SCÈNE V
JEANNE, PAUL et LE ROI DES GNOMES, caché
par le trdne dn pontifo, qu'on a roulé au premier plan, à droite.
JEANNE
Vous ne faites pas comme lui ? Tant mieux I
PAUL, à part.
Âhl elle s'humanise!
JEANNE
Pour demeurer avec nous... (suence.)
PAUL
Eh bien ?
JEANNE, timidement.
Il faudra... oh! ne m*en voulez pas... ne rien faire» ne rien dire et même ne rien penser qui sorte des actions, des paroles et des idées de tout le monde !
Eh ! pourquoi? Où est le mal d'obéir à son cœur quand on sent qu'il est honnête? Moi, quoi qu'il advienne, je soufflette les infamies, je m'écarte des laideurs, et, devant ce qui est grand, je m'agenouille !
JEANNE
Ah ! c'est bien cela ! c'est bien !
LE ROI DES GNOMES, derrière Jeanne.
Prends garde!
JEANNE
Pour un homme fatigué du monde, il serait doux cependant d'habiter une de ces maisons. (Paui se détoun& avec dégoût.) Oh 1 l'intérieur vaut mieux 1 Si vous saviez comme chaque femme soigne son petit mari ! Elle l'entoure de prévenances , fait les confitures, lui brode des pantoufles, le dorlote, le bécote, l'aide à s'habiller, et même lui présente... sa redingote ! (joannc oAreàPaui onc^
des redingotes locales.) P^SSCZ-la !
PAUL, ébahi.
Pourquoi?
JEANNE
On est si bien dedans! Je vous en prie!
PAUL, mettant la redingote.
(A part.) Elle est stupîde, quoique charmante! (Haut.) Sans doute, cette vie-là possède des avantages. Mais ne croyez-vous pas, vous dont la voix est pure comme un chant d*oiseau et le regard cordial comme une bonne poignée de main, ne sentez-vous pas, dites, qu'il peut se rencontrer parfois des unions plus complètes, une félicité d'une telle ardeur qu'elle ^ envoie ses rayons tout autour d'elle ? L'enchantement qu'on a l'un de l'autre fait, au milieu des fanges de la terre, comme une poésie permanente : plus on s'aime, plus on devient bon ; Thabitude seule de la tendresse conduit à l'intelligence de tout, et ce qui parait de la vertu n'est que l'excès du bonheur !
JEANNE
Ah ! je vous comprends I Oui ! oui !
LE ROI DES GNOMES
Mais tu te perds, malheureuse !
JEANNE, oppressée.
En effet, assurément! et, sans bannir un certain idéaly il y a moyen de s'organiser une petite existence bien tranquille. Pourquoi perdre le meilleur de soimême en sympathies, en émotions , en démarches, au lieu de réserver tout cela pour son propre individu?
LE ROI DES GNOMES
Bravo !
JEANNE
Comme les autres sont les plus forts, soumettons-
nous, afin qu'ils nous respectent et qu'ils nous servent! Oh! c'est facile, avec des concessions extérieures, et pourvu qu'on n'ait dans ses discours et sur sa personne rien d'extravagant!
Paratt un barbier, avec les ustensiles de sa profession.
PAUL, surpris.
Que voulez-vous?
LE BARBIER, d'une voix caverneuse.
Tailler votre barbe en collier, comme à tout le "^ monde !
PAUL
Voilà, par exemple, une exigence!
JEANNE
Oh ! pour me plaire !
Elle lui attache la servioUc autour du cou. PACL.
Je suis d'un ridicule achevé, n'importe! Mais d'où vient qu'elle me fascine et que j'obéis comme un enfant!
JEANNE, pendant que le barbier travaille.
Un peu de patience. C'est presque fini ! Encore un coup ! Ah ! que vous serez bien ! et quels bons soirs, cet hiver, dans le salon à rideaux de perse, décoré par des photographies de famille, au coin du feu, près de mon piano! Il y a, dans le faubourg, de petits jardins avec des tonnelles de bâtons verts. Nous viendrons là, tous les deux, le dimanche; et, nous promenant bras
dessus bras dessous, nous parlerons sans cesse de notre bonheur, à côté des légumes, en regardant l'espalier.
PAUL, lo barbier, ayant fini, se lève. — A part.
Elle a raison peut-être. Un fond de jugement se découvre dans ce qu'elle dit. D'ailleurs, une fois ma femme, je l'éduquerail
Mais tournez-vous donc pour que je vous voiel Ah ! bravo I Merci! Je suis contente. Vous ne me quitterez plus.
Bile lui prend les mains.
PAUL
Ah! chère mignonne! Non! non! je te le jure!
JEANNE, ravie et le contemplant.
Est-ce possible? Mais oui! rien ne lui manque!
LE ROI DES GNOMES, teodant vivement 1 Jeanne on tromblon.
Et cela?
JEANNE, posant lo tromblon sur la tête de Paul.
Oui, cela! (Appelant.) Tous! tous! venez! c'est fini.
Des trois côtés, un Oot de bourgeois se précipite sur la scène.