ÉTUDE
« Je suis entré dans la vie littéraire comme un « météore et j'en sortirai comme un coup de foudre. » Ces paroles de Maupassant à José-Maria de Heredia, lors d'une suprême rencontre, ré-sument, non sans exactitude en dépit de leur solennité morbide, la brève carrière, où pendant dix années, l'écrivain tour à tour intrépide et dou-loureux, produit avec une magistrale fertilité, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abîmer pré-maturément dans la folie et la mort. Les étapes brèves et le rayonnement triomphal de cette vie hâtive, j'en veux tenter l'étude. Comment une génération, la sienne, envisagea et comprit Mau-passant, comment elle expliqua, sa maîtrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au manque d'originalité inévitable dans l'entreprise où je me hasarde, après tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppléer par des cita- XVI GUY DE MAUPASSANT.
tions puisées dans des documents et des lettres inédites, trop heureux si, aidé par le grand écri-vain lui-même, je puis apporter à mon tour un jugement équitable et probe.
Au mois d'avril 1880, paraissait dans le Gaulois un article ( 1) annonçant la publication des Soirées de Médan. Il était signé d'un nom encore inconnu : Guy de Maupassant. Après un juvénile anathème lancé sur le romantisme et une agression pas-sionnée contre la littérature langoureuse, l'auteur exaltait l'étude de la vie, disait la genèse de l'oeuvre nouvelle. Elle était pittoresque et sédui-sante : dans la paix nocturne d'une île de la Seine, sous les peupliers remplaçant les cyprès napoli-tains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la vallée, et non plus à la voix du gave pyrénéen accompagnant en sourdine les récits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples s'étaient tour à tour narré quelque saisissant ou pitoyable épisode de la guerre. Et la publication en commun de ces récits, dans un volume où le maître coudoyait ses élèves, prenait les allures d'un manifeste, le ton d'un défi ou d'un acte de foi.
En réalité, les choses s'étaient passées plus sim-plement et l'on s'était borné, sous les arbres de
( 1) Voir cet article à la page 81.
GUY DE MAUPASSANT. XVII Médan, à décider du titre commun; Zola avait donné le manuscrit de l'Attaque du Moulin et c'est chez Maupassant, rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiquèrent leurs oeuvres.
Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut terminé Boule de Suif, d'un élan spontané, avec une émotion dont ils gardèrent la mémoire, enthousiasmés par cette révélation, tous se levèrent et, sans phrases, le saluèrent un maître.
Il se chargea d'écrire l'article du Gaulois et d'ac-cord avec ses amis, il le rédigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant, cédant sans violence à un goût naturel pour une mystification qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire « démarrer » la critique.
Elle démarra. Le lendemain Wolff au Figaro polémiquait, entraînait ses confrères. Le succès du volume fut éclatant grâce à Boule de Suif. En dépit de la nouveauté, de la probité de l'effort de tous, on se tut sur les autres nouvelles. Relé-guées au second plan, elles passèrent indifférentes. Dès sa première bataille, Maupassant dominait la littérature.
Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait sur une célébrité naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa vie. Comme elle était fort simple, toute droite, ils inventèrent. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui Mau- XVIII GUY DE MAUPASSANT.
passant nous apparaît comme ces héros antiques dont les origines et la mort s'obscurcissent de lé-gendes.
J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy de Mau-passant. Ses proches, ses vieux amis, lui-même çà et là dans son oeuvre, nous ont fourni sur les années qui précèdent ses débuts dans les lettres assez de révélations précieuses et d'émouvants souvenirs. En colligeant avec intelligence tous les textes, les condensant, les rapprochant, son pieux biographe, M. Edouard Maynial, a su écrire sur cette époque lointaine des pages définitives.
Je rappellerai simplement qu'il est né le 5 août 1850, près de Dieppe, au château de Miromesnil qu'il décrira dans Une Vie, C'était une lourde et majestueuse demeure de la Régence, avec une corniche parée de pots à feu et de balustres; de ses hautes et minces fenêtres, par delà une prairie qu'attiédissait une double allée d'arbres, on voyait moutonner au loin la mer septentrionale.
Normand, Maupassant l'était, comme Flaubert, par sa mère et par le lieu de sa naissance. Il appar-tenait à cette race curieuse et aventurière, dont il se plaisait à évoquer les courses héroïques, les longues erreurs sur les nefs vagabondes. Et de même que l'auteur de l'Education sentimentale semble avoir hérité, par la lignée paternelle, du réalisme narquois de la Champagne, de même
GUY DE MAUPASSANT. XIX Maupassant paraît tenir de ses ancêtres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidité.
Ce fut à Étretat que s'écoula son enfance, sa belle enfance, que s'éveilla son instinct dans l'éclo-sion de son âme de préhistorique. Des années passèrent d'une félicité physique extasiée : enivre-ment des galopades furieuses à travers les champs d'ajoncs, attrait des voyages de découverte par les cavées et les valleuses, expansion des jeux sous les sombres hêtraies, passion de suivre en mer les pêcheurs et, par les nuits sans lune, de rêver sur leurs barques à de chimériques navigations.
Mme de Maupassant, qui avait guidé les pre-mières lectures de son fils, et contemplé avec lui les grands spectacles de la nature, retarda le plus possible l'heure de la séparation. II fallut bien, un jour pourtant, conduire l'enfant au petit sémi-naire d'Yvetot. Plus tard, élève du lycée de Rouen, il eut pour « correspondant » Louis Bouilhet. C'est chez lui, durant ces dimanches d'hiver où la pluie normande noyait les clochers et cinglait les vitres, que l'écolier apprit à rimer.
Les vacances ramenaient le rhétoricien en pays cauchois. Et c'étaient des chasses à la Saint-Julien-l'Hospitalier, à travers les plaines, sur les marais et dans les bois. Dès lors se concluait son pacte avec la terre et poussaient en lui ces « profondes et délicates racines » qui l'attachaient au sol natal. C'est à la Normandie, large, fraîche et forte, qu'il XX GUY DE MAUPASSANT.
demandera bientôt son inspiration, fervente et drue comme un amour d'adolescent; c'est près d'elle qu'il se réfugiera quand, traqué par la vie, il implorera une trève ou quand, simplement, il voudra travailler et se revivifier dans l'allégresse ancienne. Alors aussi naissait en lui cet amour voluptueux pour la mer, qui plus tard saura seule l'isoler du monde, l'insensibiliser, le consoler.
En 1870, il fait campagne, puis il arrive à Paris et pour vivre, car la fortune des siens s'émiette, il doit prendre un emploi. Durant des années, il est attaché au Ministère de la marine où il remue de mornes paperasses, dans l'insipide compagnie des ronds-de-cuir de l'Héritage.
Puis il émigre à l'Instruction publique : la ser-vilité bureaucratique y est moins amère. Certes, les besognes quotidiennes n'y sont guère plus palpitantes, mais il a comme chefs ou collègues Xavier Charmes et Léon Dierx, Henry Roujon et René Billotte, mais son bureau prend jour sur un beau jardin triste, aux platanes géants, autour des-quels l'hiver met de noires guirlandes de corneilles.
De ses heures préservées, Maupassant avait fait deux parts, l'une pour le canotage, l'autre pour la littérature. Tous les soirs de belle saison, tous les jours de loisir, il courait vers le fleuve dont l'eau mystérieuse, voilée de brouillards ou étince-lante de soleil, l'appelait et l'ensorcelait. Dans ces îles de la Seine qui s'étirent entre Chatou et Port-
GUY DE MAUPASSANT. XXI Marly, sur les rives de Sartrouville et de Triel, longtemps, parmi le peuple disparu des canotiers, il fut célèbre pour ses biceps inlassables, pour sa gaieté cynique de franc-Iuron, ses farces aux effets certains, ses gauloiseries robustes. Tantôt, dans une vitesse éperdue, il tirait de l'aviron, libéré et joyeux, à travers les flammes qui dansent sur les courants. Tantôt, il rôdait le long des berges, in-terrogeant les mariniers, bavardant avec les rava-geurs, ou, étendu parmi les iris et les tanaisies, il épiait durant de longues heures les existences légères qui se jouent à la surface, les araignées d'eau ou les papillons blancs, les demoiselles qui se poursuivent entre les saulaies mouvantes ou les grenouilles qui sommeillent sur les feuilles de né-nuphars.
Le travail prenait le reste de sa vie. Sans jamais se rebuter, silencieux et obstiné, il accumula les manuscrits, poésie, critique, pièces de théâtre, ro-mans et nouvelles. Chaque semaine il soumettait docilement son labeur au grand Flaubert, l'ami d'enfance de sa mère, de son oncle Alfred Le Poittevin. Le maître avait consenti à guider le jeune homme, à lui révéler les secrets qui font les chefs-d'oeuvre immortels. C'est lui qui l'astreint à la documentation copieuse et à l'observation directe, qui lui inculque l'horreur du vulgaire et le mépris de la facilité.
Maupassant nous a raconté lui-même ces fortes XXII GUY DE MAUPASSANT.
initiations de la rue Murillo ou du pavillon de Croisset : il a évoqué l'implacable didactique du vieux patron, ses tendres brutalités, les pa-ternels conseils de son coeur généreux et candide. Durant sept années Flaubert dépeça, pulvérisa les gauches essais de l'élève, dont les progrès res-taient incertains.
Soudain, dans un essor de perfection spon-tanée, il écrivit Boule de Suif. La joie du maître fut grande et suprême : il devait mourir deux mois après.
Jusqu'au bout Maupassant demeurera éclairé du reflet laissé par le bon géant disparu, de ce touchant reflet dont les morts aiment à parer les âmes qu'ils ont profondément remuées. Le culte de Flaubert fut la religion dont rien ne sut le dis-traire, ni le travail, ni la gloire, ni les vagues lentes, ni les nuits embaumées. A la phrase douloureuse et grave qui clôt la préface des Dernières chansons, il obéira pieusement : la mémoire de l'ancêtre sera son réconfort, cet « oratoire domestique où « murmurer ses chagrins et détendre son coeur».
A la fin de sa brève existence, dans une heure lucide encore, il écrira à un ami : « Je songe tou-- « jours à mon pauvre Flaubert et je me dis que je « voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un « penserait à moi de cette façon ( 1) ».
GUY DE MAUPASSANT. XXIII
Au cours de ces longues années de noviciat, Maupassant avait pénétré les milieux littéraires. Il y demeurait muet, préoccupé, et à qui s'éton-nait de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il répondait simplement : « J'apprends mon mé-- « tier. » Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont, il donnait déjà quelques articles aux journaux et plus tard, avec l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la République des Lettres des poèmes signés de son nom. Il devait les réunir en volume quelques semaines après l'impression des Soirées de Médan.
Ces vers débordants de sensualisme, où l'hymne à la terre se pâme dans des transports de posses-sion physique, où l'impatience d'amour clame mélancolique et forte comme ces appels d'ani-maux dans les nuits printanières, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous révèlent l'être d'in-stinct, le faune échappé des forêts natales que fut en sa jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien à sa gloire : « vers de prosateur », a pu dire Jules Lemaître. Assouplir l'expression de la pensée selon des lois plus strictes et l' « étrécir » en quelque sorte, tel fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Médan, s'entraînant avec bonheur à la précision du style et à l'équilibre de la phrase, par l'impérieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal, Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au régime du rythme. Jamais d'ail- XXIV GUY DE MAUPASSANT.
leurs il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir publié : ses démêlés avec la prosodie lui avaient laissé la monotone lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de manège et des séances de plastron.
Telle est, à très grands traits résumée, l'histoire de la vocation de Maupassant.
Au lendemain de Boule de Suif, rapidement, sa réputation grandit. La qualité de son conte était hors de pair, mais aussi, il faut bien le dire, certains avaient le polémique besoin d'opposer une jeune renommée à la triomphante brutalité de Zola.
Dès lors, Maupassant, sollicité par toute la presse, se met à la besogne et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dégagé de tout système, sa personnalité libre de toutes influences, ne sont pas discutés un instant. Bientôt il est intronisé comme le successeur de Flaubert; d'un pas pressé, exact et désinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire dont il n'a pas lui-même conscience, mais qui est si universelle que, vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le « mé-téore» irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement se prolonge et s'illi-mite
Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent : bour-geois et militaires, commerçants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espère qu'un
GUY DE MAUPASSANT. XXV jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prétoire ou la coulisse. On l'aime d'au-tant plus qu'on le croit heureux et fort. Mais ce que tous ignorent, c'est que ce gars au visage halé, au large col et aux muscles saillants, qu'on com-pare invariablement à un jeune taureau en liberté et dont on chuchote à l'oreille les héroïques ex-ploits d'amour, est malade et bien malade. Dans le moment même où le succès est venu vers lui, il a rencontré aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise immobile à ses côtés et, de sa figure de ténèbres, le regarde. Il souffre de ter-ribles migraines, suivies de longues insomnies. Des phénomènes nerveux l'agitent : il les apaise par les stupéfiants et abuse des anesthésiques. Espacés d'abord, des troubles de la vue se sont déclarés et un oculiste célèbre a parlé d'anomalie, d'asymétrie pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le hantent, mul-tiformes.
Le lecteur est ravi par la santé de cet art renou-velé et pourtant, çà et là, il est surpris en décou-vrant, parmi ces tableaux de nature pleins de sève, d'inquiétantes échappées vers le surnaturel, de troublantes évocations, voilées d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et éternelle comme l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seule- XXVI GUY DE MAUPASSANT.
ment que l'auteur est doué d'une intuition infail-lible pour suivre ainsi les tares de ses personnages jusqu'en leurs plus inquiétants dédales. Il ignore, le lecteur, que ces hallucinations si copieusement détaillées, Maupassant les éprouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante « qui ne se « produit ni devant le danger, ni devant la mort « inévitable, mais dans certaines circonstances « anormales, sous certaines influences mystérieuses, « en face de risques vagues », la « peur de la peur, « la peur de cette horrible sensation de la terreur « incompréhensible ».
Comment expliquer ces misères physiques et cette détresse morbide que pendant longtemps, seuls, connurent les intimes ? Hélas ! l'explication n'est que trop simple : toute sa vie, conscient ou inconscient, Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est déjà son hôte.
GUY DE MAUPASSANT. XXVII
Qui voyait Maupassant pour la première fois à l'époque des Contes de la Bécasse et de Bel-Ami était quelque peu dérouté. C'était un solide garçon, de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein sous des cheveux châtains, un nez droit sur une moustache militaire, un menton large, une encolure puissante. L'aspect était résolu et fort, un peu rude et sans ces nuances qui déterminent la qualité d'esprit et la condition sociale. Les mains pourtant étaient fines et déliées et les yeux cernés de belles ombres.
Il accueillait le visiteur avec les souples façons d'un chef de bureau courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est résigné aux requêtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune expansion. Avec un sourire effacé, il vous laissait parler et son calme vous déroutait. Le re-gard semblait peu soucieux de dévisager ou de scruter et pourtant on se sentait surveillé.
Çà et là, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les moins significatives et les plus vagues. Et, quel que fût son effort pour la dis-simuler, sa placide indifférence s'étalait. Ce qu'on lui avait dit, ce qu'il avait répondu, il s'en moquait XXVIII GUY DE MAUPASSANT.
évidemment, comme de son interlocuteur, comme de lui-même. Il était resté sur le qui-vive et cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; décidé à rompre, il ne livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais eût détaché sans doute, au besoin, quelque coup d'arrêt bien amené.
Comme il était réfrigérant, ce premier contact, pour les jeunes enthousiastes qui avaient écouté Zola développant en formules lyriques d'auda-cieux systèmes ou qui s'étaient enivrés de la parole caressante de Daudet, semant avec prodigalité les images vibrantes, les traits pittoresques et les rac-courcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi bien en tête-à-tête que dans une conversation générale, c'étaient à l'ordinaire des banalités cou-rantes et des lieux communs fort usés. Convaincu de la superfluité des paroles, les confondait-il toutes dans un même néant, prisant la pensée noblement exprimée à l'égal de la boutade gros-sière? On pouvait le croire à le voir opposer un pareil détachement aux caquets des plus authen-tiques médiocrités comme aux discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un ayeu, pas une confi-dence qui éclairât sa vie ou son labeur; parcimo-nieux de ce qu'il observait, jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque avisée. L'éloge même le laissait froid et s'il s'ani-mait par hasard, c'était pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme s'il se fût
GUY DE MAUPASSANT. XXIX abandonné au plaisir fallacieux de surprendre et de mystifier.
D'ailleurs il semblait considérer l'art comme un passe-temps, la littérature comme une occu-pation au moins inutile, il réduisait volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des actes les plus méritoires.
Tout ceci, a-t-on dit, était le fond naturel de sa propre psychologie. Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanité en médiocre estime, qu'il se soit méfié de son désintéressement, qu'il ait contesté la qualité de sa vertu, cela est possible, certain même. Mais qu'il n'ait pas personnellement sur-passé ses héros, je me refuse à l'admettre. Et si je vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du pessimisme invétéré de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une défense de ses pensées secrètes contre la curiosité du vul-gaire.
Peut-être a-t-il dépassé le but. A force de l'en-tendre nier la morale, l'art et la littérature, à force de le voir préoccupé de canotage, à force d'écouter de sa bouche le récit de bonnes fortunes qu'il n'a pas toujours cherchées dans une classe très élevée, beaucoup ont fini par voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale aisance et une si tranquille amoralité. XXX GUY DE MAUPASSANT.
Normand, il l'était sans doute et divers traits de son caractère, au dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas toujours un vain mot. D'instinct il était patient, méfiant, fermé et craignait d'être dupe. Il ne paraît pas avoir méprisé l'argent et telles de ses lettres publiées après sa mort, non sans indiscrétion, le montrent soucieux de ses intérêts, voire quelque peu pro-cessif. Alors que son maître travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire, pour la Gloire, dans un parfait mépris de tout profit matériel, Maupassant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indépendance, considère que son métier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il encaisse. Il n'a pas de fortune et, au début surtout, comme ses Cauchois, il a peur de « manquer ». Plus tard, rassuré sur l'avenir, devenu élégant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agréments qu'il procure et il le dépensera avec facilité. Il le re-cherchera enfin pour des raisons plus hautes : il aime les siens et, pour faire à sa mère une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'ave-nir de son frère, puis de sa nièce, il saura, avec une pieuse délicatesse, consentir tous les sacri-fices.
Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossière, mais elle a des précédents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver l'auteur dans le héros du roman et de rechercher
GUY DE MAUPASSANT. XXXI l'acteur sous le masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, « les oeuvres d'esprit n'ont pas l'esprit « seul pour père et l'homme entier contribue à les « produire ». Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il y a ses obser-vations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vécu avec les paysans normands, il a suivi leurs travaux, noté leurs gestes et parlé leur patois. Et c'est précisément pour cela que le père Amable et maît' Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une autre raison que l'écri-vain va nous dire lui-même : « Non, je n'ai pas « une âme de décadent, s'écrie-t-il, je ne peux « pas regarder en moi et l'effort que je fais pour « pénétrer les âmes inconnues est pour moi inces-- « sant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un « effort; je subis une sorte d'envahissement, « de pénétration de ce qui m'entoure. Je m'en « imprègne, je m'y soumets, je me noie dans les « influences environnantes ( 1) ».
C'est là, à vrai dire, le propre des grands ro-manciers. Cette pénétration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac ? « Il est hanté de « ses personnages, dit Taine, il en est obsédé, il « en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, « si présents, si puissants que désormais ils se « développent d'eux-mêmes avec l'indépendance XXXII GUY DE MAUPASSANT.
« et la nécessité des êtres réels.» C'est l'« impe-riosus vates » des anciens qui reparaît. Sous sa domination toute-puissante, Balzac a vraiment, quand il écrit la Cousine Bette, les séniles ar-deurs du baron Hulot; il a les terribles appétits de Philippe Bridau quand il compose Un mé-nage de garçon, et Flaubert éprouve de réels symp-tômes d'empoisonnement en retraçant le suicide d'Emma Bovary. Tel à son tour Maupassant. Il est, la plume à la main, son propre personnage, il en a les passions, les haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que l'auteur disparaît et que vainement nous nous deman-dons ce qu'il pense lui-même de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien peut-être? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.
Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la théorie de l'impassibilité en littérature, si en faveur lors des débuts de Maupassant. Mais en dépit de cette théorie il est, à le bien prendre, autre chose qu'
Un être sans pitié qui contemplât souffrir.
Sa commisération est profonde pour les faibles, pour les victimes du mensonge social, pour les sacrifiés obscurs. Si l'arriviste Lesable, si le beau Maze sont l'objet de son ironie voilée, il garde ou ressent une tendresse attristée, un peu dédaigneuse
GUY DE MAUPASSANT. XXXIII toutefois, pour ce pauvre père Savon, le vieil ex-péditionnaire du Ministère de la marine qui est le souffre-douleur du bureau et dont les collègues se rient parce que sa femme l'a trompé, sans es-poir d'« héritage ». XXXIV GUY DE MAUPASSANT.
Pourquoi Maupassant du premier coup con-quiert-il l'universelle faveur? C'est qu'il a le génie direct, la claire vision d'un « primitif ». Son ba-gage était tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collège, a satisfait quelques curiosités. Em-poignant l'outil ingénieux et naïf, mais vaillant et solide qu'il s'est forgé lui-même, il s'engagea dans la forêt romantique ; au lieu de subir l'ensor-cellement de son mystère, sans une halte, il la traversa d'un pas allègre. Longtemps il marcha, et revenant en deçà des plaines lumineuses des siècles classiques, il suivit les bords intimes de la rivière où se sont vivifiés nos vieux conteurs. Il en reconnut le cours qui s'égare si souvent, en retrouva, par hasard, la source abondante et dé-laissée. ..
Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non héritier d'une formule, il raconta à ses contempo-rains, déroutés par les déformations lyriques du romantisme, des histoires humaines, simples, lo-giques, comme celles qui jadis avaient enchanté nos pères.
Le lecteur français, qui veut être amusé, se re-trouva tout de suite chez lui et de plain-pied. Il
GUY DE MAUPASSANT. XXXV se délecta aux Contes de la Bécasse comme les ma-nants du XIIe siècle s'étaient gaudis aux Perdrix, au Vilain Mire et aux Trois Bossus ménestrels. L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Nor-mand se plaça plus près d'eux que Brantôme et des Periers, Voltaire et Grécourt. Plus spontané encore que les premiers trouvères, il bannit de son oeuvre les types abstraits et généraux, « enro-mancia » la vie elle-même et non les mythes, les légendes éternelles, errant par les routes du monde.
Etudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux, lisez le beau livre de M. Joseph Bédier ( 1) et vous verrez comme renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais.
C'est une conception réaliste, une observation directe des petites gens qui s'oppose dans leurs récits à l'esprit idéaliste des lais d'amour, des ro-mans de la Table Ronde, que prisent les cheva-liers et les dames. Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie rail-leuse et clignent de l'oeil sur le passage du noble
( 1) Joseph BÉDIER, Les Fabliaux. Paris, Em. Bouillon, 1895, in-8°. XXXVI GUY DE MAUPASSANT.
et du prêtre. Ils s'effacent derrière leur sujet et n'ont même pas l'idée que le conteur puisse révéler sa propre individualité. Chez eux, le rire est franc et hostile, le goût sans cesse affûté pour la caricature; ils peignent leurs personnages gro-tesques ou vils, tels qu'ils les voient :
Vous n'en épargnez point et chacun a son tour.
Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur éprouve colère ou sympathie; il n'a cure d'épiloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la véritable satire, car le moyen âge satisfait ne conçoit pas la possibilité d'un monde différent. Bref, rapide, dédaigneux des intentions et des systèmes, il n'a d'autre but que de récréer ses auditeurs. Amusé et narquois, il ne poursuit que « risée et gabet ».
D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets demeurent à peu près iden-tiques. Les mêmes passions, les mêmes vices im-mortels s'y rencontrent. Dans le plus célèbre des fabliaux, l'histoire de la courtisane Richeut, nous pressentons L'Armoire, Un divorce, de même que Bel-Ami est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et beau parleur, si prompt à exploiter marchandes et ribaudes. Partout la sensualité et la brutalité, partout la haine des femmes, créatures inférieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui exerce l'oppression et détient
GUY DE MAUPASSANT. XXXVII l'autorité, partout la défaite finale du plus faible et du plus pauvre.
Mais les contes de Maupassant diffèrent sin-gulièrement par le caractère. Au XIXe siècle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombré dans la bas-sesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie défaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle humeur; c'est fini de niaiser comme on dit en Cham-pagne. La nauséabonde pâture du journal, la basse intrigue politicienne ont flétri l'âme fran-çaise. Âme délicate et fine dont les nuances der-nières se meurent dans les récits alsaciens d'Erck-mann-Chatrian, dans les contes provençaux d'Al-phonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'Emile Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car il ne l'a plus ren-contrée dans la vie.
Le dépôt des jongleurs est échu à un coeur chagrin et sceptique. Pas plus qu'eux, Maupas-sant n'a d'arrière-pensées et ne se soucie d'in-struction ou de morale; comme eux il est ré-fractaire à la satire, car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme à imaginer une huma-nité meilleure.
Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de retracer avec indifférence une vérité qu'il trouve sinistre et médiocre. Inca-pables de généraliser, les «goliards » se conten- XXXVIII GUY DE MAUPASSANT.
taient de railler leurs personnages. De par son pessimisme, Maupassant méprise la race, la so-ciété, la civilisation et le monde.
Sans doute, le jongleur du XIXe siècle écrira Ce Cochon de Morin et La Bête à Maêt' Belbomme, La Rouille et La Confidence, Le Pain maudit et Le Cas de Madame Luneau, nombre de fabliaux en-core, sans autre but que de rire; mais par com-bien de lugubres histoires se croira-t-il obligé de racheter ces échappées joyeuses vers la sensualité robuste, vers le comique énorme et le rire gogue-nard? Cependant la reconnaissance des lettrés fut telle pour la matière retrouvée des vieux contes qu'ils acceptèrent cet « assombrissement ». Et puis, il faut bien le dire, si parmi les lecteurs, certains étaient encore de cette vieille souche plaisante et gaillarde, qui adorait « les contes, les petits contes « polissons et aussi les histoires vraies arrivées dans « l'entourage », les autres, et la plupart, angoissés et crispés sous l'abjection de leur temps, allaient à des nouvelles en harmonie avec leur sensibilité souffrante. Grâce à ce que son esprit avait de hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration commune.
C'est que l'ordonnance de ses récits, précise et nette de contours, porte en elle une force singu-lière, bien faite pour conquérir les cerveaux la-tins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision; pas d'intermédiaire entre le conteur et
GUY DE MAUPASSANT. XXXIX la nature. L'observation a tracé la route; jamais l'imagination n'en détournera l'écrivain, jamais elle ne l'entraînera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de guides : il re-nonce à l'expérience de ses devanciers et se refuse à leur contrôle.
Flaubert, avant d'écrire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforcé de tout apprendre. Si Mau-passant se réclame de quelqu'un, c'est de Scho-penhauer et d'Herbert Spencer dont il parle sou-vent, sans qu'on sache bien toutefois s'ils les a pénétrés très profondément. Dans tous ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mé-lancoliques, on ne relève qu'une seule référence avouée : un extrait de l'ouvrage de Sir John Lub-bock sur les fourmis, intercalé dans Yvette.
Nul moins que lui ne fut livresque. C'est un dessinateur, et un des plus prodigieux de la litté-rature.
Ses héros, petites gens, artisans ou ruraux, bu-reaucrates ou boutiquiers, filles ou rôdeurs, il les installe dans des décors faiblement colorés, mais rigoureusement plantés. Et tout de suite le paysage simplifié donne le ton du récit.
L'action est-elle prompte, où s'agiteront des âmes élémentaires, il se contentera de fixer ses plans, d'établir solidement son terrain, d'indiquer un effet sommaire en larges touches. XL GUY DE MAUPASSANT.
Pourtant, parfois, quand des âmes un peu plus complexes hésitent ou s'attardent, lui aussi s'arrê-tera pour regarder un coin de nature, dans le détail méticuleux d'un buisson ou d'une touffe de fleurs, d'un fossé ou d'un remous. L'horizon s'amplifiera si, d'aventure, les personnages sont enclins à la rêverie; le paysage se teintera de mélancolie s'il faut mettre en valeur quelque silhouette pensive et alors le décor reparaîtra à chaque tournant, bouleversé au gré des passions qu'il encadre.
Dans ses descriptions, Maupassant résiste à l'at-trait d'affirmer la subtilité de sa vision person-nelle. Il se refuse la permission de montrer de ses paysages plus que ses héros n'en aperçoivent eux-mêmes. Aussi prend-il soin d'en bannir les nota-tions et les termes raffinés, de n'y introduire aucun élément supérieur à l'indigente sensibilité de ses acteurs.
Jamais il ne fait intervenir directement dans les tribulations humaines la nature insensible : elle se moque de nos joies et de nos deuils. Les arbres ne sont ni des conseillers, ni des amis et ils ne sauraient jouer sur la scène où nous nous agitons le rôle du choeur antique. Une fois, une seule dans l'oeuvre du maître, ils uniront leur plainte à la lamentation universelle : les grands hêtres tristes pleureront à l'automne sur l'âme, la petite âme de la petite Roque.
GUY DE MAUPASSANT. XLI
Cependant Maupassant l'adore, cette nature qui, seule, l'attendrit, et l'on sent dans ses évoca-tions un lyrisme contenu. Mais en dépit de cette passion exclusive, il se possède : l'artiste a con-science du préjudice qu'il causerait à son récit s'il y tolérait les transports de l'amant.
Un inconnu paraît Nous le voyons longer une haie, frapper à une porte et tout de suite nous savons d'où il vient et ce qu'il demande. Une parole tombée de ses lèvres, la façon dont il traîne la jambe, un tic, la place d'un bouton de veste ont suffi à le camper dans notre esprit. Nous devinons ses instincts, son caractère, ses habi-tudes. Peu de mots, très simples, groupés natu-rellement, comme au hasard, ont réalisé ce pro-dige. Avec un flair natif, Maupassant tombe du premier coup sur le détail péremptoire, la particu-larité essentielle qui définit un être et le résume. Aussi détient-il dans la présentation de ses person-nages une autorité qu'aucun écrivain, pas même le grand Balzac, n'égala jamais.
Ses héros, c'est sans effort réfléchi qu'il les pé-nètre et les explique. Il les regarde, tout simple-ment. Il saisit et il note tous ces gestes dont il devine l'origine, l'enchaînement et la portée, et qui, pour lui, sont plus explicites et révélateurs que des confidences et des aveux. D'un seul coup il a scruté les physionomies, soupçonné tristesses XLII GUY DE MAUPASSANT.
et sourires, surpris les paroles des mains. Rien n'échappe à son oeil impitoyable. Cet oeil velouté, pourtant si malade, est un instrument de préci-sion rigoureux et sensible qui le dispense des interprétations logiques et supplée à toutes les déductions, qui lui fait lire à son gré,
Tous ces vagues secrets qu'un coeur peut renfermer.
Maupassant a hérité du docteur Larivière de Madame Bovary ce regard « plus tranchant que les « bistouris, qui vous descendait droit dans l'âme et « désarticulait tout mensonge à travers les alléga-- « tions et les pudeurs». On lit dans les Cahiers de Sainte-Beuve cette note saisissante : « Homère dit " ivosao, je vois, je conçois. Voir et concevoir, c'est « la même chose, ce n'est plus la sensation, c'est « déjà la pensée, la perception.» Pour Maupassant aussi, voir et concevoir, c'est la même chose.
Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son oeuvre est un vaste recueil d'esquisses puis-santes, de croquis synthétiques. Comme tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait « sa-- « crifier » comme les Egyptiens et les Grecs.
Aucune poésie voulue, aucune naïveté affec-tée dans son dessin, mais une sûreté et une agilité de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance rythmique et l'afflux même de la vie. L'exécution de ses portraits est toujours scrupuleuse; mais ja-mais Maupassant ne la réchauffe de tendresse ou
GUY DE MAUPASSANT. XLIII ne l'estompe de bonhomie; à peine, épandu sur ses figures, ce tiède reflet d'humanité qu'y jetaient les maîtres hollandais.
Par moment, cependant, la main appuie da-vantage et le caricaturiste surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout.
Comme celui-ci il se plaît à étaler les formes dé-jetées, les anatomies honteuses des sédentaires et des vieillards. Le corps féminin qui « tant fut « tendre » il nous l'exhibe, avec un ricanement dis-cret, bafoué par l'âge, stigmatisé par les rides et les vergetures, dans l'horreur des atrophies ou des ballonnements. La terrible série des Bains Publics était certes moins sinistre que le charnier vivant où parfois Maupassant nous promène. Et, comme Daumier aussi, il excelle à animaliser les visages sous la poussée des appétits brutaux, de la vul-garité furieuse, des rêves stupides et de l'incurable Bêtise. Et c'est peut-être dans ces moments qu'il ressent au plus haut degré ce que notre vieil In-stitut appelait « la joie de peindre ! »
D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il ban-nisse de ses contes toute psychologie. Il n'en met pas davantage dans Une Vie et Bel-Ami, ces deux romans inséparables de son oeuvre de nou-velliste. La psychologie, Maupassant la conteste et veut la méconnaître. Dans l'humanité qu'il étu-die, les personnages, soumis au plus étroit déter-minisme s'ignorent eux-mêmes et ne pétrarquisent XLIV GUY DE MAUPASSANT.
pas. Leurs passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralité de leur condi-tion et les sentiments que leurs moyens leur per-mettent. Ils se démènent en impulsifs, « en vrais « français », ajoute Maupassant, « d'un mouvement « qui agit plus vite qu'ils ne pensent » Dès lors, pourquoi leur prêter d'hypothétiques ressorts et d'incertaines spéculations ? C'est dans une synthèse des gestes et des manifestations que le maître installe ses héros. Puis, il les lance au milieu des événements, la bataille s'engage et, plein de séré-nité, il assiste avec nous à ses péripéties. Lui-même nous le fait savoir : « J'arrive à cette certitude « que, pour bien écrire, en artiste, en coloriste, « en sensitif et en imagier, il faut décrire et non « pas analyser. Toutes les ressources séduisantes « de la langue, les reliefs de sa précision, l'imprévu « de ses évocations s'atténuent quand elle exprime « les transitions des sentiments plutôt que les ap-- « parences de ces sentiments. Au fond, notre art « consiste à montrer l'intimité des âmes de façon « à la rendre visible, émouvante et surtout esthé-- « tique. Pour moi, la psychologie dans le roman « ou la nouvelle se résume à ceci : mettre en scène « l'homme secret par sa vie (1). »
Tel est le système auquel il s'est astreint et dont
GUY DE MAUPASSANT. XLV il a tiré tant d'effets aussi prompts qu'irrésistibles. Système suffisant quand il s'applique à cette horde sauvage où, selon le conteur, se résume l'humanité, quand il s'agit de montrer ces anthro-popithèques et ces quaternaires qui sursautent et bondissent derrière des barreaux de fer, excités par l'éclair d'une pièce d'or ou l'aiguillon de l'in-stinct génésique. Mais cette méthode sera-t-elle encore de mise le jour où Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalités moins rudi-mentaires, plus conscientes, sinon moralement supérieures?
Grâce à ces moyens rapides, le maître « ciné-- « matographie », si j'ose dire, des histoires intaris-sables. Parmi elles chacun trouve son compte, l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilité déconcertante, il passe d'Eschyle à Pigault-Lebrun et de Shakespeare à Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son récit, qu'il soit héroïque ou bouffon, hautain ou canaille, ne dé-viera point. La marche de la comédie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas à rechercher des raisons obscures ou à dégager une moralité inutile.
L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises à l'extrême. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraîches où se com-plaisent les âmes de demi-teintes; l'esprit délicat, le songe ingénu, l'intimité souriante sont résolu- XLVI GUY DE MAUPASSANT.
ment sacrifiés. Ce n'est pas que Maupassant mé-connaisse le charme des sentiments nuancés :
dans certaines rêveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse à flâner.
En dehors de son pessimisme, qui est très court, aucune théorie. Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'oeuvre dans son ensemble pour la sentir. D'émotion, aucune : l'écrivain implacable met son point d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas sans grandeur.
Maupassant est toujours impatient de « réaliser » ses observations. L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son parfum. Dans Une Vie, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'en-fance. Et il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à Bel-Ami, il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.
D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque toujours banal, auquel il n'at-tache d'ailleurs aucune importance, il constate,
GUY DE MAUPASSANT. XLVII met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de conclure.
Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements, l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décora-tions.
Dans sa composition, s'il suit les règles tradi-tionnelles les plus simples, il pratique inconsciem-ment tous les artifices compliqués des rhéto-riques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires ; il utilise avec une souple dexté-rité les habiletés de la mise en scène et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. Il est rompu à l'escrime du récit : son jeu personnel possède les subtilités qui égarent et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps, et reprend force dans les répétitions; il vous ébranle et vous bouscule par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite. C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux stratagèmes il nous cache si long- XLVIII GUY DE MAUPASSANT.
temps, en nous les laissant d'ailleurs pressentir, — ce qui flatte notre sagacité — la paternité du beau Maze dans l'Héritage, ou la culpabilité de Renardet dans la Petite Roque ?
Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des orga-nismes vivants.
Très appliqué et très soigneux à l'origine, Maupassant bientôt, dans sa fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend l'ha-bitude de rédiger en sa tête : « La copie m'amuse, « avoue-t-il, quand je la pense et non quand je « l'écris (1). » L'histoire qu'il vous avait contée, on était frappé de la retrouver, dans l'oeuvre réalisée, avec les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre, strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de fatigue, il les transcrivait d'une main d'expé-ditionnaire, quasi machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une rature.
Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée. Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au cours de son oeuvre, c'est une joie de constater la rela-tion étroite entre la pensée et la forme qui se pé-nètrent et se soutiennent réciproquement.
GUY DE MAUPASSANT. XLIX
Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un « gros bruit doux», une chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa mo-notonie même qu'elle nous absorbe et nous cap-tive.
En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois in-sensible aux quantités comme aux harmonies. Il n' « orchestre » pas ; il n'a pas hérité du « gueuloir » de Flaubert, il prise médiocrement la période et le couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre gé-néral ou d'encombrer comme un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus fer-vents admirateurs : aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule phrase de lui.
Dans son vocabulaire point de recherche : le besoin du mot rare ne lui vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré plus de cu-riosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait point ces « affres » qui ont tué son maître, et librement continuait sa course.
D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile Gautier
D L GUY DE MAUPASSANT
ne se tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut, non sans rigueur, accusé de ne pas « écrire » au sens parnassien du mot. Le reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un style.
Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour tout dire, uni-quement parce qu'il « n'a pas eu de style », condi-tion de la perfection « dans les genres littéraires « où il est bon que la personnalité de l'auteur n'ap-- « paraisse pas, dans le roman, dans la nouvelle, « dans le théâtre ».
A ce compte, Bérénice, Candide et Madame Bo-vary cesseraient d'être des chefs-d'oeuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf er-reur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le critique auquel je fais allusion, « par la simple propriété des « termes et le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fon-taine, il est toujours proche de la nature, dédai-gneux de toute rhétorique apprise et de toute ver-balisation littéraire.
GUY DE MAUPASSANT. LI
Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de ses pages dénuées d'« écriture » de-meure un chef-d'oeuvre.
D. LII GUY DE MAUPASSANT
Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou précieux, décolorés ou ruti-lants, il y a une conception de l'humanité et du monde : Maupassant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'inva-sion, il la possède et elle dominera son oeuvre. D'ailleurs, il est disciple de l'Education sentimentale et il croit comme à un dogme à l'« éternelle Mi-- « sère de tout ».
y. Le jeune écrivain ne se berce pas comme Cha-teaubriand à la musique de sa propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le retient pas en sa tour or-gueilleuse. Par contre il subit l'ascendant souve-rain de Schopenhauer. Ce n'est pas le métaphysi-cien qui le persuade chez le philosophe de Franc-fort, c'est le moraliste, le peintre de la vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels sarcasmes du « grand saccageur de rêves» qui le transportent.
GUY DE MAUPASSANT. LIII Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule : « Voir c'est comprendre et comprendre c'est mé-- « priser. » On le devine : le pessimisme du con-teur est médiocrement philosophique. Mais il de-meure intéressant par l'âpre façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien a dit SuIIy-Prudhomme. Et le nouvelliste est athée comme Stendhal et Mérimée. Seulement, loin de partager leur sérénité, à tous moments il vitupère ce créateur qu'il nie, ce « Dieu des bonnes gens « inventé par la peur de la Mort ».
La Nature, la grande mère aveugle, est dédai-gneuse, féroce et perfide. Engendrer pour dé-truire, telle est sa loi.
De nos jours, comme aux âges antiques, l'in-exorable fatalité opprime le troupeau des vivants. L'homme n'a pas changé depuis le temps où il ha-bitait les demeures des Nymphes et poursuivait à coups de pierre les bêtes sauvages. La civilisa-tion, la vie apprise et inventée, est bien intervenue, mais elle a accumulé vainement les conven-tions et les lois : masque illusoire de la barbarie, elle craque à tout instant sous la poussée bru-tale de l'instinct. Vainement elle a tenté d'enchaî-ner le fauve qui, au fond de sa geôle, gronde et s'insurge : dans l'homme d'aujourd'hui, paysan ou citadin, noble ou bourgeois, Maupassant re- LIV GUY DE MAUPASSANT.
trouve l'homme éternel qui dans la ferme, le bu-reau ou le salon se souvient toujours de la caverne et des bois. Du désaccord entre ses appétits de-meurés carnassiers et la morale artificielle qu'ont essayé de lui imposer les gouvernants, les poli-ciers et les juges, sont nées de permanentes hy-pocrisies qui le rendent plus odieux et redoutable encore.
La sauvagerie a beau se dissimuler sous des ap-parences sociales et même mondaines, partout on la rencontre dans l'oeuvre du conteur. Armés les uns contre les autres et privés de toute liberté morale, les individus brûlent, pillent et violent; ils assassinent pour les mobiles les plus vains, ils tuent, comme la nature, par besoin physique ou par plaisir. Parfois, il est vrai, la prudence décon-seille le crime; mais alors, quelles subtiles pré-méditations pour ravir la proie sans se heurter aux codes! Toute l'intelligence acquise par les hommes se résume dans leur adresse à tourner ces lois qu'eux-mêmes édictèrent.
Pourtant ces hommes rêvent à l'amour. Erreur, répond Maupassant, car ce que vous appelez l'amour n'est que le piège à nous tendu par la nature pour perpétuer l'espèce. Et dans ce piège, la femme se chargera de nous faire tomber sans cesse, la femme « prostituée éternelle, inconsciente « et sereine, qui livre son corps sans dégoût parce « qu'il est marchandise d'amour ». Ses yeux im-
GUY DE MAUPASSANT. LV purs, allumés par le désir de plaire, nous fascinent, « elle nous prend d'une façon cruelle, tenace, dou-- « loureuse ».
Et l'humanité demeurera identique, toujours.
Rien ne l'améliorera, ni les religions, ni les « prin-- « cipes soi-disant immortels», ni les utopies gé-néreuses. Le Progrès est un leurre puéril et la Science elle-même ment. N'a-t-elle pas proclamé, impérieusement, l'omnipotence de l'hérédité? Or, abandonnez au lendemain de leur naissance les rejetons des vieilles familles vertueuses et po-lies, lancez dans la mêlée anonyme le fruit du penseur ou du juste : la primitive sauvagerie fera litière des noblesses intermédiaires et des délica-tesses transmises. De cette graine triée et supé-rieure, elle fera germer un fantoche, une brute, un alcoolique, une prostituée, un parricide. Émou-vante constatation que traverse le frisson grec. A de longs intervalles, dans six nouvelles, le conteur y revient, pour l'opposer aux thèses des psycho-logues contemporains et des maîtres du roman expérimental.
Le malheur est venu au monde avec la vie.
Maupassant fait défiler devant nous la lugubre procession des humains, ceux que torturent en leur chair la misère et la maladie, ceux que do-mestiquent leurs passions ou leurs appétits. Et le visage de chacun d'eux traduit les souffrances héroïques et ridicules d'une existence qu'il est LVI GUY DE MAUPASSANT.
incapable de modifier et à laquelle, d'ailleurs, il ne comprend rien. Tous pourtant, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont rivée au coeur l'espérance insensée. Dans son cabinet de tra-vail , Maupassant avait toujours devant lui ce chef-d'oeuvre de Rodin, cette Chimère au nez court, au front méchant, aux yeux rapprochés, fendant les nues de ses seins roides et traînant derrière elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse. Chaque fois que j'ai rou-vert les livres du maître, le visage de l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'étirer ses flancs de suc-cube. C'est elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idéal menteur, au pays fabuleux de l'impossible rêve, vous, vos frères et vos soeurs, pauvres âmes absurdes et pitoyables, Tante Lison et Miss Harriet, Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chali !
Dans cette vie où nous tourbillonnons sur nous-mêmes « comme des mouches dans une ca-- « rafe », seul le pire arrive; rien ne mérite qu'on s'attache ou qu'on s'excite. Nous ne devons at-tendre aucune joie de nos semblables, mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants à les épurer, comme à les secourir. Tout labeur est pénible et décevant, toute exaltation de la pensée, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait naître en eux des ambitions lamentables et organise leurs sociétés selon de grotesques hiérarchies...
GUY DE MAUPASSANT. LVII
Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupas-sant une attitude. Toutes ses paroles, tous ses actes, il les plie strictement à ses idées. Dans son appétit de néant, il raille son propre effort et con-teste son oeuvre. Quant aux applaudissements et à la gloire, il n'en a cure et l'on connaît assez son superbe dédain pour les croix et les Académies.
Écoutons ses confessions :
« Tout m'est à peu près égal dans la vie, « hommes, femmes, événements. Voilà ma vraie « profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne « croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux « autres. Tout se divise en ennui, farce et misère. « Je prends tout avec indifférence. Je passe les « deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondé-- « ment. J'occupe le troisième tiers à écrire des « lignes que je vends le plus cher possible, en me « désolant de faire ce métier abominable (1).»
Et dans une lettre postérieure :
« Je n'ai pas un goût que je ne puisse à mon « gré arracher de moi, pas un désir dont je ne « me moque, pas une espérance qui ne me fasse « sourire ou rire. Je me demande pourquoi je re-- « mue, pourquoi je vais ici ou là, pourquoi je me « donne la peine odieuse de gagner de l'argent, « puisque ça ne m'amuse pas d'en dépenser (2). »
( 1) Lettre à Mlle Marie Bashkirtseff.
LVIII GUY DE MAUPASSANT
Plus tard encore, il ajoute :
« Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon « art. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens « trop combien est relative la valeur des idées, des « mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne « puis m'empêcher de mépriser la pensée, tant elle « est faible, et la forme, tant elle est incomplète. « J'ai vraiment, d'une façon aiguë, inguérissable, la « notion de l'impuissance humaine et de l'effort « qui n'aboutit qu'à de pauvres à-peu-près (1). »
Notre seule joie spirituelle consiste à nous ren-forcer chaque jour dans notre négation, à nous divertir de nos blasphèmes et à ricaner de l'omni-présence de la niaiserie et du néant comique de notre destinée.
Il existe cependant un asile, un réconfort su-blime, pour le philosophe et l'artiste qui dominent la multitude. Il réside dans l'admiration de cette Nature, qu'il faut chérir sans rien espérer de sa cruelle indifférence.
La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. Il l'appelle de ses désirs et toujours elle lui apparaît comme une femme qui s'éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les plus
GUY DE MAUPASSANT. LIX secrets. Il est Actéon et aussi le chèvre-pied du Corrège en arrêt devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant : il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux, ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure « la plus savou-- « reuse des joies physiques honnêtes » (1). Son être tressaille quand sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.
Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi, voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les hautes lames sous le ciel bas et mélancolique, puis l'Auvergne et ses burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. Il descend enfin vers les pays incendiés de soleil, visite la Corse, l'Italie, la Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques, LX GUY DE MAUPASSANT.
pour ne goûter que l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs loin-taines que charrient les brises indolentes; la lu-mière inonde son corps de clartés, « lave les coins « sombres » de son âme. Et il gardera un souvenir troublé de ces soirées des pays chauds où l'air semble remplacé par des parfums de plantes et d'arbres.
Jamais pourtant, et quels que soient les spec-tacles offerts, le maître ne mêle de lyrisme litté-raire à sa passion physique pour la nature; la pensée n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle. Il éprouve simplement un « désir frénétique de « l'absorber en lui ou de disparaître en elle ». L'éter-nelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il goûte sans réserves la sensation voluptueuse de l'oubli.
Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls désirables, les actes recom-mandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tien-nent au sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Re-fusons notre coeur et notre intelligence à l'exé-crable Féminin, que nous ne connaîtrons jamais et qu'une « infranchissable barrière » sépare de nous. Mais il faut nous pâmer sous tous les bai-
GUY DE MAUPASSANT. LXI sers et les assortir, pour en comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons les Bacchantes.
Nec Veneris fructu caret, is qui vitat amorem, a dit Lucrèce.
Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences éternelles, courir, chasser,
manger et boire,
Tout n'est qu'ombre et fumée
Et le néant de vivre emplit la tombe noire.
La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de l'humanité. Son pessi-misme dépasse en simplicité et en profondeur celui de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses contemporains, le nouvelliste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans appel : les per-sonnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes, l'un dans sa poursuite de cuisines intègres, l'autre dans sa recherche de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.
Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres : la plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. Il l'aperçoit à l'horizon des paysages et il la croise
LXII GUY DE MAUPASSANT
sur les routes désertes; quand elle ne plane pas
au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui
comme autour du pâle éphèbe de Gustave Moreau.
Il tressaille au contact de sa main décharnée et il
frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de
l'hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur
de l'univers? Pourquoi craint-il le dénouement
désirable, lui qui proclame l'anéantissement défi--
nitif de l'être, l'inanité des Elysées et des Erèbes?
Peut-il sérieusement redouter, ce matérialiste dé--
terminé, la stupeur du sommeil éternel ou I'épar--
pillement de l'unité passagère?
Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie, c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué
et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas,
comme les hommes des premiers âges, dans la
déroute obscure d'un indestructible instinct. Il a
tracé de ses cauchemars et de ses paniques des
tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant
suraiguës de la Joie de vivre apparurent comme
sereines. Ces images conquirent néanmoins à Mau--
passant des sympathies nouvelles. Le lecteur ter--
rorisé admire en secret l'écrivain assez courageux
pour confesser les faiblesses communes et in--
avouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence,
ne fût-ce qu'une minute dont il se souviendra
toujours, n'a pas senti fondre sur son coeur la
GUY DE MAUPASSANT. LXIII noire énigme, perler son front et en ondes dou-loureuses le frisson courir ses membres ?
Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéances prochaines, irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir « parce que l'avenir c'est la « mort », le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. Il est hanté par les yeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Tou-jours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des coeurs qui se manquent, se rencon-trent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amer-tume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.
Autre contradiction. Celui que le contact de la foule « supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là con-sidère la solitude comme un des plus amers tour-ments de l'existence. Et il se lamente de ne pou-voir se livrer tout entier, de « garder au fond de lui « ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».
LXIV GUY DE MAUPASSANT
Hélas ! a dit son maître : « Nous sommes tous
« dans un désert. » Personne ne comprend personne
et « quoi que nous tentions, quels que soient l'élan
« de nos coeurs et l'appel de nos lèvres, nous se--
« rons toujours seuls ! »
Dans cette géhenne de la mort, dans ces nos--
talgies du passé, dans ces transes de l'éternel iso--
lement , faut-il voir quelque abandon de son sys--
tème? Non certes, puisque ces contradictions
renforcent encore le mal de vivre et deviennent
une source nouvelle de souffrances.
, En tous cas, le pessimisme de Maupassant re-devient logique en aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son oeuvre : il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez
de plus près ses récits et vous la verrez s'y ré--
vélant à chaque page, pourvu que vous péné--
triez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là
qu'elle vit naturellement, presque contre le gré
du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.
Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant
de lecteurs, c'est qu'elle n'a rien à faire, cette pitié,
avec la pitié humanitaire, débitée par les rhéteurs.
Elle demeure philosophique et hautaine, dégagée
de tout caractère « anthropocentrique ». C'est la
souffrance universelle qu'elle embrasse. Et même,
pour dire vrai, c'est l'homme, c'est le bipède hypo-
GUY DE MAUPASSANT. LXV crite et sournois qui y participe le moins; Mau-passant est secourable à tous ceux de ses sembla-bles que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estimer et sa bonté observe des distances. Par contre, le pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Évangiles, toutes les tendresses boudhistes. Quand il plaint les bêtes qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres, ces êtres exquis, il s'abandonne et il épand son coeur. Plus la victime est humble et plus généreusement il épouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misé-rablement, se débat sans comprendre, « souffre et « meurt sans parler ". Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même amour « toutes les choses, tous les êtres vivants ».
Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain, philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajou-terai un trait ? il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on de meure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argu-mentation si débile. Sur Flaubert, sur « le vieux patron mort qui lui avait « pris le coeur d'une façon inexprimable», il a écrit l'étude la moins LXVI GUY DE MAUPASSANT.
éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même fai-blesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur l'Evolution du roman, dans l'introduction de Pierre et Jean, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relire. Veut-il édicter un principe, il en cherche le fondement dans son oeuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...
En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il dé-sirera être littéraire.
Il est grand comme un arbre. L'auteur des Con-temporains a écrit que Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Ja-mais jugement ne fut moins contestable. Mau-passant lui-même, dans des lettres qu'ignora le critique, y souscrit.
A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en lui « les terres puissantes où « une furie vous monte au cerveau par l'odorat et « par les yeux (1)». Il subit même l'influence des saisons et il écrit de Provence : « Je suis en sève,
GUY DE MAUPASSANT. LXVII « c'est vrai. Le printemps que je trouve ici à son « premier éveil remue toute ma nature de plante « et me fait produire ces fruits littéraires qui éclo-- « sent en moi, je ne sais comment (1). »
Le « météore » rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui écrit : « Vous êtes le seul auteur dont j'attende une oeuvre « avec impatience. »
Il a du génie.