‹ Œuvres completes de Gerard de Nerval precedee d'une noticeChapitre 62 sur 66 · LA TOUR DU COIX · texte numérisé non relu

LA TOUR DU COIX

La société était assez choisie au troisième étage de la tour du Coin. C’était là qu’on plaçait les favoris du gouverneur . Il y avait, outre Renneville et l’abbé, un gentilhomme allemand nommé le baron de Pelcen, arrêté pour avoir dit « que le roi ne voyait qu’au travers des lunettes de madame de Maintenon; » puis un nommé de Falourdet, compromis dans une affaire relative à de faux titres de noblesse; ensuite un ancien soldat nommé Jacob le Berthon, accusé d’avoir chanté des chansons grivoises où le nom de la maîtresse du roi n’était pas respecté.

Renneville le plaignait beaucoup d’être détenu pour un si petit sujet, et disait que la Maintenon aurait dû suivre l’exemple de la reine Catherine de Médias, qui, ouvrant un jour sa fenêtre du Louvre, vit au bord de la Seine des soldats qui faisaient rôtir une oie, et en charmaient l’attente en répétant une chanson dirigée contre elle-même. Elle se borna à leur crier : « Pourquoi dites-vous du mal de cette pauvre reine Catherine, , qui ne vous en fait aucun? C’est pourtant grâce à son argent que vous rôtissez cette oie! » Le roi de Navarre, qui était en ce moment près d’elle, voulait descendre pour châtier ces bélitres, et elle lui dit : « Restez ici; cela se passe trop audessous de nous. »

Il y avait encore là un abbé italien nommé Papasaredo.

Quand on apporta le souper, Corbé, selon l’usage, accompagna le service, et demanda si quelqu’un avait à se plaindre.

— Je me plains, s’écria l’abbé Papasaredo, de ce que la compagnie devient trop nombreuse, et s’est accrue d’un second abbé... J’aimerais mieux des femmes! et il n’en manque pas ici que l’on peut faire venir.

— C’est entièrement contre les règlements, dit Corbé.

LES FAUX SAULN1KUS

— Allons, mon petit Corbé, mettez-moi en cellule avec une prisonnière...

Corbé haussa les épaules.

— Voyons, donnez-moi la Marton, la Fleury, la Bondy ou la Dubois, enfin un de vos restes... Pourquoi pas même cette jolie Marguerite Filandrier, la marchande de cheveux du cloître Sainte-Opportune, que nous entendons d’ici chanter toute la journée?

— Est-ce là le discours que doit tenir un prêtre? dit Corbé. J'en appelle à ces messieurs! Quant à la Filandrier, nous l’avons mise au cachot pour avoir adressé la parole à un officier de garde.

— 0b! dit l'abbé Pap.asaredo, il y a quelque autre raison aussi... Vous aurez voulu la punir d’avoir parlé à cet officier... Vous êtes cruel dans vos jalousies, Corbé!

— Mais non, dit Corbé flatte du reste de cette observation. Cette fille a la manie d’élever des oiseaux et de les instruire. On lui avait permis de conserver quelques pierrots. Sa fenêtre donne sur le jardin. Un de ses oiseaux s’échappe et se voit saisi par un chat. Elle crie alors à cet officier : « Oh ! sauvez mon oiseau! c’est le plus joli, celui qui danse le rigodon 1 » L’officier a eu la faiblesse de courir après le chat, et n’a pu même sauver l’oiseau ; il est aux arrêts et elle au cachot, voilà tout.

Corbé tourna sur ses talons et sortit, échappant aux invectives sardoniques de l’abbé italien. Il était, du reste, de belle humeur, parce que l'un des prisonniers lui avait donné une bague à chaton de saphir, et que l’abbé de Bucquoy, mécontent de son ordinaire, y renonçait pour faire venir ses repas du dehors. M. de Falourdet raconta là-dessus qu’il avait vu son sort adouci par les mêmes moyens. Toutefois, l’ecot était cher et le service médiocre; on lui comptait du vin à six sous pour du vin de Champagne d’une livre, et le reste était à l’avenant.

Jl avait dit alors à Corbé :

Dit

HISTOIRE DE l’aBBÉ DE BUCQUOY 451

— Je payerai double, mais je veux du meilleur.

Corbé avait répondu :

— Vous parlez bien, les fournisseurs nous trompent... Je m’occuperai moi-même du choix des vins et des victuailles.

Depuis ce temps, en effet, tout était de bonne qualité ejl de premier choix.

L’entretien s’anima après le départ de Corbé; seul, le baron de Peken restait pensif devant son assiette, avec une colère concentrée qui finit par s’abattre sur le porte-clefs Ru.

— Saperaient! dit le baron, pourquoi n’ai-je devant moi qu’une bouteille d’un demi-setier, tandis que le nouveau a une bouteille entière?

— Parce que, dit Ru, vous êtes à cinq livres, tandis que M. le comte de Bucquoy a la pistole.

— Comment ! on ne peut pas avoir un ordinaire d’une bouteille avec cinq livres? s’écria le baron. Faites revenir cet infâme sous-gargotier de Corbé, et demandez-lui si un honnête homme peut se contenter à dîner d’un demi-setier de mauvais vin I Si je vois reparaître cette bouteille, je vous la casse sur la tète 1

— Monsieur le baron, dit Ru, calmez-vous, et gardez-vous de désirer le retour de M. Corbé, qui vous ferait mettre immédiatement au cachot... Or, c’est son intérêt, car la nourriture d’fln prisonnier au cachot ne représente qu’un sou par jour, le logement n’etant pas compté parce que c’est le roi qui le fournit... Quant â l’économie sur la nourriture, elle entre dans la poche de M. Corbé pour un tiers, et pour le reste dans celle de M. Berna ville; !

Ru, comme on le voit, étant un homme conciliant, les prisonniers ne lui reprochaient que de faire disparaître quelquefois certains accessoires du service, notamment les petits pâtés, dont il était friand. — Il avait pour lui la desserte, ce qui eût dû le rendre plus modéré à cet égard.

Renneville et l’abbé de Bucquoy déclarèrent qu’ils buvaient très-peu de vin et en versèrent au baron de Peken, qui finit

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