‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 122 sur 202 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

KLOEKHER, PAUL.

KLOEKHER.

J*ai beaucoup connu monsieur votre père, monsieur, et comme je Testimais mfiniment, la soudaineté de sa catastrophe m'a affligé plus qu'un autre. Et vous n'avez pas, jusqu'à présent, trouvé, deviné de quelle manière elle a pu survenir ?

PAUL

Hélas ! non, monsieur ! J'ai même renoncé à en chercher la cause.

KLOEKHER, après avoir soupiré largement.

C'est plus sage ! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi! (Avec hauteur.) Et vous demandez...?

PAUL

Du travail, monsieur! Oh! mes exigences seront modestes !

KLOEKHER.

Quel âge avez-vous, s'il vous plaît?

PAUL

Vingt-cinq ans.

KLOEKHER.

Euh ! euh ! un peu jeune ! Et, en fait de comptabilité, de banque, que savez-vous?

PAUL

Peu de choses, c'est vrai; mais j'apprendrai vite!

KLOEKHER.

Ah! vous croyez?.,. Et qu'avez- vous fait jusqu'à présent?

PAUL

J'ai voyagé.

KLOEKHER.

Où cela?... Dans quel but?

PAUL

Dans le nord de l'Afrique, et jusqu'en Chine, pour m'instruire.

KLOEKHER.

Ou VOUS amuser plus librement, avouez-le! C'est une jolie manière de manger sa fortune; on se donne par là le vernis d'un homme sérieux ; et l'on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour les amis et des babouches pour les petites

dames. Âhl ces bons jeunes gensi ils sont drôles, parole d'honneur!

PAUL, irrité.

Monsieur!...

KLOEKHER.

Laissez donc! je les connais, vos études! Parions que vous ne sauriez pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le taux de l'escompte à Calcutta.

PAUL.'

Et il y a d'autres choses !

KLOEKHER.

C'est possible ! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?

PAUL

Une place, monsieur, une place ! Je puis traduire vos correspondances , rédiger vos mémoires ! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me trouve ; et j'ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon père fut votre ami.

KLOEKHER.

Eh! votre père, monsieur, était un fort galant homme ; mais, s'il avait suivi mes conseils, il n'aurait pas fini d'une façon désastreuse ! Au lieu de singer le grand seigneur et de vouloir éblouir par une libéralité intempestive, il aurait dû surveiller ses capitaux, augmenter sa fortune, se rendre utile enfin. Il (d'un ton

de fiasse .boohomie) m'a bien assez fait souffrir par Taffectioa que je lui portais, sans que vous veniez ici, vous;, son fils, me donner la peine.de vous désobliger! Une place ! Est-ce que j'en ai , moi ? Tous mes emplois sont pris; ce n'est pas ma faute. Mille excuses! (Paui

est remonté au haut do la scène et va pour sortir par le fond. Klo.okhcr se lève.)

Eh bien, non!... Revenez !...

PAUL., fièrement.

Pourquoi, je vous prie?

KLOEKHEU.

Je peux, je veux vous faire du bien, (lo regardant en face.). Si je sais me connaître en hommes, je crois vous avoir deviné. Or je me fie à votre intelligence pour me comprendre, et, en cas de refus, à votre discrétion, pour vous taire !

PAUL

Soyez convaincu...

KLOEKHER.

Jusqu'à présent, j'ai fait toutes mes affaires à la Bourse d'une façon officielle ; mais, à partir d'aujourd'hui, des circonstances trop longues à vous expliquer, au-dessus de votre compétence, cher , monsieur, me forcent à opérer d'une façon détournée... par les mains d'un autre... (siiencc.)

PAUL, cherchant à comprendre.

C'est-à-dire...?

KLOEKHER.

Qu'il me faut un hompe sûr. (Je le conseillerai; je

serai là.) Un garçon solide qui me représente complètement, surveille mes ordres, agisse pour moi!

PAUL

Bien !

KLOEKHER.

Et qui passe près du public pour n'agir que par lui-même, en son nom.

PAUL

Cependant... la responsabilité...?

KLOEKHER.

Aucune chance de pertes, rassurez-vous! Peu de choses à faire, et je vous donne dix pour cent sur les bénéfices. Or, comme les bénéfices de ce genre d*opérations doivent s'élever annuellement à un million pour le moins, c'est cent mille francs que vous toucherez par an, cent mille livres de rente, jeune homme I

PAUL

Cent mille livres de rente I (n tombe en râvcrie. Bas.) Impossible! Il faut qu'il y ait là-dessous...

KLOEKHER, à part.

Il hésite! Est-ce ignorance ou scrupule?

PAUL

Mais comment ètes-vous sûr d'avance de ne jamais perdre ?

KItfOEKHEa*

Par une série de calculs... des combinaisons infaillibles. Je vous expliquerai...

PAUL

El pourquoi alors avez-vous besoia de mon nom!

KLOEKHEU.

Pourquoi?... (Silence. Ils se considèrent; puis, brusquement.)

Mais ça ne se dit pas! Vous comprenez bien... G'esl impatientant !

PAUL

Assez, monsieur! assez! Je vous épargne, par pudeur, le mot propre dont on appelle, dans le code pénal, vos combinaisons infaillibles. Vous prêter mon nom pour elles serait y participer; et comme je ne veux pas être ni votre complice ni votre victime, je me retire.

KLOEKHER, détournant la tète, à part.

Imbécile, va !

An moment où Paul est sur le seuil de la porte, au fond, entre M. Letournouz, ils se

trouvent face à face.

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