‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 63 sur 66 · I.F.S FAUX SAULÎS1KRS · texte numérisé non relu

I.F.S FAUX SAULÎS1KRS

par dîner tranquillement. Renneville raconta les ennuis qu'il avait subis dans une chambre isolée, où un emportement du même genre l’avait fait reléguer, et l’invention piquante qu’il avait eue pour correspondre avec des prisonniers placés audessus et au-dessous de lui.

C’était un alphabet des plus simples qu’il avait créé, et qui consistait à frapper, avec un bâton de chaise, en comptant un coup pour a, deux pour b . .., ainsi de suite. Les voisins finissaient par comprendre et répondaient de la même manière; seulement, c’était long. Voici comment, par exemple, on rendait le mot monsieur :

M (13 coups), o (18), n (14), .v (19), i (9), e (5) « (21), c(18).-

Il avait pu ainsi connaître les noms de tous ses compagnons de la même tour, à l’exception de celui d’un abbé qui n’avait jamais voulu se faire connaître.

En prison, l’on ne parle que de prison, ou des moyens d’en tromper les douleurs. De Falourdet raconta comment il était parvenu à communiquer avec un prisonnier de ses amis, d’une "façon non moins ingénieuse que celle de l’alphabet inventé par Renneville. Il avait été logé dans une de ces chambres supérieures des tours qu’on appelait calottes , et qui avaient l’inconvénient d’êlre aussi chaudes en été que froides en hiver. Par exemple, on y jouissait d’une belle vue. Avant d’être séparé de son ami, M. de la Baldonnière (retenu à la Bastille pour avoir trouvé le secret de faire de l’or et ne l’avoir pas voulu communiquer aux ministres), il avait appris que ce dernier demeurait au rez-de-chaussée de la même tour, donnant sur le petit jardin pratiqué dans un bastion. Il s’était fabriqué des plumes avec des os de pigeon, de l’encre avec du noir de fumée délavé, et il écrivait des lettres qu’il jetait par sa fenêtre et qui tombaient au pied de la tour, à l’aide du poids d’une petite pierre.

La Baldonnière, de son côté, avait dressé une chienne du gouverneur qui se promenait souvent dans le jardin, à lui rap-

porter aux grilles de sa fenêtre les papiers qui pouvaient s’y trouver. En lui jetant d’abord, roulés, des débris de son déjeuner, il s’était fait de cet animal une connaissance utile... Alors, il l’envoyait chercher les petits paquets que lui jetait Falourdet et qu’elle lui rapportait fidèlement. On finit par s’apercevoir de ce manège. La correspondance des deux amis fut saisie, et ils reçurent un certain nombre de coups de nerfs de bœuf administrés par des soldats. Falourdet, comme le plus coupable, fut mis ensuite dans un cachot où se trouvait un mort qu’on ne vint chercher que le troisième jour. Plus tard, ayant reçu de l’argent, il rentra dans les bonnes grâces du gouverneur.

Lorsqu’il demeurait encore dans la calotte, il avait aussi trouvé un moyen de correspondre avec sa femme, qui avait loué une chambre dans les premières maisons du faubourg Saint-Antoine. Il écrivait des lettres très-grosses sur une planche avec du charbon, qu’il plaçait derrière sa fenêtre ; puis il parvenait, en les elfaçant successivement et en en formant d’autres, à faire parvenir des phrases entières au dehors.

Un des assistants raconta là-dessus qu’il avait trouvé un système supérieur encore en dressant des pigeonneaux attrapés au sommet des tours, et en leur attachant sous les ailes des lettres qu’ils allaient porter à des maisons au dehors.

Tels étaient les principaux entretiens des prisonniers de cette tour du Coin, où avaient séjourné précédemment Marie de Mancini, nièce de Mazarin, — qui créa, comme on sait, Y Académie des humoristes, — et, plus tard, la célèbre madame Guyon, qui ne fit que passer à la Bastille, mais dont le confesseur y habitait encore à quatre-vingts ans, à l’époque où s’y trouvait l’abbé de Bucquoy, notre héros, lequel ne s’occupait guère, comme ses compagnons, à chercher des moyens de correspondance. Ne voyant pas son affaire prendre une meilleure tournure, il songeait même franchement à une évasion. Lorsqu’il eut assez médité son plan, il sonda ses voisins qui, dès l’abord, jugèrent la chose impossible ; mais l’esprit ingénieux

LKS FAUX S A U L N I E H S

de l’abbé résolvait peu à peu toutes les difficultés. Falourdet déclara que ces moyens proposés avaient beaucoup d’apparence de pouvoir réussir, niais qu’il fallait de l’argent pour endormir la surveillance de II u et de Corbé. .

Sur quoi, l’abbé de Bucquoy lira, on ne sait d’où, de l’or et des pierreries, ce qui donna à penser que l’entreprise devenait possible. Il fut résolu que l’on fabriquerait des cordes avec une portion des draps, et des crampons avec le fer qui maintenait les X des lits de sangle et quelques clous tirés de la cheminée.

La besogne avançait, lorque Corbé entra tout à coup avec des soldats, et se déclara instruit de tout. Un des prisonniers avait trahi ses compagnons... C’était l'abbé italien Papasaredo. 11 avait eu l’espoir d’obtenir sa grâce au moyen de cette trahison; il n’eut que l’avantage d’étre mieux traité pendant quelque temps.

Tous les autres furent mis au cachot ; l’abbé de Bucquoy à l’étage le plus profond.

Page 1