EVE ET DAVID
Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne de houx, prit à la place de la rue d*£nfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Lonjumeau. Pour première étape, il coucha dans récurie d'une ferme àdeux lieuesd'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déjà bien las et bien fatigué; mais, pour trois francs , un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers , Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il nepossédait i^us que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où il résolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un valet de chambre placé sur le siège, il put se blottir derrière entre deux paquets, et s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait tes yeux et par un bruit de voix , il reconnut Mansle, cette petite ville où, dix-huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton , le cceur plein d'amour, d'espérance et de joie. Se voyant couvert de poussière , au milieu d'un cercle de curieux et de postillons y il comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation ;
Z9h II. UVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux Toyageurs sortis de la calèche lui coupèrent la parole : il vit le nouTeau préfet «le la Charente, le comte Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse.
— Si nous avions so quel compagnon le hasard nous avait donné ! dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur.
Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse «B avant de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain et du lait, se reposer et délibérer en silence sur soo avenir. Il avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, poussé par la fièvre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de la rivière en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où la nappe d'eau, environnée de saules, formait une espèce de lac II s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocago dont la grâce champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur un bras de la rivière, montrait entre les têtes d'arbres son toit de chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour «euls ornements quelques buissons de jasaodn, de chèvrefeuille et de iioublon , et tout alentour brillaient les fleurs du flox et des plus splendides [Nantes grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut des filets étendus au soleiL Des canards nageaient dans le bassin clair qui se trouvait au delà du moulin , entre les deux courants d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçai «ne bonne grosse ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules.
— Ma bonne femme, dit Lucien en s'avançant^ je suis bien fatigué, j'ai la fièvre , et n'ai que trois francs; voulez-vous me noortir de pain bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine ? j'aurai eu le temps d'écrire à nies parents qui m'enverront <ie l'argent ou qui viendront me chercher icL
— Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut Hé I petit lioinme!
Le meunier sortit, regarda Lucien et 8*dta sa pipe de la boncbe pour dire : — Trois francs , une semaine 7 autant ne vous rien fmndre.
iLLvsio» pnncBs : èvs xr DAvm. 3%
— Peut«^tre fioirai-je garçi» meniiier, se dit le poète «en contemplant ce déficîeax paysage avant de se coacher dans k Ik <cji>f lui fit la meunière, et «à M domît 4e maaiène à effiraycr sef> hôtes.
— Courtois, va donc Toir si ce jeme hanunie est nort am vi- ?ant, voici quatorze faenres qu'il ert oMclié, je m' me pas y éier^ dît la meunière le leDdemaîn fers midi
— Je crois, réfxmdit le flMmier à sa lènwie en acherant d'étiK 1er ses filets et ses «ngtas à prendre le poisson, q«e ce joli garçMilà pourrait bien être qneiqne griogakt de oooiédieB, «ans sou ai «aille.
— A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la mennièie.
— Damel ce n'est ni ua prince, aï xm mîoistfe, ni ua député, m ao évéque ; d'où vient que ses OMins sost Uanches oooMie celka d'«i homme qui ae fait rien?
— Il est alors laàak élioaaant qm k faim ne VéMéSÊt pas, dk ia mennière qui venait d'apprêtier uo déjevner ponr l'hôte que le busard leur avait envoyé hi veille. Un oomédim? reprifc^e. Oùkattilî Ge n'est pas encore le xnaaieat 4e la foire à Aa^raléMe^
Ni le meunier ni la memsère ne pouvaient se dwder qu'à part le comédien, le prince et l'évô^e, il est an homme à la lois prinoe et comédien, un bomoM révéla d'oa magnîûqoe sacerdoce, le Poète qui semble ne riea faire et <pii nèaonwins règae sur l'Hiunamté (piand il a sn ia peindn.
— Qui serait-«e donc? & Onirlob à sa femme.
— T aurait-il da danger à le recevoir? deamida la meunière.
— Bah I les voleurs sont plus dégsurdis que ça, noos serions déjà dévalisés, reprit le meunier.
— ^ ae suis ni prince, ni Toieur, ai évéqne, ni eomédlea, dit triscement Lacica qui se montra soudain et qis sans doute avait eittendu par la croisée le colloque de la leinme et du mari. Je sus un pauvre jeune homme fatigué, Teaa à pied de Paris ici. le me aemme Locien de Rnbempré, et sois le fils de raoasiear Chardon, le prédécesseor de Postel, le phannacien de Fliouneau. Ma saear a éponsé David Sécfaard, l'impriDaear de la place chi Mûrier à Aagoi^ôme.
— Attendez donc I dit le mewiier. €'t hnprimeur-là n*est-il pas h fils du vieax malin qoi fait valoir son dei&aine de Marsact
— Prédsénieal, répondit Lociea.
396 II. LIVRB, SCÈKBS DB LA VIE DE PEOVIHCB.
— Un drôle de père, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien, sans compter son esquipotl
Lorsque l'âme et le corps ont été brisés dans une longue et doa* loureuse lotte, Theure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort ou d*un anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise de ce genre, parut près de succomber au moment où il apprit, quoique vaguement, la nouvelle d*une catastrophe arrivée à David Séchard, son beau-fièrre.
— Oh! ma sœur! s*écria-t-il, qu*ai-je fait, mon Dieu! Je siû un infâme!
Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur el raffaissement d'un mourant La meunière s*empressa de lui apporter une jatte de lait qu'elle le força de boire ; mais il pria le mea* nier de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de loi donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fat pris d'idées religieuses : il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les sacrements. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon doué d'une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent vivement madame Courtois.
— Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur Marron, le médecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jedne homme, qui ne me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé. Peut-être sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet imprimeur de la place du Mûrier, puisque Postel est le gendre de monsieur Marron.
Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de h campagne de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins à sa prostration qu'à de violents remords.
Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, cheflieu de canton, situé à mi*chemin de Mansleetd'Ângoulême; mais le brave meunier ramena d'autant plus promptement le médecin el le curé de Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de b liaison de Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la Charente causait en ce moment du mariage de celle dame et de sa rentrée à Angouléme avec le nouveau préfet, le
comte Sixte da Ghâtelet. Aussi en apprenant que Lucien était chez k meunier, le médecin comme le curé brûlèrent- ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la veuYe de monsieur de Baî^eton d*épouser le jeune poète avec lequel elle s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son beau -frère, Dayid Séchard. La curiosité , l'humanité, tout se réunissait si bien pour amener pomptement des secour3 au poète mourant, que, deux heûi*es après le départ de Courtois , Lucien entendit sur la chaussée pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le médiant cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent aussitôt , car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent l'être des voisins dans un petit bourg Tignoble. Quand le médecin eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il regarda la meunière en souriant.
— Madame Courtois, dit -il, si, comme je n'en doute pas, vous ayez à la cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque bonne anguille , servez-jes à votre malade qui n'a pas auti*e chose qu'une courbature; et, cela fait, il sera prompte* ment sur pied!
— Âh! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme , et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué en m'annonçant des désastres chez ma sœur, madame Séchard I Au nom de Dieu, vous qui, si j'en crois madame Courtois, avez marié votre fille à Postel , vous devez savoir quelque chose des affaires de David Séchard !
— Mais il doit être en prison , répondit le médecin , son père a refusé de le secourir...
— En prison! reprit Lucien, et pourquoi?
—Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit monsieur Marron,
— Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le curé, dit le poète dont h physionomie s'altéra gravement.
Le médecin , le meunier et sa femme sortirent Quand Lucien se vit seul avec le vieux prêtre , il s'écria : -— Je mérite la mort que je sens venir, monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu*à se jeter dans les bras de la religion. C'est moi, monsieur, qui suis le bourreau de ma sœur et de mon frère , car
S98 n. UVue, scènes de la vie de phovingb.
David Séchard est un frère pour moi ! J*ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans Thorrible misère où je me SUIS trouvé, j\)abEais ce crime...
Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé ce poème digne d'un poète , il supplia le curé d'aller à Angouléme et de s'enquérir auprès d'Eve, sa sœur, et de sa mère, madame Chardon, du véritable état des choses, afin qu'il sût sll pouvait encore y remédier.
— Jusqu'à votre retour, monsieur « dit-il en pleurant à chaudes larmes, je pourrai vivre. Si ma mère, si ma sœur/si David ne me repoussent pas, je ne mourrai point T
La fiévreuse éloquence du Parisien, tes larmes de ce repentir effrayant, ce beau jeune homme pâle et quasi-mourant de son désespoir, le récit d'infortunes qui dépassaient les forces humaines, toat excita la pitié, l'intérêt du curé.
— En province comme à Paris, monsieur, lui répondit-il, il ne faut croire que la moitié de ce qu'on dit; ne vous épouvantez pas d'une rumeur qui, à trois lieues d' Angouléme doit être très-erronée. Le vieux Séchard , notre voisin , a quitté Marsac depuis quelques jours; ainsi probablement il s'occupe à paclûer les affaires de son fils. Je vais à Angouléme et reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans voire famille auprès de laquelle vos aveux, votre repentir m'aideront à plaider votre cause.
Le curé ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'était tant de fois repenti , que son repentir, quelque violent qu'il fût, n'avait d'autre valeur que celle d'une scène parfaitement jouée et jouée encore de bonne foi I
Au curé succéda le médecin. En reconnaissant chez le malade une crise nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi consolant que l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade
à se restaurer.
Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansle, où la voiture deRuffec à Angouléme ne devait pas tarder à passer et dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander des renseignements sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimear auprès de la belle Eve. A voir les précautions que prit le petit pharmacien pour aider le vieillard à descendre de l'affreuse patache nui faisait alors le service de Ruffec à Angouléme, le specia-
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVID. . 5dl^
teur le plus obtus eût dénué que monsieur et madame Poste! hypothéquaient leur bien-être sur sa succession.
— Avez -vous déjeuné, voulez- vous quelque chose? Noos ne vous attendions point, et nous sommes agréablement surpris...
Ce fut mille questions à la fois. Madame Postel était bien pr6« destinée à devenir la femme d*un pharmacien de THoumeau. De la taille du petit Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevéft à la campagne; S9 tournure était commune, et toute sa beauté^ consistait dans une grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, planté^^ très-bas sur le front, ses manières et son langage approprié à la. simplicité gravée dans les traits d*un visage rond, des yeux precK que jaunes, tout en elle disait qu'elle avait été mariée pour ses es* pérances de fortune. Aussi déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'être entièrement rendue maîtresse de Poslel, trop heureux d'avoir trouvé cette héritière. Madame Léonie Postel, née Marron, nourrissait un fils, l'amour du vieux curé, du médecin et de Postel, un horrible enfant qui ressemblait: à son père et à sa mère.
— Hé! bien, mon oncle, que venez^vous donc faire à Angoa^ lême, dît Léonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vousparlez de nous quitter aussitôt entré?
Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Eve et de David Séchard, Postel rougit, et Léonie jeta sur le petit homme ce regard de jalousie obligée qu'une femme entièrement maîtresse de son mari ne manque jamais à exprimer pour le passé, dans l'inté-^ rêt de son avenir.
— Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mou oncle,, pour que vous vous mêliez de leurs affaires? dit Léonie avec une visible aigreur.
— Ils sont malheureux, ma fille, répondit le curé qui peignit ^ Postel l'état dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.
— Ah ! voilà dans quel équipage il revient de Paris, s'écria Posid. Pauvre garçon I il avait de l'esprit, cependant, et il était ambir tieux ! il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que vient-il faire ici? sa sœur est dans la plus affreuse misère, car tous» ces génies-là, ce David tout comme Lucien, ça ne se connaît guère en commerce. Nous avons parlé de lui au Tribunal, et, comme juge, j'ai dû signer son jugement!.... Ça m'a fait un mal! Je ne sais pas si Lucien pourra, dans les circonstances actuelles, aller
chez sa sœor; mais, en tout cas, la petite chambre qu*U occDpait ici est libre, et je la lai offre volontiers.
— Bien, Postel, dit le prêtre en mettant son tricorne et se disposant à quitter la boutique après avoir embrassé Feulant qoi dormait dans les bras de Léonie.
— Vous dînerez sans doute avec nous, mon onde, dit madame Pustd, car vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez débrouiller les affaires de ces gens-là. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec son petit cheval.
Les deux époux regardèrent leur prédeux grand-onde s'en allant vers Angoulême.
— Il va bien tout de même pour son âge, dit le pharmacien. Pendant que le vénérable septuagénaire monte les rampes d*An-
goulême, il n*est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intérêts il allait mettre le pied.
Après le départ de son beau-frère pour Paris, David Séchard, ce bœuf, courageux et intdligent comme celui que les peinti*es donnent pour compagnon à l'évangéliste, n'eut qu'une idée, celle de faire une grande et rapide fortune , moins pour lui que pour Eve et pour Lucien, ces deux charmants êtres auxquels il s'était consacré. Mettre sa femme dans la sphère d'élégance et de richesse où die devait vivre, soutenir de son bras puissant l'ambition de son frère, td fut le programme écrit en lettres de feu devant ses yeux. Ce patient génie mis par Lucien sur la trace d'une invention dont s'était occupé Chardon le père, et dont h nécessité devait se faire sentir de jour en jour, se livra sans en rien dire à personne, pas même à sa femme, à cette recherche pleine de difficultés. Après avoir embrassé par un coup d'œil l'esprit de son temps, le possesseur de la pauvre imprimerie de la rue du Mûrier, écrasé par les frères Coîntet, devina le rôle que l'imprimerie allait jouer. Les journaux, la politique, l'immense développement de la librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une discussion publique de tous lep iO* térêts du pays, tout le mouvement sodal qui se déclara lorsqie h Restauration parut assise, exigedt une production de papier presque décu[rfe comparée à la quantité sur laquelle spécula le célèbre Ou« vrard au commencement de la Révolution, guidé par de semblables motifs. En 1822, les papeteries étaient trop nombreuses en France pour qu*on pût espérer de s'en rendre le possesseur exclusif, comme fit Ouvrard qui s'empara des principales usines après avoir
ILLUMOKS PERMIES : EVE ET DAVID. AOi
«ocaparé leurs produits. David n*aTait d'ailleai*s ni l*aiidace, ni les capitaux nécessaires à de pareilles spécolations. Or, tant que poor ses fabrications la papeterie s'en tiendrait an chiffon , le prix da papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la production do chiffon. Le chiffon est le résultat de l'usage du linge , et la population d'un pays n'en donne qu'une quantité déterminée. Gettb (piantîté ne peut s'accroître que par une augmentation dans le chiffre des naissances. Pour opérer un changement sensible dans u population, un pays veut un quart de siècle et de grandes révolutions dans les mœurs, dans le commerce ou dans l'agriculture. Si donc, les besoins de h papeterie devenaient supérieurs à ce que h France produisait de chiffon, soit du double soit du triple, il fallait, pour maintenir le papier à bas prix , introduire dans la fabrication du papier un élément autre que le chiffon. Ce raisonnement reposait d'ailleurs sur les faits. Les papeteries d'Angoulême, les dernières où se fabriquèrent des papiers avec du chiffon de fil, voyaient le coton envahissant la pâte dans une progression effrayante. En même temps que lord Stanhope inventait la presse en fer et qu'on parlait des presses mécaniques de l'Amérique, la mécanique à faire le papier de toute longueur commençait à fonc* tionner en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins de la civilisation française actuelle , qui repose sur la discussion étendue à tout et sur une perpétuelle manifestation de la pensée individuelle, un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent très-peu. Chose éti'ange! pendant que Lucien entrait dans les roua« gesde l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser son honneur et son intelligence en lambeaux, David Séchard, du fond de son imprimerie, embrassait le mouvement de la Presse périodique dans ses conséquences matérielles. Armé par Lucien du ridée première que monsieur Chardon père avait eue sur la solution de ce problème d'industrie, il voulait mettre les moyens en harmonie avec le résultat vers lequel tendait l'esprit du Siècle. Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune dans la fabrication du papier à bas prix, car l'événement a justifié la prévoyance de sagace imprimeur d'Angouléme. Pendant ces quinze dernières an* nées, le bureau chargé des demandes de brevets d'invention a reçu plus de cent requêtes de prétendues découvertes de substances k introduire dans la fabrication du papier. Ce dévoué jeune homme, certain de ruttlitc de celte découverte, COM. uu». T. vin. 20
àQ2 IL UVBE , SCÈHES DE LA VIE DE PHOVUSGE.
saus édat, mais d*an immense profit, tomba donc, après le départ de son beau-frère pour Paris, dans la constante jn'éoccapatioQ que devait causer la recherche d'une pareille solution. Gomme il avaU épuisé toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux dépenses du voyage de Luden à Paris, il se vit an début de son mariage dans la plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de son imprimerie , et devait un billet de pareiiie somme à Postcl , le pharmacien. Ainsi, pour ce profond pensenr, .e problème fut double : il fallait inventer, et. inventer promptement; il fallait enfin adapter les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son conmiierce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable de secouer les crueOes [x^éoccupations que causent et une indigence à cacher, et le q>ectade d'une famille sans pain, et les exigences journalières d'une profession aussi mé* ticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en parcourafit les domaines de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements du savant à la poursuite d'un secret qui dejour en jour échappe aux {dus subtiles recherches? HâasI comnoie on va le voir, les inventeurs ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude des masses à qui les oisifs et les incapables disent d'un homnae de génie : — Il était né pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte, qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince! il exerce des facultés naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le U'avail même.
Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bonrgeoises de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intà^ tout nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour dk, une phase où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de David pour sa femme en retarda malheureusement Tédacation, il n'osa pas lui dire l'état, des choses , ni le lendemain des noces, ni les jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamndt l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre àgâter sa lune demid parle triste apprentissage de sa. profession laborieuse et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant. Aussi, les mille francs, fe seul avoir, fn* rent-ils dévorés pius par le ménage que par Fatdier. L'insoodanc» de David et l'ignorance de sa fename dura trois mois ! Le réveil fat
terrible. A l'échéance du billet souscrit par David à Postel, le mé^ nage se trouva sans argent, et la cause de cette dette était assez con* nue à Eve pour qu'eUe sacrifiât à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir même du payement de cet effet, Eve voulut faire causer David sur ses affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait de tout autre chose que de son imprimerie. £n effet, dès le second mois de son mariage, David passa la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au fond de la cour, dans une petite pi^ce qui lui servait à fondre ses rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué, aux pelotes k tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la typographie iut teHement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu l'effet, les frères Gointct l'adoptèrent. David avait adossé au mur mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre, sous prétexte de dépenser ïnoins de charbon pour refondre ses rouleaux,, dont les moules rouilles étaient rangés le long de la muraille, et qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit à cette pièce une solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de ses occupations. Au premier mot que dit Eve à David au sujet de leur avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles : — Mon enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert et l'espèce d'anéantissement commercial où^ je reste ; mais, vois-tu, reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant le réduit mystérieux, notre fortune est b.... Nous aurons à souffrir encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos misères.
David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole, que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie. Durant ces trois mois, l'inerte imr
%t}h IL LIVRE, 8CÈRES DE LA VIE DE PROVWCE.
primeric de David avait été désertée par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient non-seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de Bordeaux, d*oà ve-] naient surtout les apprentis qui se croyaient assez habiles pour se soustraire aux conditions de Tapprenlissage. En examinant les ressources que pouvait présenter Timprimerie Séchard, Eve n'y trouva plus que trois personnes. D*abord l'apprenti que Pavid se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les protes qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux ; David avait emmené cet apprenti, nommé Cérizet, à Angouiême, où il s'était perfectionné ; puis Manon, attachée à la maison comme un chien de garde ; enfin Kolb, un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le service militaire, Kolb se trouva par hasaid à ÀDgoulémc, où David le reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb alla voir David et s'amouracha de la grosse Marlon en découvrant chez elle toutes les qualités qu'on homme de sa classe demande à une femme : cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine qui permettait à Marion de sjulevcr une forme de caractères avec aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion, grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces, bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif, Marion et David en avaient fait un ours assez distingué, qui ne savait Léanmoins ni lire ni écrire.
La composition des ouvrages dits de ville ne fut pas tcUemeol ibondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la /ois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet réalisait ce que Kant appelle une tripllcité phénoménale : 1 composait, il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressnit les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans, dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande
d'ane affiche on d'un billet de faire part. Clarion, formée par Secbard père, façonnait le papier» le trempait, aidait Kolb à Timprimer , retendait, le rognait, et n*en faisait pas moins la cuisine , ^n allant au marché de grand matin.
Quand Eve se fit rendre compte de ce premier trimestre par Gérizet, elle trouva que la recette était de quatre cents francs. La dépense , à raison de trois francs par jour pour Gérizet et Kolb , qui avaient pour leur journée, l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à trois cents francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair pour Eve que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur de son matériel et de son brevet, les gages de Manon , l'encre , et enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses exprimées en langage d'imprimerie par le mot étoffes^ expression duc aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe (le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie et ses résultats, Eve devina combien peu de ressources offrait cet atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs , brevetés de TÉvêché , fournisseurs de la Ytlle et de la Préfecture. Le journal que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu vingt-deux mille francs , rapportait alors dixhuit mille francs par an. Eve reconnut les calculs caches sous l'apparente générosité des frères Cointet qui laissaient à Timprimerie Séchard assez d'ouvrage pour subsister , et pas assez pour qu'elle leur Ot concurrence. En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Manon et Gérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis, par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs, suivi d'une vieille femme qui lui portail un éncrme paquet enveloppé de linges, Eve lui demanda des conseils pour tirer parti des^ débris que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, madame Séchard employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par espèces , à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces légendes populaires co-
406 IL LIVAE» SGÊKES DE LA VUS DB PaOVIlCB.
loriées qae les paysans collent sur les murs de leurs chaumières , l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Dlable, la Belle-Maguelonne , le récit de quelques miracles. Eve fit de Rolb un colporteur. Gérlzet ne perdit pas un instant, il composa ces pages naïves et leur grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir. Marion suffisaii <au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les soins domestiques, car Eve coloria les gravures. En deux mois, grâce à Tactivité <le Kolb et à sa probité, madame Séchard vendit, à douze lieucf h la ronde d'Angouiême, trois mille feuilles qui lui coôtère&i trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent , à raison de 4eux sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les cbaauodères et les cabarets furent tapissés de ces légendes, il Mat songer à quelque autre spéculation , car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au delà du département Eve, qui remuait tout daos rimprimerie, v trouva la collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des images, des gravures en rouge, en noir ou en Ueu. Le vieux Séchard, qui ne savait ni lire oi écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à imprimer ce livre destiné à <.eux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois , ce qui constitae cm in -64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent surtout les petites imprimeries de province , madame Séchard entreprit l'Almanach clés Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions d'exem- |)laires se vendent annuellement en France , est plus grossier que celui de l'Almanach Liégeois, et coûte environ quatre francs la rame. Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se <vend donc, li raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame Séchard résolut d'employer cent rames à un premier tirage, ce qu faisait cinquante mille almanachs à placer et deux milla francs de l)éoéfice à recueillir.
Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé, David fut surpris, en donnant un coup d'œil ^ son atelier, d'entendre grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous la direction de madame Séchard. U jour où il y entra pour surveiller les opérations entreprises par £ve, ce fut un ^eau triomphe pour elle que l'approbation. de son matt
qui Iroava l'affaire de Talmanach excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour remploi des encres des divei^ses couleurs que nécessitent les conOgurations de cet aimanach où tout parle aux yeux. £nûn , il voulut refondre lui-même les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise*
Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beaufrère son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors •qu'en envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Eve , madame Chardon et David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gs^er si peu en travaillant avec tant de courage, Eve n'accueillit pas sans effroi l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se voyant sur le point de devenir mère^ elle se dit : — Si mon cher David n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que deviendrions-nous?... El qui conduira les affaires naissantes de notre pauvre imprimerie ?
L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier
janvier; or, Gérizet, sur qui roulait toute la composition, y metlait une lenteur d'autant plus désespérante que madame Séchard ne connaissait pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elle se contenta d'observer ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de Paris , Gérizet avait été placé chez messieurs Didot comme apprenti. De quatorze à dix-sept ans , il fut le Séide de Séchard, qui le mit sous la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin, son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Gérizet en lui trouvant de l'in- Celligence et il conquit son affection en lui procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son indigence. Doué •d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure rousse, Ici yeux d'un bleu trouble, Gérizet importa les mœurs du gamin de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Sou esprit vif et raiileur , sa •malignité l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David à Angoalcme , soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province , Gérizet devint , à l'insu de son tuteur , le don Juan en casquette de trois ou quatre petites ouvrières, et se déprava complètement. Sa moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt per»
ft08 IL LIYIIB, SCÈRBS DE LA VIE DE PROVniCB.
sonnel pour anique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui , selon rexpre9>» sion populaire, devait tirer à la conscription Tannée suivante» ée voyait sans carrière ; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois il deviendrait soldat , et qu^alors aucun de ses créanciers ne pourrait courir après lui David conservait quelque autorité sur ce garçon, non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s* être intéressé à lui, mais parce (pie Tex-garoin de Paris reconnaissait en David une haute intelligence. Cérizct fraternisa, bientôt avec les ouvriers des Cointet, attiré vers eux par la puissance de h veste, de la blouse , enfin par Fesprit de corps, plus influent peut- Ctre dans les classes inférieures que dans les classes su|)érleurcs. Dans cette fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrine» que David lui avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les sabots de son atelier, terme de mépris donné par les ou» aux vieilles presses des Séchard, en lui montrant les magnifique» presses en fer, au nombre de douze, qui fonctionnaient dans Timmcnse atelier des Cointet, où la seule presse en bois existant ser* vait à faire les épreuves, il prenait encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des blagueurs : — Avec ses sabots mon Naïf ira plus loin que les vôtres avec leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe ! Il cherche im secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France et (te Navarre I...
— En attendant , méchant prote à quarante sous , tu as pour bourgeois une repasseuse ! lui répondait-on.
— Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à voir que les mufles de vos bourgeois.
— Est-ce que la vue de sa femme te nourrit ?
De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent am frères Cointet sur la situation de l'imprimerie Séchard ; ils apprirent la spéculation tentée par Eve, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de prospérité.
— Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce» se dirent les deux frères.
Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Ce* rizet, et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à là
ILLUSII»» PERDUES : EVE ET BAVia &09
lectare de leurs ouvrages. En travaillant quelqaes heures de nnit , Cérizet gagna plus avec les frères Gointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il s'ensuivit quelques relations entre les Ckiintet et Cérizet , à qui l'on reconnut de grandes facultés , et qu'on plaignit d'être placé dans une situation si défavorable à ses intérêts.
— Vous pourriez» lui dit un jour l'un des Gointet, devenir prote d'une imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans les affaires.
— A qqoi cela peut-il me servir d'être un bon proie ? répondit Cérizet , je suis orphelin , je fais partie du contingent de l'année prochaine, et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un liomme?...
— Si vous vous rendez utile , répondit le riche imprimeur, pourquoi ne vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération 7
— Ce ne sera pas toujours mon naïf? dit Cérizet.
— Bah ! peut-être aura-tril trouvé le secret qu'il dierche... Cette phrase fut dite de manière à réveiller les piqs mauvaises
pensées chez celui qui l'écoutait ; aussi Cérizet hnfa-t-il au fabricant de papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation, é
— Je ne sais pas de quoi il s'occupe , répondit-ii prudemment en trouvant le bourgeois muet , mais ce n'est pas un homme à chercher des capitales dans son bas de casse !
— Tenez , mon ami , dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas méchants , nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent ! Enfin , nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans raiïaire de l'Almanach des Bergers , et la ruiner: eh ! bien, nous vous permettons de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place
On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lente* anent sur la composition de l'Almanach. En apprenant que les Ck>intet troublaient sa pauvre petite spéculation, Eve fut saisie de terreur, et voulut voir une preuve d'attachement dans la commu-
610 II. LIVBB, SCÈnS DB LA VIE 0£ PaOVIHCB.
nicatîoii assez hypocritemeat faite par Cérizet dé la amcurreiioe qui l'attendait ; mais elle sarprit bientôt chez scm nniqae compositeur quelques indices d*uae curiosité trop vive qu'elle Toolut attrii)uer à son âge.
— Gérizet, lui dit-elle un matin» tous voua posez sur le pas de h porte et vous attendez monsieur Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il cache , vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach. Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme, respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu de temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Gointet ne pourraient nous faire aucun tort
— Eh ! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne ici, croyez-vous que ce ne soil pas assez de vous faire pour cent sous de composition ! Mais si je n'avais pas des épreuves à ih*e le soir pour les frères Gointet, je pourrais bien me nourrir de son.
— Vous êtes ingrat de bonne heure, vous feeei votre chemin, ré'^ pondit JÈve atteinte au cœur moins par les reproches de Cérizet que par la grossièreté de son accent , par sa menaçante attitude et par l'agression de ses r^ards.
— Ce ne sera toujours pas avec une feuune pour bourgeois, cai' alors le mois n'a pas souvent trente jour&
£n se sentant blessée dans sa dignité de femme, Eve jeta sur Cérizet un regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle lui dit : — £s-tn sûr, mon ami , de ce petit drôle de Cérizet?
— Cérizet? répondit-iL £hl c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être tout ce qu'il est I Autant demander à un pères'il est sûr de son enfuit*.
Eve apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte des Cointet
— Pauvre garçon ! il faut bien qu'il vive , répondit Dtrid avec l'humilité d'un maître qui se sentait en faute.
— Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de
nXUSIONS PERDUES : EVE ET DJLVUk ftll
leaUles vendues, et ne me demande que ses vingt squs, sa dépense payée. Rolb se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez les Gointet, et il ne r^rderait pas les choses que tu jettes dans la cour, quand on lui offrirailmiNe écus; tandis que Cérizet les ramasse et les examine.
Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à Tingratitade , il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître retendue de la corruption humaine ; puis* quand leur éducation ence genre est faite» elles s*élèvent à une indulgence qui est le dernier d^ré du mépris.
— Bah ! pure curiosité de gamin de Paris» s'écria donc David.
— £h ! bien , mon ami , fais-moi le plaisir de descendre à Tatelier, d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si , pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre ahnanach...
Après le diner, David reconnut que TAlmanach aurait dû être composé en huit jours ; puis, en apprenant que les Gointet en préparaient un semblable, il vint au secours de sa femme : il fit interrompre à Kolb la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il mit en train loi-même une forme que Kolb dut tirer avec Manon, tandis que lui-même tira l'autre avec Gérizet, en surveillant les impressions en encres de diverses couleurs. Ghaqoe couleur exige une impression séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de {uresse. Imprimé quatre fois pour une , l'Almanach des Bergers coûte alors tant à établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie sont presque nuls. Ge produit, quelque grossier qu'il soit, est donc interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son genre, un chef-d'œuvre , néanmoins Eve fut obligée de le donner à deux Jiards , car les frères Gointet donnèrent le leur à trois centimes aux colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les ventes directement faites par Kolb ; mais sa spéculation fut manquée. En se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne , Gérizet se posa dans son for intérieur en adversaire , et il se dit : « Tu me soupçonnes, je me vengerai ! » Le gamin de Paris eat ainsi fait Gérizet accepta donc de messieurs Gointet frères des
612 IL LivnB» scàinss db la vib de pnovncB.
émoluments éfidemmenl trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant tous les jours daTants^e avec eux, il se familiarisa , finit par apercermr la possibilité de se libérer dn service militaire qu'on lui présentait comme appât ; et, loin d'avoir il le corrompre, les Gointet entendirent de lui les premiers mots rciatifement à l'espionnage et à l'exploitation du secret que cherchait Da?îd. Inquiète en voyant combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de trouver un autre Kolb, Eve résolut de renvoyer l'unique compositeur en qui sa seconde vue de feiuine aimante lui fit voir un traître ; mais comme c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile : elle pria par une lettre monsieur Méiivier, le correspondant de David Sécbard, des Goiatet et de presque tous les fabricants de papier du département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie , à Paris, l'annonce sui-
irante :
a A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, B située ^ Àngouléme. S'adresser, pour les conditions, à monsieur « Métivier, rue Serpente, »
Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les Gointet se dirent : — Cette petite femme ne manque pas de tête, il est temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui damnant de quoi vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire àaos le successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un oeil dans cet atelier.
Mus par cette pensée, les frères Gointet vinrent parler à David Sécbard. Eve, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas leur dessein de proposer Si monsieur Sécbard de faire des impressions à leur compte : ils étaient encombrés, leurs presses ne pon* valent sufiire à leurs travaux , ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se JEûsaient fort d'occuper les trois presses de David
— Messieurs , dit-elle aux deux frères Gointet pendant que Cerizet allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs « il se choisira sans doute nn successeur parmi les meilleurs... Né vaut-il pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui iiops donneront mille francs de rente, qne de perdre
ILLUSIOSIS PERDUES : &V£ BT HM'ID. AI 3
mille francs par an au mC^ier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la pauvre petite spéculation de notre Aimanacb, qui d'ailleurs appartenait à cette imprimerie?
— £hl pourquoi, madame, ne pas noos en avoir prévenus? nous ne serions pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères qu*on appelait le grand Golntet.
— Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après avoir apprîs par Cérlzet que je faisais le mien*
En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le grand Golntet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve de la trahison de Ccrizet.
Ce Goiutet, le directeur de la papeterie et des affaires, était beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en chef. Boniface, homme sec et maigre^ à figure jaune comme un cierge et marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de la ressemblance avec ceux des chats , ne s'emportait jamais; il écoutait avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou, la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Gointet voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution de 1830. Plein de haine contre l'aristocra* tie, indifférent en matière de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant la Noblesse et l'Administration peur îesqucllcs il se faisait petit, humble et complaisant. Enfin, pour pcin« dre cet homme par un trait dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préseiTcr sa vue de l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre^ où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est augmentée par la grande élévation du soL Quoique sa taille ne fût qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée eu continuelle fermentaioa. Sa physionomie
Al 6 II. LIVRE, SCÈNES DE LA TIE DE PROVIHCE.
jésuitique était complétée par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des ecclésiastiques, et par son Têtement qui, depuis sept ans, se composait d*un pantalon noir^ de bas noirs, d'un gilet noir et d'une lévite (le nom méridional d*une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait le grand Gointet pour leifistinguer de son frère, qu*on nommait le gros Gointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant entre la taille qu^entre les capacités des deux frères, également redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Gointet, bon gros garçon à face flamande, brunie par le soleil de l'Angoumois, petit et court, pansu comme Sancho, le sourire sur les lèvres, les épaules épaisses, produisait une opposition frappante avec son aîné. Jean ne différait pas seulement de physionomie et d'intelligence avec son frère, il professait des opinions presque libérales, il était Centre Gauche, n'allait à la messe que les dimanches, et s'entendait à merveille avec les commerçants libéraux. Quelques négociants de THoumeau prétendaient que cette divergence d'opinions était un jeu joué par les deux frères. Le grand Gointet exploitait avec habileté l'apparente bonhomie de son frère, il se servait de Jean comme d'une massue. Jean se chaigeait des paroles dures, des exécutions qui répugnaient h la mansuétude de son frère. Jean avait le département des colères, il s'emportait, il laissait échapper des propositions inacceptables, qui rendaient ceOes de son frère plus douces; et ils arrivaient ainsi, tôt ou tard, à leurs fins.
Eve, avec le tact particulier aux femmes, eut bientôt deviné le caractère des deux frères; aussi resta-t-élle sur ses gardes en présence d'adversaires si dangereux. David, déjà mis au fait par sa femme, écouta d'un air profondément distrait les propositions de ses ennemis.
— Entendez-vous avec ma femme, dit-il aux deux Gointet en sortant du cabinet vitré pour retourner dans son petit laboratoire, elle est plus au fait de mon imprimerie que je ne le suis moi-même. Je m'occupe d'une affaire qui sera plus lucrative que ce pauvre établissement, et au moyen de laquelle je réparerai tes pertes que j'ai faites avec vous...
— Et comment? dit le gros Gointet en riant.
Eve regarda son mari pour lui recommander la prudence.
— Vous serez mes tributaires, vous et tous ceux qui consomment du papier, répondit David.
— Et que cherchez-vous donc? demanda Benoit-Boniface Gointet
ILLUSIONS PERDUES : EVE ET DAVID. UiH
Qaand Boniface eut lâclié sa demande d'un ton dont et d'une façon insinuante, Eve regarda de nouveau son mari pour rengager à ne rien répondre ou à répondre quelque chose qui ne fût rien.
— Je cherche à fabriquer le papier à cinquante pour cent audessous du prix actuel de revient..
Et il s*en alla sans voir le regard qae les deux frères échangèrent, et par lequel ils se disaient : — Cet homme devait être un inventeur; on ne pouvait pas avoir son encolure et rester oisif! — Exploitons-le! disait Boniface. — Et comment? disait Jean.
— David agit avec vous comme avec moi, dit madame Séchard. Quand je fais la curieuse, il se défie sans doute de mon nom, et me jette cette phrase qui n*est après tout qu'un programme.
— Si votre mari peut réaliser ce programme, il fera certainement fortuneplus rapidement quepar l'imprimerie, et je ne m'étonne plus de lui voir négliger cet établissement, reprit Boniface en se tournant vers l'atelier désert où Kolb assis sur un ais frottait son pain avec une gousse d'ail; mais il nous conviendrait peu de voir cette imprimerie aux mains d'un concurrent actif, remuant, ambitieux, et pent-être pourrions-nous arriver à nous entendre. Si, par exemple, vous consentiez à louer pour une certaine somme votre matériel à l'un de nos ouvriers qui travaillerait pour nous, sous votre nom, comme cela se fait à Paris, nous occuperions assez ce gars-là pour lui permettre de vous payer un très-bon loyer et de réaliser de petits profits...
— Cela dépend de la somme répondit Eve Séchard. Que voulezvous donner? ajouta-t-elle en regardant Boniface de manière à lui faire voir qu'elle comprenait parfaitement son plan.
— Mais quelles seraient vos prétentions? répliqua vivement Jean Cointet.
— Trois mUle francs pour six mois, dit-elle.
— Eh I ma chère petite dame, vous parliez de vendre votre imprimerie vingt milie francs, r^qiia tout doucettement fio&iface. L'intérêt de vingt miDe francs n'est que de douze cents francs, à n pour cent.
Eve resta pendant un moment tout interdite, et reconnut alors tout le prix de la discrétion en affaires.
— Vous vous servirez de nos presses, de nos caractères avec lesquels je vous ai prouvé que je savais faire encore de petites
ft16 IL LIVRE, SCÈNES DB LA VIE DE PflOVIKCE.
aflaires, reprit-elle, et nous avons des loyers à payer à inoostear Sè> cbard le père qui ne nous comble pas de cadeanx.
Après une lutte de deux heures, Eve obtint deux mille francs pour six mois, dont mille seraient payés d'avance. Quand tout fnl convenu, les deux frères lui apprirent que leur intention était de faire à Cérizet le bail des ustensiles de Timprimerie. Eve ne put retenir un mouvement de surprise.
— Ne vaut-il pas mieux prendre quelqu'un qui soit au fait de Tatelier? dit le gros Cointet
Eve salua les deux frères sans répondre, et se promit de sm*veil- 1er elle-même Cérizet.
•— £h! bien, voilà nos ennemis dans la place! dit en riant David à sa femme quand au moment du dîner elle lui montra les actes à signer.
— Bah I dit-elle, je réponds de l'attachement de Rolb et de Marion ; à eux deux, ils surveilleront tout D'ailleurs, nous nous faisons quatre mille francs de rente d'un mobilier industriel qui nous coûtait de l'argent, et je te vois un an devant toi pour réaliser tes espérances!
— Tu devais être la femme d*an chercheur d'inventions! dit Séchard en serrant la main de sa femme avec tendresse.
Si le ménage de David eut une somme suffisante pour passer rhivcr, il se trouva sous la surveillance de Cérizet, et, sans le savoir, dans la dépendance du grand Cointet
— Ils sont à nous I dit en sortant le directeur de la papeterie à son frère Timprimeur. Ces pauvres gens vont s'habituer à recevoir le loyer de leur imprimerie; ils compteront là-dessus, et ils s'endetteront Dans six mois nous ne renouvellerons pas le bail, etnoas verrons alors ce que cet homme de génie aura dans son sac, car nous lui proposerons de le tirer de peine en nous associant pour exploiter sa découverte.
Si quelque rusé commerçant avait pu voir le grand Cointet prononçant ces mots : en notis associant, il aurait compris que le danger du mariage est encore moins grand à la Mairie qu'au lYibU' nal de commerce. N'était-ce pas trop déjà que ces féroces chasseurs fussent sur les traces de leur gibier? David et sa femme, aides par Kolb et par Marion, étaient-ils en état de résister aux ruses d'un Boniface Cointet?
Quand Tépoque des couches de madame Séchard arriva, le billet
de cinq cents francs enyoyé par Lucien, joint au second payement de Cérizet, permit de suffire à toutes les dépenses. Eve, sa mère et David, qui se croyaient ouUiés par Lucien, éprouTèrent alors uqe joie égale à celle que leur donnaient les premiers succès dn poète, dont les débuts dans le journalisme firent encore plus de tapage à Angouléme qu*à Paris.
Endormi dans une sécurité trompeuse, David chancela sur ses jambes en recevant de son beau -frère ce mot cruel.
« Mon cher David, j'ai négocié, chez Métivier, trois billets signés
• de toi, faits à mon ordre, à un, deux et trois mois d'échéance.
• Entre cette négociation et mon suicide, j'ai choisi cette horrible » ressource qui, sans doute, te gênera beaucoup. Je t'expliquerai
• dans quelle nécessité je me trouve , et je tâcherai d'ailleurs de » t'envoyer les fonds à l'échéance.
» Brûle ma lettre, ne dis rien ni à ma sœur ni Si ma mère, car m je t'avoue avoir compté sur ton héroïsme bien connu de
9 Ton frère au désespoir,
» Lucien de Rubempré. »
— Ton pauvre frère, dit David à sa femme qui relevait alors de couches, est dans d'affreux embarras, je lui ai envoyé trois billets de mille francs, à un, deux et trois mois; prends-en note.
Puis il s'en alla dans les champs afin d'éviter les explications que sa femme allait lui demander. Mais , en commentant avec sa mère cette phrase pleine de malheurs, Eve déjà très-inquiète du silence gardé par son frère depuis six. mois, eut de si mauvais pressentiments que, pour les dissiper, elle se résolut à faire une de ces démarches conseillées par le désespoir. Monsieur de Rdstignac fils était venu passer quelques jours dans sa famille, et il avait parlé de Lucien en assez mauvais termes pour que ces nouvelles de Paris, commentées par toutes les bouches qui les avaient colportées, fussent arrivées jusqu'à la sœur et à la mère du journaliste. Eve alla chez madame de Rastignac , y sollicita la faveur d'une entrevue avec le fris, à qui elle fit part de toutes ses craintes, en lui demandant la vérité sur la situation de Lucien à Paris. En un moment, Eve apprit la liaison de son frère avec Goralie, son duel avec Michel Chrestien, causé par sa trahison envers d'Ârthez, enfin toutes les circonstances de la vie de Lucien envenimées par un dandy spirituel qui sut don-
418 II. UVBB, SCÈNES DE LA VIB 0B PROVIlfGE.
ner à sa haine et à son en^îe les livrées de la fiitié, la ferme amicale dn patriotisme alarmé sur Tavenir d'un grand homme et le» eoulenrs d'une admiration sincère pour le talent d- un enfant d*Âa« gouléme, s» cruellement oompromia Ilpowla des fautes que LiKiet avait comonses et qui Tenaient de lui eoÉter la protection des plm hauts personnages, de faire déchirer une ordonaance cpii hii cod< ferait les armes et le nom de Rubempré^
''— Madame, si TOtre frère eût été bien conseiBé , il seraK aujourd'hui don» la Yoie des honneurs et le mapî de madame de Bargeton ;. mais que vonlez^vous?... il l'a quittée, insultée ! Elle est, à son grand regret, devenue raadsimela comtesse Sixte du Ghâlelet,, car elle aimaât Lncienv
— Ëst-îf poflstble?.., s'écri» madame Séchard.
— Votre frère est un aiglon que les premiers rayons dn luxe et de la gloire ont aveuglé. Qnand un aigle* tombe, qui peut savoir aa fond de (foei' précipice il s'arrêtera ; la>chule d'nn grand Inmmeest toujours en raison de la hauteur à laquelle il est parvenu.
Eve revint épouvantée avec cette dernière phrase qui lui traversa le cœur comme une flèche. Blessée dans les endroits les plus sensibles de son âme, elle garda chez elle le plus profond silence; mais phis d'une larme roula sur les jpnes et sur le front de Fenfant qu'elle nourrissait IL est si difficile de renoncer aux iilnsîoas qiis l'esprit de famille autorise et qui naissent avec la vie, qu'Eve se défia d'Eugène de Bastignac^ elle voulut entendre la voa d'un véritable ami Elle écrivit donc une lettre touchante à d' Arthez, dent l'adresse lui avait été donnée par Lucien, au temps oik Lucien était enthousiaste du Génade, .et voici la réponse qu'elle. reçut:
« Madame,
» Vous me demandez la vérité sur la vie que mène àParis ffionsieur votre frère, vous voulez être édakrée sur son avenir; et, pour m'engager à vous ré|MHidre franchement, vous nae répéta ce que vous en a dit monsieur de Rastignac, ea nae demandant side telsfaits sont vraisi. Ea ce cpiî me conœmev nasdame, il faut rectifier, à l'avantage de Loden, les confidences de moasienr de Rastignac Votre frère a éprouvé des reaMfdsy B est vei» me montrer la critiqoede mon Kvre,, en me disant qu'il ne poumit se résoudre à la publier, malgré le danger qoe sa désobéi»aanne aux ordees de sea pasti faisait courir à une personne
ILLUSIONS PEUDUES : ËVE et DAVID. 419
« chère. Hélas, madame, la tâche d'un écrivain est de concevoir }> lés passions, puisqu'il met sa gloire à les exprimer : j*ai donc » compris qu'entre une maîtresse et un ami , l'ami devait être sa- « crifié. J'ai facilité son crime à votre frère, j'ai corrigé moi-même » cet article libellicide et l'ai complètement approuvé. Vous me » demandez si Lucien a conservé mon estime et mon amitié. Ici, « la réponse est difficile à faire. Votre frère est dans une voie où il » se perdra. £n ce moment, je le plains encore ; bientôt, je l'aurai » volontairement oublié, non pas tant à cause de ce qu'il a déjà fait
• que de ce qu'il doit faire. Votre Lucien est un homme de poé- » sie et non un poète, il rêve et ne pense pas, il s'agite et ne crée 4» pas. Enfin c'est, permettez-moi de le dire, une femmelette qui » aime à paraître, le vice principal du Français. Ainsi Lucien sa- » crifiera toujours le meilleur de ses amis au plaisir de montrer son
• esprit. Il signerait volontiers demain un pacte avec le démon, si » ce pacte lui donnait pour quelques années une vie brillante et » luxueuse. N'a-t-il pas déjà fait pis en troquant son avenir contre » les passagères déhces de sa vie publique avec une actrice? En ce » moment, la jeunesse, la beauté, le dévouement de cette femme,
• car il en est adoré, lui cachent les dangers d'une situation que ni » la gloire, ni le succès, ni la fortune ne font accepter par le monde. » £h! bien, à chaque nouvelle séduction, votre frère ne verra, » comme aujourd'hui, que les plaisirs du moment Rassurez-vous, » Lucien n'ira jamais jusqu'au crime, il n'en aurait pas la force;
• mais il accepterait un crime tout fait, il en partagerait les profits » sans en avoir partagé les dangers : ce qui semble horrible à tout s le mdîlde, même aux scélérats. Il se méprisera lui-même, il se re- 4» pentira; mais la nécessité revenant, il recommencerait, caria
• volonté Itd manque : il est sans force contre les amorces de la
• volupté, contre la satisfaction de ses moindres ambitions. Pares- 9 seux comme tous les hommes à poésie, il se croit habile en esca- » motant les difficultés au lieu de les vaincre. Il aura du courage à » telle heure, mais à telle autre il sera lâche. Et il ne faut pas plus 9 lui savoir gré de son courage que lui reprocher sa lâcheté : Lucien » est une harpe dont les cordes se tendent ou s'amollissent au gré m des variations de l'atmosphère. Il pourra faire an beau livre dans
• une phase de colère ou de bonheur , et ne pas être sensible au > succès, après l'avoir cependant désiré. Dès les premiers jours de
• son arrivée à PariSj il est tombé dans la dépendance d'un jeune
1» homme sans moralité, mais dont l'adresse et l'expérience an mi- » lieu des diflicoltés de la ?ie littéraire l'ont ébloui Ce prestidigîta- « leur a complètement séduit Lucien, il l'a entraîné dans uneeiis* » tcnce sans dignité sur laquelle , malheureusement pour lui , IV
• mour a jeté ses prestiges. Trop facilement accordée, l'admiration » est un signe de faiblesse : on ne doit pas payer en même moD- 1» naie un danseur de corde et un poète. Nous avons ^été tous blés-
• ses de h préférence accordée à l'intrigue et à la friponnerie lit-
• téraire sur le courage et sur l'honneur de ceux qui conseillaieot
• à Lucien d'accepter le combat au lieu de dérober le succès , de » se jeter dans l'arène au lieu de se faire un des trompettes de » l'orchestre. La Société, madame, est, par une bizarrerie sîngo- « lière , pleine d'indulgence pour les jeunes gens de cette nature;
• elle les aime, elle se laisse prendre aux beaux semblants de leur» m dons extérieurs; d'eux, elle n'exige rien, elle excuse toutes leur» » fautes, elle leur accorde les bénéfices des natures complètes en ne » Toulant voir que leurs avantages, elle eu fait enfin ses enfants gân tés. Au contraire, elle est d'une sévérité sans bornes pour les naît lures fortes et complètes. Dans cette conduite, la Société, si vio- » lemment injuste en apparence, est peut-être sublime : elle s'a- » muse des bouffons sans leur demander autre chose que du plaisir»
• et les oublie promptement ; tandis que pour plier le genou devant » la grandeur, die lui demande toutes ses divines magnificences. » A chaque chose, sa loi : l'éiernei diamant doit être sans tache, b » création momentanée de la Mode a le droit d'être légère, bizarre » et sans consistance. Aussi , malgré ses erreurs, peut-être Lucien « réussira-t-il à merveille, il lui suffira de profiter de quelque veine » heureuse, ou de se trouver en bonne compagnie; mais s'il ren- » contre un mauvais ange, il ira jusqu'au fond de l'enfer. C'est ud » brillant assemblage de belles qualités brodées sur un fond trop » léger; l'âge emporte les fleurs, il ne reste un jour que le tissu; i» et, s'il est mauvais, on y voit un haillon. Tant que Lucien sera
• jeune, il plaira; mais à trente ans, dans quelle position sera-t-ilT
• telle est la question que doivent se faire ceux qui l'aiment sincè-
• remenu Si j'en3se été seul à penser ainsi de Lucien, peut-être » aurai-je évité de vous donner tant de chagrin par ma sincérité; » mais outre qu'éluder par des banalités les questions posées par » votre sollicitude me semblait indigne de vous dont la lettre est » un cri d'angoisse» et de moi dont vous faites trop d'estime» cens
ILLUSIOKS PERDUES : EVE ET DAVID. U2l
de mes amis qui ont connu Lucien sont unanimes en ce jugement : j*ai donc ?u Taccomplissement d'un devoir dans la manifestation de la vérité, quelque terrible qu'elle soit. On peut toui attendre de Lucien en bien comme en mal Telle est notre pensée, en un seul mot, où se résume cette lettre. Si les hasards de sa vie, maintenant bien misérable, bien chanceuse, ramenaient ce poète vers vous, usez de toute votre influence pour le garder au sein de sa famille ; car, jusqu'à ce que son caractère ait pris de la fermeté, Paris sera toujours dangereux pour lui II vous appelait, vous et votre mari, ses anges gardiens, et il vous a sans doute oubliés; mais il se souviendra de vous au moment où, battu par la tempête, il n'aura plus que sa famille pour asile, gardez-lui donc votre eœur, madame : il en aura besoin. » Agréez, madame, les sincères hommages d'un homme à qui vos précieuses qualités sont connues, et qui respecte trop vos maternelles inquiétudes pour ne pas vous offrir ici ses obéissances en se disant :
• Votre dévoué serviteur,
» D^Arthès. »
Deux jours après avoir lu cette réponse, Eve fut obligée de prendre une nourrice : son lait tarissait. Après avoir fait un dieu de son frère, elle le voyait dépravé par l'exercice des plus belles facultés ; enfm, pour elle, il roulait dans la boue. Cette noble créature ne savait pas transiger avec la probité, avec la délicatesse, avec toutes les religions domestiques cultivées au foyer de la famille, encore si pur, si rayonnant au fond de la province. David avait donc eu raison dans ses prévisions. Quand le chagrin, qui mettait sur son front si blanc des teintes de plomb, fut confié par Eve à son mari dans une de ces limpides conversations où le ménage de deux amants peut tout se dire, David fit entendre de consolantes paroles. Quoiqu'il eût les larmes aux yeux en voyant le beau sein de sa femme tari par la douleur, et cette mère au désespoir de ne pouvoir accomplir son œuvre maternelle, il rassura sa femme en lui donnant (juelques espérances.
— Yois-tu^ mon enfant, ton frère a péché par l'imagination. Il est si naturel à un poète de vouloir sa robe de pourpre et d'azur, il court avec tant d'empressement aux fêles! Cet oiseaa se prend à
422 II. LIVRE, SCBiSES DE LA VIE DE PROVINCE.
Féclat, au luxe, avec tant de bonne foi que Dieu l'excuse là où la Société le condamtne !
<— Mais il nous tue I... 8*écria la pauvre femme.
— Il nous tue aujourd'hui comme il nous sauvait il y a quelques mois en noas envoyant les prémices de son gain ! répondit le bon David, qui eut l'esprit de comprendre que le désespoir menait sa femme au delà des bornes et qu'elle reviendrait bientôt à son amour pour Lucien. Mercier disait dans son Tableau de Paris, il y a environ cinquante ans, que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme ; et Lucien, en sa qualité de poète, n'a pas cru à l'expérience de cinq siècles. Les moissons arrosées d'encre ne se font (quand elles se font) que dix ou douze ans après les semailles, et Lucien a pris l'herbe pour la gerbe. Il aura du moins appris la vie. Après avoir été la dupe d'une femme, il devait être la dupe du monde et des fausses amitiés. L'expérience qu'il a gagnée est chèrement payée, voilà tout. Nos ancêtres disaient : Pourvu qu'un ûls de famille i*evienne avec ses deux oreilles et l'honneur fcauf, tout est bien...
— L'honneur!... s'écria la pauvre Eve. Hélas! à combien de vertus Lucien a-t-il manqué!... Écrire contre sa conscience! Attaquer son meilleur ami!... Accepter l'argent d'une actrice!... Se montrer avec elle! Nous mettre sur la paille!...
— Oh ! cela, ce n'est rien!... s'écria David qui s'arrêta.
Le secret du faux commis par son beau-frère allait lui échapper, et malheureusement Eve, en s'apercevant de ce mouvement, conserva de vagues inquiétudes.
— Comment rien, répondit-elle. Et où prendrons-nous de quoi payer trois mille francs?
— D'abord, reprit David, nous allons avoir à renouveler le bai! de l'exploitation de notre imprimerie avec Cérizet. Depuis six mois les quinze pour cent que les Gointet lui allouent sur les travaux faits pour eux lui ont donné six cents francs, et il a su gagner cinq cents francs avec des ouvrages de ville.
— Si les Coinlet savent cela , peut-être ne recommenceront^ils pas le bail; ils auront peur de lui, dit Eve; car Cérizet est un l)omme dangereux.
-* (h! que m'importe! s'écria Sécbard, daus quelques jours
uoa» serons ricbes! Une fois Lucien ncite, .mon auge, il n'auri mae des vertns...
— Ab! David, mon ami, mon ami, quel mot Tiens-tu de laisser échapper ! £n proie à la misère, Laoien serait d<Hie ^ns force contre le mal ! Tu penses de lui tout ce qu'en pense monsieuv d*Arthè&! Il n*y a pas de supériorité sans force, et Lucien' est !(»« ble... Un ange qu'il ne faut pas tenter, qu'est-ce?;».. >
— £h! c'est une nature qoi n'est bçlle que dans -auuaiiyeu^ dans sa sphère, dans son ciel. Lucien n'est pas £»it rpOiirkitter, je loi épargnerai la lutte. Tiens^ vois! je suis trep peôs du ïésuUat pour ne pas t'initier aux moyens. Il sortit de sa poche plusieurs ' feuillets de papier blanc de la grandeur d'un in-octavo, les brandit viclorièusement et les apporta sur les genoux de sa femme. — Une rame de ce papier, format grand-raisin, ne coûtera pas plus de cinq francs, dît-il en faisant manier les échantillons à Eve, qoi laissait voir une surprise enfantine h l'aspect d'une si petite chose apportée comme preuve de résultaits si grands.
A une question de sa femme, qui ne savait pas ce que voulait dire ce mot grand-raisin, ^échard lui donna sur la papeterie des reuseignements qui ne seront point déplacés dans une œuvre dont l'existence matérielle est due autant au papier qu'à la presse.
Ijepapicr,produit non moius merveilleux que rimpretision àlaqaelie il sert de base, existait depuis long-temps en Chine quand, par les filières souterraines du commerce, il parvint dans l' Asie-Mineure» où, vers l'an 750, selon quelques traditions, on faisait usage d'un papier de coton broyé et réduit en bouillie. La nécessité de remplacer le parchemin, dont le prix était excessif, fit trouver, par une imitation du papier bombycien (tel fut le nom du papier de eotoB en Orient), le papier de chiffon, les uns disent à Baie, eu 1170, par des Grecs réfugiés; les autres disent à Padoue, en 1301, par un Italien nommé Fax. Ainsi le papier se perfectionna lente* ment et obscurément; mais il est certain que déjà sous Charles YI on fabriquait à Paris la pâte des cartes à jouer. Lorsque les immortels Faust, Coster et Guttemberg eurent inventé le Livre 5 des artisans, inconnus comme tant de grands artistes de cette époque, approprièrent la papeterie aux besoins de la typograpliie. Dans ce quinzième siècle, si vigoureux et si naïf, les noms des différents formate de papier, de même que les noms donnés aux caraclcre», portèrent l'empreinte de ia naïveté du temps. Ainsi h
k2tk II. Livi;e, scLxi^ DIS la v:l de tlovikce.
Raisin, le Jésus, le Colombier, le papier Pot, TÉca, le Coquille, k Couronne, furent ainsi nommés de la grappe, de l'image de Notre-Seigncur, de la couronne, de Técu, du pot, enfin du filigrane marqué au milieu de la feuille, comme plus tard, sous Napoléon, on y mit un aigle : d*où le papier dit grand-aigle. De même, on appela les caractères Cicéro, Saint-Augustin, Gros-Canon, des livres de liturgie, des œuvres théologiques et des traités de Cicéron auxquels «es caractères furent d'abord employés. Vitalique fut inventé par les Aide, à Venise : de Bi son nom. Avant l'invention du papier mécanique, dont la longueur est sans limites, les plas grands formats étaient le Grand- Jésus ou le Grand-Colombier; encore ce dernier ne servait-il guère que pour les atlas ou pour les gravures. En effet, les dimensions du papier d'impression étaient soumises à celles des marbres de la presse. A l'époque où Séchard cherchait à résoudre le problème de la fabrication du papier à bon marché, l'existence du papier continu paraissait une chimère en France, quoique déjà Denis Robert d'Essone eût, vers 1799, inventé pour le fabriquer une machine que depuis Didot-Saint-Lég^ essaya de perfectionner. Le papier vélin, inventé par Ambroise Didot, ne date que de 1780. Ce rapide aperçu démontre invinciblement que toutes les grandes acquisitions de l'industrie et de l'intelligence se sont faites avec une excessive lenteur et par des agrégations inaperçues, absolument comme procède la Nature. Pour arriver à leur perfection, l'écriture, le langage peut-être!... ont eu les mêmes tâtonnements que la typographie et la papeterie.
— Des chiffonniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus, dit Séchard à sa femme en terminant Ces débris, triés par sortes, t'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui four* nissent les papeteries. Pour te donner une idée de ce commerce, apprends, mon enfant, qu'en 181 /i le banquier Cardon, proprié* taire des cuves de Buges et de Langlée, où Léorier de l'Isle essaya dès 17761a solution du problème dont s'occupa ton père, avait un procès avec un sieur Proust à propos d'une erreur de deux millions pesant de chiffons dans un compte de dix millions de livres, environ quatre millions de francs. Le fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie claire qui se passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur un châssis en fer appelé forme, et dont l'intérieur est rempli par une étoffe métal-
ILLUSIONS PERDinSS : EVE ET DAVID. A25
Kqae an milieu de laquelle se trouve le filigrane qui donne son nom au papier. De la grandeur de la forme dépend alors la grandeur du papier.
— Eh! bien, comment as-tu fait ces essais? dit Eve à David.
— Avec un vieux tamis en crin que j'ai pris à Marioo , ré* pondit- iL
— Tu n'es donc pas encore content? demanda-t-elle.
— La question n'est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de revient de la pâte ; car je ne suis qu'un des derniers entrés dans cette voie difficile. Madame Masson, dés 179/i, essayait de convertir les papiers imprimés en papier blanc; elle a réussi, mais à quel prix! Eu Angleterre, vers 1800, le marquis de Salisbury tentait, en même temps que Séguin en 1801, en France, d'employer la paille à la fabrication du papier. Une foule de grands esprits a tourné autour de l'idée que je veux réaliser. Dans le temps ou j'étais chez messieurs Didot, on s'en occupait déjà comme on s'en occupe encore; car aujourd'hui le perfectionnement cherché par ton père est devenu l'une des nécessités les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de fil est , à cause de sa cherté , remplacé par le linge de coton. Quoique la durée du fil, comparée à celle du coton, rende, en définitive, le fil moins cher que le coton, comme il s'agit toujours pour les pauvres de sortir une somme quelconque de leurs poches, ils préfèrent donner moins que plus, et subissent, en vertu d.u vœ vicHs ! des pertes énormes. La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va manquer, et l'on sera forcé de se servir de chiffons de coton. Aussi l'Angleterre, où le coton a remplacé le fil chez les quatre cinquièmes de la population, a-t-elle commencé à fabriquer le papier de coton. Ce papier, qui d'abord a l'inconvénient de se couper et de se casser, se dissout dans l'eau si facilement qu'un livre en papier de coton s'y mettrait en bouillie en y restant un quart d'heure, tandis qu'un vieux livre ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait sécher le
' vieux livre ; et, quoique jauni , passé, le texte en serait encore lifible, l'œuvre ne serait pas détruite. Nous arrivons à un temps où, les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s'appauvrira : nous voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à vouloir de petits tableaux, faute d'espace pour en placer de grands.. Les chemises et les livres ne dureront pas , voilà tout La solidité des produits s'en va de toutes parts. Aussi le problème
U2^ IL LIVAE, 6GÊHBS DE LÀ VUS DB FAOVIXGE.
à résoudre estnil de la plus haute impartance pour la lUtérature, poiHT les scieaoes €C pour la poliiique. H y eut danc un jour dans mon cabinet une vive discussion sur les ingrédients dont ou se âeil en Cbioe pour fabriquer le papier. Là » grâce aux UMtières premières, la papeteiie a , dès sou origine^ atteiat o&e perièctioa qui manque à la nôtre. On s'occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, ^a finesse rendent hieu supérieur au aôire, ^ar ces précieuses qualités ne reuipéchent pas d'être consistant; et, quelque mince qu'il soit, il n'offre aucune transparence. Un cor- .'ecteur très-instruit (à Paris il se rencontre des savants parmi les correcteurs : Foorier et Pierre Lei^oox sont en ce moment correcteurs chez Lacbevardière! ); donc le comte de Saint-Simon,
correcteur pour le moment, vint nous voir au milieu de la discussion. Il nous dit alors que, selon Kempfer et Du Halde, le broussonatia fournissait aux Chinois la matière de leur papier tout végétal, comme le nôtre d'ailleurs. Un autre correcteur soutint que le papier de Chine se fabriquait principalement avec une matière animale, avec la soie, si abondante en Chine. Un pari se ût devant moL Comme messieurs Didot sont les impiimem^ de l'Institut, naturellement le débat ûit soumis à des membres de cette assemblée de savants. M. Marcel, ancien directeur de rimprimerie impériale, désigné comme arbitre, renvoya les deux correcteurs par -devant monsieur l'abbé Grozier, bibliothécaire à l'Arsenal. Au jugeaient de l'abbé Grozier, les correcteurs perdirent tous deux leur pari. Le papier de Chijie ne se fabrique ni avec de la soie ni avec le broitssoncUia ; sa pâte provient des ûhres du bambou triturées. L'abbé Grozier possédait un livre chinois, ouvrage à la fois iconographique et technologique, où se trouvaient de nombreuses ligm'es représentant la fabrication du papiei* dans toutes ses phases, £t il nous montra les tiges de bambou peintes en tas dans le coin i'un atelier à papier supérieurement dessiné. Quand Lucien m'a dit que ton père, par une sorte d'intuition particuhère aux hommes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les débris du linge par une matière végétale excessivement commune, immédiatement prise à la production territoriale, comme font les Chinois en se ser» vaut de t^ges fibreuses, j'ai dassé tous les essais tentés pai* mes prédécesseurs en les répétant, et Je me suis mis enfin à. étudier la question. Le bambou est un roseau : j'ai naturellement pensé aux roseaux de notre pays. Noti^ roseau commun, Varundo phrag-
ILLUSIONS PEADCBS t ÈV£ ET DAVID. ft2T
mitiSy a foanii les feuilles de papier que tu tiens. Alais je Tais employer les orties, les chardons; car pour maintenir le bon mar-ché de la matière première, il faut s'adresser à des substances végétales qui paissent venir dans les marécages et dans les maavai» terrains : elles seront à vil prix. Le secret gît tout entier dans une prépars^tion à donner à ces tiges. En ce moment mon procédé n*est pas encore assez simple. La main-d'œuvre n'est rien en Chine; une journée y vaut trois sous; aussi les Chinois peuvent-ils, au sortir de la forme , appliquer leur papier feuille à feuille entre des tablcs^ de porcelaine blanche chauffées, au moyen desquelles ils le pressent et lui donnent ce lustre, cette consistance, cette légèreté» cette douceur de satin, qui en font le premier papier du monde. Eh ! bien , il faut remplacer les procédés du Chinois par quelque machine. On arrive par des machines à résoudre le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa main-d'œuvre. Si nous parvenions à fabriquer à bas prix du papier d'une qualité semblable à celui de la Chine , nous diminuerions de plu&^ de moitié le poids et l'épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui,, sur nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n'en pèserait pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà, certes, une conquête. L'emjJacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des choses et des hommes atteint tout, jusqu'à leurs habitations. A Paris , les grands hôtels, les grands appartements seront tôt ou tard démolis ; il n'y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres sans durée ! Encore dix ans , et le papier de Hollande, c'est-à-dire le papier fait en chiffon de fil , sera complètement impossible. Je veux y aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilège dont jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poterie» communes. Je veux être le Jacquart de la papeterie,
Eve se leva, mue par un enthousiasme et par une admiration qne la simplicité de David excitait; elle ouvrit ses bras et le serra sur son cœur en penchant sa tête sur son épaule.
— Tu me récompenses comme si j'avais déjà trouvé, lui dit-il. Pour toute réponse , Eve montra sa belle figure tout inondée de hrmes, et resta pendant un moment sans pouvoir parler.
/a:28 ii. livre, scènes de la vie de feovlxge.
— Je n*embrasse pas rhomme de génie, dit-elle, mais le consolateur I A une gloire tombée, tu m'opposes une gloire qui s*é^ lève. Aux chagrins que me cause l'abaissement d'un frère, tu opposes la grandeur du mari... Oui, tu seras grand comne le» Graindorge, les Rouvet, les Van Robais, comme le Persan qui nous a donné la garance , comme tous ces hommes dont tu m*as parlé, dont les noms restent obscurs parce qu'en perfectionnant une industrie ils ont fait le bien sans éclat
— Que font-ils à cette heure?... disait Boniface.
Le grand Cointet se promenait sur la place du Mûrief avec Cerizet en examinant les ombres de la femme et du mari qui se dessinaient sur les rideaux de mousseline ; car il venait causer tous les jours à minuit avec Gérizet, chargé de surveiller les moindres démarches de son ancien patron.
— Il lui montre , sans doute, les papiers qu'il a fabriqués ce matin, répondit Gérizet
— De quelles substances s'est-il servi ? demanda le fabricant de papier.
— Impossible de le deviner, répondit Gérizet, j'ai troué le toit, j'ai grimpé dessus, et j'ai vu mon naïf, pendant la nuit dernière, faisant bouillir sa pâte dans la bassine en cuivre ; j'ai eu beau examiner ses approvisionnements amoncelés dans un coin, tout ce qae j'ai pu remarquer, c'est que les matières premières ressemblent à des tas de filasse...
— N'allez pas plus loin, dit Boniface Gointet d'une voix pateline à son espion , ce serait improbe !... Madame Sécbard vous proposera de renouveler votre bail de l'exploitation de l'imprimerie, dites que vous voulez vous faire imprimeur, offrez la moitié de ce que valent le brevet et le matériel, et si l'on y consentait, venez me trouver. En tout cas, traînez en longueur. •• Ils sont sans argent
-^ Sans un sou I dit Gérizet
— Sans un sou , répéta le grand Gointet. — Ils sont à moi, se dit*iL
La maison Métivieret la maison Gointet frères joignaient la qualité de Banquiers à leur métier de commissionnaires en papeterie, et de papetiers-imprimeurs; titre pour lequel ils se gardaient bioi d'ailleurs de payer patente. Le Fisc n'a pas encore trouvé le moyen de contrôler les affaires commerciales au point de forcer tous ceux
ILLUSlOnS PERDUES : Èl-E ET DAVID. I|29
qui font subrepticement la banque à prendre patente de banquier, hquclle à Paris, par exemple, coûte cinq cents francs. Mais les frères Gointet et MétÎTÎer, pour être ce qu'on appelle à la Bourse des marrons, n'en remuaient pas moins entre eux quelques centaines de mille francs par trimestre sur les places de Paris, de Bordeaux et d'Angouiême. Or, dans la soirée même , la maison {^ointet frères avait reçu de Paris les trois mille francs d'effets faux fiibriqués par Lucien. Le grand Gointet avait aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on va le voir, contre le patient et pauvre inventeur.
Le lendemain, à sept heures du matin, Boniface Gointet se promenait le long de la prise d'eau qui alimentait sa vaste papeterie, et dont le bruit couvrait celui des paroles. Il y attendait un jeune homme, âgé de vingt-neuf ans, depuis six semaines avoué près le Tribunal de première instance d'Angouiême, et nommé Pierre Petit-Gland.
— Vous étiez au collège d'Angouiême en même temps que David Séchard ? dit le grand Gointet en saluant le jeune avoué qui se prdait bien de manquer à l'appel du riche fabricant
— Oui, monsieur, répondit Petit-Glaud en se mettant au pas do grand Gointet.
— Avez-vous renouvelé connaissance ?
— Nous nous sommes rencontrés deux fois tout au plus depuis son retour. Il ne pouvait pas en être autrement : j'étais enfoui dans l'Étude on au Palais les jours ordinaires; et , le dimanche ou les jours de fête , je travaillais à compléter mon instruction, car j'attendais tout de moi-même...
Le grand Gointet hocha la tête en signe d'approbation.
— Quand David et moi nous nous sommes revus, il m'a demandé ce que je devenais. Je lui ai dit qu'après avoir fait mon Droit à Poitiers, j'étais devenu premier clerc de maître Olivel, et que j'espérais un jour ou Tautre traiter de cette charge... Je connaissais beaucoup plus Lucien Ghardon, qui se fait maintenant appeler de Rubempré, l'amant de madame de Bargeton, notre grand poète, enfin le beau-frère de David Séchard.
— Vous pouvez alors aller annoncer à David votre nomination et lui offrir vos services, dit le grand Gointet
— Gela ne se fait pas, répondit le jeune avoué.
— Il n'a jamais eu de procès, il n'a pas d'avoué, cela peut se
iiZO IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
faire, répondit Gointet qui toisait à l'abri de ses luoetles le petit aToaé.
Fils d*uQ taiUear de l'Houmean, dédaigoé par ses camarades d< collège, Pierre Petit-Claud paraissait avoir une certaine portion de fiel extravasée dans le sang. Son visage offrait une de ces colorations è teintes sales et brouillées qui accusent d'andennes maladies , les veilles de la misère, et presque toujours des sentiments mauvaisi Le style familier de la conversation fournit une expression quipeot peindre ce garçon en deux mots : il était cassant et pointu. Sa voix fêlée s*harmoniait à Taigreur de sa face, à son air grêle, et à h couleur indécise de son œil de pie. L*œil de pie est, suivant one observation de Napoléon , un indice d'improbité. — Regardez un tel, disait-il à Las-Gazes à Sainte-Hélène en li}i parlant d'un de ses confidents qu'il fut forcé de renvoyer pour cause de malversatioos, je ne sais pas comment j'ai pu m'y tromper si long-temps, il a Tœil d'mie pie. Aussi, quand le grand Gointet eut bien examiné oe petit avoué maigrelet , piqué de petite vérole , à cheveux rares, <lont le front et le crâne se confondaient déjà, quant il le vit £iisant déjà poser à sa délicatesse le poing sur la hanche, se dit-il : — Voilà mon homme. En effets Petit-Glaud, abreuvé de dédains, <lévoré par une corrosive envie de parvenir, avait eu l'audace, quoique sans fortune , d'acheter la charge de son pati-on tiente 4Qiille francs, en comptant sur un mariage pour se libérer; et, soivant l'usage, il comptait sur son patron pour lui trouver une femme, car le prédécesseur a toujours intérêt à marier son successeur, pour se faire payer sa charge. Petit-Glaud comptait encore plus sur lui-même, car il ne manquait pas d'une certaine supériorité, rare en province, mais dont le principe était dans sa hainCi Crrande haine, grands efforts.
— Use trouve une grande différence entre les avoués de Paris et les avoués de province, et le grand Goiiget était trop habile poar fie pas mettre à profit les petites passions auxquelles obéissent ces petits avoués. A Paris, un avoué remarquable, et il y en a beaucoup, comporte un peu des qualités qui distinguent le diplomate : le nombre des affaires» la grandeur des intérêts, l'étendue des questions qui lui sont confiées, le dispensent de voir dans la Procédure un moyen de fortune. Arme offensive ou défensive, la Procédure n'est plus pour lui, comme autrefois, un objet de lucre. En ^province, au contraire, les avoués cultivent ce qu'on appelle dans
ILLUSIONS PERDUES : ÈVË ET DAVia kZi
k» Études de Paris la Broutille^ cette foule de petits actes qui surchargent les inéffloîres de frais et consomment du papier timbré. Ces bagatelles occupent Tavoué de province, il voit des frais à faire là où l'avoué de Paris ne se préoccupe que des honoraires. L*honO' raîre est ce que le client doit« en sus des frais, à son avoué pont la conduite plus ou moins habile de son af£ure. Le Fisc est pour moitié dans les frais, tandis que les honoraires sont tout entierr pour l'avoué. Disons-le hardiment ! Les honoraires payés sont rarement en harmoaie avec les honoraires demandés et dus pour les services que rend un bon avoué. Les. avoués, les médecins et les avocats de Paris sont, comme les courtisanes avec leurs amants d'occaâon, excessivemeyt en garde contre la recoimaissance de leurs clients. Le client» avant et après l'aiTaire, pourrait faire deux adaairables tableaux, de genre, dignes de IVleissonnier» et qui sersâent sans doute enchéris par des Avoués-Honoraires. Il existe entre l'avoué de Paris et l'avoué de province une autre différence. L'avoué de Paris plaide rarement, ii parle quelquefois au Tribunal dans les Référés ; mais, en 1822, dans la plupart des départements (depuis» l'ayocat a pullulé), les avoués étaient avocats et plaidaient eux-mêmes leurs causes. De cette double vie, il résulte un double travail qui donne à l'avoué de provineeles vices intellectuels de l'avocat, sans lui ôter les pesantes obligations de l'avoué. L'avoué de province devient bavard, et perd cette lucidité de jugement, si nécessaire à la conduite des afTaires. En se dédoublant ainsi , an homme supérieur trouve souvent en lui-même deux hommes médiocres. A Paris, l'avoué ne se dépensant point en paroles au Tribunal, ne plaidant pas souvent le Pour et le Contre, peut conserver de la rectitude dans les idées. S'il dispose la balistique du Droit, s'il fouille dans l'arsenal des moyens que présentent les contradictions de la Jurisprudence, il garde sa conviction sur l'afifaire, à laquelle il s'efforce de préparer un triomphe. £n un mot, la pensée grise beaucoup moins que la parole. A force 'de parler, un homme finit par croire à ce qu'il dit ; tandis qu'on peut agir contre sa pensée sans la vicier, et faire gag^er un mauvais procès sans soutenir qu'il est bon, comme le fait l'avocat plaidant Aussi le vieil avoué de Paris peut-il faire, beaucoup mieux qu'un vieil, avocat, un bon juge. Un avoué de proviace a donc bien des raisons d'être un homme médiocre : il épeute de petites passions» il mène de petites affaires, il vit en faisant des frais, il abuse du Code de Procédure, et il
plaide! En un mot, il a beaucoup à'infirmités. Aussi, quand il se rencontre parmi les avoués de province un homme remarquable, est-il vraiment supérieur!
— Je croyais, monsieur, que vous m*aviez mandé pour vos af< faires, répondit Petit-Glaud en faisant de cette observation une épi gramme par le regard qu'il lança sur les impénétrables lunettes du grand Gointet
— Pas d'ambages, répliqua Boniface Gointet Écoutez-moL.. Après ce mot, gros de confidences, Gointet alla s'asseoir sur on
banc en invitant Pelit-Glaud à l'imiter.
— Quand monsieur du Hautoy passa par Angoulême en 180& pour aller à Valence en qualité de consul, il y connut madame de Sénonches, alors mademoiselle Zéphirine, et il en eut une fille, dit Gointet tout bas à l'oreille de son interlocuteur... Oui, reprit-il en voyant faire un haut-le-corps à Petit-Glaud, le mariage de mademoiselle Zéphirine avec monsieur de Sénonches a suivi promptement cet accouchement clandestin. Gette fiUe, élevée à la campagne chez ma mère, est mademoiselle Françoise de La Haye , dont pi*end soin madame de Sénonches qui , selon l'usage , est sa marraine. Gomme ma mère , fermière de la vieille madame de Gardanet, la grand'mère de mademoiselle Zéphirine, avait le secret de l'unique héritière des Gardanet et des Sénonches de la branche aînée, on m'a chargé de faire valoir la petite somme que monsieur Francis du Hautoy destina dans le temps à sa fille. Ma fortune sVst faite avec ces dix miUe francs, qui se montent à trente mille francs aujourd'hui. Madame de Sénonches donnera bien le trousscaa, l'argenterie et quelque mobilier à sa pupille; moi, je puis vous faire avoir la fille, mon garçon, dit Gointet en frappant sur le genou de Petit-Glaud. En épousant Françoise de La Haye, vonsaugnionlerez votre clientèle de celle d'une grande partie de l'aristocratie d'Angouléme. Gette alliance, par la main gauche, vous ouvre un avenir magnifique... La position d'un avocat-avoué paraîtra suffisante : on ne veut pas mieux, je le sais.
-- Que faut- il faire?... dit avidement Petit-Glaud, car vousavei maître Gachan pour avoué...
— Aussi ne quitterai-je pas brusquement Gachan pour vous, vous n'aurez ma clientèle que plus tard , dît finement le giand Gointet. Ge qu'il faut faire» mon ami? eh ! mais les affaires de David Séchard. Ge pauvre diable a mille écus de billets à nous payer,
n ne les payera pas, vous le défendrez contre les poursuites de ma- DÎère à faire énormément de frais... Soyez sans inquiétude, mar« chez, entassez les incidents. Doublon^ mon huissier, qui sera chargé de Tactionner, sous la direction de Gachan , n*ira pas do main morte... A bon écouteur, un mot suffit Maintenant, jeune comme?... .
Il se fit une pause éloquente pendant laquelle ces deux hommes se regardèrent
— Nous ne nous sommes jamais tus, reprit Gointet, je ne vous ai rien dit, vous ne savez rien de monsieur du Hautoy, ni de madame de Sénonches, ni de mademoiselle de La Haye ; seulement, quand il en sera temps, dans deux mois, vous demanderez cette jeune personne en mariage. Quand nous aurons à nous voir, vous viendrez ici, le soir. N'écrivons point
— Vous voulez donc rainer Séchard? demanda Petit-Glaud.
— Pas tout à fait; mais il faut le tenir pendant quelque temps en prison...
— £t dans quel but?...
— Me croyez-vous assez niais pour vous le dire? si vous avei Tesprit de le deviner, vous aurez celui de vous taire.
— Le père Séchard est riche, dit le Petit-Glaud en outrant déjà dans les idées de Boniface et apercevant une cause d*insuccès.
— Tant que le père vivra, il ne donnera pas un liard à son fils, et cet ex-typographe n*a pas encore envie de faire tirer son billet de mort..
— G'est entendu! dit Petit-Glaud qui se décida promptement Je ne vous demande pas de garanties, je suis avoué; si j'étais joué, nous aurions h compter ensemble.
— Le drôle ira loin, pensa Giontet en saluant Petit-Glaud.
Le lendemain de cette conférence, le 30 avril, les frères Gointet firent présenter le premier des trois billets fabriqués par Lucien. Par malheur, l'effet fut remis à la pauvre madame Séchard, qui, en reconnaissant l'imitation de la signature de son mari par Lucien, appela David et lui dit à brûle-pourpoint : — Tu n'as pas signé ce billet?...
— Non ! lui dit-iL Ton frère était si pressé, qu'il assigné pour moL...»
Eve rendit le billet au garçon de caisse de la maison Gointet frères en lui disant : — Nous ne sommes pas en mesure.
Cou. HtïM. T. viu. 28
IL UYBM, aCfiSBS DB LA Vœ DB PBOYIKGE.
Puis, en se sentant défaillir, eUe monta dans sa diarabre, où Dsnrid la anivit
— Mon ami, dit Eve à Sédard d'mie vdx moaraiite^awnckz messieurs Cointet, ib aoront des égards pnnr toî; prie4e8 d'attendre; et d'ailleurs bis^eur obserrer qa*an renourdiement du bail de Cérizet ils te devront mille francs.
David alh sur-le-champ chei ws ennemisi
Un prote peut toujotlrs devenir imprimeur, mais 9 n*j9p» teneurs un négociant chez un kMe lypt^rapbe; aussi Da?id, qui connaissait peu les affaires, resta-t-il court ^vant le grand Coiolet lorsque, après lui avoir, la gorge serrée et le coeur palpitant, afuez mal débité ses excuses et formulé sa requête, il en reçut cette réponse : — €etî ne nous r^arde en rien, nous teooBs le billet de Métîvier, Métivier nous payera. Adressez -tous à monsîeiir Ifétîvier.
— Ùkl dît Èvu en apprenant cette répons», du memeat où le billet retourne à monsieur Métivier, nous pouvons être tranqaiDts.
Le lendemain, Victor-Ange-HerménégÛiie Doublon, huissier de mesaieoES Cointet, fit le protêt à deux heures, heure oà la Place da Mûrier est pleine de monde; et, malgré le soin qu'il eut de causer sur la potte de FaUée avec Marion et KoU>, le protêt n'en fat pas moins connu de tout le Commerce d*Angoulême dans la soir^ D'ailleurs, les fomes hypocrites de nudto^ Doublon, à qui le grand Cointet avait recommandé les plus grands égards, pouvaient-eiles sauver Eve et David de l'ignominie commerciale qui résulte d*one suspension de payement? qu'on en jugel Ici, les lo9gu«usT0Dt paraître trop courtes; Quatre--vmgt-dix lecteurs smr cent seront affriolés par les détails suivants comme par la nouveauté h pto P* quante. Ainsi sera prouvée encore une fois la vérké de cet axiome*
U n'y a rien de moins connu que ce que tout le monde doit sa-
TOif » LA LOI I
Certes, h FinuMuse majorité des Français, le mécanisme fo des rouages de la Banque, bien décrit, offrka l'intérêt d'un ehap*' tre de voyi^ dans un pays étranger. Lorsqu'un n^;eei»t enrôle de la ville où il a son établissement un de ses billets à aae pernonne demeurant dans one autre viBe, comme Dnvid était censé l'avoir fait pour obliger Lucien, il change ro])ération sîsiui|)le, i^ «Set i— ait eatre négociants de la même ville pour affaires de commerce, en quelque chose qui ressemble ^ la lettre decbangi
tirée d'une place sur une autre. Ainsi, en prenant les trois effets à Lucien, Métivier était obligé, pour en toucher le montant, de les envoyer à messieurs Cointet frères, ses correspondants. De là une première perte pour Lucien, désignée sous le nom de commission pour change de place , et qui s*était traduite par un tant pour cent rabattu sur chaque effet, outre l'escompte. Les effets Séch^rd avaient donc passé dans la catégorie des affaires de Banque. Vous ne sauriez croire à quel point la qualité de banquier, jointe au titre auguste de créancier, change la condition du débiteur. Ainsi» en Banque (saisbsez bien cette expression ?), dès qu'un effet transmis de la place de Paris à la place d'Angoulême est impayé, les banquiers se doivent à eux-mêmes de s'adresser ce que la loi nomme un Compte de retour. Calembour à part, jamais les romanciers n'ont inventé de conte plus invraisemblable que celui-là; car voici les ingénieuses plaisanteries à la Mascarille qu'un certain article du Code de Commerce autorise, et dont l'explication vous démontrera combien d'atrocités se cachent sous ce mot terrible : la Légalité!
Dès que maître Doublon eut fait enregistrer son protêt, il l'apporta lui-même à messieurs Cointet frères. L'huissier était en compte avec ces Loups-Cerviers d'Angoulême , et leur faisait un crédit de six mois que le grand Cointet menait à un an par la manière dont il le soldait, tout en disant de mois en mois, à ce sous- Loup-Cervier : — Doublon, vous faut-il de l'argent? Ce n'est pas tout encore! Doublon favorisait d'une remise cette paissante maison qui gagnait ainsi quelque chose sur chaque acte^ un rien, une
misère, un franc cinquante centimes sur un protêt! Le grand
Cointet se mit à son bureau tranquillement, y prit un petit carré de papier timbré de trente-cinq centimes tout en causant avec Doublon de manière à savoir de lui des renseignements sur l'état vrai des commerçants.
— - Eh ! bien, êtes-vous content du petit Gannerac?...
— - U ne va pas maL Dam ! un roulage. ..
— Ah! le fait est qu'il a du tiragel On m'a dit que sa femme lui causait beaucoup de dépenses...
— A lui?... s'écm Doublon d'on air narqwHsi
£t le Loup-Cervier, qui venait d'achever de régler son papier, écrivit en ronde le sinistre intitulé sous lequel il dressa le compte suivant (Sicl)