‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 138 sur 202 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DOMINIQUE, ,cAi.

11 arrive sur la scène en manchet de chemise, en pantabn avec un madras autour de la tète, et il s'avance vtrs la cheminée en grflottant.

Quel froid, miséricorde! Quand Monsieur va revenir, il est capable de geler. (Riant ironiquement.) Ah ! Monsieur I... Eh biep, et moi? Est-ce que je ne gèle pas? Est-ce que je ne souffre pas? Est-ce une existence que de traîner une misère pareille! Qu'il s'en arrange, puisque ça Tamuse; mais moi, un homme fait tout au moins pour Tanlichambre des ambassadeurs, quelle

humiliation I (II «herche de droite et do gauche dans l'appartement.)

Et pas un cotret dans cette infernale mansarde, où il vous tombe des vents coulis... (u regarde encore.) Non!..i

m LE CHATEAU DES CŒDRS.

— Et voilà quatre mois que j*atteuds I et qu'il est à nie lanterner avec toutes ses démarches I — D'abord, c'a été une place dans la diplomatie, puis une mission scientifique, puis un poste d'inspecteur de je ne sais quoi, puis un emploi dans une colonisation, je ne sais où ; et ce soir, enfin, il doit revenir de chez le banquier Kloekher les mains pleines, ou l'avenir assuré.

— Je commence à n'y plus croire, à notre avenir! J'ai bien envie de séparer le mien du sien et de lui donner mon compte carrément. Monsieur est un brave jeune homme, c'est vrai! Mais (se touchant le front) toqué ! toqué ! — Saprelotte ! j'ai l'onglée ! (ses yeux rcn-

contrent la botte do pistolets sur la cheminée.) TicUSl... VOilà UUC

boite qui me donne une tentation!... Ah! doucement!... nos moyens ne nous permettent pas une

flambée en acajou. Oh ! non ! (Sn te reculant, ll trébuche contre

le paillasson.) — Eh ! tu m'cmbêtcs, toi ! — Attends un

peu..* (il jette le paillasson dans le fuu; puis, le regardant brûler.) —

En être réduit là ! Mais ça ne 'peut pas durer plus longtemps ! c'est trop bête ! Et si notre sort ne change

pas avant huit jours, bonsoir! (Le feu flambe. U se chauffe.) Ah!

ça fait du bien ! C'est une bonne idée que j'ai eue décidément! Comme on a tort de se gêner! — Et pas un bon fauteuil pour se rôtir les tibias en tisonnant. C'est honteux, un aussi piètre escabeau! — Et puisque mon maître est en courses toute la journée, je ne

vois pas pourquoi... (Il jette dans le feu u petite chaise.) AUonS donc! (Tout en remuant les charbons.) U faut COUVeuir qUC jC

suis un véritable nigaud, avec mon dévouement! On n'a jamais vu un domestique comme moi ! Nom d'un

chien I quelle gelée I Ça disparait comme une allumette! — Car, enfin, de toutes ses promesses, qu'aije attrapé, moi? Qu'est-ce que je gagne? Il se moque de moi, à la fin I Car, pendant que je suis là, à me morfondre en Tatlendant, il fait le joli coco, dans les salons, près les belles dames. — Si je flanquais la table pour soutenir l'attisée? — Non! Ça ne durerait

pas ! (Il aperçoit une paire do bottes dans leurs embouchoirs.) Ail I ICS bottes I (Il les retire dos emboachoirs.) PourqUOi paS ? (Les lançant

dans le fea.) Âïc douc I — Et s'il sc fàchc, tant pis I

SCENli IL

DOMINIQUE, PAUL« en habit noir, sans paletot, mouillé, les maint sous les aisselles, avec un peu do neige sur ses vêtements.

PAUL

Que fai^tu là, toi? Je ne t'avais pas dit de m'attendre ! Va te coucher !

DOMINIQUE

Mais...

PAUL, brutalement.

Va-t'en donc 1 Va-t'en 1 Laisse-moi !

DOMINIQUE, d part.

Oh 1 oh I il est bien fier ! — Y aurait-il pas quelque chose (!e bon, enfin?

m LB CHATEAU Dl£S CŒURS.

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