CORRESPONDANCE. CXI
Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais mo-notone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place démesurée.
Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de M. Bardoux ? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les jour-naux avaient annoncé sa décoration. Je dois bien-tôt aller passer un dimanche chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est très embêté. Qu'avait-il besoin de cela ?
J'ai rencontré Tourgueneff quelques jours avant son départ pour la Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il avait eus au coeur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le coeur détérioré?
Je vous embrasse de grand coeur, mon cher maître, et vous prie de m'écrire quelques mots entre deux phrases de Bouvard et Pécuchet.
Je vous serre encore les mains.
Paris, ce mercredi.
MON CHER MAÎTRE
...... Mon chef, pour l'unique raison de m'être désagréable, sans doute, vient de me donner le CXII CORRESPONDANCE.
plus horrible service de bureau, service que rem-plissait fort bien un vieil employé abruti : c'est la préparation du budget et les comptes de liquida-tion des ports : des chiffres, rien que des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.
J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se trouve même pas en état de quitter Etretat.
Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des embêtements que je vous donne.
Ce 2 décembre 1878.
Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de Nana; j'aime peu le second, le troisième me pa-raît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la divise, comme le Nabab, en chapitres qui forment de véritables actes se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile. — Ainsi : Ier cha-pitre : Une représentation aux Variétés, — 2e chapitre :
CORRESPONDANCE. CXIII L'appartement de Nana. — 3e chapitre : Une soirée chez le comte Nupba. — 4e chapitre : Un souper chez Nana, etc.
Ma mère ne va pas mieux, mais les médecins sont plus rassurants sur la maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains. Rappelez-moi au bon sou-venir de Mme Commanville.
Ce 13 janvier.
MON CHER MAÎTRE
J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet hiver!
Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne me pa-raît pas possible ; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me semble que l'été ne peut pas revenir sans que je vous aie vu. — Mme Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle. Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini et j'ai peur