

— Au voleur! à la garde! cria à son tour le marchand.

— Vous tairez-vous ? dit l’homme à la lanterne sourde en montrant un pistolet.

Le marchand ne dit plus rien ; mais l'abbé se mit à frapper violemment à la porte extérieure en continuant ses cris.

Un pas cadencé se faisait entendre au dehors. C’était évidemment une patrouille; les deux voleurs se cachèrent de nouveau sous les comptoirs. Un bruit de crosses de fusil se fit entendre sur le pas de la porte.

— Ouvrez, au nom du roi ! dit une voix rude.

Le marchand alla chercher ses clefs et ouvrit la porte. La patrouille entra.

— Qu’est-ce qui se passe ici? dit le sergent.

— On me vole, s’écria le joaillier; ils sont cachés sous les comptoirs...

— Monsieur le sergent, dit l’abbé de Bucquoy, des gens que

-4 32 LKS FAUX SAULN1EKS

je ne connais pas et dont je ne puis comprendre les intentions m'ont, par un accord secret, fait échapper de la prison de Soissons. Je me suis aperçu que ces gens étaient des malfaiteurs, et, étant moi-même un honnête homme, je ne puis consentir à me faire leur complice... Je sais que la Bastille m’attend; arrctez-moi... et reconduisez-moi en prison.

Le sergent, qui était un homme d’une forte stature, se tourna du côté de ses soldats et dit:

— Commencez par vous saisir du joaillier, et appliquez-lui la poire d’angoisse aiin qu’il se taise. Ensuite, faites-en autant pour l’abbé..., car il m’étourdit.

La poire d’angoisse était une sorte de bâillon dont le centre était composé d’une poche de cuir remplie de son, qu’on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au dehors aucune articulation sensible.

L’abbé de Bucquoy, réduit au silence par le bâillon et la poire d’angoisse, ne comprenait pas que l’orfévre volé eût reçu le même traitement. Sa surprise augmenta en voyant que les soldats de la patrouille aidaient les deux voleurs à dévaliser la boutique. Quelques termes d’argot échangés entre eux le mirent enfin au courant. La patrouille était une fausse patrouille.

Le sergent , de taille herculéenne , fut reconnu par l’abbé pour ce même chef de faux saulniers avec lequel il avait causé déjà à Morchandgy, près de Sens, et qu’on appelait là le capitaine.

Les paquets étaient faits lorsqu’une grande rumeur, mélée de coups de fusil, se lit entendre au dehors.

— Chargeons tout, dit le capitaine.

On enleva lestement les ballots, et l’abbé lui-même, qui était fortement lié, se trouva sur le dos d’un des voleurs. Ils sortirent tous par la porte de la boutique qui donnait sur la rue de l’Intendance.

La lueur d’un grand incendie se faisait voir du côté de la porte de Compiègne... Au point opposé, l’on se battait. La petite troune força la porte du jardin de l’évèché, et s’y ren-

contra, à travers les arbres , avec un grand nombre d’antres gens chargés de ballots , qui entrèrent dans la ville pendant que les autres, en échangeant çà et là des signes de reconnaissance, descendaient le rempart à l’aide d’échelles, et gravissaient ensuite la contrescarpe dégradée sur ce point. Il fallait ensuite passer l’Aisne pour atteindre les hauteurs de Guffy et la limite des forêts.

Observations.

L’auteur de ce travail historique, et véridique autant que possible, croit devoir s’arrêter ici pour réfléchir. Ce qui l’inquiète, c’est que des personnes mal disposées pourraient lui contester le droit , — toujours d’après une explication étroite de l’amendement Riancey, — le droit de mettre en scène et même en dialogue certaines parties de sa narration, dont toutefois les faits généraux ne peuvent être contestés.

Ce qui le rassure par instants , c’est que le journal d’hier n’a pas encore été saisi , — ce qui démontrerait l’intelligence des lecteurs de l’administration du timbre. Mais ne serait-il pas possible que l’on laissât s’accumuler les numéros pour obtenir une amende plus forte ? Voilà l’épée de Damoclès qu’il lui a semblé voir en rêve.

D’un autre côté, l’écrivain se rassure encore en songeant qu’il y a plusieurs manières de traiter l’histoire. Froissard et Monstrelet ont rempli leurs récits de dialogues dont ils eussent été bien embarrassés de démontrer l’authenticité. Le père Daniel et Mézeray, suivant les procédés de Tite-Live, de Tacite et d’autres, se sont plu même à composer des harangues très-développées, dans la forme latine, et Péréfixe ne s’est pas privé de cribler de mots d'esprit son histoire de Henri IV.

De nos jours, Alexis Monteil a mis en dialogue son Histoire des Français. M, de Lamartine a pris parfois de certaines allumes romanesques dans son Histoire des Girondins. Quant à

MM. de Barante, Guizot, Thiers, etc., ils nous rassurent par Lien des points.

Une seule pensée nous alarme encore. C’est une rectification qui nous a été adressée hier — avec beaucoup de bienveillance, d’ailleurs, — mais qui n'en détruit pas moins un detail important de notre récit touchant l’évasion de l’abbé de Bucquoy du fort l’Evêque. Nos matériaux indiquent qu’il s’etait dirigé du côté du Temple, nous avions cru pouvoir le faire passer par le pont Neuf. — Il aurait pu tout aussi bien, dans cette donnée, prendre quelque autre pont...; mais il fallait lier le récit, en indiquant sa marche supposée.

Il se trouve prouvé maintenant que le Fort ou le For-l’Évèque était situé sur la rive droite de la .Seine; par conséquent, notre abbé n’a pas pu prendre les ponts pour gagner le quartier du Temple. Avouer cette faute, c’est montrer la sincérité de tout notre travail.

Un scrupule encore nous a interrompu dans les derniers événements que nous venons de peindre. Nous ne sommes pas sûrs que la prison de Soissons d’où les faux saulniers tentèrent de faire échapper l’abbé de Bucquoy fût située près de l’église Saint-Jean. Ayant fait exprès, il y a peu de jours, un voyage à Soissons, nous ne pouvons nous disculper de cette négligence impardonnable de n’avoir point noté le nom de l’église.

Si, maintenant, non content d’avoir parfois dramatisé l’action, — en n’ajoutant toutefois que des raccords à certains dialogues rapportés dans les écrits du temps, — nous voulions pousser une pointe dans le roman historique, personne probablement ne pourrait nous prouver à nous, possesseur d’un livre qui paraît être unique en France, que nous trompons sciemment l’administration du timbre et le public.

Reprenons les faits ;

...Des gens dont les intentions sont inconnues tentent de faire échapper l’abbé de Bucquoy de la prison de Soissons : c’efct évidemment un parti de ces mêmes faux saulniers qu’il

avait rencontrés en Bourgogne , et à qui il avait offert de se mettre à leur tète... Un seigneur riche, aventureux et puissant comme lui par ses relations en France et au dehors était bien ce qu’il leur fallait.

Qu’était-ce que le capitaine Roland, déguisé plus tard en sergent d’une fausse patrouille?

Un ancien chef de partisans des Cévennes , qui s'était échappé par les pays de l’Est après la capitulation de Cavalier. Pendant que ce chef, qui avait obtenu son pardon au prix du sang de ses frères, paradait à Versailles comme un chef de tribus vaincues, Roland, aidé par les bandes de faux saulniers mélangés, comme on le sait, de protestants, de déserteurs et de paysans réduits à la misère, — tentait de gagner le INoid pour s’y réfugier au besoin. En attendant, ses gens faisaient du faux saulnage, aidés en secret par la population et les soldats mal payés des troupes royales. On mettait le feu à une maison, toute la ville se portait là. Pendant ce temps, les faux saulniers, nombreux et bien armés, faisaient entrer des sacs de sel par quelque rempart mal surveillé. Puis, au besoin, ils se battaient en fuyant et se rejetaient dans le bois. Si les archives de Soissons étaient classées, nous pourrions savoir au juste pourquoi ces faux saulniers, qui étaient surtout des partisans , avaient dévalisé la boutique d’un orfèvre de la rue de l’Intendance; Voici, toutefois, ce que nous avons appris par des récits du temps.

A l’époque où les protestants quittaient ia France sans avoir le loisir de mettre ordre à leurs affaires, des bijoux d'un grand prix avaient été déposés chez ce marchand, qui faisait un peu d’usure, et il avait prêté sur ces nantissements quelques sommes très-inferieures à leur valeur. Depuis, des personnes envoyées par les réfugiés étaient venues réclamer leurs bijoux en payant ce qui était dû. L’ orfèvre avait trouvé fort simple de s’acquitter en dénonçant les réclamants à la justice. De là le motif de l’expédition à laquelle concourait le capitaine Roland.

Quel beau roman cependant on eût pu faire avec ces don-

LES l'AUX SAULNIKRS

nées. L’abbé de Bucqnoy et le capitaine sont des rôles de première force. Supposons que l’on donnât un léger croc en jambe à l'histoire : L’abbé, au pouvoir des faux saulniers, qui fuient chargés de butina travers les bois, est emmené dans un château, le château de Longueval, berceau de sa famille, si l’on veut, ou le château d’Orbaix, autre demeure de son grand oncle. — Il retrouve là, comme un héros de Walter Scott, les souvenirs de son enfance, les voûtes gothiques, les trèfles percés de vitraux, la salle d’armes, la chambre du roi, tendue de blanc, et jusqu’à la chambre basse, où la belle Angélique recevait La Corbinière. Amours éteintes du passé, fleurs du vieux temps, fanées mais encore odorantes, comme ces tiroirs de grand’mère, où sont conserves mille souvenirs chéris !

Des portraits majestueux portant la moustache et la barbiche de Louis XUI ou la barbe ronde du temps d’Henri IV, ou la barbe effilée des Médicis, le jettent dans une rêverie mélancolique, quand surtout il reconnaît cet reii fin où brille parfois un feu sombre, ce front haut ridé de bonne heure par les soucis de la guerre ou des aventures, ces joues pâlies et creusées par la fatigue, et cette lèvre mince qui détend par moments la rêverie, — signe constant chez ceux dont les images nous ont été conservées, et qui se retrouvaient en lui même.

F.t celte autre série de portraits vêtus en Diane ou en Vénus, plus tard embarrassés de coiffures à résille d’or et à torsades de perles ou de larges chapeaux à la cavalière et de robes à taille longue et à tonnelets...

Supposez maintenant un certain portrait de jeune fille aux cheveux cendrés s’échappant en grappes sous leur fontange. Ce sera là, si vous voulez, le portrait d’une cousine, qui aurait été perdue pour lui, soit par un mariage, soit comme appartenant à une branche protestante d« sa famille , et forcée de suivre ses parents dans l’exil *.

i . Une branche protestante de la famille de Bucqnoy existait, en effet, dans le Quercy.

Et ne serait-ce pas là un moyen d’expliquer ce grand désespoir d’amour qui, à l’exemple de l’abbé de Rancé, son supérieur, l’aurait conduit à se jeter à la Trappe ; car, après tout, les motifs de cette résolution ont toujours été fort obscurs.

Gomment, illuminé tout à coup d’un éclair, s’était-il écrié : « J’adore le Dieu de saint Paul ! » faut-il l’attribuer à la seule conviction ? Mais il avait d’abord quitté les Chartreux , puis la Trappe, où il ne se trouvait pas assez solitaire, et ne renonça à vivre comme un saint que parce que, malgré mille efforts de contemplation, il n’avait pu réussir a faire des miracles. Ceci était d’un homme qui voit juste, car, dans ce cas, à quoi bon être saint ?

On dira : « Mais cet amour, ce désespoir, ces divers changements d’état, tout cela est trop vague pour devenir un sujet de roman ; là, la passion doit dominer. « Et si dans ce vieux château où les faux saulniers se cachent, en effrayant le voisinage par des récits et apparitions fantastiques, — car c’était assez leur coutume, comme on le voit par l’histoire de Mandrin; — si, dans ce vieux château , on lui fait retrouver la jeune fille qu’il avait aimée et qui, fugitive avec sa famille , traquée de retraite en retraite, se trouvait là, sous l’abri de bandes révoltées, attendant une occasion pour passer en Allemagne ; si les convictions catholiques de l’abbé se trouvaient en lutte avec son amour pour une protestante; si le château, cerné par les archers de Louis XIV, était sommé de se rendre; si l’on ajoutait à cela une rivalité; si l’on voyait se dessiner au centre de l’action l’ironique et majestueuse figure du capitaine Roland, soit comme protecteur , soit comme ennemi , douterait-on encore de la possibilité d’un tel roman ?

Malheureusement, ce genre nous est interdit; retombons dans la froide réalité.

Les faux saulniers, qui avaient tenté, par un motif quelconque, de faire évader le comte abbé de Bucquoy, trouvèrent le chemin barré au delà de l’Aisne. On en prit un grand nombre.

Dfcjitized by GoogI

LUS FAUX SAUUIUIIS

qui lurent pendus ou rompus vifs, selon leur rang. L’histoire ne parle plus du capitaine Roland, et l’abbé de Bucquoy, plus fortement soupçonné que jamais, prit le chemin de la Bastille.

Lorsqu’on le descendit de sa chaise, il eut le temps de jeter un coup d’œil à droite et à gauche, * soit sur le pont-levis, soit sur la contrescarpe...; mais on ne le laissa-pas rêver longtemps à cela », car il fut bien vite conduit à la tour dite de la Brctignière.

Il est triste, cependant, pour un écrivain qui avait songé à s'essayer dans la carrière du roman, plus avantageuse jusqu’ici que toute autre, de ne pouvoir que difficilement accomplir un travail promis depuis trois mois en dehors de toute prévision de l'amendement Riancey. L’action romanesque n’était pas seulement trouvée; l’auteur avait lu une foule d’ouvrages sur le siècle de Louis XIV; il avait conçu des descriptions de fêtes données en l’honneur de la duchesse de Bourgogne, cette figure pâlie déjà par le sentiment d’une mort prochaine..., et, toutefois, égayant la pompe et la sévérité des dernières années de Louis XIV. Il aurait eu, comme contraste, l’arrivée à la cour de la douairière de Bucquoy, figure sévère, comme celle des ligoeurs ses aïeux, venant.au milieu des fêtes réclamer l’élargissement de son neveu, qu’on ne voulait pas juger selon les formes légales. — Nous citerons plus loin le placet mémorable de cette dame, dont le ton fut tel, qu’on pensa la mettre à la Bastille elle-même.

Puis quel tableau encore que les malheurs de la cour à partir de là. Les victoires se sont changées en défaites. Tous les enfants du vieux roi meurent en peu d'années, jusqu’à ce brillant duc de Bourgogne dont on avait voulu faire un héros, et qui n’avait que le courage de tous les Français et la dignité de sa position , ce qui ne l’empêchait pas de perdre des batailles. De tous ces princes morts autour du roi, il n’en resta qu’un seul, le fils du duc de Bourgogne, Louis XV. — On

HISTOIRE UE LAIU1E DE liUCQUOY

avait entendu déjà cette parole dans ce siècle : # Dieu seul est grand, mes frères ! »

Nous perdons aussi le fruit d’iine tournée dans le pays de Bade, où nous pouvions indiquer la délicieuse ligure de la grande margrave Sibylle, qui, pendant que son (ils guerroyait contre les Turcs, était devenue une seconde Marguerite de Navarre. Sou château de la Favorite rappelle aussi les souvenirs de la renaissance, et l'on y admire surtout dans son boudoir cent cinquante figures découpées ou plutôt peintes sur les glaces, qui la représentent sous autant de travestissements de carnaval.

Quelle suite de tableaux variés, de paysages et de descriptions, on eût pu trouver en peignant l'accueil que la grande margrave aurait fait à l’abbé de Bucquoy et à sa cousine. Puis on eût entrevu Villars menaçant au loin, brûlant les châteaux, reportant la guerre sur le Danube et ramenant enfin à la Bastille le malheureux comte de Bucquoy, forcé de redevenir un simple abbé.

Voilà ce que perdent les lecteurs. L’histoire pure et simple d’un pauvre prisonnier pourra-t-elle compenser de tels éléments «l’intérêt?... Il nous a semblé curieux néanmoins de démontrer la machine que nous n’avons pu donner entière, d’en montrer les ressorts et les rouages , l'anatomie si l'on veut. Quelquefois, on prend plaisir à visiter les coulisses, les foyers et les trucs d’un théâtre... Les secrets de la composition d’un roman historique prémédité et devenu impossible viennent d’apparaitre à tous les yeux !

l’enfer des vivants

Il y avait huit tours à la Bastille, dont chacune avait son nom et se composait de six étages éclairés chacun d’une seule fenêtre. Une grille au dehors, une grille au dedans laissaient

LES FAUX SAI I.MEltS

\<>ir seulement, de la salle, une chambre carrée, formée par l’épaisseur tlu mur, et du fond de laquelle on pouvait puiser l’air respirable.

L’abbé avait été placé dans la tour de la Bretignière.

Les autres s’appelaient tour de la Bretaudière, de la Comté , du Puits , du Trésor , du Coin , de la Liberté. La huitième s’appelait la tour de la Chapelle. On n’en sortait généralement que pour mourir, à moins qu’on n’y descendit obscurément dans ces oubliettes fameuses dont les traces furent retrouvées à l’époque de la démolition.

L’abbé de Bucquoy resta pendant quelques jours dans les salles basses de la tour de la Bretignière, ce qui prouvait que son adaire paraissait grave, car autrement les prisonniers étaient mieux traités d’abord. Son premier interrogatoire, auquel présida d’Argenson 1 , détruisit la pensée qu’il fût absolument le complice des faux saulniers de Soissons. De plus, il s’appuya des hautes relations qu’avait sa famille; de sorte que le gouverneur Bernaville lui fit une visite et l’invita à déjeuner, ce qui était d’usage, a l’arrivée, pour les prisonniers d’un certain rang.

On mit l’abbé de Bucquoy dans une chambre plus élevée et plus aérée où se trouvaient d’autres prisonniers. C’était à la tour du Coin : lieu privilégié placé sûus la surveillance d’un porte-clefs nommé Ru, qui passait pour un homme plein de douceur et d’attentions pour les prisonniers.

En entrant dans la salle commune, l’abbé fut frappé d’étonnement, en regardant les murs peints à fresque, d’y trouver une image du Christ singulièrement défigurée.

On avait dessiné des cornes rouges sur sa tête, et sur sa poitrine était une large inscription qui portait ce mot : Mystère.

1. La bibliothèque de l’Arsenal possède en grande partie les archives delà Bastille, qui y furent transportées après la prise de celte forteresse. Nous espérions y trouver quelques traces de cet interrogatoire ; mais, depuis 89 , ces papiers n’ont pu encore être classés. Toutefois, on s'en occupe activement. Us ne seront communiqués au public que lorsqu’on aura terminé ce travail.

HISTOIRE DE l’aBBÉ DK BUCQÜOY

Une inscriptiou charbonnée se lisait au-dessous : « La grande Babylone, mère des impudicités et des abominations de la terre. »

Il est évident que cette inscription avait été formulée par un protestant précédemment captif dans ce lieu. Mais personne depuis ne l’avait effacée.

Sur la cheminée, on distinguait une peinture ovale, représentant la figure de Louis XIV. Une autre main de prisonnier avait ipscrit autour de sa tête : Crachoir, et l’on distinguait à peine les traits du souverain effacés par mille outrages.

L’abbé de Bucquoy dit au porte-clefs :

— Ru, pourquoi permet-on ici de pareilles dégradations sur des images respectées?

Le porte-clefs se prit à rire et répopdit que, s’il fallait châtier les crimes des prisonniers, il faudrait rompre et briller tout le jour, et qu’il valait mieux que des gens d’esprit vissent à quel point l’exagération d’idées pouvait porter des fanatiques.

Les habitants de cette tour jouissaient d’une liberté relative ; ils pouvaient, à certaines heures, se promener dans le jardin du gouverneur, situé dans un des bastions de la forteresse et planté de tilleuls, avec des jeux de boules et des tables où ceux qui avaient de l’argent pouvaient jouer aux cartes et consommer des rafraîchissements. Le gouverneur Bernaville cédait à un cuisinier, moyennant un droit, les bénéfices de cette exploitation.

L’abbé de Bucquoy, qu’on était assuré cette fois de retenir et qui avait fait agir des amis puissants, se trouvait faire partie de ce cercle favorisé. On lui avait fait passer de l’or, ce qui n’est jamais mal reçu dans une prison, et il était parvenu, en perdant quelques louis aux cartes, à se faire un ami de Corbé, le neveu du précédent gouverneur (M. de Saint - Mars), qui conservait encore une haute position sous Bernaville.

Il n’est pas indifférent, peut-être, de dépeindre ce dernier

LES FAUX SAULXIF.HS

d’après la description physique qu’en a donnée un des prisonniers de la Bastille, plus tard réfugié en Hollande.

i II a deux yeux verts enfoncés sous deux sourcils épais, et qui semblent, de là, lancer le regard du basilic. Son front est ridé comme une écorce d’arbre sur laquelle quelque muphti a gravé l’Alcoran... C’est sur son teint que l’envie cueille ses soucis les plus jaunes. La maigreur semble avoir travaillé sur son visage à faire le portrait de la lésine. Ses joues plissées comme des bourses à jetons ressemblent aux gifles d’un singe; son poil est d’un roux alezan brûlé.

« Quand il était chevalier de la mandille (laquais), il portait ses cheveux plats frisés comme des chandelles. Il a renoncé à cette coquetterie.

« Quoiqu’il parle rarement, il doit bien s’écouter parler, car il a la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Pourtant, elle ne s’ouvre que pour prononcer des arrêts monosyllabiques, exécutés ponctuellement par les satellites qu’il a su se créer... »

Bernaville avait réellement fait partie de la maison du maréchal Beilefonds, et porté la mandille , c’est-à-dire la livrée ; mais, à 1;^ mort du maréchal, il avait su se mettre dans les bonnes grâces de sa veuve, dont les enfants étaient encore jeunes, et c’est par sa haute protection qu’il avait obtenu la direction des chasses de Vinccnues, ce qui impliquait une foule de profits, et l'intendance des pavillons et rendez-vous de chasse, oh les gens de la cour faisaient de grosses dépenses. Ceci explique le terme de mépris dont on se servait envers lui en l’appelant gargrtier . .. C’était, disait-on encore, — dans les libres conversations des prisonniers, — un laquais qui, à force de monter derrière les carrosses, s’était avisé de se planter dedans... Mais nous ne pouvons nous prononcer encore avant d avoir apprécié les actes dudit Bernaville, et il serait injuste de s’en tenir aux récits exagérés des prisonniers.

Quant au nommé Corbé, son assesseur, voici encore son portrait, tracé d’une main qui sent un peu l’école de Cyrano :

HISTOIRE DE l’àBBÉ DE BUCQUOY

* Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes si pelé, qu’il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde; une méchante culotte bleue, tout usée, rapiécée par les genoux ; un chapeau déteint, ombragé d’un vieux plumet noir tout plumé, et une perruque qui rougissait d’ètre si antique. Sa mine basse, encore au-dessous de son équipage, l’aurait plutôt fait prendre pour un poussecu que pour un officier. »

L’abbé de Bucquoy, jouant au piquet avec Renneville, l’un des prisonniers, sous un berceau en treillage, lui dit :

— Mais on est très- bien ici, et, avec la perspective d’en sortir prochainement, qui voudrait tenter de s’en échapper?

— La chose serait impossible, dit Renneville. Mais, quant à juger du traitement que l'on reçoit dans ce château, attendez encore.

— Ne vous y trouvez-vous pas bien ?

— Très-bien pour le moment... J’en suis revenu à la lune de miel, où vous êtes encore...

— Comment vous a-t-on mis ici?

— Bien simplement; comme beaucoup d’autres... Je ne sais pourquoi.

— Mais vous avez bien fait quelque chose pour entrer à la Bastille?

— Un madrigal.

— Uites-le-moi... Je vous en donnerai franchement mon avis.

— C’est que ce madrigal est suivi d’un autre, parodié sur les mêmes- rimes, et qui m’a été attribué à tort...

— C’est plus grave.

En ce moment-là, Corbé passa d’un air souriant, en disant :

— Ab! vous parlez encore de votre madrigal, monsieur de Renneville... Mais ce n’est rien : il est charmant.

— Il est cause qu’on me retient ici, dit Renneville.

— Et vous plaignez-vous du traitement?

— Le moyen, quand on a affaire à d’honnêtes gensl

Corbé, satisfait, alla vers une autre table avec son implacable sourire... On lui offrait des rafraîchissements qu’il ne voulait jamais accepter. De temps en temps, il lançait des regards aux fenêtres de la prison, où l’on pouvait entrevoir les formes vagues des prisonnières, et il paraissait trouver que rien n’était plus charmant que l’intérieur de cette prison d’État .

— Et comment, dit l’abbé de Bucquoy à Renneville, en faisant les cartes, était construit ce madrigal ?

— Dans les règles du genre. Je l’avais adressé à M. le marquis de Torcy, afin qu’il le fit voir au roi. 11 faisait allusion à la puissance réunie de l’Espagne et de la France combattant les alliés... et se rapportait en même temps aux principes du jeu de piquet.

Ici, Renneville récita son madrigal, qui se terminait par ces mots, adressés aux alliés du Nord :

Combattant l’Espagne et la Fiance,

Vous trouverez capot... Quinte et Quatorze en main !

Cela voulait dire Philippe V (quinte) et Louis XIV.

— C’est bien innocent !... dit l’abbé de Bucquoy.

— Mais non, répondit Renneville; cette chute en octave et en alexandrin a été admirée de tout le monde. Mais des malveillants ont parodié ces vers en faveur des ennemis, et voici leur version :

Nous ferons un repic... et l’Espagne et la France .

Se tronveront capots... Quinte et Quatorze en main.

Or, monsieur le comte, comment est-il possible que j’aie écrit, moi-même la contre-partie de mon madrigal .. et encore, en ne conservant pas la mesure de l’avant-dernier vers?

— Cela me paraît invraisemblable, dit l’abbé, je m’en assure, étant moi-même un poète aussi.

— Eh bien, M. de Torcy m’a envoyé à la Bastille sur un si

HISTOIRE DE l'aBBÉ DE BUCQUOY 445

petit soupçon 1 ... Cependant, j’étais appuyé par M. de Chamillard, auquel j’ai dédié des livres, et qui n’a cessé de me faire des offres de service.

— Quoi! dit l’abbé, pensif, un madrigal peut conduire un homme à la Bastille ?

— Un madrigal?... Mais un distique seulement peut en ouvrir les portes. Nous avons ici un jeune homme... dont les cheveux commencent à blanchir, il est vrai..., qui, pour un distique latin, s’est vu retenir longtemps aux îles Sainte-Marguerite; ensuite, lorsque M. de Saint- Mars, qui avait gardé Fouquet et Lauzun, fut nommé gouverneur ici, il l’amena avec lui pour le faire changer d’air. Ce jeune homme, ou, si vous voulez, cet homme, avait été un des meilleurs élèves des jésuites.

— Et ils ne l’ont pas soutenu ?

— Voici ce qui est arrivé. Les jésuites avaient inscrit sur leur maison de Paris un distique latin en l’honneur du Christ.* Voulant plus tard s’assurer l’appui de la cour contre les attaques de certains robins ou cabalistes assez puissants, ils se résolurent à donner une grande représentation de tragédie avec chœurs, dans le genre de celles qu’autrefois on donnait à Saint- Cyr. Le roi et madame de Maintenon accueillirent avec bienveillance leur invitation. Tout, dans cette fête, était conçu de manière à leur rappeler leur jeunesse. Faute de jeunes filles, que ne pouvait fournir la maison, on avait fait habiller en femmes les plus jeunes élèves, et les chœurs et ballets étaient exécutés par les sujets de l’Opéra. Le succès fut tel, que le roi, ébloui, charmé, permit aux révérends pères d’inscrire son nom sur la porte de leur maison. Elle portait cette inscription : Collegium Claromontanum societatis Jesu ; on remplaça ces mots par ceux-ci : Collegium Ludovici Magni. — Lejeune homme dont nous parlons inscrivit sur le mur un distique dans lequel il fit remarquer que le nom de Jésus avait été remplacé par celui de Louis le Grand. .. C’est ce crime qu’il expie encore ici.

Page 1