PAUL. DOMINIQUE, L'INCONNU
Paul ett resté accoudé, rèrant.
>. LINGONNU^ montrant le punch.
f avants ^^^^^J^l» monsieur, est-ce que je n'aurai point
Vo^^ DOMINIQUE, d'un ton engageant.
^s, mon pauvre maître... pas de fierté!...
PAUL te lèTe.
U fl'en faut plus avoir, c'est vrai ! (n tauoit a u petite
table pris do l'inconnu et de Dominique.)
l'inconnu.
Ainsi vous venez chercher fortune dans la grande ville?...
PAUL
Qui vous l'a dit ?
l'inconnu. Vous-même !
PAUL
Comment cela?
l'inconnu.
Tout à l'heure, quand vous causiez avec votre domestique !..•
PAUL
Il me semblait cependant...
l'inconnu.
Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie, monsieur, consiste à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon intérêt de vous servir.
DOMINIQUE
Voilà de la franchise, au moins !
l'inconnu.
Monsieur se propose de chercher un emploi dans une administration quelconque?...
PAUL, bniUlement.
Non!
l'inconnu.
De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?
Eh! qu'en sais-je moi-même!
l'inconnu.
Le commerce, peut-être?
DOMINIQUE
Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de peinture une toile plus haute que ça!
l'inconnu, laluart ironiquement.
Ah! monsieur est artiste!... ah! et il compte fare fortune ; respectons-le !
PAUL, irrité.
Eh bien! pourquoi pas! Quand je vois tant de barbouilleurs que Ton applaudit, ce serait bien le diable... d*ailleurs j'ai de longues études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire viendra... peutrètre, la richesse ensuite.
l'inconnu.
Très bien! jeune homme! Mais j'espère que vous allez, pour parvenir, ne rien négliger de tout ce qu'il faut; pillez-moi les anciens, dénigrez les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands ; ça pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que vous manquez d'idées, prenez garde ! Il vous faudra ensuite adopter le grec ou le gothique, le pompadour ou le chinois, l'obscénité ou la vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez- vous devant le public servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos œuvres reproduites à l'inûni couvriront l'Europe. Vous entrerez dans la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une race; il s'étendra même sur la nature, car vous la ferez haïr, ô grand homme, puisqu'elle rappellera de loin vos barbouillages.
482 LE ÇUATliAU DES CŒURS.
PAUL, indigné.
Jamais !
l'inconnu.
Vous avez raison I une place, des appointements fixes, c'est plus sûr. Je vous recommande avant tout l'exactitude, non pour travailler, mais pour surveiller vos confrères. D'abord une petite médisance çà et là, puis une dénonciation formelle (dans l'intérêt du service) ; enfin une bonne calomnie, n'ayez pas peur ! De l'arrogance envers les humbles, de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine, morbleu! cervelle étroite et conscience large; respectez les abus, promettez beaucoup, tenez rarement, courbezvous sous l'orage et, dans les circonstances difliciles, faites le morti Mais tâchez de connaître le vice de votre supérieur; s'il prise, achetez une tabatière, et s'il aime les jolies femmes, mariez-vous !
PAUL
Horreur !
l'inconnu.
De l'indépendance!... j'aime ça! On ne la trouve plus, monsieur, que dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais rappelez-vous que le moyen d'avancement le plus rapide, pour un jeune homme, dans une grande maison, c'est de séduire la femme du bourgeois.
Tais-toi donc, misérable!
l'inconnu.
Oui, la fille vaut mieux, parce qu'il est forcé de vous la donner en mariage I
Paul recule épouvanté.
DOMINIQUE
11 y a un fond de bonnes idées dans ce qu*il dit.
L INCONNU, toujours impassible.
Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s'aplaniront, chacun vous sourira; la santé sera bonne, vous dinerez bien, vous aurez la face rose comme une jeune
fille. (Sa barbe disparaît; surprise de Paul.) PcU à pOU VOUS deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez craquer sur l'asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants blancs le pommeau d'or de votre bambou, (ce
qu'il dit t'exécute; Paul pousse un cri.) Ou VOUS Craindra, OU
vous aimera ; vous vous repasserez vos caprices, habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts, chaînes de montre, breloques et linge fin. (n apparaît Tèti».
en dandy; Paul et Dominique se rapprochent.) VoUS achètCrCZ UUC
maison de campagne, des statues, des hôtels, desamis, et des chevaux de race, ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez même fonder un hôpital, et vous vieillirez tout doucement, servi par un peuple de valets, entouré de famille, lourd d'honneurs, avec une grosse bedaine et l'aspect
d'un honnête homme, (n apparaît en vieux bourgeois cossu, lunettes, d'or, gilet do velours, etc.)
PAUL, se passant les mains sar U figura.
Est-ce une illusion? J'ai dans la tête comme des chars qui roulent, et des flammes qui voltigent. (Le
punch, qui a continué de brûler, se multiplie sur les autres tables, et des flammes sautillent çà et U dans l'air comme des feux follets.)
DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l'inconnu.
Quel particulier ! quelle expérience !
PAUL, résolument.
Non! je neveux pas! arrière! C'est môme une faiblesse de t'écouter. Va-t'en !
l'inconnu.
A votre aise I Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en vous écrasant la face! D'abord, cela va sans dire, Monsieur gardera les apparences. Vous irez jusqu'à neuf heures du soir avec deux sols de lait et un petit pain rond qu'on mange dans la poche de sa redingote, tout en trottinant sur le pavé! Ahl vous les connaîtrez, les mystères de la toilette, les faux-cols de papier, l'encre que l'on repasse sur les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles trop vieilles, et l'habit noir boutonné jusqu'au menton, pour cacher l'absence du
linge. (Il apparaît dans le costume décrit.) VoUS UC faibUrCZ paS !
VOUS lutterez I Mais personne ne voudra de vous ! . . . On ne va pas chercher ceux qui se cachent I qui donc s'inquiète des pauvres? et comme une première chute
est la cause naturelle d'une seconde, peu à peu vous dégringolerez, mon bonhomme ; la misère augmentera, elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle ! « Clic I clac, clac! gare-toi de là, manant!... » et du fond de votre ruisseau, par un temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les convoitises de votre cœur! (Le côté droit de u ma-
raille t'entr'oayre et laisse voir un bal splendide, puis se referme.) AlorS
commenceront pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une bourse tombée, en marchant jusqu'au milieu de la nuit, où vous irez dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis sur un banc, et les deux bras contre une corde ! (Le côté gauche de u muraiue
s'entr'ouTre et laisse voir l'intérieur abject d'un logeur, rempli de monde,
puis se referme.) Et Thabit râpé, dcpuis longtemps, sera parti. (Son habit disparaît.) A la placc du chapcau, une casquette sans visière. (Même jeu.) Plus de gilet, une seule bretelle! et pas même de souliers, des chaussons! catgc une pose ignoble.) Faut-il uu fiacro, mou bourgeois?
PAUL, se tordant les mains.
Horrible ! horrible !
DOMINIQUE
Mais ce n'est pas gai du tout, cet avenir-là !
IbG LE CHATEAU DES COEURS.
PAUL 9 déconragé, tombe sur un tabouret le coude sur U table.
Que faire?
A U fin de U tirade de l'inconiiu, la senrante est rentrée arec un paquet de cigares, qu'elle a déposé sur U table. L'inconnu, qui est près de Paul, debout i droite, fait un pas à reculons avec un geste d'espoir ; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la servante, se transmuamt eu fée, allonge le bras impérativement vers l'inconnu qui se change en gnome.
Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tète et en ponase un autre, en apercevant la fée, qui disparaît dans la muraille i gauche en même temps que le gnome disparaît à droite.