ACTB II, SCÈNE XIII
MADAME ROUSSELIN
Quel dévouement!
JULIEN
Mais vous occupez ma vie ! Quand, pour respirer plus à Taise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de son jardin ; et le spectacle d*un palais ne me donnerait pas autant .de convoitise! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un éblouissement, je m'arrête , et puis je cours après votre voile, qui flotte derrière vous comme un petit nuage bleu ! Bien souvent je suis venu devant cette grille pour vous apercevoir et entendre passer au bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur inintelligible pour les autres ; et j'emportais cela, joyeusement, comme une acquisition ! — Ne me chassez pas ! Pardonnezmoi! J'ai eu l'audace de vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon tourment !
MADAME ROUSSELIN
Calmez-vous, monsieur!... Cette exagération...
JULIEN
Ah ! c'est que j e suis de 1830, moi ! J'ai appris à lire dans Hemaniy et j'aurais voulu être Lara! J'exècre
toutes les lâchetés contemporaines, l'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre des maîtres gonfle mon cœur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a de plus beau ; et le reste du monde, au loin, me parait une dépendance de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre tète, la nuit, pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder !
MADAME ROUSSELIN
La littérature vous emporte, monsieur! Quelle confiance une femme peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il faudrait au moins promettre...
JULIEN
Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien! On ne repousse pas un tel amour !
MADAME ROUSSELIN
Ma hardiesse à vous écouter m'étonne moi-même. Les gens d'ici sont méchants , monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre!... Le scandale...
JULIEN
Ne craignez rien ! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, j'aurai l'air indifférent; et si je me présente chez vous...