CORRESPONDANCE. CV
Voilà huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.
Pourtant, j'aurai achevé de refaire mon drame (tout à fait remanié) vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J'ai fait aussi le plan d'un roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.
Et (par-dessus tout) Hugo — notre poète, — qui donne à dîner à tous les JOURNALISTES de Paris, — et qui demande à avoir auprès de lui SARCEY et VITU, lesquels ne daignent pas venir. — On remarque leur absence et on les regrette. — Il y avait là Albert Delpit ! Cochinat ! et cent in-connus que Hugo a traités de grands artistes. — Lisez son discours, du reste.
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous em-brasse en espérant causer bientôt avec vous.
Ma lettre n'a peut-être pas le sens commun.
Elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte. Je pense, d'après votre dernière. lettre, que Mme Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain. CVI CORRESPONDANCE.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES
Paris, ce 5 juillet 1878.
Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître : elles sont toutes mauvaises, hélas ! D'abord ma mère ne va pas bien du tout
... Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des percep-tions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchan-ceté inconsciente de la création, du vide de l'a-venir (quel qu'il soit), que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans embêtements.
Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées mé-diocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui prouve que je suis bien bête.
De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime de tout mon coeur. Je lui raconte beaucoup d'his-toires qui lui semblent, je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu sentimental.
CORRESPONDANCE. CVII Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réa-lités.
J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez elle, les arcanes de la lubri-cité, et je me déconsidère dans leurs coeurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez « à genoux ».
J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.
Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte que je m'at-tends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler. O réalistes!
Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du Bien Public.
Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine : « Encore un jour, un jour de passé.» — Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue imbécile et un chef qui m'eng Je ne dis plus rien au premier; je ne réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent inintelligent, ce qui me console.
Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils ne meurent plus, ils dis- CVIII CORRESPONDANCE.
paraissent, ils se dissipent. Il flotte dans Paris tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en éprouve comme un accablement.]
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.
Rien de nouveau pour M. Bardoux.
MINISTERE DE LA MARINE ET DES COLONIES
Paris, ce 3 août 1878.
MON CHER MAÎTRE
Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de Gervaise dans L'Assommoir et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce qui est possible ), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce que je crois).
Elle m'a montré qu'elle était énormément mai-grie de partout (c'est vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est tellement em-ballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infi-niment mieux que la chanteuse Judic.