‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant.... 1Chapitre 4 sur 39 · E. LXVIII GUY DE MAUPASSANT · texte numérisé non relu

E. LXVIII GUY DE MAUPASSANT

Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la souffrance. Et l'oeuvre de romancier, inaugurée par le nouvelliste, va s'at-tiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans Mont Oriol. Aux dernières pages de ce livre, Maupassant se désintéresse brusquement de son sujet qui est la création, le « lancement » d'une ville d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage épisodique, au malheur de Mme Andermat abandonnée par Paul Brétigny. La comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et pro-fonde. L'amant de Marocca, de La Patronne, se penche sur cette âme fragile, y découvre des no-blesses qu'il ignorait, des résignations qui le tou-chent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes, il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.

— Bah ! — lui dit un camarade au lendemain

GUY DE MAUPASSANT. LXIX de la publication du volume, en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même—bah ! Mme An-dermat fera comme les autres : elle reprendra Paul Brétigny marié.

Or voici que Maupassant s'indigne et sérieuse-ment se fâche :

— Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!... Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!

Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite amorti, car l'année suivante paraît ce sobre Pierre et Jean, cet admirable chef-d'oeuvre de vérité typique, construit avec de la « pâte d'humanité », sans nul mélange d'assaison-nements littéraires ou de combinaisons roma-nesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide intégrité le maître d'autrefois.

Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion tou-jours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son coeur.

Quel est le secret de cette évolution? La lec-ture de ses oeuvres nous le dévoile suffisamment.

Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis « aux chambres des dames». Il a re-noncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour LXX GUY DE MAUPASSANT.

et de mort. Tristan a succédé à la Vieille Truande. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des Repues franches pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez Mme Tellier exalte à présent Michèle de Burne : Yseult a remplacé Macette. Dans l'« Ostel de cour-toisie », Maupassant cultive les abstractions coutu-mières de la moderne Table Ronde : Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfac-tions immédiates s'est voué « au culte de la Dame ».

Maupassant désormais vit dans les salons et les raconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit « tenir tous les articles et décrire les marches « des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines (1)».

Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un oeil, qu'il croyait encore impla-cable, la société mondaine de son époque. L'ob-servateur qui était en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peut-être y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments, à ses cauchemars.

Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le

GUY DE MAUPASSANT. LXXI monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écri-vain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clin-quant de son prestige et la puérilité de son en-sorcellement. Il méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois : « Ah! j'en « vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des coeurs « et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de « livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité « me fait regretter plus encore de n'avoir pu de-- " venir ce que j'aurais voulu être avant tout : un « satirique destructeur, un ironique féroce et co-- « mique, un Aristophane ou un Rabelais (1). » Et il ajoute peu après : « Le monde fait des ratés de « tous les savants, de tous les artistes, de toutes « les intelligences qu'il accapare. Il fait avorter « tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller « le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme « qui brûle en nous (2). »

Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la per-sonnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérè-rent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imper-turbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi l'« envahissement » des mondains comme naguère celui des ruraux.

Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.

( 2) Ibid. LXXII GUY DE MAUPASSANT.

En dépit de leur banalité, les louanges per-sistantes finirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.

Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. Il connut la terminologie des clubs, le charme des conver-sations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. Il argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir en-core la tyrannie des élégances matérielles.

Le monde — pour lequel il n'était pas fait — le retint dans ses lacs puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce caravansérail frivole des coeurs sincères et des mains fraternelles?

En résumé,' si Maupassant ne fut jamais l'es-clave des dogmes mondains, l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.

Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice quand soudain la maladie

GUY DE MAUPASSANT. LXXIII qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mysté-rieuses, le secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son coeur misérable se convulse et s'attendrit. Il est en proie à une émotivité singu-lière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des compréhensions nouvelles.

Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu :

« Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir « tout ce que je sens au fond de moi de pensées « inexplorées, refoulées, désolées. Je les sens qui « me gonflent et m'empoisonnent comme la bile « chez les bilieux. Mais si je pouvais un jour les « expectorer, alors elles s'évaporeraient peut-être « et je ne trouverais plus en moi qu'un coeur léger, « joyeux qui sait? Penser devient un tourment « abominable quand la cervelle n'est qu'une plaie. « J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes « idées ne peuvent remuer sans me donner envie « de crier. Pourquoi? Pourquoi? Dumas dirait « que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt que « j'ai un pauvre coeur orgueilleux et honteux, un « coeur humain, ce vieux coeur humain dont on LXXIV GUY DE MAUPASSANT.

« rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans la tête « aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et « puis il y a des jours où je ne pense pas comme « ça, mais où je souffre tout de même, car je suis « de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le « dis pas, je ne le montre pas, je le dissimule « même très bien, je crois. On me pense sans « aucun doute un des hommes les plus indiffé-- « rents du monde. Je suis sceptique, ce qui n'est « pas la même chose, sceptique parce que j'ai les « yeux clairs. Et mes yeux disent à mon coeur : « Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se « cache (1). »

Page admirable où s'affirme, en dépit des réti-cences, le combat entre deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sen-sibilité imprévue : désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.

Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore « ou « feint d'ignorer sur la terre». Il sent flotter au-tour de lui les tristesses qu'il porte. « Elles s'élar-- « gissent comme la nuit et m'oppressent du haut « du ciel (2).»

(2) Ibid.

GUY DE MAUPASSANT. LXXV

Les regrets le visitent et les présages le pour-suivent. À cette heure il subit l'irrésistible néces-sité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de fouiller l'inexplicable. Il a la conscience précise qu'en lui quelque chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du dédoublement de son indi-vidu : deux êtres qui vivent côte à côte et s'ob-servent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir, mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge, l'épouvante; il croit entendre sa voix « triste et superbe» lui confirmer des arrêts im-pitoyables.

Alors son coeur s'épanche ; tous les sentiments, naguère diffamés, il veut les éprouver. Il célèbre maintenant dans ses livres l'amour-passion, l'amour-sacrifice, I'amour-tourment; il vante l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner tou-jours plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine : quitte à souffrir davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.

Par instants, le Maupassant de naguère pro-teste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. Il se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. « Comme j'avais raison, écrit-il, « de me murer dans l'indifférence ! Si on pouvait LXXVI GUY DE MAUPASSANT.

« ne pas sentir et seulement comprendre sans lais-- « ser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres !.... « Il est singulier de souffrir du vide, du néant de « cette vie, étant résigné comme, je le suis à ce « néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans sou-- « venirs et les souvenirs me grignotent. Je ne « peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je « sens obscurément et sans cesse le mal de cette « constatation et le regret de cet avortement. Et « les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma « sensibilité qui est trop humaine, pas assez litté-- « raire (1). »

Interrogez ceux qui connurent alors Mau-passant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des coeurs excep-tionnels.

Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. Il ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les

GUY DE MAUPASSANT. LXXVII crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec Sully-Prudhomme :

Je suis le captif des mille êtres que j'aime.

Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,

Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se re-paît des légendes orientales, et il étudie le len-demain la faune marine, le mystère des conti-nents madréporiques. Il lit et il compare ; il pense et il prend plaisir à penser : jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébullition continue; après le travail, après l'ob-servation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère « le « faune lascif», s'abandonnant aux forces natu-relles du monde. « C'est singulier, confesse-t-il, « comme je deviens mentalement un homme dif-- « férent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais « en me regardant penser, découvrir, développer « des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires « qui surgissent dans mes visions. Je goûte à cer-- « tains songes, à certaines exaltations, le même « plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme « un fou sous le soleil (1). »

LXXVIII GUY DE MAUPASSANT

Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que l'attestent ses derniers vo-lumes, il est préoccupé de se transformer, de se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les coeurs obscurs et précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique sérénité.

Mais à quoi bon pousser ce portrait du ro-mancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans Fort comme la Mort, dans Notre Coeur avec une com-plaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?

A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa men-talité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages : tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mé-lancolies et se cabrent devant la mort.

Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André MarioIIe, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve.

GUY DE MAUPASSANT. LXXIX Il peut multiplier les pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux personnages auxquels il lui est impossible de se substituer — cette mondaine ou cette « intellectuelle » dont il rêve de fixer à jamais le type — Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs actes, tout comme jadis il montrait ses pri-maires et ses instinctifs en mettant « en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pour-tant l'écrivain s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de la psycho-logie; il s'épuise à assouplir ses méthodes an-ciennes, espérant encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles s'exer-çaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland, triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffi-santes pour mettre à nu les rouages des âmes complexes et repliées.

Avec les héros de Fort comme la Mort, avec « cet « impulsif amour greffe sur une femme et repous-- « sant sur une autre » (1), Maupassant s'en tire encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir, sa terreur devant la fuite des jours. « En ce moment, écrit-il, j'ai ses LXXX GUY DE MAUPASSANT.

« angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux « blancs, mes rides, la peau défraîchie des joues, « toute l'usure de l'être apparue partout. Puis, « quand j'arrive à souffrir affreusement de mon « chagrin de vieillir, quand je trouve tout à coup « une émotion bien vraie, un détail bien caracté-- « ristique, je tressaille de joie (1). »

Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les diffi-cultés étaient évitables, si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne pas exiger trop impérieusement les explora-tions de conscience qu'il était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans Notre Coeur. Mau-passant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait d'autres commen-taires que Coralie Cachelin ou les soeurs Rondoli. En vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des analystes : l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit mal.

De Fort comme la Mort et de Notre Coeur se dé-tache un seul caractère dessiné et fouillé avec un art supérieur : celui de Guy de Maupassant.

Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. Il donne l'impression d'un terrien de

GUY DE MAUPASSANT. LXXXI France, peinant sous des cieux inconnus, loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance qui dessinait ses oeuvres comme de vieux jardins. En aban-donnant ses petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les salons il a rencontré l'âme étrangère; il a écouté les muses septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers ; seul un homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un artiste ou un homme de lettres.

Dans Fort comme la Mort et Notre Coeur, en dépit de qualités maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de reprendre haleine. C'est en vain : les exercices mondains les plus obligés, le vernissage et la pro-menade aux Acacias, l'excèdent. Les intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son oeil. De ses séances dans les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des en-combrements hétéroclites. Dans le clair-obscur LXXXII GUY DE MAUPASSANT.

que recherchaient les beautés à la mode, Mau-passant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures; il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés, les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste mainte-nant dans nos souvenirs de jeunesse.

S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations que pour en être accablé. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de Notre Coeur pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la diligence de Tôtes les compagnons de Boule de Suif ?

Est-ce à dire, cependant, que les deux romans ne renferment pas nombre de pages supérieure-ment exécutées et prodigieusement séduisantes? Non, elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur qu'elles nous voilent les défaillances de l'oeuvre. Dans Fort comme la Mort et Notre Coeur, la pensée du romancier s'élève et plane. Il ne nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isolé, telle misère indi-viduelle : c'est l'impossible amour, la torture du désir stérile, la vanité des consolations que dit sa parole grave. Et jamais Maupassant ne fut aussi

GUY DE MAUPASSANT. LXXXIII éloquent qu'à cette époque; jamais il ne sut nous ébranler ainsi de ses périodes haletantes, et nous tarauder l'âme sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathétique attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureu-sement.

A de certaines heures troubles, c'est vers Fort comme la Mort et vers Notre Coeur que s'en vont, malgré nous, nos préférences secrètes, encore que l'écrivain n'ait pas suivi l'homme dans son épura-tion. En perdant son impassibilité, il a perdu son génie : il ne lui reste plus qu'une virtuosité entraî-nante et de grande allure.

Pourquoi faut-il que cette époque de son talent, qui correspond à la période la plus intelligente, la plus délicate, la plus noble de sa vie intime, demeure, au point de vue littéraire, la moins attachante ? LXXXIV GUY DE MAUPASSANT.

Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus André Mariolle qui parlent. Il faut que Mau-passant cède à cette impérieuse nécessité d'exhaler ses rancoeurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom, sans artifices et sans détours et, dans un soliloque admirable, il nous donne un chef-d'oeuvre.

Depuis que le mal en lui se précise et s'exas-père, que la nuit obscurcit ses yeux et descend sur son âme, c'est aux pays de la lumière, c'est à la Côte d'Azur qu'il va demander l'illusion der-nière. Il ne fait plus à Paris que de brefs séjours; il consulte ses médecins, voit ses éditeurs, et repart aussitôt. Là-bas, dans le vieux port d'An-tibes, derrière la digue de Cannes, le yacht qu'il chérit comme un frère, son Bel-Ami, se balance et l'attend. Il l'emportera vers les cités blanches du golfe de Gênes, vers les palmiers d'Hyères ou les rouges calanques d'Anthéor.

C'est dans une de ces croisières indolentes, au large d'Agay et de Saint-Raphaël, qu'il a écrit Sur l'Eau. C'est sur la mer auguste des vieux philo-sophes et des vieux poètes, sur la mer dont la voix a bercé la pensée du monde, qu'il a jeté dans

GUY DE MAUPASSANT. LXXXV l'ombre cette longue plainte si déchirante et su-blime que la postérité en frémira longtemps. Les Strophes amères de ce lamento semblent caden-cées par la Méditerranée elle-même et rythmées comme sa mélopée; tantôt elles brasillent, avec leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et pressées; tantôt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur, monocorde, dans la fadeur des calmes plats.

Sur l'Eau, c'est le testament, c'est la confession générale de Maupassant; à ceux qui viendront, il lègue ses suprêmes pensées, puis il dit adieu à tout ce qu'il a aimé, aux rêves, aux nuits étoilées et à l'haleine des roses.

Sur l'Eau, c'est le livre du désenchantement moderne, le miroir fidèle du dernier pessimisme. Le journal de bord, décousu et hâtif, mais si noble en son tumulte, a pris place pour jamais à côté de Wertber et de René, de Manfred et d'Obermann. LXXXVI GUY DE MAUPASSANT.

L'homme est guary, qui se lamente.

Il a menti le vers de Ronsard : le glorieux écri-vain est entré dans les sombres défilés de la folie et de la mort.

Longtemps, douloureusement, il s'est vu dé-faillir sous les attaques d'un mal obscur qui lui laissait, avec son irrésistible talent, assez de conscience pour sentir la diminution de son être et son entrée dans la nuit. Les symptômes de la paralysie générale sont venus, irrécusables enfin, se confondre avec les désordres de la né-vrose. Maupassant est méconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrèrent, maigri et grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre où l'on inaugurait à Rouen le monument de Flaubert, eurent peine à le reconnaître. Toute ma vie, je reverrai son visage diminué par la souffrance, ses grands yeux aux abois où la protestation contre l'inique fatalité faisait passer des lueurs mou-rantes.

A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie évolue sur le terrain le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul à

GUY DE MAUPASSANT. LXXXVII subir un sort infligé à tant de pitoyables vic-times, mais son supplice, à lui, connaît d'ex-ceptionnels raffinements. A travers les crises de persécution et de mégalomanie, dans les alterna-tives d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une lucidité suraiguë qui le convie sans merci au spectacle de sa lente destruction. Il semble que, par cette torture opiniâtre, la Nature le veuille punir d'avoir lu si clair en son coeur de marâtre.

Maupassant s'est réfugié à Cannes, non loin de sa mère. Il lit des traités de médecine et, en dépit des verdicts qu'ils énoncent, il persiste à attribuer ses souffrances à un « rhumatisme loca-- « lisé au cerveau», contracté naguère parmi les brouillards de la Seine. Et, par instants, le précaire espoir d'une rémission palpite en lui. Il écrit au printemps :

« Il fait si chaud en ce moment sous le soleil « qui emplit mes fenêtres ! Pourquoi ne suis-je pas « tout entier au bonheur de ce bien-être ? Certains « chiens qui hurlent expriment très bien cet état. « C'est une plainte lamentable qui ne s'adresse « à rien, qui ne va nulle part, qui ne dit rien et « qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée « que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais « gémir comme eux, je m'en irais quelquefois, « souvent, dans une grande plaine ou au fond d'un « bois, et je hurlerais ainsi durant des heures en- LXXXVIII GUY DE MAUPASSANT.

« tières, dans les ténèbres. Il me semble que cela « me soulagerait (1). »

Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'idée de suicide s'impose davantage : « Mon esprit « suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais « où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et « longs, infranchissables. Je sors de l'un pour « entrer dans un autre et je ne prévois pas ce qu'il « y aura au bout du dernier. J'ai peur que la Ias-- « situde ne me décide plus tard à ne pas continuer « cette route inutile (2). »

Les mois s'écoulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure à Divonne. Après un accès d'optimisme très caractéristique, il se rend brus-quement à Champel et il y stupéfie son entourage par ses effroyables divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au poète Dor-chain le début de son roman l'Angelus, qui sera, il l'affirme, son chef-d'oeuvre. Quand il eut fini, il pleura. « Et nous aussi, nous pleurâmes, rap-- « porte éloquemment Dorchain, voyant tout ce « qui restait encore de génie, de tendresse et de « pitié dans cette âme qui jamais plus n'achèverait « de s'exprimer pour se répandre sur les autres « âmes Dans son accent, dans ses paroles, « dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi

( 2) Ibid.

GUY DE MAUPASSANT. LXXXIX « de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la « sombre terreur du néant (1).»

A la fin de septembre, le revoici à Cannes. Mais l'heure de l'échéance prédite par les médecins a sonné. Comme une bête traquée, il erre, à l'au-tomne, sur la Croisette, devant ces deux îles où si souvent il s'est étendu à l'ombre des pins em-baumés , devant ces horizons nacrés vers lesquels, jamais plus, ne cinglera le Bel-Ami. Puis, au crépuscule, il gravit la Californie et, de son oeil morne, regarde là-bas l'Estérel, qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estérel dont il a tant couru les sentiers, les forêts et les ravins où éclosent les fleurs tropicales, l'Estérel qu'il a si fervemment décrit et qui fut son dernier amour... Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associé à son nom léger le nom du Maître : elle lui appartient pour tou-jours, comme la baie de Saint-Malo à Chateau-briand, et le lac du Bourget à Lamartine.

Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernières, pauvres billets semés de fautes, troués de lacunes et criblés de surcharges, ce ne sont que des cris épouvantés, des appels de noyé venus du large : « Il y a des jours entiers « où je me sens perdu, fini, aveugle, le cerveau « usé et vivant encore

( 1) LUMBROSO , Souvenirs sur Maupassant. XC GUY DE MAUPASSANT.

« Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie « les mots, les noms de tout et mes hallucinations « et mes douleurs me déchirent

« Je ne peux pas écrire, je n'y vois plus; « c'est le désastre de ma vie (1). »

Après des semaines tragiques, où d'instinct il lutta en désespéré, le Ier janvier 1892, il se sent irrémédiablement vaincu et, dans une minute de clarté suprême, comme naguère Gérard de Nerval, il voulut se tuer. Moins favorisé que l'auteur de Sylvie, il se manqua. Mais son esprit, désormais « indifférent à toute misère», était entré dans les ténèbres éternelles.

On le ramena à Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Après dix-huit mois d'une exis-tence machinale, tout doucement le «météore»

s'éteignit

Les moralistes d'autrefois, plus préoccupés d'humanité que de pathologie, auraient commenté cette fin en répétant la belle phrase de Cureau de la Chambre : « Il ne faut pas s'estonner si la Mort « suit souvent les grands succès, parce qu'ils font « perdre l'Espérance, qui est l'Ancre véritable qui « arreste l'âme, la vie et les années.»

Septembre 1907. POL NEVEUX.

( 1) Lettres inédites. CORRESPONDANCE

Nous croyons intéressant de publier au seuil de cette édition les notes de collège de « l'élève Guy de Maupassant » suivies de la lettre de Mme Caroline Flaubert. Le lecteur verra naître les aptitudes et se développer le caractère du grand écrivain.

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