‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 156 sur 202 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

La toile se lève aux sons mélancoliques des accordéons joués par les collégiens, et qui se prolongent quelque temps encore après qu'elle est entièrement levée. Puis il se fait un silence. On entend bouillonner le pot-au-feu tout doucement, et enfin le grand pontife commence.

LE GRAND PONTIFE, une écumoire à la main.

Citoyens, bourgeois, croûtons! En ce jour solennel, oii nous sommes réunis pour adorer le trois fois saint

26t LE CHATEAU DES COEURS.

Pot-au-Feu, emblème des intérêts matériels, autrement dit des plus chers ! si bien que, grâce à vous, le voilà maintenant presque une divinité ! — C'est à moi, le grand pontife de ce culte sage, qu'il incombe de vous remémorer vos devoirs et de vous relier tous, par un acte commun, à la vénération, à l'amour, à la frénésie du Pot-au-Feu !

Vos devoirs, ô bourgeois, nul d'entre vous, je le déclare, n'y a transgressé ! Vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons, ne pensant qu'à vos affaires, à vous-mêmes seulement, et vous vous êtes bien gardés de lever jamais les yeux vers les étoiles, sachant que c'est le moyen de tomber dans les puits. Continuez votre petit bonhomme de chemin, qui vous mènera au repos, à la richesse et à la considération! Ne manquez point de haïr ce qui est exorbitant ou héroïque, — pas d'enthousiasme surtout! — et ne changez rien à quoi que ce soit, ni à vos idées ni à vos redingotes ; car le bonheur particulier, comme le public, ne se trouve que dans la tempérance de l'esprit, l'immutabilité des usages et

le glouglou du pot-au-feu I (Accordéons.^

A vous d'abord, colonnes de la patrie, exemples du commerce, base de la moralité, protecteurs des arts,

épiciers I (Les épiciers se lô?ent.)

Jurez-vous de toujours mettre de la chicorée dans le café?

LES ÉPICIERS, en chœur.

Oui!

LE GRAND PONTIFE

Et de ne pas quitter le comptoir, sauf, bien entendu, pour venir sur votre seuil indiquer aux badauds la route qu'il faut suivre; enfin, de vous infusionner dans le monde par toutes sortes de moyens, alliances et propagande, de manière à faire prévaloir vos principes et à demeurer, ce que vous êtes, les rois de rhumanité, les dominateurs universels?

TOUS LES ÉPICIERS, debout, la main étendue vers le pot-au-feu.

Nous le jurons!

LE GRAND PONTIFE

Et VOUS, bureaucrates?

LES BUREAUCRATES

Présents !

LE GRAND PONTIFE

Êtes-vous bien résolus à travailler toujours le moins possible, en ne songeant toujours qu'à votre avancement?

LES BUREAUCRATES

Oh I oui !

LE GRAND PONTIFE

Jurez-vous de toujours brûler effroyablement de bois dans vos poêles, de vous montrer incivils, de maudire vos chefs en vous plaignant de l'existence, et de dépenser pour cent écus d'écritures dans une affaire de vingt-cinq centimes, dont vous ferez attendre la solution pendant quinze ans?

LES BUREAUCRATES

Nous le jurons !

LE GRAND PONTIFE

Messieurs les savants, lumière du pays, à votre

tour I (Les savanlt te présentent à demi courbés, avec un tremblement

sénile.)

LE GRAND PONTIFE, d'un ton familier.

Vous vous engagez, n'est-ce pas, comme par le passé, à ne faire que des petites recherches innocentes, qui ne troublent rien?

TOUS LES SAVANTS, levant les mains.

Oui ! oui I N'ayez pas peur! Nous le jurons.

LE GRAND PONTIFE

Gela sufût I Venez maintenant, vous, talents honnêtes qui charmez nos soirées de famille. L*art étant fait pour récréer, vous nous récréez. Allons !

LES POÈTES COMIQUES étendent tous la main Tcrs le pot-au-feu,

en faisant :

Cocorico ! (Ricanements dans l'assemblée.)

LE GRAND PONTIFE, souriant aux épiciers qui l'entourent.

Encore un peu d'excentricité dans la forme ; mais

les intentions sont si pures ! (n frappe avec son écumolr sur le pot-au-feu pour réclamer l'attention.) Uu demicr mOt, mCSSiCUrS,

à la jeunesse, au printemps de la vie ! (sur un signe quii

leur fait, les collégiens s'approchent avec leurs accordéons sous le bras.)

Approchez, éphèbes, approchez! Jeunes gens, notre espoir, vous allez entrer dans l'âge des passions 1 Prenez garde, c'est comme si vous pénétriez dans une poudrière; la moindre étincelle, tombant sur vos cer-

SIXIÈME TABLEAU. - SCÈNE I. t65

veaux, peut faire sauter l'édifice 1 On a eu soin d'écarter de vous toutes les torches, je le sais : n'importe I Il n'en faut pas moins se défier des ardeurs du sang et de l'imagination; elles ne produisent que des crimes et des folies ! ou plutôt, utilisez vos vices 1 employez profitablement vos mauvais instincts ! Que ceux, par exemple, qui savent gagner au jeu rapportent leur argent à la maison, et qu'ils le placent I Amusez-vous en cachette, économiquement; prenez un bon état, et ne rentrez jamais passé dix heures du soir. Voilà le secret. Jurez-vous de l'observer?

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