CORRESPONDANCE. CLXV
Paris, juillet 1890.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Je t'enverrai un tas d'articles sur Notre Coeur, dès que j'aurai pu remercier les journalistes. Tu me les renverras. La publication dans la Revue fait tout de même du tort à la vente. Les gros libraires de Paris me disent que parmi mes ache-teurs fidèles 6 sur 10 l'ont lu dans la Revue et ne prennent pas le volume. Un autre inconvénient est celui-ci. Tout le bruit — et il a été énorme — se fait au moment de l'apparition dans la Revue des Deux-Mondes ; et on a fini d'en parler quand le volume arrive. Malgré tout cela la vente marche, quoique ralentie, et elle passera, je crois, celle de Fort comme la Mort, qui est à trente-deux mille. Ça a été cependant une excellente chose, en prin-cipe , pour moi que Notre Coeur dans la Revue.
Le public spécial de ce périodique me connaît, et m'achètera plus tard. J'y ai gagné des lecteurs.
Je t'embrasse bien tendrement, ma très chère mère. J'embrasse Simone. Mille choses à Marie-- Thérèse. Ton fils,
GUY
Je ne couche pas encore rue Boccador, où on porte, chaque jour, mes meubles. Ce sera joli et confortable. Je m'y installe samedi, mais j'y passe mes journées. CLXVI CORRESPONDANCE.
Constantine, octobre 1890.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Nous voici arrivés à Constantine après dix-huit heures de chemin de fer. Le voyage s'est bien passé, sans trop de fatigue. Nous partirons demain matin pour Biskra et nous y serons le même soir. C'est là que j'espère goûter le désert, car ce pays a vraiment pour moi une saveur unique. Il n'y manque que des logements confortables. Je com-mence à sentir vraiment l'influence bienfaisante de la chaleur après quelques troubles d'acclimatation bien plus légers d'ailleurs que ceux d'Aix. Mais c'est un long séjour qu'il me faudrait ici. Je t'ai en-voyé par la poste des photographies de Biskra, et je suis bien certain qu'en les voyant, tu seras presque au regret de n'avoir pas loué là plutôt qu'à Nice.
Nous avons un nouveau compagnon de voyage, M. Pichot, directeur de la Revue britannique, grand ami de la princesse Mathilde. C'est un aimable homme, confortable et bien élevé.
Mme X qui a été un peu souffrante pendant quelques jours va mieux, et je crois que ce pays lui a donné vraiment une forte impression. Elle en redoute un peu le soleil, car celui d'ici est un ogre qui mange tout. L'Afrique est bien la terre préférée de cet astre devenu féroce de l'autre côté de la mer. Nous allons, d'hôtel en hôtel, en geignant sur les chambres et sur les nourritures. Le bruit du port d'Alger sous mes fenêtres m'a
CORRESPONDANCE. CLXVII rappelé l'avenue Victor-Hugo, mais une avenue Victor-Hugo formidable, avec des trains, des si-rènes de transatlantiques, des grues à vapeur et des Arabes de somme chargeant et déchargeant des paquebots.
Nous avons dîné chez M. Tirman dont la cour et le palais m'ont fait songer à un roi d'Yvetot africain. Il ne manquait aux invités, députés, ma-gistrats, etc., que de chanter, au dessert, des chan-sons arabes. Les dames du cru étaient deux. Aucun désir ne pouvait venir d'augmenter leur famille. J'avais pour voisine une baronne jaune, hysté-rique et maigre, décolletée dans le dos jusqu'aux jambes. La discrétion relative du devant indiquait plutôt de la prudence que de la pudeur.
Des envies de rire me faisaient mal comme des crises d'estomac. Le dîner, d'ailleurs, ne pouvait consoler des voisinages.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon coeur, très tendrement.
J'embrasse la petite Simone et j'envoie à Marie-- Thérèse mes plus affectueuses pensées.
Ton fils, GUY.
Paris, mars 1891.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
La Ire de Musotte a lieu mercredi. Je crois que cela marchera bien, sans être une pièce remar-quable. Les acteurs sont bons et jouent bien. CLXVIII CORRESPONDANCE.
Occupe-toi, n'est-ce pas, de me découvrir un petit logement pour moi pas trop près de la mer. Je partirais peut-être vers le 20 mars si tu trouvais.
Cet hiver du pôle a été affreux ; tout mon jardin d'Etretat a été perdu, les lauriers étant tous morts.
Je veux essayer l'action du premier printemps dans le Midi, marcher et naviguer, finir mon ro-man pour mai. J'en ai fait très peu, mais il sera court, puis me reposer ensuite.
Je sais que vous avez en ce moment là-bas des temps magnifiques. Il fait beau à Paris, mais ça ne sent pas encore du tout le réveil de la terre.
Quand j'aurai fini l'Angelus (1), je ferai tout dou-cement ma pièce d'Yvette (2).
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon coeur. J'embrasse Simone. Bien des choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
GUY
Paris, mars 1891.
MA BIEN CHÈRE MÈRE
Il fait ici un temps affreux. La neige voltige
( 1) L'Angelus ne fut jamais achevé.
( 2) Les six premiers feuillets seulement de cette pièce furent écrits; nous les avons trouvés dans les papiers person-nels de l'auteur.
CORRESPONDANCE. CLXIX encore dans l'air, le thermomètre descend toutes les nuits à 2 ou 3 degrés au-dessous de zéro. C'est horrible. Mon influenza m'a fait assez de mal. Quelle horrible maladie !
Je suis à la fin tout à fait, mais j'ai eu une mau-vaise période. Rien de nouveau.
Cet affreux hiver m'a tellement lassé et fatigué, que si je trouve quelque chose de chaud à Nice pour l'hiver prochain, je ne passerai pas de si longues périodes dans le Nord.
On me dit qu'il ne fait pas trop beau non plus en ce moment dans le Midi. Est-ce-vrai ?
J'ai un besoin fou de soleil et d'air pur.
Je t'embrasserai dans bien peu de jours, ma bien chère mère, car j'espère toujours pouvoir partir dimanche. Je compte passer à Nice avril et mai. Juin à Paris, car c'est le plus joli mois de cette ville. Puis je reviendrai prendre mon bateau pour aller sur les côtes d'Espagne ou pour rôder sur celles de France. Il est certain maintenant que mon roman ne paraîtra qu'à l'automne, mais Mu-sotte me permet d'attendre.
Je suis joyeux et content de te revoir, et je t'envoie tous mes baisers à pleins bras.
J'embrasse Simone et je dis mille choses affec-tueuses à Marie-Thérèse.