‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant.... 1Chapitre 9 sur 39 · CORRESPONDANCE. XCVII · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE. XCVII

Pourvu (si elle est acceptée?) qu'on ne m'em-bête pas pour le récit du comte, je ne crois pas qu'on puisse en supprimer sans le gâter tout à fait. J'y ai réfléchi et j'aurais à recommencer que je ne le ferais pas plus court.

Je vous rapporte en même temps La Demande, puisque vous avez été assez bon pour vous charger de les présenter ensemble. J'ai pensé qu'il était inutile de la faire recopier, puisque le manuscrit est très lisible malgré les quelques ratures que j'ai faites.

Je vous remercie mille fois pour le très grand service que vous me rendez.

Je vous serre bien affectueusement la main.

Paris, le 17 novembre 1876.

Je voulais attendre, pour vous écrire, mon cher maître, que j'eusse quelque chose d'à peu près certain du côté de la Nation, car j'ai d'abord été plein d'espérance, puis de désespoir, et depuis ce matin je recommence à espérer.

Voici les faits :

Aussitôt en possession de votre lettre, j'ai été me présenter chez M. Raoul Duval qui m'a reçu avec une bienveillance extrême et m'a dit ceci : « Nous n'avons point encore de chroniqueur litté-raire, faites-moi tout de suite un article d'actualité XCVIII CORRESPONDANCE.

sur un livre nouveau, je le ferai passer; vous m'en donnerez un second quinze jours après environ, je le ferai insérer également; puis je demanderai au Conseil d'administration de Compléter la ré-daction du journal en vous prenant comme critique littéraire. Vous pouvez être certain que je ferai pour cela tout ce que je pourrai, parce que vous m'êtes chaleureusement recommandé par mes meilleurs amis : G. Flaubert et les Lapierre. »

Là-dessus, je m'en vais enchanté, j'achète la cor-respondance de Balzac et je prépare mon article, puisqu'il ne fallait qu'une actualité.

Mais j'apprends au bout de quelques jours, que la Nation publie des feuilletons littéraires signés par M. Filon, l'ex-précepteur du prince impérial. Et un de ses amis m'affirme qu'il doit garder la critique des livres.

Je termine néanmoins mon article et je l'ai porté hier chez M. Raoul Duval que j'ai été voir ce matin. Il a été toujours aussi aimable, m'a fait beaucoup de compliments sur mon étude qui va passer immédiatement. Mais j'ai compris que je ne serais pas titulaire de la critique littéraire, la place a été prise probablement par M. Filon; je crois que je vais remplacer un chroniqueur léger, qu'on trouve trop bête, et qu'on me laisserait toute lati-tude sur le choix de mes articles. Dans tous les cas M. Raoul Duval paraît bien décidé à m'attacher à la rédaction de son journal. Je l'en ai vivement

CORRESPONDANCE. XCIX remercié, mais c'est à vous surtout, mon bien cher maître, que doivent aller tous mes remerciements.

Je vous enverrai le numéro où mon article sur les lettres de Balzac paraîtra et je vous tiendrai au courant des événements qui surviendront.

Je fais en ce moment, malgré les idées de Zola sur le Théâtre naturaliste, un drame historique, corsé!!!!! ( 1)

Mon coeur va bien. Ma foi, vivent les homéo-pathes. Love fait de mon coeur ce qu'il veut, l'accélère ou le ralentit quand il lui plaît.

A bientôt, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains. Renouvelez à madame Commanville l'assurance de mes sentiments bien dévoués et respectueux et rappelez-moi au bon souvenir de son mari.

Tout à vous. GUY DE MAUPASSANT.

Revenez vite, car vous me manquez beaucoup.

C'est aussi ce que me disait Zola jeudi dernier.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES

Paris, ce 8 janvier 1877.

Je suis assez embarrassé pour la Nation, mon cher maître, et comme il se peut faire que vous

( 1) Princesse de Bétbune. Cette pièce fait partie des essais lit-téraires de jeunesse que nous ne publions pas. C CORRESPONDANCE.

ayez vu R. Duval à Rouen pendant les vacances du jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander conseil.

Lorsque M. R. Duval m'a demandé quelques articles littéraires, il s'est refusé à prendre des études longues et sérieuses comme celle que je lui proposais, et il m'a recommandé de faire amusant. Pour lui plaire, je lui ai donné mon article sur Balzac, qui est de la critique à l'usage des dames et des messieurs du inonde, mais où il n'est pas question de littérature. Il l'a trouvé charmant et il en a parlé avec enthousiasme à Mme Lapierre, qui me l'a répété. Là-dessus, je fais un article très litté-raire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave, l'invasion de la Bizarrerie, procédé des médiocres pour remplacer l'originalité qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de prétexte pour cette étude était Les morts bizarres, de Jean Richepin. R. Duval m'a objecté que cela n'était point intéressant pour ses lecteurs, que M. Riche-pin n'était point digne de la réclame qui résultait toujours d'un article même ennemi (comme s'il s'agissait de Richepin ! ! ! ), etc., etc. Là-dessus, je prends la réédition du Ier livre de Ste-Beuve sur la poésie française au XVIe siècle et je fais un troisième article. Raoul Duval a paru l'apprécier, m'a de-mandé la permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans le journalisme il faut faire la phrase courte : et m'a annoncé qu'il paraîtrait

CORRESPONDANCE. CI prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Noël qui fait la chronique dramatique dans la Nation est au-dessous de Mallarmé comme gali-matias, et que le journal ne peut réellement pas le conserver, M. R. Duval m'a prié de lui faire quel-ques critiques de pièces. J'ai pris d'abord L'ami Fritz, qui est certes ce qu'on a donné de meilleur cette année. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneff et, ce qui me suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a trouvé cette pièce imbécile, atroce, et dit à tout le monde de n'y pas aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore, toujours est-il que mon article n'a pas dû lui plaire, quoique j'aie fait un éloge bien modéré de cette oeuvre.

Or je vois par mes yeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte faire encore un article d'épreuve pour la Nation, après quoi je me tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dépensé 25 francs en livres et places de théâtres à analyser, dépense dont je me serais certes abstenu, mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus important. Cette indécision continue me tracasse, ces articles divers, irrégu-liers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indécision de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rédaction évidemment hostile à un nou-veau venu, il peut me faire passer ainsi tout le CII CORRESPONDANCE.

printemps en me demandant des articles d'épreuve qui ne me mèneront à rien et ne sont point payés. J'ai pensé que vous vous étiez peut-être rencontrés chez Mme Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Noël, sans quoi il est inutile que je continue à dépenser de l'argent et du temps pour rien. Je ne sais même quelle pièce choisir pour faire un second article, et cette cri-tique après coup ne peut avoir aucune espèce d'originalité. Il est inutile dans tous les cas d'écrire pour moi à M. R. Duval; je vous parlerai beau-coup plus longuement de tout cela quand vous serez ici. Croyez-moi bien, cher maître, aucun journal ne me laissera faire des articles vrai-ment littéraires et dire ce que je pense. Je lis tous les jours la Nation; cette feuille est radicalement imbécile, c'est le royaume des préjugés et du convenu, toute chose nouvelle les effarouchera comme idée et comme forme. M. Noël dit bien que la chanteuse, Mlle Ritter, est la « personnifica-tion de la gracieuse figure de jeune fille que le compositeur (Victor Massé) a choisie pour l'en-cadrer de ses perles les plus mélodieuses ! ». Je vous envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d'être plus mauvais. Je vous adresse, en même temps, un article de Zola qui trouve que le Drame scientifique est une heureuse innovation qui mène au drame naturaliste. Cette

CORRESPONDANCE. CIII fois, c'est trop fort!!! Quand donc reviendrez-vous? Je suis désolé de vous voir rester si long-temps là-bas

M. Tourgueneff m'a dit hier que vous ne seriez peut-être pas ici avant la fin de février, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin énorme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses à vous dire : je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est d'une chasteté prolongée.

Il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m'est douce. On ne parle que des histoires de Mme Ch. H., du prince de Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. De-mandez à Mme Lapierre de vous raconter tout cela. Je travaille trop en ce moment Mais l'impudi-cité du bon public me réjouit.

Revenez vite, cher maître, je vous embrasse en attendant avec une affection toute filiale.

Votre

MINISTERE DE LA MARINE ET DES COLONIES

Paris, ce 10 décembre 1877.

Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé maître, mais la Politique!!... m'a em-pêché de le faire. La politique m'empêche de travailler, de sortir, de penser, d'écrire. Je suis CIV CORRESPONDANCE.

comme les indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j'ai de cette fièvre : tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement. J'ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L'irritation que causent les manoeuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu'elle vous ob-sède à toute heure, vous harcèle comme des pi-qûres de moustiques, vous poursuit...

...J'ai l'air de faire des phrases — tant pis. — Je demande la suppression des classes dirigeantes : de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette traînée dévote et bête qu'on appelle la bonne société.

Eh bien, je trouve maintenant que 93 a été doux, que les septembriseurs ont été cléments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujour-d'hui qu'alors, aussi incapables de gouverner au-jourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gê-nantes aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit bleu à la place de cervelle, déli-vrez-nous des sauveurs et des militaires qui n'ont dans la tête qu'une ritournelle et de l'eau bénite.

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