‹ Œuvres complètes de Gustave FlaubertChapitre 61 sur 202 · ACTE II, SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE XIII

MADAME ROUSSELIN

Mais les intelligences d'élite peuvent s'appliquer à tout sans déchoir. Votre dédain, il est vrai, n'a rien de surprenant. Quand on écrit des vers aussi... remarquables...

JULIEN

Ce n'est pas bien ce que vous faites là, madame ! Pourquoi railler?

MADAME ROUSSELIN

Nullement! Malgré mon insuffisance peuUètre, je VOUS crois un avenir...

JULIEN

Il est fermé par le milieu oit je me débats. L'art pousse mal sur le terroir de la province. Le poète qui s'y trouve et que la misère oblige à certains travaux est comme un homme qui voudrait courir dans un bourbier. Un ignoble poids, toujours collé à ses talons, le retient; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant quelque chose d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous ! Pour se consoler de ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera ; [puis les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive doucement à la résignation, cette forme tranquille du désespoir.

MADAME ROUSSELIN

Je comprends et je vous plains !

JULIEN

Ah! madame, que votre pitié est douce! bien qu'elle augmente ma tristesse !

MADAME ROUSSELIN

Courage ! le succès, plus tard, viendra.

JULIEN

Dans mon isolement, est-ce possible?

MADAME ROUSSELIN

Au lieu de fuir le monde, allez vers lui ! Son langage n'est pas le vôtre, apprenez-le! Soumettez- vous à ses exigences. I^a réputation et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est naturellement à l'état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux! Quant à vos pensées intimes, n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...

JULIEN

Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, madame !

MADAME ROUSSELIN

Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile, et vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude ! Mais il est tard ; au plaisir de vous revoir, monsieur I (sue nmonte.)

JULIEN

Oh ! restez ! au nom du ciel, je vous en conjure ! Voilà si longtemps que je l'espère, cette occasion. Je cherchais des ruses inutilement pour arriver jusqu'à vous ! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre? Dites-le! j'obéirai.

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