Historique
44<> LES FAIX SAULNIF.R9
— Après tout, dit l'abbé de Bucqnoy, il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d’État. J'ai souffert un peu dans le cachot.... Mais, maintenant, sous celte tonnelle, appréciant la chaleur d’un vin de Bourgogne assez généreux, je me sens disposé à prendre patience.
— Je prends patience depuis quatre ans, dit Renneville; et, si je vous racontais ce qui m'est arrivé...
— Je veux savoir ce qu’on a pu faire contre un homme coupable d’un madrigal.
— Je ne me plaindrais de rien si je n’avais laissé mon épouse en Hollande... Mais passons. Arrêté à Versailles, je fus conduit en chaise à Paris. Kn passant devant la Samaritaine, je tirai ma montre et je constatai par la comparaison qu’il était huit heures du matin. L’exempt me dit :
» — Votre montre va bien.
• » Cet homme ne manquait pas d’une certaine instruction.
» — Il est fâcheux , me dit-il , que je me sois vu forcé de vous arrêter, et cela est entièrement contre mon inclination... Mais il fallait remplir les derniers devoirs de la place que j’occupais avant de devenir ce que je suis dès à présent, c’est-àdire écuyer de la duchesse de Lude. Je m’appelle De Bourbon... Mon emploi d'exempt cesse à dater d’aujourd’hui, et désormais réclamez vous de moi en cas de besoin...
» Cet exempt me parut un honnête homme, et, passant au bas du pont Neuf, je lui offris à boire, ainsi qu’aux trois hoquetons qui nous accompagnaient et qui portaient, brodée sur leur cotte d’armes, la représentation d’une masse hérissée de pointes avec cette devise : Monstromm terror. Je ne pus m’empècher de dire, pendant que je buvais avec eux :
» — Vous êtes la terreur... et je suis le monstre!
» Ils se prirent à rire et nous arrivâmes tous à la Bastille, en belle humeur. ■
» Le gouverneur me reçut dans une chambre tendue de damas jaune avec une crépine d’argent «assez propre... Il me donna la main et m’invita à déjeuner... Sa main était froide,
ce qui me donna un mauvais augure... Corbé, son neveu, arriva en papillonnant, et me parla de ses prouesses en Hollande... et des succès qu'il avait eus plu» tard dans les courses de taureaux à Madrid, où les dames, admirant sa bravoure, lui jetaient des œufs remplis d’eau de senteur. Le déjeuner fini, le gouverneur me dit :
* — Usez de moi comme vous voudrez.
» Et il ajouta, parlant à son neveu :
» — Il faut conduire notre bote au pavillon des princes...
— Vous étiez en grande estime près du gouverneur ! dit en soupirant l'abbe de Bucquoy.
— Le pavillon des princes, vous pouvez le voir d’ici... c’est au rez-de-chaussée. Les fenêtres sont garnies de contrevents verts. Seulement, il y a cinq portes à traverser pour arriver à la chambre. Je l'ai trouvée triste, quoiqu’il y eut une paillasse sur le lit, un matelas, et autour de l’alcôve une pente en brocatelle assez fraîche; plus encore, trois fauteuils recouverts en bougran.
— Je ne suis pas si bien logé! dit l’abbé de Bucquoy.
— > Aussi je ne me plaignais que de manquer de serviettes et de draps, lorsque je vis arriver le porte clefs Ru avec du linge, des couvertures, des vases, des chandeliers et tout ce qu’il fallait pour que je pusse m’établir honnêtement dans ce pavillon.
» Le soir était venu. On m’envoya encore deux garçons de la cantine guidés par Corbé, qui m’apportait le diner.
» 11 se composait : d’une soupe aux pois verts garnie de laitues et bien mitonnée , avec un quartier de volaille audessus, une tranche de bœuf, un godiveau et une langue de mouton... Pour le dessert, un biscuit et des pommes de reinette... Vin de Bourgogne.
— Mais je me contenterais de cet ordinaire, dit l’abbé.
— Corbé me salua et me dit ;
» — Payez-vous votre nourriture, ou en serez-vous redevable au roi?
» Je répondis que je payerais.
» N’avant pas grand’faitn après le déjeuner que m’avait offert le gouverneur , j’avais prié Corbé de s’asseoir et de m’aider à tirer parti du plat; mais il me répondit qu’il n’avait pas faim, et ne voulut même pas accepter un verre de bourgogne.
— C’est son usage ! dit l’abbé de Bucquov.
Une cloche avertit les prisonniers qu’il fallait rentrer dans leurs chambres.
— Savez-vous, dit Renneville en rentrant à l’abbé de Bucquov, que ce Corbé est un homme a femmes.
— Comment, ce monstre?
— Un séducteur... un peu pressant seulement envers les daines prisonnières .. Nous avons eu hier une scène fort désagréable dans notre escalier. On entendait un bruit énorme dans les cachots qui sont à la base de la tour. Ce bruit finit par s’apaiser...
» Nous vimes remonter le porte-clefs Ru avec ses culottes teintes de sang. Il nous dit :
» — Je viens de sauver cette pauvre Irlandaise, à laquelle M. Corbé voulait plaire... Il l’avait envoyée au cachot, sur le refus qu’elle avait fait de recevoir ses visites; et, comme elle refusa, là encore, de le recevoir, on résolut de la placer àf un étage inférieur. Elle résista, lorsqu’on voulut l’y conduire, et les gens qui l’emportèrent la traînèrent si maladroitement, que sa tète rebondissait sur les marches des escaliers... J’ai été taché de son sang. On l’avait prise dans son lit à demi nue... et Corbé, qui dirigeait cette expédition, ne lui fit pas grâce d’une seule de ces tortures.
— Est-elle morte? dit l’abbé de Bucquoy.
— Elle s’est étranglée cette nuit.