CORRESPONDANCE. CLIX
À MADAME LEC0MTE DU NOUY.
Chalet des Alpes, Antibes, 30 décembre 1886.
MA CHÈRE AMIE
Merci mille fois. J'ai reçu la charmante épingle. Vous allez recevoir, à votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son his-toire. Une femme qui fut belle, riche et heu-reuse, aujourd'hui vieille, ruinée et cruellement frappée de toutes façons, restée d'ailleurs fort honorable, m'a écrit pour me demander un entre-tien. Elle habite Nice et me priait de la protéger pour obtenir un petit emploi.
Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'in-térêt, elle se mit à parler avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misère, son abomi-nable misère.
Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit : « Avez-vous une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai porté, en lui disant d'où il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui répétant surtout qu'il a appartenu à une honnête femme, à une très malheureuse et très honnête femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette en or. »
J'ai donc acheté cette gourmette, à laquelle elle a voulu ajouter un très vilain petit médaillon. J'ai acheté un écrin et je vous envoie le tout. CLX CORRESPONDANCE.
J'ai pensé que cela ne vous déplairait pas. Je vous baise les mains, en vous envoyant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos pa-rents et pour « Filles du monde ».
Paris, novembre 1887.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Je vais peut-être me trouver forcé de rester à Paris plus longtemps que je n'avais pensé, et je demeure en tout cas fort embarrassé.
En présence des événements qui nous mena-cent au printemps, Ollendorff veut mettre en vente Pierre et Jean le 3 janvier et non le 20. De sorte que je vais me trouver peut-être dans la né-cessité de rester jusque-là, et de ne pas faire un second voyage à Paris comme je le pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dépense superflue. Une fois Pierre et Jean lancé, j'irai à Cannes pour le reste de l'hiver.
Pierre et Jean aura un succès littéraire, mais non pas un succès de vente. Je suis sûr que le livre est bon, je te l'ai toujours écrit; mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre. Il faut donc que j'avise à gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du théâtre que je con-sidère comme un métier, afin d'écrire mes livres absolument à ma guise sans me préoccuper le
CORRESPONDANCE. CLXI moins du monde de ce qu'ils deviendront. Si je peux réussir au théâtre je dors tranquille, sans abuser d'ailleurs de ce trafic pseudo-littéraire.
Je vais très bien en ce moment, car mon logis est terriblement chauffé. Je compte aller à Etretat dans une dizaine de jours. Il faudra que j'y reste au moins quatre jours pour ne rien oublier. Je pense bien dès mon retour à Cannes que je louerai l'appartement Pierrugues, qui ne me déplaît pas et qui ne mangera pas trop de meubles.
On est très préoccupé des événements poli-tiques et surtout des menaces du côté de l'Alle-magne. Je crois qu'Ollendorff a raison de mettre en vente Pierre et Jean dès les premiers jours de janvier, car on peut espérer à ce moment 15 jours ou 3 semaines de tranquillité. Mais après ? Men-songes, de Bourget, a un grand succès littéraire, mais la vente est contrariée par toutes ces in-quiétudes qui oppressent le public. On dit que La Terre, en volume, a beaucoup de puissance et d'ampleur. Seuls les théâtres sont en pleine vogue et gagnent beaucoup, car il faut bien passer ses soirées quelque part. J'y vais en ce moment pour apprendre un peu ce que c'est, et je m'aper-çois que c'est une éducation à faire entièrement. Je suis en train de dégager les fonds du monument Flaubert et ce n'est pas facile, Lapierre les ayant placés à la Banque de France; s'il mourait nous serions plongés en des difficultés innombrables. CLXII CORRESPONDANCE.
Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout mon coeur. Mille choses au ménage Hervé.
Ton fils,
GUY
Paris, mai 1888.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Depuis mon retour je fais des courses, des dé-marches et des visites, de sorte que je n'ai pu encore penser au travail. Je compte d'ailleurs aller à Etretat dans quelque temps pour voir si aucune bêtise n'a été faite. Mon procès ( 1) se trouve retardé indéfiniment et va me créer de nouveaux ennuis. L'avocat du Figaro, Lachaud, malade de-puis quelque temps, vient d'être atteint de para-lysie partielle et d'un commencement de ramol-lissement, dit-on, de sorte que Straus et moi sommes bien embarrassés. Nous allons cependant mettre en demeure le Figaro de faire plaider M. Lachaud, ce qui est difficile, ou de choisir un autre avocat. En dehors de cela, rien de neuf. Il fait tiède et il pleut de temps en temps, ce sont des alternatives de boue et de soleil. Je prépare tout doucement mon nouveau roman (2), et je le trouve très difficile, tant il doit avoir de nuances,
( 1) Le Figaro avait publié la préface de Pierre et Jean, après avoir supprimé quelques phrases, sans avoir l'autorisation de l'auteur.
( 2) Fort comme la Mort.
CORRESPONDANCE. CLXIII de choses suggérées et non dites. Il ne sera pas long, d'ailleurs, il faut qu'il passe devant les yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et dés-espérée. Nous sommes en pleine crise de librairie. On n'achète plus de livres. Je crois que les réim-pressions à bon marché, les innombrables collec-tions à 40e jetées dans le public tuent le roman. Les libraires n'ont plus en montre et ne vendent plus que ces petits livres propres pour le prix.
Donne-moi des nouvelles le plus que tu pourras, ne fût-ce que par quatre lignes.
Si tu veux que je t'envoie quelques livres, dis-le moi, je choisirai les moins embêtants parmi ceux que je reçois. Je sais que tu ne lis que très peu, mais peut-être pourrais-tu en parcourir quel-ques pages. Cela m'inquiète tellement de te sentir si seule, si tourmentée et si malade, que je cherche sans cesse ce qui pourrait te distraire un peu. Hélas ! ce n'est pas facile à trouver.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement. Ton fils,
GUY
MA BIEN CHÈRE MÈRE, Étretat, 1889.
Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir. Des vallées immenses enfermées en des montagnes portant de gigan- CLXIV CORRESPONDANCE.
tesques forêts de pins et de hêtres. Le long de toutes ces pentes, d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces vallées, des lacs.
En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau qui court, qui tombe, qui glisse, qui rampe; des cascades, des rivières sous l'herbe, sous les mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une humidité froide, pénétrante, légère, car l'air est vif, le pays étant fort élevé.
J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux au bout de quatre jours.
Mes jambes étaient redevenues élastiques, bien que je souffrisse de crampes dans les mains et dans les épaules.
Aujourd'hui, à peine revenu à Etretat, je suis repris de migraine, de faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument impossible. Dès que j'ai écrit dix lignes je ne sais plus du tout ce que je fais, ma pensée fuit comme l'eau d'une écumoire. Le vent ici ne cesse pas et je ne laisse jamais éteindre mon feu. Je voudrais bien que le jardin public qu'on va faire contre moi me permît de vendre cette maison.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon coeur. Ton fils,
Le pays décrit au début de cette lettre est Gérardmer.