CHÈRE MAMAN
On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce matin.
Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce que M. le Supé-rieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule rougeole. Je désespère pour mon RACINE; je croyais que nous avions encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus qu'une, et deux en grec. Je ne com-prends rien à cette malheureuse langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être bien. Nous ne com-poserons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, CXXVI CORRESPONDANCE.
entendons-nous pour cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est re-venu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et ainsi partir le plus tard pos-sible sans être fixée par le train, ni obligée de coucher ici. Ecris-moi pour me dire quelle est ta résolution. Que vas-tu faire ?
Eh bien, voici de la pluie; il y a assez long-temps que nous la demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le calendrier.
Comment va Henri? a-t-il toujours ses cama-rades? Sais-tu si Germer va bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues, j'es-père; il n'a pas à se plaindre.
Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement, toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans l'église, c'est-à-dire un
CORRESPONDANCE. CXXVII bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.
Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à demain.
Ce mardi.
Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les Iers; j'ai manqué être pre-mier : ma composition a été à 2 professeurs avec celle du Ier. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon RACINE, mais si j'ai un ou deux accessit (sic), voudras-tu me le donner ?
Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort.
Embrasse bien Hervé pour moi.
Ton fils,
A SA MERE. 1870
Je t'ai envoyé le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de mes nouvelles, chère mère. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je t'envoie un mot.
Je me suis sauvé avec notre armée en déroute ; jai failli être pris. J'ai passé de I'avant-garde à l'arrière-garde pour porter un ordre de l'intendant CXXVIII CORRESPONDANCE.
au général. J'ai fait 15 lieues à pied. Après avoir marché et couru toute la nuit précédente pour des ordres, j'ai couché sur la pierre dans une cave glaciale ; sans mes bonnes jambes, j'étais pris. Je vais très bien.
Adieu. Plus amples détails demain. Je t'em-brasse de tout coeur, ainsi qu'Hervé. Compli-ments à tout le monde ; bien des choses à Josèphe.
Ton fils,
A SA MÈRE
Paris, ce samedi [1870].
Je t'écrirai encore quelques mots aujourd'hui, chère mère, parce que d'ici à deux jours les communications seront interrompues entre Paris et le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée. Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prêts ici à les recevoir.
Quant à moi, je ne couche pas encore à Vin-cenncs et je ne me presse pas d'y avoir un lit, j'aime mieux être à Paris pour le siège que dans le vieux fort, où nous sommes logés là-bas, lequel vieux fort sera abattu à coups de canon par les Prussiens. Mon père est aux abois, il veut abso-
CORRESPONDANCE. CXXIX lument me faire entrer dans l'Intendance de Paris, — et il me fait les recommandations les plus drôles pour éviter les accidents. — Si je I'écou-tais, je demanderais la place de gardien du grand égout collecteur pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu à Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne con-tenance. Médrinal m'a écrit pour que je lui prête mon Lefaucheux, je vais lui répondre que je l'ai promis à mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert hier une place à l'Opéra, j'ai été entendre la Muette, c'est très joli.
Faure-Dujarric, qui est très lié avec l'intendant général, s'est mis tout à ma disposition pour me caser le plus agréablement possible, il a été trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp, mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'armée étant devenues très difficiles.
Adieu, chère mère, je t'embrasse de tout coeur, ainsi qu'Hervé. Bien des choses à Josèphe. Mon père te serre la main.
Ton fils,
Je m'embête abominablement ! Quand je serai repris à l'Intendance il fera beau temps ! Médrinal peut prendre l'autre fusil. CXXX CORRESPONDANCE.
À SA MÈRE