A VOUS, G. DE M
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
Ce 26 décembre.
J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des jar-dins, mais je trouve que ça sent le provisoire
Par exemple, pour du temps je n'en ai pas.
J'arrive à 9 heures du matin et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre quand je rentrerai dans l'admi-nistration.
Je jouis d'une haute considération. Les direc-teurs me traitent avec déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin. Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.
Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes, tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici comme ailleurs.
Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui
CORRESPONDANCE. CXXIII n'a pas voulu me donner de lampe. Si cela con-tinue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.
J'ai été de nouveau à la Librairie nouvelle.
M. Achille n'a pu se procurer nulle part le Bien et le mal des femmes. C'est tout à fait épuisé.
Et Zola ! Cet article-là quinze jours avant l'Assommoir! La jolie presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand ? je l'ignore) mon Histoire du vieux temps. — C'est toujours ça; mal-heureusement ça ne rapporte rien les matinées.
Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler, la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accou-tumé, elle n'est pas difficile.
Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respec-tueux et dévoués.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
MON CHER MAÎTRE
C'est aujourd'hui que le ministère doit tomber. Je n'ai pas de chance.
L'Assommoir est un succès ! CXXIV CORRESPONDANCE.
Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont superbes et il y a des scènes bien venues. Le delirium tremens fait évanouir les femmes. On ira voir. La première a été fort bonne. Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt possible.
A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui M™ Franklin Grout, nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des LETTRES À GUSTAVE FLAUBERT.