H CXIV CORRESPONDANCE
d'être oublié dans la débâcle. Je suis titularisé à 1,800 francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus tôt. Rien ne l'en empêchait.
Zola n'est pas décoré — à cause de l'article qu'il a écrit dans le Figaro !!!!,. Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne pouvait vraiment pas lui donner la croix en ce moment!!!... on rêve En quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola ?
Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est (ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon éton-nante et ils ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements politiques et malins d'hommes qui dans leurs chausses à faire la joie du garçon.
La première de l'Assommoir aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et qu'il va passer un hiver solitaire.
On répète ma petite pièce au 3e théâtre Fran-çais, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9 heures et
CORRESPONDANCE. CXV je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman : j'ai peur que le cordon om-bilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler un peu tran-quille.
Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps une inflammation d'un oeil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une entorse ! — Dites-moi vite si vous viendrez.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset, ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on puisse rien dire.
Tout à vous,
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
Ce 28 janvier 1879.
MON BIEN CHER MAÎTRE
Le Figaro annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à Croisset di- CXVI CORRESPONDANCE.
manche; mais si l'immobilité à laquelle on doit vous condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous prie.
Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distrac-tion dans vos tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheu-reux dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin. Quand la lourde fata-lité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase de toutes les façons.
Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre complète-ment en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous voir, on vous en-tourerait !
Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en grâce de m'écrire ou de me faire écrire un mot.
Votre
Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis honteux et désolé,
CORRESPONDANCE. CXVII mais j'arrive à mon bureau à 9 heures : j'en pars au plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute. Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.
Paris, ce mercredi.
MON CHER MAÎTRE
Ma pièce va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon cher maître, m'en-voyer une lettre d'introduction pour Théodore de Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tâche d'avoir autant de critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est en vers.
J'ai vu Banville chez vous mais il ne me recon-naît pas quand je le rencontre.
Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on? Vous ne vous ima-ginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.
Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.
Bien des choses à Laporte.
Votre CXVIII CORRESPONDANCE.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
Paris, le 18 février 1879.
Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je suis surchargé de be-sogne. Puis ma pièce sera jouée demain soir et j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait venir. Il ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose. Je lui envoie tout de même deux fauteuils sous enve-loppe.
Banville a été charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et le Gaulois. (Peut-être!!! le Fi-garo.)
Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne réponds pas de réussir
Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur l'histoire Gambetta, une appréciation que je crois plus juste que les autres.
Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je vous embrasse.