U. LIVRB, 8CÊKSS DB LA VIE DB PROV11IG
les IX à vendre! Nonsavouftiu Natkan ce matin^â est an désespoir: mais tu vas lui faire un article oà tu ki senfigonaB de» ^ogn par kfigiire:
— GonmietttlaiirèsiBûnailickeciitvesonliM^TO^ demanda Lucien.
Emile Uondet» Hector Merlin» ÈàgBM ImbIbm, Fëitàem ¥«- ^BAo* tonaioterrottpirentLDCîenpariinédaftdeiîic.
— Ta l'as invité 4 souper ici po«raprèf-danaîaî 1b dît filoMfet
— Ton article» lui dêtlfiiisteai, n'est paftsipié. Flttcicn , qui ii*est pas sa n^f 90e td, n'a pas man^ d'y ncStse an bas ut C, ai^ec lequel tu pourras désormais signer tes ailides dans son jo«r« iûi, (fâ est €auche pure. Noussoounes tans de rOpposilslBii» Félicien a eu la délicatesse de ne pas engager tes lalTes opinîai Dans la hoiatlqse d'Bector» dont le jovrnal est Centre diok, tu pourras signer par un l*. On est nonyme ponrl'atlafne. Mais on -signe tràs-kien l'élogei
— Les signatures ne m'inquiètent pas^ dit Lutâen; nass je ne Tois rien à dire en faveur du livre.
— Tu pensais donc ce que tu as écrMt dit Hectar^XKiei».
— Oui
-r AIlI mon petit, dilBlandet, jeiecro<spais pins isrti JSa», ma parole d'benneur, en regardant ton f rant, je le dosais d'une nipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez pui ment constitués pour pouvoir considérer toute dnse dans sa doiAIe foj^noe. Mon petit, ai littérature, chaque idée a son envers et son endroit; et persouie ne peut prendre snr lui d'affirmer 4|aiet«st l'envers. Tout est bilatéral dans ledomaîaedke b peaaée» Les idées son binaires. Jansa est le mythe 4t h critifms et le synriÏKiie dn génie; Il n'y a que tMen de tciai^nhirel €6 qaà met Moliève et Corneille bon %ie, n'est-ce pas la faculté de fiiiie dire o«i à Alceste et non à Philinte» à Oetafe et h Cinna. Banssean^dansla Nouvélle-Hébîse» a écrit ufte lettre pour ei une lettre contm le dueU oseraîft4u p«mdresur tut de détemtner sa véeitafale opînîan? <}ui de nons. pourraiit prononcer enire Glarine et LnitchKe, eMBÊ Hector et AchiUeî Quel e^ le faém é'IioBDère? ^eelle f«t fmiUm^, tion de Richavdson? La critâ|ne dbit eanleinpfer ks eenvrcs aone tous leurs aspects^ £«Bb nous soflomes ds grande Eopporteura
^Yous tenez, dene^ ce que vous édiMB? lui dit femeucnâ^ nfr rjâleur Iliaiftnouft sobeiiks deenaidiMtds de phase», ei
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND DOlilIB DE PROV. A PARIS. 307
moDs de notre commerce. Quand vons voudrez laire uhc grande et faefle œuvre, uh ime enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles 1ns aujourd'hoi, oubliés demain , ça ne vaut à mes yeax que ce qu'on les paye. Si vous mettez de Timportance à de pareilles stupidités, vous ferez donc ie ukffie de la croix et vous invoquerez r£sprit saint pour écrire un {Htxipecttts !
Tous panirent étonnés de trouvera Lucien desscmpules et achevèrent de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile des journalistes.
— Sais-tu par quel mot s*est consolé Natiian après avoir in ton «rtide? dit Lousteau.
*— Gommentle sauraîs-je?
— Nathan s'est écrié : — Les petits articles passent , les grands ouvrages restenti Cet homme viendra souper id dans deux jours,îi doit se prosterner à tes j^eds, baiser ton ergoi^ et te dire que tu es on grand homme.
— Ce serait drôle, dit Loden.
— ' Orôie! reprit BhmdeC, c'est nécessaireL — - Mes amis, je veux bien, dil Lucien un pen gris; mais oomment faire?
— £hl bien, dît Looslean, écris pour le journal de Merlin trois bdies colonnes où tu te réfiateras toi-même. Après avoir joui de la ftireur de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des reinerclmeots pour la pdémique serrée à l'aide de laquelle nous allions foire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-d, tu es, à ses yeux, un espion, une canaille, un drôle ; après-demain tu seras un grand homme, une tête forte , un homme de Plutarque f Nathan t'embrassera rxminie son meilleur amL Dauriat est venu, tu as trais billets de mille francs : le tour est lait Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de Nathan, Il ne doit y avoir d'attrapé que le lihrake. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui eût conquis un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallûtannuler, nous ne ferlons pas de réplique semhlaUe; mais Nathan est un de nos amis^ Bhmdet l'avait fût attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de répondre dansks Débats. Aussi la première édition du livre s'est-elle enlevée !
— Mes amis , foi d'honnête homme, je suis incapable d'écrire deux mots d'éloge sur ce Iivre»<
308 II. LIVRE, SCiSIES Dfi LA VIE DE PROVIRGE.
— Tu auras encore centirancs , dît Merlin, Nathan t'aura d^à rapporté dix louis , sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de Finot , et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par la Revue : total, vingt loub I
— Mais que dire? demanda Lucien.
— Voici comment tu peux t*en tirer, mon enfant, répondit Blondel en se recueillant L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres, comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux (itté • ratures : celle qui se livre aux idées et celle qui s'adonne aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. £n essayant de prouver que l'image est toute la poésie , tu te plaindras du peu de poésie que comporte notre langue, tu parieras des reproches que nous fontles étrangers sur le positivisme de notre style, et tu loueras monsiear de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France en dêprosaîsant son langage. Accable ta précédente argumentation en faiy sant voir que nous sommesen progrès sur le dix-huitième siècle. Invente le Progrès (uneadorable mystification à faire aux bourgeois) ! Notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions, les caractères, le dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la comédie qui, dans les mœurs modernes, n'est plus possible avec ses vieilles lois; U embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères traités comme l'entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du di^-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de StaêL le dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est (hargé de conclure: aussi conclut-il par des réalités; mais par des réalités qui vivent et qui marchent ; enfin il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant A Rousseau, il n'a fait qu'habiller des raisonnements et des sfi-
ILLUSIONS PERDUES : Ul» GRAND HOUIMB DE PROV. A PARIS. 309
tèmes. Julie et Claire sont deâ entéléchies, elles n*ont ni chair ni os. Tu peux démancher sur ce thème et dire que nous devons à b paix, aux Bourbons, une littérature jeune et originale, car ta écris dans un journal Centre droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t*écrier par un beau mouvement : Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrère! et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper le public et arriver à cette conclusion : Un livre qui se vend ne se vend pas. Proh pudor ! lâche Proh pudor! ce juron honnête anime le lecteur. Enfin iiuionce la décadence de la critique ! Conclusion : Il n*y a qu*une leule littérature, celle des livres amusants. Nathan est entré dans noe voie nouvelle, il a compris son époque et répond à ses besoins. Le besoin de Tépoqne est le drame. Le drame est le vœu du siècle eu la politique est un mimodrame perpétuel. N*avons-nous pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatredramesdela Révolation,du Directoire, de l'Empire et de la Restauration ? De là, tu roules dans le dithyrambe de réloge, et la seconde édition s*enlève; car, samedi prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras de RuBEMPRÉ en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras : Le propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette semain.e tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques C. et £r. , tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des Débats, et tu fiuis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta sefiKÛne, outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part Les gens sensés donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois ! La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines, a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne faut- 1 pas des seaux pour l'en tirer? tu en auras donné trois pour nu EU public? Voilà, mon enfant Marche! Lucien fut étourdi, Blondet l'embrassa sur les deux joues en lui disant : — Je vais à ma boutique.
Chacun s'en alla à sa boutique ; car, pour ces hommes forts, Je journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux Gale» ries de bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat Florine et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au Palais- Royal, où D14 Bruel traitait le directeur du Panorama-DramatiqiHV
— Bs «At raiaonl t*écm Lvcîeii quand ik fat texA avet ConKe» l€s bommeftdoiTeat êlred» moyeis entre les OMÎiift èts seas lorta. Qoatre cents Irancs pour trrà artklesl Doguaeaa me ks doaiiaii à peine ponr m Uf re cpû m*a coêtè de«x ans de travaîL
— Fais delà crkiqne, dit Goralie, amns^^oi l Est-ce qaeje ne vm pasceacûr en Andalou», deoiaÂi) ne ne nettrai-je pas es bo* héimeane, un antre jonr en hommeî Faôscomne moi, douie4e«Er des grimaces ponr leur argent, et >i¥ODS beojrenx.
Lncîen, épris dn paradoie, fit monter son esprit sor ce mulet capricieox, fils de Wégpêe et de Tânesse de BalaasL B se. œit^ à galoper dans ks champs de la pensée pendant sa pnœiHiade aa Boîs, et déconmt des béantes originales dans h tbèse de Blondet U dina comme dînent les gens heoreux, il lûgna chez Dauriat un» traité par lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des niar* guérites sans y apercevoir aucun inooAYénie&t ; puis il alla faire u» tour au journal, où il brocha deux colonnes, et revint me de Yen* dôme. Le lendemain matin, il se trouva que ks idées de h veîlk avaient germé dans sa tête, comme il arrive chea tous les esfMriis^ pleins de sève dont ks facultés omt encore peu servL Lucien é]Mt>uva du plaisir à méditer ce nonvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se rencontrèrent les beautés que lait naître b contradiction. Il fui iqpirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur k sentiment et limage en littérature. Ingémeuz et fin, il retrouva, pour kuer Nathan, ses premières impressions à k ko ture dn livre au cabinet littéraire de k cour du Commerce. De san* glant et ^re critique, de moqueur comique, il déviât poète en quelques phrases finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir cbai^ de parfums vers TanteL
— Cent francs, Coralk ! dit-il en montrant ks huit feuillets de papier écrits^ pendant qu'elle s'habillait
Dans la verve où il était, il fit ^ petites plumées l'artide terrible promis à Blondet contre Châtekt et madame de Bargeton. Il gpûta pendant cette matinée l'un des pbisîrs secrets les plus vils des journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide qui trouve sa gaine dans le cœur de k victime, et de sculpter k manche pour les lecteurs. Le public admire le travail sfùritud de cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon moi altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savam* ment, blessé de milk coups. Cet borrflde plaisir, sombre et soli-
ILLUSIONS PEBmiES : xm fihATmmmsm rm piiav. a pabis. 911
taire, dégusté sans témoins, est comme an dud avec an absent, toé^ à distance avec le tayaa d*one plume, comme A le joornafiste avait la puissance fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans dans les contes aradbes. L*^épigraiDme est Tcsprit de la haine, de la haine qui bérîte de tontes les mauvaises passions de rhomme, de même que Famour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n*est-il pas d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant^ par la raison qu*il n*en est pas un à qui Tamour ne donne des jouissances. Malgré la faciKtê, la vulgarité de cet e^rit en France, il est toujours bien accuellIL L^article de Lucien devait mettre et mît lé comble à la réputation de maUce et de méchanceté du journal; il: entra jusqu'au fond de deux cœurs, il blessa grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le baron Ghâtelet^ son rival.
— Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux sont mis, et ils piaffent, lui dit Goralie; il ne faut pas se tuer.
— Portons Tarticle sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.
Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui maintenant commençait 'k s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a corn» pris l'immensité de cette ville et la dîfficuké d'y être quelque chose, causa d'enivrantes jouissances qui grisèrent Lucien.
— Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits ou les. essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petK Rastignac, les Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, lesYandcnessc, enfin tous les élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de traits, hein ?
Deux jours après, la veille du sonper offert par Lucien et Goralie à leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Goralie allèrent à pied delà rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, p»r te boulevard du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là» était un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son ]>onheur et la beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Goralie était la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le poète se sentit dans son milieu. Gette vie était sa vie. Le Cénacle, 5 peine l'apercevait- iL Ges grands esprits quH admirait
tant deux mois auparavant, il se demandait s'îb n'étaient pas un peu niais avec leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment par Goralie, ayait germé dans Fesprit de Lucien, et portait déjà ses fruits. Il mit Goralie dans sa loge, flâna dans les coulisses du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le caressaient par des r^rds brûlants et par des mots flatteurs.
— Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.
A l'Ambigu^ la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèremeui de ne pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener.
— Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien d'un air piqué.
— 'Êtes-vous béte? dit la jeune première au régisseur» c'est l'amant de Goralie !
Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit : — Monsieur, je. vais aller parler au directeur.
Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc de Rbétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une loge d'avant-scène, de pi^ndre Lucien avec eux. Le duc y consentit en reconnaissant Lucien.
— Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme en lui parlant du baron Ghâtelet et de madame de Bargeton.
— Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulet rouge cette nuit Demain, vous verrez pourquoi nous nous mO' quons de Potelet. L'article est intitulé : Poteletde 1811 à Polelet de 1821. Ghâtelet sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez madame de Montcornet.
Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard et de Bargeton s'étaient grossièrement trom< pécs en le méprisant ; mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré l'appela Gbardon.
— Vous devriez , lui dit le doc , ?oos faire royalista Vou Yoas êtes montré homme d'esprit, soyez maintenant, homme d bon sens. La seule manière d'obtenir une ordonnance du roi qu TOUS rende le titre et le nom de tos ancêtres maternels , est de 1 demander en récompense des services que tous rendrez au Châ teau. Les Libéraux ne tous feront jamais comte ! Voyez-vous , la Restauration finira par avoir raison de la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour tous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi tout avoir: esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme. L.e duc pria Lucien d'accepter l'invitation à dîner que devait lui envoyer le ministre avec lequel il avait soupe chez Florine. Lucien fatenunmomentséduit parles réflexionsdu geniUhomjme, etcharmé de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait à jamais banni quelques mois auparavant II admira le pouvoir de la pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société présente. Lucien comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre compte la nécessité d'opposer des barrières diflBciles à franchir aux ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète serait venn vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Etienne, il n'os»t se demander quel accueil il lui ferait Le jeune duc aperçut chez Lacien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa point en en cherchant la cause : il avait découvert à cet ambitieux , sans volonté fixe , mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les journalistes lui avaient montré en haut du l'emple, ainsi que le démon à Jésus , le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc avait effrayé la société de madame d'Ëspard en leur pariant de l'esprit de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il avait espéré le rencontrer à l' Ambigu- Comique. Ni le monde , ni les journalistes n'étaient profonds , ne croyez pas à des trahisons ourdies. Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan ; leur machiavélisme va pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là, prêts à tout, prêts à profiter du mat
Stft It UV», SGtH» BV LA VIE 0S VAWmCE.
ooBim* du inen , à épier les neneats où k panwn leorMvre un boiBine. Pçfléwt le wmper de Fforkie, te jenae d«s anil Docama le caractUre de Lorfeo , il veMk de le prendre pir soi Tanilés, et s'essayait snr loi à defeur diptomate.
Lucien , la pièoe joaée , cenral à la rae SMD^FiKve! y ùm •on article sar la pièce. Sa critiqoe Êm , par cdcnl , â^re €i flKRdanle ; il se plot à essayer son povfoir. Le laéibdraine vadaâ mieax qœ cefaii dn PanoramahDramatiqae ; mais il TooUr satoir s'il pomrait, comme on le. loi avait dit, loer une bonne eC frire rémstr one maufaise pièce. Le kndxsaam^ en déjeunant avec Coralie , il déplia le jouroal , après lui aton* dît qn'ii y éreia* tait r AffllMgiFGonijqoe. Lnôen ne fm pas médiocrement éfoimé d» Kre, après son arfkie sor madame de fiargieton et snr Châlelet, os eompte^rendn de* TAmiy^ si bien édnlcoFé dorant la noit, qoe y. font en conser? ant sa spirituelle analyse , il en sortait nne coacln-* sion ikvoraUe. La pièce devait remplir la« oaiBse do théâtre. Sa fo» feur ne sanr»l se décrire; â se proposa de dire'éiax mots à Lons» tean. Il se croyait déjà nécessaire, et se promettait de ne pas se laisser dominer, exploiter comme nn niais. Ponr établir défini tirement sa jmisBance, M éerîfît Faiticie où il résnmait et balançait tontes les opiniom émises à propos du fiyre de Nathan pour la Revue de Dauriat et de Finot Pois, une fois monté, il brocha Taii de ses articles Variétés dus au petit joanud. Dans leur {n^mièpe efferrescence, les jeunes joanniistes pondent des artkles avec ammir et livrent ainsi très-imprudemment tontes leurs fems. Ledirecteor dn Panorama-Dramatique donnait la première représentation d'un ^ude?ilie , afin de laisser à Florîne et à Coralie lemr soirée. On devait jouer avant le souper. Lousteau fînt chercher Taitiele de Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce , dont il avait vu la répétition i^nérale, afin de n'avoir aucune ih«fuiéUide r^atîvement à b composition du numéro. Quand Lucien lui eut hi l'un de ces petits charmants articles sur les particularités parisiennes , qui firent la fortune du journal , Etienne l'embrassa sur les deux yeux et k nomma la prsvidence des journaux.
— Pourquoi donc f amose&-tD i c^nger l'e^t dé mesartkles ? dit Lucien, qui n'avait Mi ce brillant article que pour doimer ofais de force à ses griefs.
-^ Moi ! s'écria Lousteau.
— - £h ! bien , qui donc a changé mon article?
ILLUSIONS muras : i» m^mo nom» m pbov. a paris. 3iS
— Mon cber, répondit Étienae en riant , tu n'es pas encore 3b cenrant des affiùres. L'Ambign doos prend'Yingt adwanenmits ^ dont neof seulement sont aerris an diiectenr, an chef d'orchestre» aa régisNiir, à lenrs mahresses et à trois copropriétaires du théâ* tre. €bacQn des théâtres dn bonlerard paye ainsi hiût cents francs asjotimaL II y a pour tout antant d'argent en k)^ données à Fi* oot, saos compter les abonnements des actenrs et des anteors. Le dr61e se lait donc huit mHle francs aux bonle? ards. Par les petits théâtres , joge des grands I Cmnprends-tn 7 Noos sommes tenus h beaucoup d'indulgence.
— Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je
— Eb I que t'importe , si tu y fais tes orges, s'écria Lousteao» D'ailleurs, mon cher, quel grief as>tu centre le théâtre ? il te faut une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice^ il ne produirait plus aucun effet Le directeur t'a-t-il manqné?
— H ne m'avait pas réservé de place.
— Bon, fît Lousteau. Je montrerai ton article an directeur , je^ loi diras que je t'ai adouci , tu t'en trouveras mienx que de l'avoir (ait paraître. Demande-lui demain des billets » il t'en s^era quarante en blanc tous les mois, et je te mënerai chez un honmie avec qui tu t'entendras pour les placer; il te les adiètera tous à cinqoante pour cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet, un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps, viens?
— Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier ï lever aiu!» sur les champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard...
— Ah I çâ, d'où viens-tu ? s'écria Lousteau. Pour qui prends-t» Finot? Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous 8o& ignorance et sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de cha« peaux dont il est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage » au Bureau du journal , un vieux soldat de l'Empire , Toncie de Finot ? Cet onde est non-seulement un honnête honmie, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est l'homme compromis dans toutes le» transactions pécuniaires. Â Paris, un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui consent à être compromise. Il est
Si6 IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PBOVIKCE.
CD politique comme ea journalisme une fouie de cas où les cliefs ne doivent jamais être mis en cause. Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent dans les bureaux sur les graudes affaires. Giroudeau, qu'au premier abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que nous ne soyous assommés par les criaiileries, par les débutants, par les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un autre journal.
— Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre. Etienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple,
où le rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle appa* rence.
— Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.
— - Gomment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc monsieur ?
— Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente , il a la griffe des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de 6v«ir se vendent Gette marchandise , Braulard la place. Fais un peu de statistique , science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante billets de faveur par soirée à chaque spectacle , tu trouveras deux cent cinquante billets par jour ; si, l'un dans l'autre, ib valent quarante sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois , au total quarante- huit mille francs par an. Suppose vingt milie francs de perte, car il ne peut pas toujours placer ses billets.
— Pourquoi î
— Ah ! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les jours de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses cla« fueurs, autre industrie. Florine et Goralie sont ses tributaires; si cUes ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies k toutes les entrées et leurs sorties.
Lottsteau donnait cette explication à voix basse en montant ï\ cabec
lu a vingt mille livres de n puis il ■ SCI claqiiuur*.
ILLUSION!! PSaDUEil.)
ILLUSIONS perdues: un grand homme de prqv. a paris. 317
— Paris est un singulier pays, dit Lucien en trooyant l'intérêt accroupi dans tous les coins.
Une servante proprette introdubit les deux journalistes chez monsieur Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de cabinet, devant un grand secrétaire à cyL'udre, se leva en voyant Lousteau. Braulard, enveloppé d'une redingote de molleton gris, portait un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi : un visage commun, des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur, un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les toits, des cheveux grisonnants, «tune voix assez étouffée.
— Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour mademoiselle Coralle, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille, monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait lui faire.
— Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau ; man nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards : moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.
— Ah, oui, Finot a vendu son journal J'ai su l'affaire. Il va bien, Finot. Je lui donne à diner à la fin de la semaine. Si vous voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses, il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien ! nous boirons mieux !
— Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès.
— Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Galas va me les rendre ; aussi l'ai-je chauffé I Ducange est un homme d'esprit, 3 a des moyens. . . Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les talents des auteurs. — Goralie a gagné, lui dit Braulard de l'air d'un juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la sou>tiendrai secrètement contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez ? Pour elle, j'aurai des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manège qui pose une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle, elle t des sentiments. Ah I je puis faire chuter qui je tmx..-
— Mais pour les billets ? dit Lousteau.
— Hé ! bien, j'irai les prendre chez monsiear, vers les premiers jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets; ce sera quelque chose comme soixante-quinze francs par mois. Peutêtre désirez-vous une avance? dit le marchand de billets en reyenant à son secrétaire et tirant sa caisse pleine d'écus.
— Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource poar les mauvais jours.. «
— Monsieur, reprit Braulard en s*adressant à Lucien, j'irai travailler avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.
Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet 4e Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meable convenable. £n passant par le salon, il en remarqua l'ameublement également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.
— Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.
— J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans l'escalier.
£n sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des daqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, verdâtres, boueuses^ rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités 4e Paris.
— Voilà les Romains ! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n^est pas plus heau que la nôtre.
— Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez Im*, d'avoir 4es illusions sur quelque chose à Paris. U y a des impôts siu'tout, *on y vend tout, on y fabrique tout, même Ir succès.
Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, iUialifat et Florine, Gamusot, Lousteau. Finot, Nathan, Hector
ILLUSIO.^S PEHDUES : DIT 6RA1ID HOMME l»E PIIOV. A PARIS. Sf9
"Merlm et madame da Tal-N<Aie, Félidea femim, Moiiért, YignoD, Philippe BrKiaQ, Mariette, Gironckan, Gardol ei FloFMtîiie, IKxioo. n avait iimténs amis da Cépada Tvllîa la dansease, ^oi, ^Bsait'OB, était peu eraelle pour do Briiel, fut aussi delà jNwtie, . mais sans son dac, ainsi que ks prepriéuipes dw joamaMi où Iravaâiaîeiit Naffhan, Merfi», Tignon et Yemea. Lesconnves fermaieBt Qoe assemblée de trente persenncB, la sJKUe à manger de Cîorafie ne pouralt en ceelenir davantage.
Ters buic hem-es, su fea des ïastres afinmés, les menUes, les tentores, les fleurs de oe legis prirent eet âlr de iHe qfni prête an Inxe parisien fapparenced'nn rêve. Lucien ^provra le plus indéfmissable mouTement de bonheur, de rmàîé satisfaite et d^spéraace es se voyant le maître de ces lieux, il ne s*explîqoait pins m comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé. Florine et €oraIie, mises avec la fofe reeherehe et 9a magaifîeeilce artiste des actrices, souriaient au poète de provlnceeommedefn anges dlwwrgés de loi ouvrir les portes dn parla» des Senges. Lucien sengeak |»resqneL Ea quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect, il était si promptement passé de Teslvéme misère à FeiArême opi^ence, que par moments il lui prenait des inquiétudes oonme aux gens qui, tout en rêrant, se savent endormis. Son eril exprimait néanmmns \ h vue de fotfe belle réaiffé une confiance à laquelle desenvienx eussent dminé le nom defetnité. Liri-même, il avait changé, fleurenx tous les jours, ses coulem? avaient pftli, son regard était trempé des moites expresâons de la langueur ; enfin, selon le mot de madame d'Espard, il avait Tair atiné. Sa beouté y g^^ait La conscience de son pouvoir et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par !*ïHnour et par r«q!>érience. H eenlemplait enfin le monde littéraire et la société lace à Itce, en croyant peuvmr s*y promener en dominateur. A ce peète, ffià ne^vait réfléchir que sons le poids du malheur, le présent parut être sans aoucîs. Le succès enflait les voiles de son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses projets :'une maison montée, troe maltresse que tout Paris lui enriart, vm éqnif)age, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés : il ne songeait plus à disonter les moyens en présence de iri beaux résultats. Ge train de maison semblera si ynatement suspect aux écenemîstes qui ont pratiqué la vie fArisienne» qu'il tt^est pas mutile ^e montrer h lÂae, quelqne Mie ^eUe
fût. sur laquelle reposait le bonhear matériel de Tactrice et et son poète. Sans se compromettre, Gamusot ayait engagé les foornisseurs de Goralie à lui faire crédit pendant au moins trois mois. Les cheyaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui jouissaient de tout avec délices. Goralie vint prendre Lucien par la main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger, parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, Tœuvre de Ghevet Lucien baisa Goralie au front en la pressant sur son cœur.
— J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant d'amour et de tant de déyouement
— Bah ! dit- elle, es-tu content?
— Je serais bien difficile.
— £h I bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un mouvement de serpent ses lèvres aux lèyres de Lucien.
Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Gamusot en train d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient Tous ces gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures à minoit Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu ; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. Â dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir, il achevait son livre. Léon Girauà était occupé par la publication du premier numéro de sa Revue. Le Génacle avait envoyé ses trois artistes qui devaient se trouver mo'ms dépaysés que les autres au milieu d'une orgie.
—Eh ! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de supériorité, vous verrez que le petit faroeur peut devenir un grand politique.
— Je ne demande pas mieux que de m'étro trompé, dit Michel
— Tu vis avec Goralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.
— Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naît Goralie avait un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait commeu/ gouverner Mariette, lyonta-t-il en regardant Joseph Bridau.
ILLCSIOMS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. h PARIS 321
^ EnGn, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un antre, tu feras ton chemin.
— Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se trouve, répondit Lucien. | ,
Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire ^ i moqueur que vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.
— Goralie est bien admirablement belle» s'écria Joseph Bridau. Quel magnifique portrait à faire !
— Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique; mais tu feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne amenée au vieillard.
— Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel
Chrcstien.
En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une fiirie d*amitié, lui prit les mains et les lui serra.
•^ Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme» mais encore vous avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit-iL Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort, et n'oublft^rai jamais ce que vou» avez fait ceue semaine pour moi,
Lucien, au comble de la joie en se voyant pateline par un homme doDt s'occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.
—Je n'ai consenti à écrire l'attaque, répondit Lucien à l'oreille de Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres.
11 revînt à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qtû justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence..
— Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile. Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.
— Y es-tu libre? dit Michel
— Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien avec une fausse modestie.
Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença, ï^ discours furent plus libres ch'^r. T.ucicn que chez Matifat, car percoM. uuu. T. vin. 21
sonne ne soupçonna la divergence de sentimentsqni existait entre le& trois dépotés da Cénacle et les représentants des journaux. Gesjeo- ' nés esprits, si dépravés par Thabitade du PoHr et du Contre, eiv vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terriUes axiomes de la jurisprudence qu*enfantait alors le journalisme. Claude Tigoon^ qui voulait conserver Si la critique un caractère auguste^ s'éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité^ disant que plus tard les écrivains arriveraient i se déconsidérer euxmêmes. Lousteao, Merlin et Finot prirent alors ouvertemeat Ja défense de ce système, appelé d^ns Fargot du journalisme la blague, en {soutenant que ce serait comme un poinçon \ l'aide da^d on marquerait le talent
— Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réeBement forts, dit Lousleau.
— D'ailleurs, s*écria Alerlin, pendant las ovations des grairis ommes, il faut autour d'eux, comme autour des triompbateoi»
romains, un concert dinjures.
— Eh ! dit Lucien, tous ceux de qui Ton se moquera croiroat à leur triomphe I '
— Ne dirait-on pas que cela te regarde? 8*écria Finot. — Et nos sonnets I dit Michel Ghrestien, ne nous vaudralent-ib pas le triomphe de Pétrarque?
— L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dp&t le calembour excita des acclamations générales.
— FaxHajïius experimentum in anima vili, répondit Lucien en souriant
— Eh I malheur ^ ceux que le Journal ne discutera pas, eC auxquels il jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des saints dans leur niche, et personne n*y fera plus la moindre attention, dit Temou.
— On leur dira comme Ghampcenetz au marquis de Genlis, qui regardait trop amoureusement sa femme : — Passez, bonhomme^ on vous a déjà donné, dit Blondet
— En France, le succès tue, dit FînoL Nous y sommes tropj» loux les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire ouUie les triomphes d'autrui.
— C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit Claude Yignon.
— Comme Hans la nature, où elle résulte de deux principes qoi
ILLUSIONS.PSBDUiES ;.lIN.GnAlhO HOMBIfi DE PROV^ A PARIS. 323^
secombattentKS'écria Fulgpoce. Le triomphe de l'un sucl'autre^ est la mort.
— Gomme en politique, ajouta Michel Chrcstien.,
— Nous Tenons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine deux mille exemplaires, du livre de Nathan. Pourr
Doi? Le livre attaqué sera bien défendu.
— Comment un article semblable, ditJierlin en prenant l'épreuve de son journal du lendemain,, n'enlèverait-il pas une éditkm!
— LisejHUoi l'artidet dit Dauriat, .le suis libraire partout, même en soupant;
Alerlin lut le triomphant. article de Lucien« qpi ûit applaudi par toute l'assemblée.
— Cet article anrait-îL pu. se Êdre sans le premier? demanda Loasteau.
Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au seh cond numéro de sa Bévue ; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra son eathousiasme.
— Messieurs, dit-il,, si Bosauet vivait dans notre siècle, il n'eût pas écrit autrement
— Je le crois bien,, dit IVIerUn. Bossuet aujourd'hui serait jouraaiiste.
— A Bossuet III dit Claude Vignon en élevant son verre et sa* loant ironiquei;pent Lucien.
— A mon Christophe Xdomb ! répondit Lucien en portant un toast k Dauriat.
— Bravo! cria Nathan.
— Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois Finot et Lucien.
— Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous suivre, et ces messieurs,, ^jouta-t-il en montrant Matifat et Camusot, ne vouscompcendront plusi La plaisanterie est comme le coton qui filé trop fin, casse, a dit Bonaparte.
— Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave, inc6n€evahIe»,iBoa!,. vraiment surprenant N'admirez-vous pai la lapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial ttlJMmaliste?
— • U était né journaliste, dit Dauriat
32& 11. LIVRB, SCÈ9EES DE LA VIE DE mOViNCE.
— Mes enfants, dit alors Finot en se levant et tenant une bouicille de vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé nos espérances. En deux mob il a fait ses preuves par les beaux articles que nous connaissons : je propose de le baptiser journaliste authentiquement
— Une couronne de roses afin de constater sa double victoire^ cria Bixiou en regardant Goralie.
Goralic fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement cenx qoi se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien ca prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacrameiUalcs : — Au nom du Timbre, du Cautionnement et de TÂmeude, je te baptise journaliste. Que tes articles te soient légers!
— Et payés sans déduction des blancs! dit Merlin.
En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrcslien, de Joseph Cridau et de Fulgence Ridai qui prirent lems chapeaux et sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations.
— Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin.
— Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau ; mais ils Font perverti de morale.
— Qui? demanda Claude Yignon. #
— Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un musko philosophique et religieux de la rue des Quatre-Yents, où Ton s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet
— Oh! oh! oh!
— ... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient trèsembarrassés entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens ati triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète qui s'est prononcé pour la spirale.
— Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dan* gcreuses, s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.
— Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Féfr clcn Vcruou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de fusil ou en guillotine.
— Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu'à chercher la pensée proyjdentielle du vin de Champagne , le sens humanitaire des pantalons et la petite bête qui fait aller le monde. Us amassent des grands hommes tombés, comme Ylco, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien peur qu'ils ne tournent la tête h mon pauvre Joseph Bridau.
— Y cnseîgne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits ? demanda jMeriin.
— Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bian« choa donnait dans ces rêveries.
— Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit jeaiie homme qui doit nous avaler tous?
— C'est un homme de génie ! s'écria Lucien.
— J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Ylgnon en souriant
£u ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la clef de leurs cœurs , il est sûr que Tivresse les a pris en croupe. Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui l'avenir appartenait. Lucien , en qualité de maître de maison, avait conservé quelque lucidité dans l'esprit: 3 écouta des sophismes qui le frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.
— Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver
sa polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement, et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du droit d'atuesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la Cour? La brochure sera bien payée,
— Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.
— Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot Félicien, charge-toi de cette brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le secret,
— Combien donne-t-on? dit Yernou.
— Six cents francs! Tu signeras : le comte G...
— Ça va! dit Vernou.
— Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique, reprit Lousleau*
— C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées.
^ rtprit Finot On attribue des iamiticins au GouTemement , et l'on jàtdMÛBù eafttre lui l'opiiMon : poUique.
— Jejerai<toqjoms dan&le^plus profond étxmnefflent de voir an ^avernemeiit abaQdeaBaathdii^tîoo des idéesàde&drôles comme nous aitties, dit Glande Vigaoïu
— SileMÎQiatàre commet lasoniae'de descendre dans l'arène, reprit Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la question, onidésafketionae les masses. Le Journal ne risque Jamais rien, là où le pouvoir a toujours tout k perdre.
— La Frafise est annillée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès, dit-il à Flnôt Tous serez les Jésuites* moins la foi, la pensée fixe, ladiscipline et l'union. .
Chacun regagna les tables de Jeu Les lueurs de l'aurore firent tnaitôt pâlir les:boiigie8.
— Tes amis de la me des Qualre-Vents étaient tristes comme des cendaraoés à mort, dit Coralie à son amant
— Ils étaient les juges, répondit le poète.
— Xes juges sont (dus amusants que ça, dit Coralie.
XucîeQ vit pédant un mois son temps pris par des soupers, des dîners , des déjeuners , des soirées , et fut entraîné par un courant invincible dans un tourbillon àe plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des €ompii(»lions de la vie est le sceau des grandes volontés que 4es poètes, fesgensfaiUes ou purement spirituels ne contrefont jamais. Gomme la plupart des journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dansant, son aiigent à mesure /qu'il le gagnait, ne songeant .point aux charges périodiques de. la vie parisienne , si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres. Coralie aimait, comme tous les fa- > iiatiques, à parer son idole; elle se ruina pour donner à son cher ;Poète cet élépat mobâier des élégants qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmaaue lorgnette, des boutons en ><liamants, des auneanx pour ses cravates du matin, des bagues < la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand nombr.* «pour poQVoirassortilrlescoaieucsdesa mise. JL passa bientôt dandy. Ce jour où il se rendit à l'invitation du diplomate allemand, sa mé- «amoiplioie eieitii use softe d'envie contenue obnz les jeunes gens
ILLUSIONS HMMDBS ; VS 6ftASD BOIIME 0B PROV. APARIS. 327
cpù s'y tnmTèreiit» el qû tenaient le haut du paie dans le royaume de la fashion , tels ^e de M«'say, Yaudenesse, Ajvda-Pinto, Maimie de TreiUcs, Rasttginc, le doc de Maufrigneose , Beaudeflord» ManieKviHe» et&. Les bomiiies du inonde sont jaloux entre «u à k nanièfe des fBiBme& La comtesse de Siontcomet et b nirquse d'Espard, pour qui le dtner se donnait, enrent Lnciea CBlie dies^ et le cocnhlàrat de coquetteries.
-^ Pourquoi doue ave^-veus quitté le mondel hii demanda la iDaïquise» il était si disposé à vous bien accueillir, k veus fêter. J*m «le qaerelle à ¥0»» faire 1 vous me deviez une visite, et je l'attends «Kore. Je voua ai aperça Tautre joat àrOpéra, voua n'avez pas daiiBié venir nae voir ni Die saluer.
— Votre ooiisine» madame, m'a si positivement signifié mon
— Vous ne connaissez pas les femmes , répondit madame d'Espird ai iot^rompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus ai^étique fX l'âme la plus noble que je cminaisse. Vous ignorez tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son plan» Ohl elle eût réussi» fit-elle à une muette dénégatiou de Lucien. Son mari qui maintenant est mort, oonme il devait mourir^ d'une indigiestion, n'allait-il pas U rendis, tôt ou tard» sa liberté ? Groyez-vons qu'elle voulût être aftadame Cbardon? Le titre de comtesse de Rubempré valait bien la peine d'être conqms. Voyez-vous? l'amour est une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c'est-à-dire assez pour vous ^^ottser, il me serait très^ur de m'appekc madame Cbardon. Conveoez-en2 Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à Paris, voue savez combien de détours il faut faire pour arriver au but; ehl bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise asfHrait à une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous avez beaucoup d'esprit, mais quand nous iimeo», noua en avons encore plus que l'bomme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce ridicule Cbâtelet.. Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire I dit-elle en^'i&iecroinpant
Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux p^rfidiea du journalisme, il ignorait celles du monde ; aussi, malgré <a perspicacité, devait-il recevoir de rudes leçons*
328 II. LIVRE, SCEflES DB LA VIE DE PROVINCE.
— Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fat vivement éveillée, ne protégez-vous pas le Héron?
— Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus cruels ennemis, de paraître s*amuser avec les ennuyeux, et souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux senrir. Yous êtes donc encore bien neuf? Gomment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour vous, car notre homme est très-bien vu par le 51inistère actuel; aussi, lui avons-nous démontré que jusqu'àmi certain point vos attaques le servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a dédommagé Ghâtelet de vos persécutions. Gomme le disait des Lupeaulx aux ministres : Pendant que les journaux tournent Ghâtelet en ridicule, ils laissent en repos le Ministère.
— Monsieur Blondet m*a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous voir chez vous, dit la comtesse de Montcomet pendant le temps que la marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vtf désir de vous connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches, Gamille Maupin, si vous voulez, a Fundes salons les plus remarquables de Paris, elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes aussi beau que spirituel, die se meurt d'envie de vous voir.
Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme du genre et de la qualité de la comtesse de Montcomet et Coralie qu'entre Goralie et une fille des rues. Gette comtesse, jeune» belle et ^irituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive des femmes du Nord ; sa mère était née princesse Scherbellof , aussi le ministre, avant de dîner, lui avait-il prodigué ses plus res> pectueuses attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une aile de poulet
— Ma pauvre Louise, dit-elle à Lnden, avait tant d'affection poar vous I j'éuis dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait poor vous : elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris voas lui avez marqué en lui renvoyant ses lettres I Nous pardonnons les
* cruautés/ il faut encore croire en nous pour nous blesser; mais
ILLUSIONS PEHDUES : V\ GRAND IIOIIME DE PAOV. A PARtS. 329
rindiflérence!... riodiiïérence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons, convenez-en, vous avez perdu des trésors {lar ▼otre faute. Pourquoi rompre? Quand même vous eussiez étédé* daigné,n'avcZ'Vous pas votre fortune à faire, votre nom à recon* quérir? Louise pensait à tout cela.
— Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien,
— £li ! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pM TOUS mettre dans sa conQdeuce. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu fait au monde, je vous craignais : j'avais peur que votre ittexpérience, votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne déraiègeassent ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même? Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. I^à est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-îl un homme qui réunisse à tant d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson ? Je n*ai pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux façons parisiennes, que je ne TOUS ai pas reconnu au Bois de Boulogne, il y a un mois.
Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable : elle joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si matin, st naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au Panorama -Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique , il voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser surprendre.
—7 Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?
— Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter le nom et le titre de Rubempré. £lle voulait enterrer le Chardon. Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos opinions rendent presque impossible, était pour vont une fortune. Vous traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un peu la vie, et nous connaissons tout ce quIU y a de solide dans un titre de comte porté par un élégant, par m ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Aih glaises millionnaures ou devant des héritières : Monsieur Chat^ don ou Monsieur U comte de Rubempré ? il se ferait dcuA
330 n. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVIKGE.
fuoQvements bien difiérrats. Fût-il endetté, le comte trooierait les cœors ouverts, sa beauté mise en lamière serait comme un diamant dass nne riche montore. Monsieur Chardon ne serait pas senlement remarqué. Nous n'ayons pas créé ces idées, nous ks trouvons régnant partout, même parmi les bouiigeois. Vous tournez en ce moment le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le iricomte Félix de Tandenesse, il est un des deux secrétaires parti* culiers du n^ Le roi aime assez les jeunes gens de Udent, et celnllà quand il est arrivé de sa province, n'avait pas un bagage pins lourd que le vôtre, vous avez mille fds plus d'esprit que loi ; mais appartenez-vous à une grande famflle! avez-vous un nom? Tons connaissez des Lupeauh, son nom ressemble au vôtre, H se nomme Chardin ; maïs il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera qudque jour comte des Lupeauhc, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé, vous êtes perdn. Yoyez combien monsieur Emile Blondet est plus sage que vous? il est éàm un journal qui soudent le pouvoir, il est bien vu par tontes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec les Libéraux, Il pense bien ; aussi parviendra-t-il tôt on tard ; mais il a sa choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne, votre voi* sine, est nne demoiselle de Troisville qui a deux pairs de France et deux députés dans sa famiDe, elle a fait un riche mariage h canse de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et rc- «nuera le monde politique pour ce petit monsieur Emile BlondeL A quoi vous mène une Goralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre «mour, et vous arrangez mai votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle |eunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.
— Ah ! si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien.
— Quel intérêt verriez- vous à des mensonges? fit la marqnhe «n jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le Béant.
Lucien interdit ne reprit pas la conversation, h marquise o0es- «6e ne lui paria plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna veis «nadame de Montcomet et lui parla de Blondet en exaltant le mè*
ILLUSIONS PBRDUES '. m GRAND HeMME DE PROV. A PAtUS. 331
rite d&^oe jeune écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui Tinvita, sur nu signe de madame d'Espard, à saprochaine sMrée» en lui de» mandant s'il n*y verrait pas avee^piaisir madame de Bai^jeton , qui, malgié son deuil, y vieiidnEiit : il ne s'agiasaât pas d'une grande soirée, c'était sa rénnion des petîlB jours» on serait entie amis.
— Madame la marquise, dit Lucien , prétend que tous les to sont de mmi eôté, n-est<e pa»à«a consine à être bonne pou moiî
— Faites cesser les attaques ridioules dont elle est Tobjet , qui d'ailleurs la comprmuettent 'fortement avec un homme de qui elle se moque , et vous aurez bieutôt signé la paix. Yous vous êtes cru jou6 par eUe, m'a-tK)u dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon. £st-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous ?
Lucien regarda k comtesse en souriant, sans oser répondre.
-^ Gomment pouviez- vous voiu» défier d'une femme qui vous faisait de tels sacrifices ! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle devait être ùœéeqmmd même. Madame de Bargeton vous aimait moins pour vt^us que pour vos talents. Croyez-moi , les fcm* mes aiment l'esprit avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Emile Bkmdet à la dérobée.
Lucien reconnut dans l'bôCel du ministre les différences qui existent entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient ancune siniililude, aucun pioint de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans cet appartement , l'un des plus riches du faubourg Saint-Germatu ; les vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse sérieuife des accessoires, tout lui était étranger, nouvean ; mais l'habitude si pron^ptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de rasSIirance et de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucmie raison de lui être hostiles, comme les jeunes g«ns à qui sa soudaine introduedon dans le grand* monde , ses succès et sa beauté domièrent de ia jalousie. En sortant de table, il. offrit le bras à madame d'B^rd qttil'aecepta. BnvoyantLucien courtisé par la marquise d'£spard , Rastigiiac vint se recommander de leur compatriolisme, H lui rappeler leur première entrevue chez madame du Vi^Noble, Le jeime noble parut vouloir se lier avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir di^euner chez lui quel-
que matin , et s'offraut à lui faire connaître les jeunes gens à h mode. Lucien accepta cette proposition.
— Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.
Le ministre vint se joindre an groupe formé par le marquis do Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Mon triveau, Rastignac et Lucien.
— Très-bien , dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle il cachait sa redoutable ûnesse, vous avez fait la pahc avec jnadame d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en regardant les hommes à la ronde , combien il est difficile
^ de lui plaire.
— Oui , mais elle adore Tesprit , dît Rastignac , et mon illustre compatriote en vend.
— n ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu*fl fait, dit vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.
Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes gens plaisantèrent du parti libéral
— Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou la Droite ; mais il va maintenant choisir.
Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec Lousteau.
— Il a pris pour cornac , dit Blondet en continuant, un Etienne Lousteau , un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une colonne , dont la politique consiste à croire aa retour de Napoléon, et, ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme de messieurs du Côté Gauche. Gomme Rubempré , les penchants de Lucien doivent Cire aristocrates ; comme journaliste , il doit être pour le pouvoir , ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.
Lucien, à qui le diplomate proposa une carie pour jouer le whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.
— Mon ami, lui dit à Toreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous apprendrai le whist^ vous déshonorez notre l'oyale ville d'Angoulême, et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que, si vous ne savez pas ce jeu-là^ vous vous préparei une vieillesse trè»-malheureuse. ^
Ou annonça des Lupeaulx , un maître des requêtes en faveor et qai rendait des scnices secrets an Ministère , homme fin et ambitieux qui se coulait partout II salua Lucien avec lequel il s*éiait déjà rencontré chez madame du Val-Noble , et il y eut dans son salut on semblant d*amitié qui devait tromper Lucien. En trou* vaut là le jeune journaliste, cet homme qui se faisait en politique an)i de tout le monde, afin de n*étre pris au dépourvu par pcr» sonne, comprit que Lucien aUait obtenir dans le monde autant do succès que dans la littérature. Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations, de témoignages d*amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur de SCS promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour prin* • dpe de bien connaître ceux dont il voulait se défaire, quand il trouvait eu eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le moude. Il comprit tout ce qu'il devait au duc de Rhétoré , au ministre, à madame d'Ëspard, àmadamede Montcomet II alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant ^ partir, et déploya pour elles toute la grâce de son esprit.
— Quelle fatuité I dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien b quitta.
— Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en souriant Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi la tête.
Lucien trouva Goralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était venue l'attendre ; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa soirée. Â son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvellei idées qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à s'enrôler sous la bannière ministérielle.
— Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils ont tué le dnc de Berry. Renverseront-ils le gouverne* ment ? Jamais! Par eux , tu n'arriveras à rien ; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs , c'est bon genre , ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison suprême. La Val-Moblc , chez qui je suis allée dîner, m'a dit que Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé le Réveil , afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et do Miroir. Â l'entendre, monsieur de Vlllèle et son parti seront au Ministère avant un an. Tâche de prb-
IVi U. UXMi^ SBÈIMft.DB LA. VK DB PROVISCB.
f ter de ce changement ai te racctant avec eux pendant qu'ils ne sont rien e&oore ; mais ne dis ria à Etienne nia tes amis qoi semient capaiilfs de te joner quelque maayaiff toar;
Huit jours après , Eucien se puéeenti cfaes madame de Hontcornet , où il ^[ironva la pfais^violènte agitetien en rereyant la femme qnfA amit tant aimée^ et li laqaeUe sa>pljttsanlerie ayait percé k cœor. Louise anan s'était métamerphoséb !, Elle était redevenue os qn*tite eût été sans son séjour en proYiooe, grande dame. Il y aTsit dans son deuil une grâce et une redievche qui annonçaient nne veuve heureuse; Lucien crut ôtm pomtt qndqoe chose dan» cette coquetteriev et H ne se trompait pas; mais il avait,, comme nn ogre, gDûlé la chair frdiahe, il resta pendant toute cette soirée kidécis entre la belle;, rtamurease, h voinptnenseCovalie, et là sèche, la hautaine, k cruelle Loniee. il ne sut pas prendre un parti , sacrifier ITaotrice à kgrandè dame; Ce saorifioe, madamorde Bargeton , qui ressentait alom^de Famourponr Loden en le voyautsi sjHr ifoel etn hean , rattendit pendant, toute la soinée ; ellfe en iht ponrses fini&, pour ses pareko insidieuses,, pour ses nodiies. coquettes, etsortit.de flfldon.avec un ûvésrecaUe dérir de- vengeance.
— Eh ! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleme de giâee parisenae et de noblesBe„ vousidenien êtranMin orgueil, et voua m'amez prise pour votre preonèm victime: levous ai pai^ jlonné, mon enfant, en songeant qu'il y avait un reste d*anionr daor nue pardlle? vengeance
Madame de Baigeton reprenait aa peeitibn par cette phrase accompagnée d!un air royal.. Lucien, qui croyait avoir mille fois raî- :on,.se trouvait avoir tort B nefutqnestion ni de la terrible lettre à'*adieu par laquelle ilavait rompu, ni des motib de la ruptnr& Les DBnunea du gruid* monde ont un talent menwilleux pour amoindrir kurs torts, ea eu plaisantent £Uea peuvent et savem tout efiaœr par un soutire,, par une question, qni joue.la surprise. Elles ne se souviennent de rien , elles expliquent tout, ellea s'étonnent, elksia^ terrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent, et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une teche parmi petit savonnage : vous fessaviez nwesi elles; deviennent en un moment blanches et innocentes. Quant à vousii vous êtes hienheareu de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissiUe. En unmomeiiit., Lucien et Louise évadent repria leurs illusions^soT eU" mômes» parlaient le langage de Tamitié; mais Lucien j Ivre de va-
ILLUSIONS PBRIHIBS : UR GRAND HOMHB IHS PB0V. A PARIS. 33$
nîfé satitiatte, ivre de Gorrile, qai, diioiiB4e, loi rendait la vie faciie» ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna d'ini Boapir d*liésitation : Êtes-Toas hemreoxT Un non méhncoEqne eût ^bit sa fortune. Il crat être spirituel en ezi^igoantCwaiie; fl se dit aiaié pour lui-même, enfin toutes les bMses de l'homme épris. Madame de Bai^ton se mordit les lèvres. Tout fot dit Maibm» d'Espard vint auprès de sa cousine avec madame de Montcomet. Loclen se vit, pour ainsi dire, te héros de la soirée : il fut caressé» câliné, fêté par ces trois femmes qui rentortillèrent avec on art iuûni. Son succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu*an sein dn journalisme. La beBe mademoisdle des Touches, si célèbre sons ie nom de Camille llfoupin, et à qui mesda«<^' mes d'Espard et de Bargelon présentèrent Lucien, Tinvita pour Tim de ses mercredis à dtner, et parut émue de cette beauté sfc justement fameuse. Lucien essaya de prouver qu'il était encore {dos spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima wa ad*^ miration avec cette naïveté d'enjouement et cette jolie fureur d*a-» mitié saperfidelle li laqudk se prennent tous ceux qui ne connais* sent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la continuité de» jonissances rendent si avide de la nouveauté.
— Si je loi plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et à de Marsay, nous abrégerions le roman
— Yons savez l'un et l'autre trop bien les éorire pour vouloir ei» faire, répondit Rastignac Entre auteurs, peut-on jamais s'aimerf n arrive toujours un certain moment où Ton se dit de petits mot» piqaants.
— Yous ne feriei pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Mar^ aay. Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a prè» de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capri** dense, et le caractère de sa beauté ddt se soutenir fort long-temps^ Goradie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut pas qu'un joli garçon reste saffis maîtresse ; mais si vou» ne faites pas qu^ue belle conquête dans le monde, l'actrice voua nuirait & la longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui vn chanter avec Camille Maupin. De tout temps la poésie a eu le paa sur b musique.
Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conu\ se»
espérances s'envolèrent.
— Cottd chante iwf bien, dit-il à des Lnpeaulx. >
S36 II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE 1>E l'ROVL'KCE.
Lncien rc?int à madame de Bargeton, qui remmena dans le salon oh était la marquise d'Ëspard.
—Eh! bien, ne voulez- vous pas vous intéresser à lui? dit madame de Bai-geton à sa cousine.
— Mais monsieur Chardon, dit la marquise d*un air à la fois inpertinent et doux, doit se mettre en position d*être patronésans inconvénient Pour obtenir Tordonnance qui lui permettra de qaitter le misérable nom de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pos être au moins des nôtres?
. — Âf ant deux mois j*aurai tout arrangé, dit Lucien.
— £h! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.
Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné reodroit ttosible chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, lessentait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout où il se produisit pendant quelques jours. U éproumt d'ailleurs une sensation tout aussi désagréable en redesceodaut aux affaires de son métier, après être allé la veille dans le graud monde, où il se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Ooralie. Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à b portière des voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la comtesse de Montcornet, privilège qu*ll avait tant envié à son arrivée à Paris. Fiiiot lut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial des él^ants de cette époque. Il rendit à Raslignac et à ses amis dn monde un splendide déjeuner; fluûs il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien était trop jeime, trop poète et trop confiant pour connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans éducation, pouvait-elle lui ^)prendre la vie? Le provhicîal prouva de la manière la plus évi* dente à ces jeunes gens, jdeins de mauvaises dispositions pour kii, celte collusion d'intérêts entre l'actrice et lui que tout jeune liomme jalouse secrètement et que chacun flétrit. Celui qui lo soir même en plaisanta le plus cruellement fut Raslignac, quoiqa^il te soutint dans le monde par des moyens pareils, mais en gar* dant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist Le jeu devlot
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMliE DE PROV. A PARIS. 337
one passion chez lui. Coralie, poar éviter toate rivalité, loin de désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec Taveugl^ment particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le présent, et qui sacrifient tout, mêmeTavenir, à la jouissance do moment Le caractère de Tamour véritable offre de constantes similitudes avec Tenfance : il en a Tirréflexion, Timprudence, la dissipation, le rire et les pleurs.
A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et désœuvrés appelés viveurs^ et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits, contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la Restauration avait condanmé la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement dans le journalisme, dans les conspirations, dans la fittérature et dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il y avait de sève et de luxuriantes puissances dans la jeune France. Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir; artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique ne Iqien faisait nulle part Les viveurs étaient des gens presque tous doués de facultés éminentes ; quelqnes-uns.les ont perdues dans cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les plaisanteries auxquelles ces jeu* nés gens se-sont livrés sont devenues si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles. Lucien lancé par Blondct dans cette société de dissipateurs, y brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc one longue ivresse coupée par les faciles travaux du journalisme ; il continua la série de •es petits articles, et fit des efforts énormes pour produire de temps sn temps quelques belles pages de critique fortement pensée. Mais Tétude éuit une exception, le poète ne s'y adonnait que contraint (Ntr la nécessité : les déjeuners, les dîners, les parties de plaisir,
COy. HUM. T. VIIL ^
538 H. LlfRB, SCian» m la IFIB de PROVI]ffG&
les mrées du monde, le jea prenaient tout son temps, etCoralîeêé- VQiaît le reste. Lnden se défendaie de songer an lendemain. B foyait d'aîileurs ses prétendus amis se condnis»it tons comme loi, itfrayés par des pro^)e€tns de Iibranie clièrenient payés, par dtt primes données à certains articles nécessaires anx spéculations hsardées, mangeant è même et peu soucieux de Tayenir. Une fin adoiis dans le journalisme et dans la littérature sur on pied d'égalité, Lncien i^yerçnt des difficultés énormes h vancre au cas où 0 voudrait s'éieyer : chacun oonsent»( h TarMr pour ^al, nul ne le Todaît ponr supérieur. InsensiMement il renonça donc h la gMie littéraire en croyant h fortune pditique j^ facile à obtenir.
— L'intrigue sonléTe moins de passions contraires que le talent, ses menées sourdes n'éreiMent Fattention de personne, hii £t an jom* GUttelet avec qui Lncien s'était raccommodé. L'intrigue est d*aâle«rs supérieure au talent De rien, elle fait quelque ciiese; tandis que la plupart da temps lea immenses ressources du taint ne servait à rien.
A travers cette vie abondante, pleine de luxe, ah toujours le Lendemain marchait sur les talons de la VeiHe an milieu d'une orgie et ne trouvait point le travail promis, Luden po«n*sumt donc sa pensée principale : il 'était assidu dans te mcmâe, â courtisait madame de Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne manquait jamais une seule des soirées de mademoisele des Touches. Il arrivait dans le oionde avant une partie de {Aaiàr, ^ivès quelque dîner donné par les auteurs on par les libraires; il quittait les salons pour un souper, firufl de quelque pari. Les frais de la conversation parisienne et le jetr absorbaient le peu didées et de forces que lui laissaient ses excès. Lucien n'eut pins alors cette luciiBté d'esprit, cette froidevr de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour déployer le tact exquB que les parvennsduvent en^loyer h tout msiant ; 9 kd fet inqKissible de reconmAre ks moments od madame de Baigeton revenait à lui, s^élcdgnait blessée, krî faisait grâce ou le condammdt de nouveau. CSiâtelet aperçât ks diances qui restaient à son rival, ei devint Tami de Ikîcb pour le maintenir dans b disripation o* se perdaiaoït ses hnSk itot^ae, jaloux deson eompntriole et qai tronvant d^afliears dfli iebaron m affié pfne sÉr etphs ntie qne Lnden, en éponsah canse. Aussi , qudqnes jours après Tentcevue dn Mfrarqns ^ dis h Lanre d^AngcmlABW, Rastignae aftaft4l réconeaif le poète
ILLUSIONS PEBDCBS : Vif craud bmmumb db pmiv, a paris. 351
et le vieux, beau de L'Eure au unliett d*uii magnifique souper aa Roeher de Caecale. LudN», qui retrait ttNijours le matin et se i^ Tait au milieu de la jouniêe» ue savait pas rénster à im amour I domicile et toujours prêt Aiosi le ressm*! de sa rolonté» sans eesse assoupli par une paresse qui le rmidait indiSérent aux faciles rése»* lutions prises daas les moments où il entrevoyait sa positiou soosioB ▼rai jour, devint nul, et ne répondît bientôt plus aux plus fortes pressions de la misère. Après avoir été très-beureuse de voir Lucien s*amusant» après l'avoir eacooragé envoyant dans cette dissipation des gagespoar la durée de son attacbement et des liens dans les néces* sites qu'elle créait, la douce et tendre Goralie eut k courage de recommander à son amant de ne pas oublier le travail, et lot plusieurs fcùs obligée de lui reppeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois» L'amant et la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapi« dite. Les quinae cents francs restant sur le prix des Mai^uerites, les premiers cinq cents francs gagnés parLuden avaient été pron^itement dévorés. En trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de miUe francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lu* cien avait adopté déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes sont jdies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans ; pliis tard^ personne ne les pardonne. U est à remarqua que certuaes âmes, vraiment poétiques, mais où la volonté faiblit, occupés à sentir pour rendre leurs sensations par des images, manquent essentiefement du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plut&t à recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui diq»raissaienty il ne vit pas l'avenir de ces prétendus amis qui ks uns avaient des héritages^ les autres des espérances certaines, ceux-d des talents reconnus» ceux-là la foi la plus intrépide en leur desCi* née et le ilessein prémédité de tourner les lois. Luden cmtàsoD avenir en se fiant à ces axiomes profonds de Blondet ;
« Tout finit par s'arranger. — Rien ne se déran^ chez les ge» « qui a'mit rien. — Nous ne pouvons perdre que la fortune qut « nous cherchons I — En allant avec k courant, on finit par av- « liver queiipie part. — Un homme d'esprit qui a pied dapsk « monde bit fortune quand il le veut 1 »
Cet hiver^ rempli par tant de plaisirs, lut nécessaire à Thte* dore Gaillard et à Hector Merim pour troover ks capitaux qn*exi-
3&0 n. LIVRE SCÈNES DE LA VIE DE PROVUICB.
geait la fondation du Réveil , dont le premfer nnméro ne parut qu'en mars 1822. Cette affaire se traitait chez madame du Yal. NoUe. Cette élégante et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques appartements : — Voilà les ccmptes des mille et une nuits ! exerçait' une certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans scn salon pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là. Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise, devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis secrets de Coralie. L*actrice, toujours souriant, lui cachait sa détresse ; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout se pacifiaiL Madame d*Espard et madame de Bargeton attendaient la conversation de Lucien pour faire demander an ministre par Châlelet Tordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée d*une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes laisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait publier un nouveau volume le monsieur Hugo contre lequel il ne fallait pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à Thabilelé de son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants, et il eut recours ï Finot qui lui fit quelques avances sur des articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans des flots de vin de
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMliB DE PROV. A PARIS. 3^1
Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il n*y a pas d*homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la main de fer de la nécessité.
— Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet
— Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.
— Non, tout devoir, c*est avoir eu tout ! répondait des Lupeaulx* Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient l'ai-
guillon d*or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau pour lui redemander le billet de mille francs qu*il lui avait prêté, Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer rArcher de Charles IX.
— Comment Florîne en est-elle arrivée là? demanda Lucien.
— Le Matifat s*est effrayé, répondit Lousteau, nous Tavons perdu; mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai Taffairel
Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle chambre à coucher ; Bérénice leur avait cuisiné des œufis sur le plat dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi II n*y avait plus dans le ménage aucun objet d*or ou d*ai^ent, ni aucune valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le*petiC journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière, qui' tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de tympalûser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en
8&2 IL LIVAB, SCÊHES VB XA TIE DE I>lMyVIlVGK.
criiiil: — HoBirah ! TWe rArdha* de Glniies 1X1 Tai laoé pour cent firttics de lîTres, mes enfants, At-il, partageons!
n remit ctiiqiinite francs à €oralie, et efffoya Bérénice diercber un déjeuner substantiel.
^ Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des Ubraires, ^ nous avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Danriat ; maïs Oauriat léâne, il ne fient pas donner ph» de quatre mifle francs pour deux mille exemphires, et tu veux six mille francs. Nons t^avons fait deux ibis pios grand que Waher Soott Oh ! tu as dans le v^itre des romans in- €0mpanj)les 1 tu n'olfres pas un livre, mais une affaire ; tu n*es pas Panteur d'un roman [tes ou moins ingénieux, tu seras une collecdon! Ce mot ocdlection a porté coup. Ainsi n*otd>lie pastonrôle, tnasen port^uiOe: ta Grande mademotsdle, ou la France sous LwisXIV . — CoHlUm !•*, ou les Premiers jours de LouisXY. — la Reine et le Cardinal, on Tableau de Paris sous b Fronde. — Le fils de Condtii, ou Une intrigue' de RicAe- HeuL., Ces romans seront annoncés sur la convertm*e. Noos app^ bus cette manoeuvre bernerles succès. On fait sauter ses livres sarla ooavertttre jusqu'à ce qu'ilsdeviennent câèbres, etFon est alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles qa'on a faites. Le Sous presse est l'hypothèque littéraire! Allons, rions un peu? Yoici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... To iB donc encore des soucoupes?
— Elles sont saisies, dit Goralie.
— Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les Bbnires croiront à fous tes manuscrits, s^3s en voient un seul «fin i9>rairie, im demande à -voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux Ubraires leur fatuité : jamais ils ne fisent de livres, avti^ment ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir qn*à dnq mille francs tu concéderais trois mîlk ssemplaires en deux éditions. Donne-moi le manuscrit dePArcber, wprèa demain nous d^eunons diez les Ubraires et nous les enfm
•— Qui est-ce? dit Lucien.
-«-Deux assodés, ^ux bons garçons, assez ronds en afliiTres, nommés Fendant et Gavafier. L\û est un ancien prenûercommis de b ttaisoB Vidal et Pordioin, fautreest le plus haÛle toyageur do qoai
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. Sa 3
des AugBStins, tous deu établis éeçsaïs ua an. Après avoir pèrdn qfodqoes légers c^itanx à {ndsiicr desnifflaos traduits de l'ingtois, ■MS gaillards veulent maintenant explmter les romans indigènes. Le bruit €oiiiil<jpie ces deux marcbauds de papier noirci risquent vni* qnemeftt les capitanx des autres; mais fl fest, je pense, assez îbdiflérent de savofar à qni appartient Targent qu'on te donnera.
Le snilendeBBaai, les deux journalistes étaient invités ^ déjeunel rae âerpieiile« dans l'ancien quartier de Lucien, oà Lousteau con^ serrait toujours sa chambre nie de la Harpe ; et Lucien, qui vint 5 preiftdre son ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction dans le monde littéraire, mais il ne s'en étonna j^us : son éducation l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en concevait tout Le grand bomme de province avait reçnu joué, perdu le prix de |dus d'un article en perdant ansrf Teavie de le faire; i avait écrit pins d'une cotonnc d'après les procédés ingénieux que lui avait décrits Lonsteau quand Us avaient descendu de la rue de la Harpe au PalaJs-BoyaL Tombé sous la d^ pendance de Bari)et et de Branlant, il trafiquai des livres et des bSlets de Ibéâtres; eù&ft il ne reculait devant aucun ébge, ni devant aucune attaque; il éprouvait môme en ce moment une espèce de joie II tirer de Lonsteau tout le pard possible avant de tourner le dos asx Libéraux, qu'il se proposait d'attacpier d'autant mieux qu'illes avait plus étndiéi De son côté, Lousteau recevait, an pr^ndîce de Lucien, ime somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Gâvalier, sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Wdf er Scott aux deux libraires en quête d'un Scott français.
La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie éCabfies sans ancune espèce de capital, comme il s'en éla- Uêêbxiî beancoap alors, et comme il s'en établira toojoors, tant qoe la papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit ii Ja likpairie, pendant le temps de jouer sqit à huit de ces coups de cartes aiipeiés pabUcalisns. Alors comme aojourd'hni, les ouvrages s'achetaseot aux auteurs en billets sonscrils à des échéances de six, neuf at dhnize mois, payement fondé sur la natore de ta vente qui sf solde entre fibraires par des valeurs encore plus longues. Ceslibnivea payaient ca mtee monnaie les papetiers et les imprimeurs, qol awJcnt alasi pendant ua m entre les mains, f/ratis^ toute une It» tnirÎB composée d'me donxaine ou d'une vingtaine d'ounages. En aanwaiil deux «a onois succès, h f rodait des baones alUres aol»
Zltlt II. LIVRE, SCÈIVES DE LA VIE DE PROVINCE.
dait les mauvaises, et ils se soutenaient en entant li?re sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, Ds rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés, appréciés par le vrai public ; si les escomptes de leurs valeurs étaient onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce résultat Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation, Cavalier avait apporté son savoir-faire. Fendant y avait jointson industrie. Le fonds social méritait émînemmentce titre, car il consistait en quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de son nom. Cavalier voyageait. Fendant dirigeait les affaires àParis. Cetteassociationfutce qu'elleseratoujoursentredeax libraires, un duel.
Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels de la rue Serpente , où le cabinet de la maison se trouvait au boat de vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà puUié beaucoup de romans, tels que la Tour du Nord, le Marchand dé Bénarès, la Fontaine du Sépulcre, Tekeliy les romans de Galt, auteur anglais qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais No^ nuinds, delà conquête de l'Angleterre ; ils y cherchaient du li^alter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et réaliser des bénéCces sur les chemins de fer en projet Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le titre de Les Strelitz^ ou la Russie il y a cent ans, Fendant et Cavalier inséraient-*ils brave* ment en grosses lettres, dans le genre de WaUer Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès : un bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile» et ils avaient été affriolés par li
aLUSIONS PERDUES : DN GRAND HOMIIE DE PROV. A PARIS. Zll5
perspective d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition de la vente d*alors, car il est extrêmement rare qu*un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lttden le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur cabinet, le traité tout prêt, les billets signée Cette promptitude émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une sinistre physionomie : l'air d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noir éveillés, les contours du visage tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé ; mais il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé, l'encolure épaisse et le verbe étemel du commis-voyageur.
— Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le traité est rédigé d'après les bases convenues ; d'ailleurs, nous ne sortons januus des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas l'Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen- Age il se trouvait tant d'Archers t Ah I si vous disiez le Soldat de Napoléon I mais l'Archer de Charles DL7... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
— Si vons connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria Cavalier.
— La SaifU-Barthélemy vaudrait mieux, reprit Fendant
— Catherine de MédMs, ou là France sous Charles IX, dit Cavalier, ressemblerait plus à un titre de Walter Scott
— Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera iniprimé, rq^rit Fendant
ZM n. LtVBB, SGÈNBS 1>B Ul VIE IMB PROVINGB.
— Gomme tous Yoadrez, dit Laden, pourra qoe le titre me invieutte.
JLe traité hi, àgiié, les d^Ues échangCs, Loden mit les biDeii danssapodie a?ecaiie satisfeeiMm sans égale. Pois tœ quatre, ilt , mosièrént chez Fendant oè ^ finmt le plas folgaîre des d^a« nen : des huîtres, des beeftea^s, des rognons an fin de Giiampagae et da txnnage de Brie; mûa ces mets furent aocomiKtgiiés par des Tins eiquîs, dus à Garalier qui connaissait an voyageor du commerœ des Tins. Au moment de se mettre à table apparat Hmprimeor à qui était confiée l'Impression da roman, et qui Tmt sorprendre Laden en lui apportant les deux premières feuilles de son liTPe en épreures.
— Noos Toulons marcher rapidement, dit Fendant \ Lucien, nous comptons sur votre iiTre, et nous avons dîantrement besoin d*an snccès.
Le déjeuner, commencé Tersmidi, ne fat fin! qu'à cinq heores. •— Où trouver de l'argent 7 dit Loden à Loosteau.
— Allons voir Barbet, répondit Etienne.
Les deux amis descendurent, on peu échauffés et avinés, vers le qoai des Augnstins.
— Gordîe est snrprise au dernier point de la perte que norine a faite, Florine ne la lui a' dite qu'hier en f attribuant ce malheur, eBe paraissait aigrie au pmnt de te qoitter, dh^ Loden à Lousftean.
— C'est vrai, dit Loosteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit à Loden. Mon ami, car tu es mon ami, toi. Loden, to m*w prêté mille francs et tn ne me les as encore demandés qa*ane fois. Défie-toi du jeo. SS je ne joaaîs pas, jeseraisbeoreos. Je dos à Dieu et ao cfiaUe. Ttà dans ce moment-d les Gardes du Commerce à mes titrasses. Enfin je sras forcé, quand je vais au PaUs* Royal, de doubler des caps dangere&x.
Dans la langue desviveors, doubler on cap dansPnis, c'estftire on détour, soit pour ne pas passer devant un créanci^, sdt poor 6rîter l'endroit où fl petift être rencontré. Loden qui n'allait pas indifféremment par toutes les rues, connaissait la manoearre saa el connaître ie nom.
— - t\Di dois donc beaucoup T
— Une misère! reprit Loosteso. MfBe éeosme saoverafent ré «Nda me ranger, ne ph» jouer, «t, poor me Kqaid<»*, f ri fiûl on feu de chantage.
^ Qu*est-ce que le Chantage ? dit Lucien à qui ce mot était incofina,
-* Le Chantage est une iavention de la presse anglaise, importée lécemment en France. Les Chanteurs sont des gens placés de manière à disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur en chef, n*est censé tremper dans le chantage. On a desGiroudeau, des Philippe Bridau. Ces bravi viennent trouver un homme qui, pour certaines raisons, ne veut pas qu*on s'occupe de Ittl Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales. Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtennes par des voies plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui fourniiaient de délicieuses anecdotes, comme h gendarmerie de Fouché cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret de la fabrication des faux billets dek banque anglaise, allaient saisir les imprimeurs clandestins [Mtitégés par le ministi-e ; puis Thistoire des diamants du prince Gaiathione, l'affaire Maubreuil, la succession Pombreton, etc. Le Ghantewr s'est procuré quelque pièce , un document important, il demande un rendes -vous à Tbomme enrichi. Si l'homme comproous ne donne pas une somme quelconque^ le Chanteur In montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme riche a peur, il finance. Le tour est fait Vous vous livrez àqadqae opération périlleuse, elle peut succomber à une suite d'iiticles : on v^ms détache un Chîmteur qui vous propose le rachat des articles. Il y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs, 6t qui stipulent avec eux que le jornual attaquera leurs actes politiques et non leur personne, ou qui livrent leur personne et demandeat grâce pour leur maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des nqoêtes que tu connais, est perpétuellement occupé de ces sortes de Dilations avec ks journalistes. Le drôle s'est fait une position merreffleuse au centre du pouvoir par ses relations : il est à la fois le mandataire de h pn^se et l'ambassadeur des ministres, il maqui- (Boniie ies amours-propresi il étend même ce commerce aux affaires politiques, il obtient de» journaux leur silence siir tel emprunt, sur Me OMccBsioB acooidés sms ooncurrence ni puUidté dans laquelle on donne une part aux loups-cerviers de la banque libérala Tu as fait un peu de chantage avec Dauriat, il t'a donné mille écus pour feuçêcher de éècsrkv Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le ioamaiiame était au (millot. fe chanUga se faisait au moyen da
Zi\S II. LIVRE, SCËNES DE LA VIE DE PROVINCE.
pamphlets dont la destruction était achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du Chantage est TArétin, un trèsgrand homme d'Italie qui imposait les rois comme de nos jours tei journal impose les acteurs.
— Qu*as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écns?
— J*ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s*est plainte à Matifat Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de ces attaques. Braulard a été joué par Finot Finot, au profit de qui je chantais t a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans l'intérêt de Goralie. Giroudcau est venu dire confidentiellement à Afatifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende à recevoir, il était question d'un 'nouvel appel de fonds. Avant de déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramaliqoe a eu besoin de négocier quelques effets de complaisance ; et, pour les faire placer par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot Matifat, en fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse, un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium ne peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme demain, elle ne sait que devenir.
— Par suite de la fermeture du théâtre, Goralie débute dans quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.
— Jamais t dit Lousteau. Goralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est pas encore assez bête pour se donner une rivale ! Nos allaires sool furieusement gâtées ! Mais Finot est tellement pressé de ntinper son sixième...
-—Et pourquoi?
— L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, pins
aLusiONS PERDUES : un graud hommb de prov. a paris. S49
une commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lapeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage. -, — Mais, le chantage, c*est la bourse ou la vie ?
— Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse on Thonnear. Avant-hier, un petit journal au propriétaire duqud on avait refusé un crédit, a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une feçon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il promettait le récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur en chef a certes gagné quelque chose , mais l'histoire contemporaine a perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des escomptés refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous sommes des enfants ! En Angleterre, on achète une lettre compromettante cinq à six mille francs pour la jevendre.
— Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat ? dit Lucien.
— Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus curieuses à Florine : orthographe, style, pensées, tout est d'un comique achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer, sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le premier article d'uu petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre les mains des rédacteurs de tel journal des lettres oà il parle du petit Cupidon, où il écrit gamet pour jamais, où il dit de Florine qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire croire qu'il la prend pour un chameau, l^nûn, il y a de quoi désopiler la rate des abonnés pendant quinze (oors dans cette correspondance éminemment drolatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-eile prendre sur ellede paraître poursuivre Matifat ? Elle a encore des principes, c'esCà-dh% des espérances. Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle, ec veot-elle une part. EOe est rusée, elle est mon élève. Mais quanà
350 n. LIVBB, flCÈSBft DE LA VIK DE raOtnCE.
«He saura que le Garde da Commerce n'est pas une plaisantfrk, quand Finot lui aura lait un présent coQYenafale, ou donné Tespoir d*un engagement, elks me liTreri les lettres, que je remettrai contre écuft à finot Finot donnera la corropondance h son onde, et Gi^ rondeau fera capituler le droguiste.
Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qn'U avait te amis extrêmement dangereux ; puis fl songea qu'il ne fallait pas se brouiller avec eux , car il pouvait avoir besoin de leur terrible isfluence au cas où madame d'Espard, madaoïe de Bargeton et Ghitelet lui manqueraient de parole. Etienne et Lucien étaient ak>narrivés sur le quai devant la misérable boutique de Barbet
— Barl)et, dit Etienne au libraire, nous ayons cinq wSk francs de Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois ; Todes-vons nous escompter leurs billets 7
— Je les prends pour miBe écus, dit Barbet arec un calme iinperturbahle.
— iUille écus ! s'écria Lucien.
-^ Vous ne les trouverez chei personne, reprit te libraire. Ces messieurs feront faillite avant trois mois ; maïs je connais ches eux deux bons ouvrages dont la venle est dure, ils ne peuvent pas attendre, je les leor adièterai comptant et leur rendrai leurs valenrs: par œ moyen, j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.
— - Veux-tu perdre deux mille francs? dit Etienne h Luden.
— Non l s'écria Lucien épouvanté de cette première affane.
— To as tort> répondit Etienne.
— Vous ne négocierez leor papier nulle part, dit Barbet Le livre de monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et O valier, il» ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires e& (Kpôi chez leur imprimenr, un succès ne les sauvera que pour six bmw, car, tôt ou tard, ils sauteront ! Ces. gens-là boivent plus de petiu verres qu*ib ne vendent de livres l Pour moi lenrs ^ets i-eprése»lent une afliùre » et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle que donneront les escompteun qn se demanderoatec que fxat chaque signature. Le commerce de Fescomptenr coosêtt k savinr si trois signatures donneront chocnoe trente pour eeot a G» de iùêkt. lyabord, vous n'o&rex qne denx sÉgnatures et chicune ne vaut pas dix poor cent
Les deux amis se regardèrent, sovpris é*0MaAre sortir de k
ULCSIORS PERDUES : VU GRAIfD HCMIHE DE PROT. A PARIS. 351
boncbe de ce cuistre nue analyse où se trouvait en peu de mots tout Tesprit de Tescomptc. n
— Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur poavoHs-nous aller?
— Le père Gbaboisseau, quai Saint-Micbd, vous savez, a fah la dmiière fin de mois de FendanC. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui ; maïs vous me reviendrez, et je ne vous donnerai \ks alors que deux mille cinq cents francs.
Etienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une pe^ tite maison à allée, où demeurait ce Ghaboisseau, Fun des escompteurs de la librairie ; ils fo trouverait au secomi étage dans un appartement meublé delà façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la grecquelelong delà muraille comme le fond d'un tableau de David, le lit, d'une forme trè»-pure, datait du temps de l'Empire oà tout se fabriquait dans ce goût. Les fauteuib, les tables, les lampes, les flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisi!» avec patience chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais élégante de l'Antiquité. Ce système mythologiqne et léger formait une opposition bizarre avec les mœurs del'escomptenr. Il est h remarquer que les hommes les plus fantasques se trouventparmiles gens adonnés au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les Ubretins de la pensée. Pouvant tout possWer, et conséquemment blasés, ils se livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur în^fférence. Qui sait les étudier trouve toujours une manie, un coin dn cœur par où ils sont accessibles; Cbaboisseau paraissait retranché dans Tintiquité comme dans un camp imprenaMe.
—H est sans doute ^Bgnecfe son enseigne, dit en souriant Etienne i Lucien.
Ghaboisseau, petit homme à cheveux poudrés, k redingote verdâtre, gilet couleur noisette, décoré d*une culotte noire et terminé par des bas chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prft les bffiets, les examina; puis il les rendit à Lucien gravement
—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, de* Jeunes gens pleins d'intriSgence, mais je me trouve sans argeati drt-a d'une voix douce.
— Mon amr sera ooidnit sur Fescompte, rSpcadit Etienne.
— Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit homme dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.
Les deux amis se retirèrent ; en traversant Tauticbambre, jus< qu*où les reconduisit prudemment Ghaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins que l*escompteur, ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte Ducerceau sur les maisons royales et les célèbrei châteaux de France dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.
-— Me céderiez-vous cet ouvrage ? dit Lucien.
— Oui, dit Ghaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.
— Quel prix?
— Ginquante francs.
— G'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les valeurs dont vous ne voulez pas.
— Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le prendrai, dit Ghaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.
Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Ghaboisseau fit un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de comuiission, ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.
— Âh cà I monsieur Ghaboisseau, les effets sont tous bons oo tons mauvais, pourquoi i^e nous escomptez-vous pas les autres!
— Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme. Etienne et Lucien riaient encore de Ghaboisseau sans l'avoir
compris, quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à l'honre et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de recommandation que leur avait donnée Gabosson, en leur annonçant le plus bizarre et le plus étrange particulif^t selon son expression.
— Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabosson, personne ne vous les escomptera.
Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans lei
aXDSIONS PERDUES : inv GRAVID HOIIML DE PRO V. A PARIS. 353
romans d'Hoffmann, aucnn des sinistres ayares de Walter Scott ne peut être comparé à ce que la nature sociale et parisienne s*était permis de créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec^ dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou de Paul Yéronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé, l'autre vif et luisant L'avare, qui semblait se servir de cet œil mort en escomptant, et employer l'antre à vendre ses gravures obscènes, portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément par la saillie des mâchoiies, ses dents encore blanches paraissaient tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste de ses yeux et la grimace de cette bouche, tout lui donnait un air passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à l'état d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement sale, et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un pareil persoanage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une haute intelligence , vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par l'alliage de mille substances étrangères.
— J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.
Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa riche carnation.
— Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à Tau-
COM. HUM. T. VIIl. 23
35& n. LIVRE, sGMn» m la vie m PBOvnoB.
leur. U y a pisisir à tranrffler atec toos; mais an de vos asm m'a amené un petit jeune bomme qui m'a rudement attrapé I
— On l'attrape ! dit l'artiste aux deux journalistes en leur Diontrant Samanon par un geste profondément comique.
Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni ponr ravoir un jour leurs haMts de fête au Monte-dûPieta^ traite soim que la main jaune et crevassée de l'esconqrteor piit et fit tomber dans la caisse de son comptoir.
— Quel singulier commerce fais4n? dit Lousteau à ce grand artiste livré à l'ophim et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne voulait ou ne pouvait rien créer.
— Cet homme prête beaucoup plus que le Mont-de-Piétésarles objets engageahies, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les laissi?r reprendre dans les occasions où il font que l'on soit vêtu, répondit-il Je vais ce soir diner chez les Relier avec ma maîtresse. Il m'est plus facile d'avoir trente sons que denx cents francs, et je viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent francs ; Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre.
— £t sou à son, dit en riant Lousteau.
— Je vous donnerai quinze cents francs, ditSamanoa à Lucien. Lucien fit un bond comme si l'escompteur luiiavait {dongé daos
le cœor une broche de fer rougi. Samanon regandait ies hiilels avec attention, en examinant les dates.
— Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui devrait me déposer des livres. Voos ne vnicK pas grand'chose, ditil à Lucien, vous vivez avec Goraiie, et ses meubks sont saisis.
Lousteau regarda Lnden qui reprit ses billets et isanta de la boutique sur le boulevard en disant : — Est-ce le diable? Le poète contempla pendant quelques mstants cette petite boutique, devant laquelle tous les passants devaient sourire, tant etie était {»teuse, tant les petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se demandant : — Quel commerce fait'on là?
Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix ans de là, l^treprise immense mais sans base, des Saint-simoniens, sortit très-bien vêtu, sourit aux deux journalistes, et«e dirigea vei^ le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se faisant cirer ses bottes.
— Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de papier ou cb^ nn imprimeur, ils sont perdus, dit l'ar-
ILLUSIONS vmansm : m «mp himpi^ jmiWMK. a paris. 3SS tatedNiXfdciiz fcimiofi. SiiiiaQoa)e«t«|osftyCQnuQem çn^querioart
^^ ^Eu ii'«6coinptera8 iplm tes bilteO, dit don JËtieniieii Jjiçîeq.
^^^ Là où SainuKm reiîife, dit Tmicoiiiiii, per«wme n'accepte, car Uest Tuttima ratio ! C'est an des mwbm» de Gîgopnet, de P^Uoa, Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place M Paris, et avec lesquels tout homme doutila fortune est à jEûre dpit tftt ou tard se renconirer.
•<-- Si tu ne peux pas escompter tes billetsàcioquaole pour cent» rtprit Etienne, il faut les édiMger contre des écns.
-^ Commeot?
^^ Donne*les à Coralie, elle les présentera chçz Cannât «^ Ju * le révokes, r^t Lousteau que Lnden arrêta en iaissMit un bond. Q«el jBBiantiUage! Peuz-^ mettre m balance ton aveip* ^ une semUaUe niaiserie?
^^ Je vais Ion jours porter cet ai|;ent à Coralie, dit Lncien.
'<<- Autre sottise! 0'éeria Lo^toau. Tu n'apaiserai rien avec quatre cents fnncs là eu il m faut <|iiiatre mille. Gardoms de quoi ' nous griser en cas de perte, et joue!
'«-iLe oonseâ est faon, ditle grand jnqtnnn.
A quatre pas de Ffiasoaii, ces paroles eprent nne vertu .magné* lk|Qe. Les deux jmls renvoyèrent leor cabdolet et mpnjtèrent au jeu. DUiord ils |;agnèrent trms mille francs, revinrient ^ içinq .cents, regagnèrent trois mâle atpt cents francs; pnis jiis retombèrent ji cent sous, se retronvèrentàdi^x mille francs, et les risquèrent sur Pair, pour les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas jpassé depais cinq coups, ils y pontèrent Ja som«i^ ; ,Impair soitit ^qcor^ Loe'^n et Loustean d^ringdèrent alors par resQaUer.4e€^ pavillon célèbre, après aivoir cnnsnmé àenx heures en âmtion8< dévorante^. ns avaient gardé cent francs. Sur les marches du petit p^ristyJle^ deux oolonnes qui soutenaient extérî^rement.une pelÀte jcnarqui^ «B tMe que plus d'un ioîl :a contemplée avec amour ou désespoir» Lousteau dit «n voyant le regard enflammé 4e Lucien : ^ J{e fnangeoBsqoe cinquame francs.
Les deux journalistes remonlèrent i£n nne heure, ils arrivèrent à mille écus; ils mirent les mille écus 9pr Honge, qui avait pasçé •cinq lois, entse fiant a» haaand «auqnel lils devaient leur perte précédente. «Noir sortît U était mt henves.
— 'Ne mangeons^ne vingt-^nqioiH», dit. Jî<lQifiQ«
356 II. LIVRB, SGÈHES DE LA VIE DE PHOVINCE.
Cette nouTeHe tentative dura peu, les viogt-dnq francs finrent perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingtcinq francs sur le chiffre de son âge, et ga^a : rien ne peut dépeindre le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les écus que le banquier jeta. U donna dix louis à Lousteau et lui dit : — Sauve-toi chez Yéry !
Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner.
Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et gagna. Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier ! Malgré la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit U sentit alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau d^ezVéry oùil se rua, selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis dans le vin. A neuf heures, jl était si complètement gris, qu'il ne comprit pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la Lune.
— Mademoiselle Goralie a quitté son appartement et s'est installée dans la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier.
Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le fiacre qui l'avait amené, se fit conduire rue de la Lune, et se dit à lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée, la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses créanciers au petit père Gardotqui, pour ne pas changer la destination de cet appartement, y mit Florentine. Goralie avait tout payé, tout liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette opération , qu'elle appelait une lessive^ Bérénice garnissait, des meubles indispensables achetés d'occasiont un petit appartement de trois pièces, au quatrième étage d'une maî^ son rue de la Lune, à deux pas du Gymnase. Goralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Goralie et à Bérénice.
— Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses bras. Bérénice sanra bien négocier tes billets à Braulard.
Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses
ILLIfSIOllS FBEDDÉS : UK GRAID HOHME DE PROV. A PABIS. 557
qoe loi prodigua Goralîe. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse, comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux échappés de dessous on foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil letant qui entra par les fenêtres pour dorer cette charoaante misère. La chambre, encore décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers , malgré les ordres de Goralie , déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe des deux amants tenut dans une armoire à glace et dans la commode. Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se trouvait, ayant la chambre à coucher, ressemblait «à celle du ménage d'un employé ^ douze cents francs. La cuisine faisait face au palier. Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait pas à plus de cent écus. Cette horrible maiscn avait une fausse porte cochère. Le portier logeait dans un des ventaux condamné, percé d'un croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un bureau, uf fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase , celle de l'actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète dégrisé.
— Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous nous en tirerons, dit-il. Après t(tut,nousavon^quatra mille cinq cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans les joumauk royalistes. Demain , nous inaugurons la - Réveil, je me connais maintenant en journalisme, j'en ferai!
Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les lèvres qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait nais la table auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufe brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois amis sincères, d'Arthez , Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux yeux étonnés de Lucien qui vivement toa« cbë Jeur offrit de partager son déjeuner.
858 11. liivite^ sGfMs Dit LA xtÉ ms pmvinctL
•^ Nbd^dit d'Atthezi Noitf yetroifflrpcmr dier afâSrerpld^ sëHëo- ^ «M'<}a0 de fliiQ|)le8 coittetaticms, cftr flous savon» tout, notts i^vêiiDii^d« la me de Yenâftine: Vous connaissez oiesropiiilofls; Lucie». Dintt toutte autre oiroon&taaoe , je me t^oairais de vtm» voir adoptant AM cmfiodofls^poUtiqdea ; niaisr, dans làsknation oft vtnifi vons étes^ oaia en éertfalit aut joumaux libéraux, vons ne saurt^ passer dMÈ leH rtii^ des Uhrds sans ftétrir à jamais votre caractère et eèidfler t(ftte existence. Nous venons voos^conjnrer ta nom de notre ' ittitié, qtfdqne affaiblie qu'elle soit, de ne pas vons' entacher aiosL ▼ottt atez' attbqué les Romantiques, là OiiDite et lé Gouvernement; wm flè ponve» pas maintenant défendre ieGottv^nemeni, la Droite et 'te Riimamiqnes.
'^ LeS'raisms qui mefbnt agir s(»it ttré» d*nn ort^ dé pensêies mpMmr, Iii' fin jostiflenf' tout, dit Lucien:
-^ Yons^ tte coMpreneK peut-étHB pas lar sittration dànsr laqndle nous so^mmes, Itii dit Léon Giraud. Le Gouvemement; la Cènr, lès KwtiKttis^ le paiti absolutiste, ou, si vous^'oidez tout comprendre dàaur une expression générale, le s;jfstème on)osé au système consthurioanei, et qui se divise en plusieurs fractions tbutès divergente» dès qU'itts-agit'desmoyensàprendre pour étouffer la Révofiition, est au nâolna d^aocord sur la nécessité de supprimer la Presse. La lbiidaCion'du:RéveU, de la Poudns, du Drapeau blanc, tbus jourvaut destiflés^ I répendre aiy* calomnies; aUï injures, aux railleries de^ia^presw libérale^ que je tt*àpprouve pas^en ceci, car cette méomidissaiioe^dii^ la gmndeur dénotresacerdoae ^tprécisémen t ce qui non» atcottdttitK à pubMer un joumal'digne ef gitrre dontrinfluenee sera dans peu de temps nespeAaMe' et* sendë, imposante et dlgne^ dttvMten Msant une ptfi^nthèse; eh! bien, cette artillerie royaliste «ttaiinitcérielle est «n premier essai dé représaîltès, entrepris pour •ttidiW'aiiir^Libértfaïf trait pour trtfit, Blessute pour blessure. Que - orof»*^»n]S>qti^il araivem; Luden? Les 'abonné sont en majoiité > duGôtôGauoife. DimslaPK^iie; comme à làguerre, la victoire se trouf faludaicdté desigros'btittiillons! Vousserex des infâmes, dès mentènis, dbs«nttemi»du peuple; les autres seront des défenseurs âelit iwtnei destgensfeioBonibles, dèsmartyis, quoique pltis hypocritesec 'pjkvperfldes que vous, pent-étre. Ce moyeu'augmenteraf rîhflùenee leraïdeiiise de Itf Pt^sse, efl>iêgitim&nt et consacrant ses ptiis odieu^ Mi>e«Mp9ini»< Ë'itffutte^^ et^ la personnalitt! dei^ënditHit^ mi de sei droits publics, adopté pouK te profit dè& sAiomieè et pa»S en IbM
ILLUSIONS BEADUEa : UK GRMUX HOMlf B DE PROV. A PARIS. ^59
d»^ chose jugée par an usagjs rédproqne. Quand le mal se sera révélé dans tonte son étendue , les lois restrictives et prohibitives, h Censure, mise à propos de l'assassinat dn duc de Berry et levée depuis l'ouverture des Chambres, reviendra. Savezrvons ce' que le pmjfie français conclura de ce débat? il admettra les insinuations de la presse libérale^ il croira que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez votre vie , mais vous serez un jpur dans le parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse; vous en connaisses trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous y avez excité trop de jalousie^ pour résister au tolk général qui s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné par la foreur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la fièvre; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et 1816, dans les idées* dans les. luttes orales de la Chambre et dans les débats de la Presse.
— Mes amis, dit Lucien , je ne suis pas l'étourdi, le poète que vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut
< me donner. Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.
( — Nous te couperons. . . les cheveux, dit en riant Michel Chrestieiu
f — J'am^ des enfanta alors, répondit Lucien, et me couper k
^ tête, ce sera ne rien coupen
Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations
! avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil
^ nobiliaire et les. vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison
' d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans sou esprit ap-
i payés^du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Ëspard,
< madame de Bargeton et madame de Montcornçt le tenaient par ce fil
! comme un enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que
^ dans un cercle déterminé. Ces mo»ts : « Il est des nôtres , il pease
! bien ! » dits trois jours auparavant dans les salons de mademoiselle
' des Touches, l'avaient enivré, ainsi que les félicitations qu'il avait
reçues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de
Rastignac, de Blondet, de la belle duchesse de Maufi igneuse , du
comte d'Esgrignon, de des Lupeaulx, des gens les plus influents et
les mieux en cour du parti royaliste.
— Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile
qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre esdme. Tq souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par ceux-Ui même à qui tu te seras dévoué.
Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement h main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.
— Eh ! laisse donc ces niais-là, dit Goralie en sautant sur les genoux de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de desLupeauk, qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il te faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, ta aurais le cadavre de Goralie!
Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint an repas triomphal, qui dura neuf heures, chez Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées de la presse royaliste : Martinville , Âuger, Destains et une foule d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, faisaient de la monarchie et de la religion, selon une expression consacrée.
— Nous allons leur en donner, aux libéraux! dit Hector Meriin.
— Messieurs ! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière ea jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi Tautolité dans rexploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nom leur faisons la guerre, faisons-la sérieusement; ne nous tirons pas des balles de liège! Attaquons tous les écrivains classiques et b'béraux sans distinction d'âge ni de seite, passons'les au fil delà plaisanterie, et ne faisons pas de quartier.
— Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exem« plairès, les présents , l'argent des libraires. Faisons la restauratioo du journalisme.
— Bien! dit Martinville. Justum et tenacem proposili virum ! Soyons implacaUes et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est : «Gilles Premier!
— Moi, dit-Lucien, je me charge des héros du Constitutionr rze{, du sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouf, iWa illustres orateurs de la Gauche I
ILLUSIONS PERDUES : UN GBAND HOMME DE PROV. A PARIS. SOt
Une guerre à mort fut résolue et TOtée à runanimité , à une heure du matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes leurs idées dans un punch flamboyant
— Nous nom sommes donné une famsuse culotte m^onarchique et religieuse^ dit sur le seuil de la porte un des écri- Tains les plus célèbres de la littérature romantique.
Ce mot historique , révélé par un libraire qui assistait au diner, parut le lendemain dans le Miroir; mais la révélation fût attribuée à Lucien. Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus cruelle façon : on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit an public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer, on l'appela le poète sans sonnets !
Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment, il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie :
Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du futur Pétrarque français, nous agirons en etinemis généreux^ nous ouvrirons nos colonnes à ces poèfnes qui doivent être piquants, à en juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur.
Et, sons cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fil pleurer à chaudes larmes.
Une plante chétiYe et de louche apparence Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs ; A Ten croire, pourtant, de splendides couleurs Témoigneraient un jour de sa noble semence :
Ou la toléra donc ! Mais, par reconnaissance, EUe insulta bientôt ses plus brillantes sœurs. Qui, sMudignant enfin de ses grands airs casseurSt ' La mirent au défi de prouver sa naissance.
EUe fleurit alors. Mais un vil baladin lïe fut jamais sifflé comme tout le jardin Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.
Puis, le maître, en passant, la brisa sans pardon } Et le soir sur sa tombe un ftne seul vint braire. Car ce n*était vraiment qu^un ignoble chabdok f
ZQ2 IL LIVBE, SCÈKES DE LA. VIE. PB PHOVUCB.
Yeraoa parla de la passion de Loden pour le jeu, et signala d'avance FAixher comme une œuvre anti-nationale où ranteur prenait le parti des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit jours, cette querelle s*cnvenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau qui lui devait oiille francs ,. et avec lequel, il avait eu des conventions secrètes; mais Lousteau devintrennemi juré de Lucien. Voici comment. Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment Tenlever à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyiant sans engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Goralie, et la pria d'offiir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à Tactrice sans théâtre. Florine, emvrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littérùre et politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins , tandis que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste à Nathan , et Nathan les fit radieter par Matifat contré le sixième du jonmar convoité par Pinot F^ rine eut alors un magnifique appartement rue Hauteville , et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le joamalisnie et du monde théâtral. Lousteau fut si craeliemenC atteint par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un.^ner que ses^ amis lui donnèrent pour le consoler. Dans cetteoi^ie, les convives trouvèrent qpe Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou savaient la passion. du^dramaturge. peur Florine; maîs^ au dire de tous, Lucien,' en maqnlgnoonant cette affaire, avait manqué aux plus saintes lois de Tamitié. L*esprît de parti, lé désir de servir ses nouveaux amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.
— Nathan est emportépar la logique tles passions; tandis que le grand homme de province., oommedit Blondet, cède àden .calcnis I s'écria Bixiou.
Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, dé ce petit drôle qtii voulait avaler tout le monde, fut-elle unanimement résolue et profondément méditée.. Yemou. qui. haïssait Lucien. se chaiigea de ne pas le lâcher. Pour se. dispenser de payer millft éeiiftà Lousteau, Finot accusa Lucien de Tavoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à Nathan le secret de lV)pération contre Matifat Nathan, conseillé par Florine». s'était ménagé l'appui de
ILLIJSlO!iS^PmMSS:>«llr«ftAmiliMMr0BPB#Vl A*PilBIS. tVi
Pinottaa hn vendimtisoa^pMt Haiimefmt qiiiiusê miUè franosi iiirosteani;, qm: perdait) ges^ inlll6 êtms ne p«rdoi|iia^ pas< à Ls* deiiicettelésioii.éiinM de sesimérto. les bksnurdS' d'ainmitv. pvopre defiennentc incarabtes q^mnA Foxyde d'an^gnit y péiBètra: jlnume: exforeanon^ attcone peinttiFe ne peut: rendre lift tt^ qui sàiflit lès écrivainift quand kmr amotiPfHDpre-sMfft^r, ni Fénergie qufik tsontFeDtan momeut^où ilsi». sentant piqué» par les flèches empoiaoBséerde. bù nulleria Cens: dnn llésevgie et ht rfeistanee aeitt stimidées:- pan Tatliiqne, snoeonibent prompteinent Lea gêna €ndinea:et.doiit ia thème est.faitd-apirèa le pra&mdioubU loflibriiAartBdeiojavâeux.,.ceox-4à-dépl»ienr le?i?ai conrage'iitlè^ mireL Ainai kp*faifates^ aai pveaaier ooep. d1œilv> psraiasenr etra lea IdrCs ;;inaâatkar réaiatanoe n'» qii*nni temps^ Féndamt les^ premiers qidaie jfMm» Lndien' ennasé âr pfeumr nne gnSte d^rtideai dan ks:^ joamanx. royaHacea^oil iiipartage». le poidt de kr orit^œ^ avec HeiMr Meitifl. Ton» les/}o«mmir hifarèdiedûi Aéiiet(v ilifirieade toat^ son e8|irit> appuyé. d'aiUeons.' par M&rtinnUe , le seul qui lé aac^tflttis arnère^fensée, ctqii'oa aemiC/pas^^danftle^seepetidëi^ oaoifetttàiMM signées par des plaisanteries après bdne, omaco: €Utorîes>de.Boia clicK Daoriat^ et daB8:les'Oonlî>se8 de théâtre, entmlba jeittfiaAiatea des det» partià que la' camaradenie nnissast secret» ment Quand Lucien' allak ao* fbyer du Vaudeville, il» n'était plar traité en» atni, les 9008 de son parti luidoBttaîent seuls la maint; landi»que Nathanvlieotor Meifin» Tbé9tee€«âUanivfRiterBisBÎeitt sans iMnUe: avec. Fkot, Lottsteau , Venmn et quelques-uns: de œs jpttroalisfas>décoiéidu soniom de boj»^ e»/m A cette époque^ le foyer du'Va&devItie était. le cbeC-lîea dès: médisanoes: littéraire»^ une espèce de boudoir où ii«iiaîent des gens'de^toa» les partis.,, des hMDines^ politique»! et des niagistraft& Après uiie néprimandà faite en-certaine Chambre dttGonaeil^.leprésidmt, quiaTaitrepnachèà l^undesesorilèguef.debahiyfirleftiOOulisBesdesftfliniarre, se trouva simarreà sieaaae.avec le rôprâmandé^dans le- foyer du ¥audevillei Laueteau fiait par y dônneiriaiDainiK Nathan. Finot y Tenait presque tons ki»8oir&. Qiiand Luden^arvait le temps, iliy^ndiait les dispos sâtion» de-eesr ennemis^ et ce: inalbeureui;> eafanfl wiyalt tmijoutissen eue. une implacable -froiidèuii
In ee tempSi* Vea^i de parti* eqgendndr dea- haine» bient ping »âiettaes>qu'ell0s ne^le aent Mjourdfbui. Axqourd^fauiy àlaUnigiie^ tant »'«rt atnRundii^ppff we^trt^pgnandB tmsîoadQS maaitKN Jo»
Mk IL UVRE, SCENES DE LA VIE DE PROVOfCB.
jourd*hui, la critique, après avoir immcrfé le livre d'un homme, lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous peine d'être passé par les verges de la plaisanterie. En cas de refus, nn écrivain passe poiur être insodable, mauvais coucheur, pétri d'amour-propre, inabordable, haineux, rancunenz. Aujourd'hui, quand un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison, quand il a évité les pièges tendus avec une infâme hypocrisie , essuyé les plus mauvais procédés , il entend ses assassins loi souhaitant le bonjour, et manifestant des- prétentions à son estime voire même à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à nne époque où l'on a transformé la vertu en vice , comme on a érigé certains vices en vertus. La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les cheiis des opinions les plus contraires se parient ^ mots émoussés, à pointes courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en souvienne, il y avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'une querelle. Qui n'a pas surpris des imprécation chez son voisin, à l'entrée de quelques hommes plus spédalemeot en butte aux attaques respectives des deux partis? U n'y avait alors que deux partis, les Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même haine sous deux formes, une haine qui disait comprendre les échafands de la Convention. Lucien , devenu royaliste et romantique forcené , de libéral et de voltairien eat9f/k qu'il avait été dès son début, se trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de l'homme le plus abhorré des libéraux à cette époque , de Mardnville , le seul qui le défendît et l'aimât Cette solidarité nuisit à Lucien. Les partis sont ingrats envers leurs vedettes, ilsabandonnentvofentiers leurs enfants perdus. Surtout en politique , il est nécessaire à ceux qui veulent parvenir d'aller avec le gros de l'armée. La principale méchanceté des petits journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville. Le Libéralisme ks jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amitié, fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand monde , et qui croyaiti comme tous les anciens camarades du poète, àsa prochaine élévation. la prétendue trahison du poète fut alors envenimée et embelliedes drcpastances les plus aggravantes. Lucien fut nommé le petit Ju*
ILLUSIONS PBRDCBS : UN GRAHD BOêOÊB DE PROV. A PARIS. 565
das, et MartioTilIe le grand Judas, car Martinville était, à tort oa à raison, accusé d'avoir livré le pont du Pecq aux armées étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaalx que, quant à lui, sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique creux el fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui pardonnaient ni spn équipage à bas, car pour eux il roulait toujours, ni ses splendeurs dé la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait arriver k tout; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens.
Quelques jours avant le début de Goralie au Gymnase, Lucien vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville. Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire de Florine.
— Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels. Je vous avais donné de bons conseils et vous n'en avez point profité. Vous avez distribué Téloge et répandu le bienfait, vous serez cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Goralie ne vivront jamais eu bonne intelligence en se trouvant sur la même scène : l'une voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour défendre Goralie. Nathan, outre l'avantage que loi donne son métier de faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que vous.
Gette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle il avait droit ; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si fraîchement converti 1 Gaillard accablait Lucien en lui disant que les nouveaux- ¥enus devaient donner pendant long-temps des gages avant que leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les honmies en présence d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des chiens se disputant une proie : ils offrent alors les mêmes grondements, les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ces écrivains se jouaient mille mauvais tours secrets- pour se nuire les nos aux autres auprès du pouvoir, ils s'accusaient de tiédeur; et, pour se débarrasser d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les libéraux n'avaient aucun sujet de débats intestins en se trouvant loin du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet
3M fil. lantR, sotaBft mm iiâ *ib ^db moviiiaE.
miUricaUe lacis d'andHlioiis» LHdcn n'eut ip» OMMEtie coarag^ pour lirer Tépée afin d'iW couper ks iMBiids, «t;ii8se«eBtU fea la patieacede ks dôaiâler, il ne poawait âtve.ni rÂrétin, niietBea»* marchais, ni le Frémn ie son époque, lii sien. tint à. -iBon aniqne ééair : avoir son ordoonanoe, en oomprenaBtqne celle testauralieii lui vaudrait un beau marii^. Sa iortiae ne dépendrait. {flasaion que d'un basatd auquel aiderait ea beanlé. Loosteau, qui kn^mil inarqné tant de confiance, avait son iecrat, le joiniialiste ^aefait^à blesser à OKMrt le peète d'AngoaMaie; ansii h jour où Merlin l'u* menait au Y<aiideville, Etienne avaittil préparé ponr Lucien an pî^e borriUe où cet enfant devait sp prendra et succomber.
•-^ Voilà notre beau Lucien, dit Finot m traînant des Lopenibt avec lequel il causait devant Lucien dont il prit la 'main avec k» décevantes chatteries de ramitié. Je ne ciNinw pas d'exem^^es d'Une fortune ^ussi rapide que la sienne, dit Finot «n regankat tour à tour Lucien et fe mattre des reqmStes. A Paris, kforlune est de deux espèces : il y a la fortune oaatérieUe, Taiigent qne toat fo monde peut ramasser, ^ la fortune morale, ks relations, k poâtioQ, Taccès dans un certain monde snabordabk pour ^rertaians personnes, queUe que aeit leur fortmie malénMle, et mon ami,....
— Notre ami, dit des Lupeaub en jetanl à.Luckn un eareasant iwgard*
— Notre ami, reprit Finot en ts|M>tant.k main de Lucien OKlve ks siennes, a fait sons ce raf^pertune briUanibe fortune. A laifMté, Ludena plu»de moyens, plus de talent, plus d- esprit iqœ tous «es envieux, puis il est d'ime.i»eau>(é ravjasaofte; «es anoieDs amis «le lui jiardooneut'PAs aes succàs, ils. disent i^fiL areu;dn ibenhe»*.
— Ces hooheurs-lâu dit des Lupe«aulx»n*iarfit»nt jamais aox^nnlB uliSiix incapables. Hél peut-on aHpekr du buifaenr,.le soit de Bonaparte? il y aviait eu vingt généraux en <bef;av8«t Joi ponr am* mander ks. armées. d*Italie, comme il y a «eut jeunes getts>en ^ce moinçvt qui voudmient pénétrer cbez.mademmselk des .Touches» fued^à dans k monde on vons< donne pour lemme,:iiion cher! dit des.mpeaulx-en frappant sur l'iule de :Lu«kn. Abl voua ifces en gmnde iavenr. JMadame d' Sispard, «nadame • de Sacgeton etiuadame de Uentcomet smit Mes de vous. N'étes^voiiB ins' ne aoÎTtdeJa.soiriée de madamelirmiani» otdiwitin datanut deladoehassede Crrandtieu?
.âH^dit.Lnoi^
aLUSlONS PBBDinS :|RI«RA» flOmnB^BtPROsr. A PAAIS. 987
^* PernetteZ'^iiioi ée tous pt^éBemer un jeune banquier, mon*» gieur du Tillet, un homme digne de Yens, & ^a «a fiure me ècU» fortune et en peu de temps.
liueien «t du tWet Misalaèrant, «otrèpoiten xanvenatka, et le banquier invita Lucien à- dîner. 'Fînot et-des Lnpeaniz, denx hann mes d'une égale profondenr* et qui se connaûsaient assez pour demeurer toujours amis^ parurent conti&uer>une €on?ersation corn-* mencée, ib laissèrent Lucicm, «Meriinf.dn rriiiet et Nathan aoisant ensemble, et se dirigèrent vers na des dÉfans qm meublaient le foyer du 'Vaudeville.
— Ah ^, mon cher ami, dit 'Finot à des lApeauhc, ditesnnoi la vérité? Lucien est-il sérieusement prolégé, xar il estdef«iu la bête nmre de tous mes rédacteurs ; «t, aifant de faTori8erîieur''Conspba^ tîon, j'ai voulu vou^oensiilterponr aaveîr's(^ ne vaut pasmiensia déjouer et le servir.
Ici le maStre des requêtes et'Finet se regarderait pendant nne l^ère pause avec une profonde attention.
— Gomment, mon cher, dit des Lnpeauh, pouMv-vons ima^ ner que la marquise d^spard, Ghâtelet et madame de BargetM qui a fait nommer le baron pr^t de la t Charente et comte afin de rentrer triomphalement à Ângoulême, pardonnent à 'Lucien ses attaques? elles F^nt jeté dans le parti royaliste afin de l'annuler. Aujourd'hui, tous cherchent des mollfe'pour relaser x^ qu'on a promis à cet enfant; trouvez-^n? vous aurez rendu le pkis imEuense service à ces deux femmes : un jour ou l'autre, elles s'en souvieurdront. J'ai le secret de ces deux dames, elles baissent ce petit bonhomme à un tel point qu'elles m'ont suipris.' €e Lucien pouvait -ae ^barrasser de sa plus cruelle enneiBie,'nBadame de Bargeton, en ne cessant ses attaques qu'à' des conditions que toutes les femmes. aiment à ei^cuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il aurait no^é cette haine dans des torrents d'amour, il devenait aléas comte de Rubempré, iaseiche lui aurait obtenu qudque place dans la maison du roi, des sinécuresl Luden éuit un très-joli ledeur pour Louis XYIII, il eût été bibliothécaire je ne sais où, maître des requêtes pour rire, direeieap de queiqve chose auxiMenus-Plaisirs, Ce petit sot a manqué son coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne lui a point pardonné. Au'Meu d'imposer des conditions, il en a reçu. Le jour où Lucien s'est laissé prendre à la promesse de l'ordonnanee, le baron Ghâlelet a fait un |;rand pas. €oitiie a perdu
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cet enfant-là. S*il n'avait pas eu l'actrice pour maîtresse, il aurait revoala la seiche, et il l'aurait eue.
— Âinâ nous pouvons l'abattre, dit Ftnot
— Par quel moyen, demanda né^emment des Lupeaulx qd voulait se prévaloir de ce service auprès de la marquise d'Espaid.
—Il a un marché qui l'oblige à travailler au petit journal de Lousteau, nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il est sans le sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouillé par un article plaisant et qu'on lui prouve que Lucien en est l'antear, il le regardera comme un homme indigne des bontés du roi. Pour faire perdre un peu la tète à ce grand homme de prorince, nons avons préparé la chute de Goralie : il verra sa maîtresse «filée et sans rôles. Une fm l'ordonnance indéfiniment suspendue , nous plaisanterons alors notre victime sur ses prétentions aristocratiques, nous parlerons de sa mère accoucheuse, de son père apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il succombera, nous le reaverrons d'où il vient Nathan m'a fût vendre par Fiorine le sixième ^e la Revue que possédait Matifat, j'ai pu acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat; nous pouvons nous entendre, toos et moi, pour absorber ce journal au profit de la Cour. Je n'ai protégé Fiorine et Nathan qu'à la condition de la restitution de mon sixième, ils me l'ont vendu, je dois les servir; mais, auparayaot, je voulais connaître les chances de Lucien...
— Vous êtes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant Allez ! l'aime les gens de votre sorte... '
— Eh ! bien, vous pouvez faire avoir à Fiorine un engagement définitif? dit Finot au maître des requêtes.
— Oui; mais débarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de Marsay ne veulent plus entendre parler de lui.
— Dormez en paix, dit Finot Nathan et Merlin auront toujoars des articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne |x>urra pas donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vi?re& n n'aura que le journal de Martinville pour se défendre et défendre Goralie : un journal contre tous, il est impossible de résister.
— Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais li?reimoi le manuscrit de l'article que vous aurez fait faire à Lucien, répondit des Lupeaux qui se garda bien de dire à Finot que l'ordonnancé promise à Lucien était une plaisanterie.
Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien ; et, de ce ton
de bonhomie anqael se sont pris tant de gens, il expliqua comment 9 ne pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reçu* lait à ridée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami foyait dans le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez forts pour changer hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne deTaientils pas se rencontrer dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre mille petits senrices à se rendre ? Lucien avait besoin d'un homme «ûr dans le parti libéral pour faire attaquer les ministériels ou les oltras qui se refuseraient à le servir.
— Si Ton se joue de vous, comment ferez-vous? dît Finot en terminant Si quelque ministre, croyant vous avoir attaché par le licoa de votre apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener, ne vous faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre aux mollets? Eh! bien, vous êtes brouillé à mort avec' Lousteau qui demande votre tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez plus. Moi seul, je vous reste ! Une des lois de mon métier est de vivre en bonne intelligence avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez me rendre, dans le monde où vous allez, l'équivalent des services que je vous rendrai dans b Presse. Mais les affaires avant tout ! envoyez-moi des articles purement littéraires, ils ne vous compromettront pas, et vous aurez exécuté nos conventions.
Lucien ne vit que de l'amitié mêlée à de savants calculs dans les propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx l'avaient mis en belle humeur : il remercia Finot !
Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite plus ou moins hien combiné , suivi , maintenu , il se re&contre un cruel moment où je ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves : tout manque à la fois, de tous côtés les fils rompent ou ' s'embrouillent , le malheur apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de ce désordre moral, il est pei-du. Les gens qui savent résister à cette première révolte des circonstances, qui se roidissent en laissant passer la tourmente, qui se sauvent en gravissant par un épouvantable effort la sphère supérieure y sont les hommes réellements forts. Tout homme , à moins^ d*être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été trop heureux, il
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devait Toir les hommes elles choses se toarner contre lui Lapremièrc douleur fut la plus vive et la phis cruelle ée toutes, elle i'atteiguit là où il se croyait invulnérable, daus sou cœur et dans son amour. Qsralie pouvait n'être pas spiriiueUe ; mais douée d'une belle âme, (fie avait la faculté de la mettre en dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce phénomène étrange, tant qu'il a'est pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement naive et timide, ea apparence hardie et leste comme doit être une comédieBae, Ceralie encore aimante éprouvait uue. réaction de son cœv de lemmeior son masque de comédienne. L*art de rendre les sentiments, ccite sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez elle de la nature. Elle était .honteuse de donner au public ce qin n'appartenait qo'i l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière aux f^nmes viaiei Tout en se sachant appelée à régner en souveraine sur la scène, eSe avait besoin du succès. Incapable d'alfrontei* une salle avec Uqiidle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujoursen arrivant enscèoe: et, aloi^, la froideur du public pouvait la g}acen Cette tenible éa»tion lui faisait trouver dans chaque nouveau rôle un nouveau début Les applaudissements lui causaient une espèce d'ivresse, inutile à soi amour-propre, mais indispensable à son courage : on munnorede désapprobation ou le silence d'un public distrait lui ôtaient sa moyens; une salle pleine, attentive, des reganls admiratensct bienveillants l'éiectrisaient; elle se mettait alors en commonicatioD •avec les quaUtés nobles de toutes ces âmes, et ne sentait la puissance de les élever, de les émouvoir. Ce double eflet aociisaic bien et la nature nerveuse et la constitution du génie, en tmiûssaottosâ les délicatesses et la tendresse de celte pauvre enfant Ludeoanit uni par apprécier les trésors que renfermait ce cœur« M avait reconnu combien sa maîtresse était jeune Me. Inhabile aux faussetés de l'aarice, Corahe était incapable de se défendre coatrt les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles s'adoonit Fiorioe, fiit aussi dangereuse, aussi dépravée défà que son amie était simpie et généreuse. Les rôles devaient venir trouver Coralie ; €Ue était tnf fière pour implorer les auteurs et suinr leurs éénhononntes œndi' tiens, pour se donnerau premier journaKstequiiameBaceraitdesoa
£mour et de sa plume. Le talent , déjà si rare dans l'art extraordinaire du comédien, n'est qu'une coiiûiiiion du mocès, le talent est
ILLUSIONS PERDUES : UIV GRAKD HOMIUE DE PROV. A PARIS. 371
même loog-temps nuisible s*il n'est accompagné d'un certain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Prévoyant les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien TGulut à tout prix lui procurer un tLion^he. L'argent qui restait sur Je prix du mobilier vendu , celui que Lucien gagnait , tout avait passé aux costumes , à Tarrangement de la loge , à tous les frais d'un début. Quelques jours auparavant , Lucien fiX une dé* marche humiliante à laquelle il se résolut par amour : il prit les billets de Fendant et Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon d'or pour en prQ|)Oser l'escompte à Camusot. Le poète n'était pa» encore tellement corrompu qu'il put aller froidement à cet assaut. Il laissa bien des douleurs sur le chemin, il \c pava des plus terribles pensées eo se disant alternativement : oui ! — non I Mais il airiva néanmoins au petit cabinet froid, noir, édairé par une cour intérieure, où siégeait gravement non plus l'amoureux de Coralie» le débotioaire, le laioéant, le libertin, l'incrédule Camosot qu'il connaissait ; mais le sérieux père de famille, le uégodant poudré de l'uses ^.t de vertus^ noasqué de la pruderie judiciaire d'un magistrat du Tribunal de Commerce, et défendu par la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de commis, de caissiers, de cartons verts», de factures et d'^hanlillons, bardé de sa femme, aoc(Hnpagné d'une Me simplemeut mise. Luden frémit de la tête aux pieds -en l'abordant, car le digne n^ociant lui jeta le regard insolemment indifTérent qu'il avait déjà vu dans les yeux des escompteurs.
— Voici des valeurs , je vous aurais mille obligations si vous vouliez me les prench-e^ monsieur 7 dit-il en se teiumt debout auprè» du négociant assis.
— Vous m'ayez pris qudcpié choso^ monsieur, dit Camusotoje ni'^n souviens.
Là , Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en parlant à l'oreille du marchand de soieries , qui put entendre les palpitations du poète bumiUé. Il n'était pas dans les intentions de Camusot que Coralie éprouvât une chute. Eu écoutant, le négociaui regardaitks statures et sourit, il était Ji;^ au Tribunal de Com^ merce, M c(Mmaissail la situation des libraires. Il donna quatre mille cinq cents k^mcs à Ludea,^la coaditÎGn de mettre dans son endo.*^ taJeur reçue en scieries. Lucien alla sur4c-chaH^p ^oir Eraulard et fit très^faien les «faosesarveclni pour assurer à Coralie un heau sucées, firaularà promit devenir et vint à la répétition géoi^ctle afm de
convenir des endroits où ses romains déploieraient leurs battoin de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de Gamusot; il calma les inquiétudes de Tactrice et de Bérénice, qui déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville , un dei hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre , était venu plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu de plusieurs rédacteui*s royalistes la promesse d'articles favorables, il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du débat de Coralie , il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capahie d'en rendre compte : il devait sa fatale réputation en ce genre an articles qu'il avait faits sur Nathan. Il y avait du monde au bareau , tous les rédacteurs s'y trouvaient Martinville y était veim s'entendre sur un point de la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les journaux lil)éraux. Nathan, Merlia, tous les collaborateurs du Réveil s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était prudent, sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé que les journaux roj'alîstes feraient une guerre à mort et systématique à ces dangereux adversaires, qui devinrent en eflet les metteurs en œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons, dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus briUanl écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'anathème prononcé sur le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être échiné ^ sdoa le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du patii royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à Lacicn qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner à son premier camp : Merlin et Martinville le prirent à part et lui firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine qne les journaux libéraux lui avaient vouée , et qu'elle n'aurait plus les journaux royalistes et ministériels pour se défendre. L'actrice allait donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait
cette renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre.
— Vous n'y connaissez rien, lui dit Marlainville, elle jouera pendant trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir, vous jetez votre gagne-pain.
Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie : sa mattresse était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand jour* nal et dans le Réveil, Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme; il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en page, il hésita long-temps, mais enûn il écrivit un article moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les mfants prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible plaisanterie était de nature à nuire au livre. £n relisant cette belle œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent : fl traversa Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai grand homme ; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur une borne pendant quelques intants. £nfin poussé par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.
— Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.
— Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yetrt pleins de larmes» et ils m'ont commandé de l'attaquer.
— Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.
— Je ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi le secret sur ma visite, et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne parvient- on à rien sans s*étre fait des calus aux endroits les plus sensibles du cœur.
— Toujours le même ! dit d'Arthez.
^— Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, je suis u» enfant ivre d'amour.
El il lui expliqua sa position.
~ Voyons l'article, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de lui dire de Coralie.
ZIU n. LIVRE, SCÊKES DB UL VIE B£ VROVlNGfL
Liickn lai tendit le roanfiKnt, d'Arthes le \a% et ne put s*etii» pêcher de sourire : — Quel fatal emploi de Tesprit! s'écria-t-il; juaiS' il se tut en Wfant Lncieii daM un fauteuil, accaWé d'une douleur Traie. — Toulez-Tous mo le laisser cerriger? je veu& le renverrai deamin, reprit-il Laplaisanlerie désliiiooce une œuvre, une critique grave et sérieuse est parfois un éloge» je sauraireudre f otrc article plus honeraèle et pour fous et pour moi. D^ailleucs cioi seul, je connais bien nés fiautes !
— En montant une côte aride, on trouve quelquefois un: fmit pour apaiser les? afdenrs é*mte soif horrible; ce final, k wilk! dit Lucie» qui se jeta dan» les bras die d'Artiiez ,. 7 pieui^a et lui baisa le front en disant : — Il me semMeque je fon» confie maconscieBce pour me la rendre un jour I
. Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit soIenneDement d^Artàez, le repoitir est alors une prime donnée aux mani^aiseS' actions. Le repentir est une virginité qne notre âme doit à Dieu : un homme qni sa repent deux fois est donc mn horrible sycophante. J'ai peur qne ta ne Tioîes que des absolu'» dons dans* tes rependrs!
€es^ paroles foudroyèrent Lucien qui remt à pas lents rue de h Lune. le lendemain le poète porta au journal son article, renvoyé «t remanié par d'Ârthez; mais, depuis ce jour, ilfut dévoré par une m^ncolie qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand I0 soir il vit la salle du Gymnase pleine, il éprouva les tecrible» énMiiotto que donne un début au théâtre, et qm s'agrandirent chez lui de tonte la puissance de son amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes les pttysionomies comme ceiui d'un accusé ^embrasse les figures des jurés et des Juges : un murmure allait le faire tressailfip; on petic incident snr la scène, le» entrées et les sorties de Gondie, les moindres iaflexieas de; voix devaient l'agiter démesurément Lapièce oè débutait €oralieétait une de celles qui tombent, mais qni rebondissefit, etila pièce tomba. Ëiii entrant en scène, Goralie ne fut pas applaudie, et lui ifcappée par la froideur ^u Parterre. Dans les loges, aller nfent pas. d'antresappkudisfements "que celui de Caznasot Des>peEsoniies planées a» BalfiOaet aux Gaieries firent taire le négociant par des chuts vé^^élés. Les Galeries Imposèrent silence aux claqueurs, fuaod ksitla^ucurs se livrèrent h des satoes^évideniDait eiûagérées. Martinviile applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine^l!toliiaa«,]yifirlin l'imitaienr.
ILLUSION» PERDUBS : UN GHANfiT HCNUME DE PROV. A PARIS. Mi
Une fois la fÀèce tombée» il y eut foule daos la loge de Ck>rane mais cette foule aggrata le mai par les consobtioBS qu'on lai doft* nait L*actriœ re¥iat au désespoir moiiis pour elle qcâpoiHr Lucien.
— :Noos avofis été trahis par Braulard, <MtriL
€oralie eut nae fiLè?re borriUe» eUe élait atteinte an cœur. Le lendemain, il loi fut impossible déjouer: eUe se ril arrêtée d«as sa carrière, Lucienkûcachaiesjonrnaux, il les décacheta dans la salie à manger. Tous ksiéuittetonistes attribuaient la chatedelapièceàGQFralie : elle avait trop présumé de ses forces ; ^le, qui faisait les déMces dfis. bouleirards, él^ût déplaoée as Gymnase; elle avait été poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté ses moyens, die avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralîe des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur Nathan, Une fi^e digne de Milon de Crotone quand il seseatit les mains prises dans le cfalfie qu'il avait onreri lui-même éclata chez Lucien,]! devint blême ; ses amis doimaient à QoraUe, dans une phnh néologie admirable de bonté, de ooaqiAaisance et d'intérêt, les cousais ko pks perûdcs. Elle devait jouw, y disait-on, des rôles que ks perfides auteurs de ces feuillelons infâmes savaient être entièrement contraires à son talent Tels étaient les journaux royalistes amnés sans doute par Nathan. Quant aux joumasa libéraux et aux petits journaux, ils déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait inratiquées. Goralie entendit un on deux sangiots, eUe nanta de son fit vers Locien, aqperçut les journaux, voulut les voir et les lot. Après cette lecture , elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était de la oonspiratioa, elle en avait prévu Tisnue, elle savait le rôle de Conlie, elle avait en Nathan pour répétiteur. L'Administration, qui tenait k la pièce, vouktt donner le rôle de Corahe à Florine. Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et abattue; mais quand il lui dit devant lunciea que Florine savait le r^e et qu'il était impoaa&le de ne pas donner la pièce le soir, die se dressa, sauta boia du lit
— Je joueran, cria-t-elle.
Elle tomba évanouie. Florine ent dmic le râle et s'y fit une réputation, car eHe releva hi pièce; elle eut dans* tous les journaux une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.
— Une misératile k lacpidle tu as mis te pwn à la maml Si le
Gymnase le Teat, S peut racheter ton engagement Je serai coinle de Rubempré, je ferai fortane et t'époaserai.
— Quelle sottise I dit Goralie en lui jetant un regard pâle.
^- Une sottise 1 cria Lucien. Eh ! bien, dans quelques jours tu habiteras une belle maison, tu auras un équipage, £t je te ferai un rôle!
n prit deux mille francs et courut à FrascatL Le malheureux y re^ta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en âpiarence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les chances les plus diverses : il posséda jusqu'à trente mille francs,
sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finotqui Tattendait pour avoir ses petits articles. Lucien commit la faute de se plaindre.
— Âh! tout n*est pas roses, répondit Finot; vous avez fait si brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle et royaliste. Il ne faut jamais passer d*un camp dans un autre sans s'être fait un bon Ut où Ton se console des pertes auxquelles on doit s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis, leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration, ils en deviennent les complices, ib vous plaignent, et !'<» convient alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, Tinnocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le bruit, le scandale et les criaiUeries que soulève votre article contre d'Ârthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques -contre vous , votre livre y succombera. Où en est- il votre roman?
— Voici les dernières feuilles , dit Lucien en montrant un paquet d'épreuves.
^ — On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les coups d'épingles du Réveil sont dirigés contre les gens de la me des Quatre- Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes qu'elles sont drMês. Il y a toute une coterie politique, grave et sérieuse derrière le journal de Léon Giraud , une cotme à qui le pouvoir appartiendra tôt on tard.
— Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jounk
— - £hl bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante
ILLUSIONS PERDCES : UN GRAND HOBIHE DE FROV. A PARIS. 377
sar-le-€hainp, je tous les payerai en masse ; mais faites-les dans h couleur du journaL
Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui, lui dît-il, courait les salons.
Pour réparer' sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son af-* faissement, de la Terve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat, sûr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement ; il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la non-publication des Mai^erites. U trouva la boutique pleine de ses ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations cessèrent En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dk en lui-même comme dans l'allée du Luxemboui^ : — Je triompherai! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux, il se montra goguenard, retranché dans son droit : il ferait paraître les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien objecta que Dauriat était tenu de pubh'er ses Marguerites par la nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge de l'opportunité. Uy avait d'ailleurs une solution que tous les tribunaux admettraient : Lucien était maître de rendre les mille écus, de reprendre son eeiL. vre et de la faire publier par un libraire royaliste.
Laden se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris , qu'il ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue. Ainsi, les Mai^uerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment où Luden aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie puissante, ou deviendrait formidable parluiinêine. Le poète revint chez lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si l'action eût suivi la pensée: H vit Goralie au lit, pâle et souffrante.
— Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Ludea s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle det^ Touches qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx, Yignon, Blondet, madame d'Espardet madame de Bargetoa.
La soirée était donnée pour Gonti» le grand compositeur qui pos-
37S II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PB PSOViaCE.
sédait Tniie des jm les plus célèfaRS en échan de la scène, pou la Giûti, la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix ilbstra du beau monde Lueien se glissa jusqu'à reodroit oà la marquise, sa cousine et madane de lllontc<»iiet étaient assises» Le mattieiireux jeune homme prit un air léger, content, heureux; il plaisanta , se montra comne il élaît dans ses jonrs de splendeur, il ne vocdait poînt paraître avoir besmn du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti royaliste, il en donna povrpresitks rris de hanie que poussaient les Libérani.
-* Vous en serez bien largement récooipensér ■o* mm, lui dit madame de Bargeton en lui adressait un grKÎenx aewire. Allei après-demain à la chanceDerie avec le Héton et des Lupcaaix, et TOUS y ti^ouvercz votre ordonnaDce signée par le roi. Le garde-éessceanx la porte demain as château ; mais il y a conseil^ il remodca tard : néanmoins, si je savais le résultat, ^ns k suirée, j'envemi chez vous. Où demeurez- vous ?
-^ Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avw^ à dire qa'i demeurait rue de la Lune.
— Les ducs de Lenonconrt et de Navarreins «ut parié de veos an roi, reprit la marquise, ils eut vanté en vous ui de ccsdévoo^ nwnts ad3Sotas et entiers qui vouhôent une récomi^enae èclataiHe afin de vous venger des po-sécntions du parti tibéraL D'ailleois, le nom et le titre des Rnbempré, auxquels vous aveL droft par voire mère, vont devennr ilkistres en vous. Le roi a dit ^ Sa Gnnéeor le soir» de hii apporter use atdomiance pour antoriserk sieur Lucien Chardon à porter le ncui et les titres des comtes de Bnbea>fcré, en sa qualité de pctit-ils du dernier csnte paraa mère. — Favorisons les chaidonoN»rets du Piude, >>t~il dit ^rès aroir la votre sonnet sur le hs dont s'est kettretnement sauvemiraa cousio^^^ ^'cile avak donné au duc; — Surtout quand, k roi peiit (tke k miracle de les changer en aigles, a répoudu monsieur deNafantio&
Lucien eut une effusion de «eue qui avraii pu attendrir ont femme moins profondément blessée que l'était Louise d'Espeié de Négrepelisse. Plus Lucien étasl heau, pluselk anrailseif it^Or 4;eauce. Des Lopenk avait raison, Lnden manquait dtetid: il Q^ unt pssdenribKr que rordonnance dont on hi pariait u'était qa'QQS plaisanterie comme savait en faiie madaane d'Ispard. Eahwdi ptf €e succès et par k distiuctfen iaticne que fan tCuMigmit inadt- «loiselte des louches, ît resta chca eUe jusqu'à deux heaecsdaP»'
ILLUSIONS PERDUES : UN 6RABID HOUUm DE PROV. A PARIS. 379
lin pour pouvoir loi parler ea partiailînr. Lncies avaiè s^ri^daBS les boréaux éeff journaux royalistes qne mademoiaelle des Toucha était la coliaboratme secrète d'ane pièce ov disvait jouer h graïKle merveille du momeac^ la pethe Fay. Quand les sabis fuFeot dé^ serts, il emmena mademoiselle des Touches^sov un sala, cbiisie boudoir, e£ hn raconta d'ine façon à toucbaote le malbenr de Goraiie et ht sàtùy. qoe cette iflustre hermaphrodite lui promit de me donna* le rôle- principal à CoraEe.
Le Icndemahi de cette soirée, au moment où €oraiie, heureuse: de la promesse de mademoiieUe des Toacbe» à. Lvcieo, revenait <l la vie et déjeunait avec son poète, Luciea lisait le journal deLousleaa, oà se trouvait le récit épigrammatiqHe de l'aoecdote investlée: sur le Garde*dieS'Sceau£ et sur sa femme. La médumcetè la pius> noire s*y eachait sous Vesprit le plus incisif. Le roè Louis XVIH y était adcnirablement un» eu scène , et ridiculisé sansqott le Parquet, pât intervenir. Voici le lait auqndile parti libers^ essayait! de domer Tapparcace de la vérité, maje qui a*ft fait que grossir le nombre de ses spirituelles caloumiea
La passion de Loui» XVIII pour u»r oerrcspeudance galante et mosquée, pleine de madrigaux et d'étim^dtes, y était ialeiprét^ comme la dernière expression de son amour qfui devenait doetei-» naire i û pannle, y disaie-on,. du iak à l'idée. LlUnslre maîtresse^ si cruellement attaquée par Béranger sous le nom d^Qctawie,. aivait conçu les craimes les plus sérieuses» La ciwrespnadaoeelanguissait. Plus Octavie déptopit d'esprit, plus-son amant se UMmlrait froid et terne. Octavûe arait fini par découvrir h cause, de sa défaveur ,soa pouvoir était menacé par les prémices, et les épicesdf une nouvelle cor* respandanee* d» ro^ écrivain avec la femme dn Gardeniss-^Sceaux. €e(te exeeHenl» femme était supposée incapable décrire un bfflet^ elle devait être purement et simplement réditeurresponsa^le df nnt audacieuse amMUon. Qui pouvait être caché sons cette jopeï i^wès quelques observations, Octavie découvrit que le roi correspondait avec son ministre. Son pfon est fait Akiée par u» ami fidèle, eHe retient m jour le Ministre à h chambre par une dtsoKsion ora^ geuse, et se ménage nu tête-è-tête oè efle révolte l'amour-ptopro duroî par 1» révélafion de cette tromperie. LeuinXTIil entre dans m accès de colère bourbennienne et royale, il* édale conire Oeta^iev il doute ; Octavie offre nue preuve immédiate en le priant d*écriro on mot qui voulut ainotument mie réponse. Lamalbenreuse femme
surprise eoToie requérir son mari à h Chambre ; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune. La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec l'esprit qu'elle trouve. — Votre chancelier vous dira le reste, s'écria Octavie en riant du désappointement du Roi.
Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceanx, sa femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret, avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article 6t la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en amusa sans y voir antre chose qu'un très- agréable canard. U alla le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron do Gbâtelet Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Gbâtelet, nommé Conseiller d'État en service extraordinaire, était fait comte avec h promesse de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait 6ni les quelques mois nécessaires pour compléter le temps Toulu pour lui faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Cbâtelet, car le du fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien , il ne serait peut-être pas parvenu si promptement ; b pei^cution des Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeank était au Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général A l'aspect de Lnden, ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.
— Comment I vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire- Général à Lucien stupéfait Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la voici I II montra le premier papier venn déchiré en quatre. Le ministre a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici la copie du numéro, dît le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait Uancbir les cheveux aux ministres , qui chagrine les Centres et nous entraîne dans ur. abîme. Vous déjeunez du Corsaire', do Miroir^ du Constitutionnel, du Courrier; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez avec MartinviUe, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une ré* voluiion tout aussi piomptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche ? Vous êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme politique. Le ministre vous a dénoncé comme
Tauteor de Farticle au roi , qui , dans sa colère , a grondé monsieur le duc de Navarreins , son premier gentiltiomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables ! Ce qui chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un amL
— Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, ma« dame de Montcomet, qui avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire, retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa cousine. N'y allez pas ! Attendez.
^ Voici Sa Grandeur, sortez ! dit le Secrétaire-Général Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme ï qui Ton vient de donner sur la tête un coup d*assommoir. Il revint à pied par les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d*hommes envieux , avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions ? Un enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité, leur sacrifiant tout ; un poète, sans réflexion profonde , allant de lumière en lumière comme un pipillon , sans plan fixe, l'esclave des circonstances, pensant bien et agissant mal Sa conscience fut un impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent et se sentait épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses réflexions ; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux , une affiche où , sons un titre bizarre , à lui tout i fait inconnu , brillait son nom : Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient II demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe déjeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa con* naissance. U ne fit pas attention à Michel Gbrestien et à Léon Giraud , qui venaient à lui.
— Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner les entrailles de Lucien comme des cordes.
— Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlisant Michel lui cracha au visage.
— Voilà les honoraires de vos articles contre d*Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse resterait ce qu'elle doit être : un sacenioce respectable et respecté 1
Luciea aoait cliancelé ; il s'appuya sur Rastignac eu lai disant , ainsi qu'à <le Marsay : — Messieurs, vous ne saunez refuser d'être mes témoios. Mais je veux d'abord rendre la partie égale , et l'affaire sans remède.
Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s'y attendait pas. Les daodies et les amis de Michel se jetèrent entre le républi cain et le royaliste, aûn qoe cette lutte ne prît pas un caractèii! {K)pulacîer. Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas de cette scène, qui avait lieu sur le beulevard de Gaud , à l'heure du dîner, dette circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien , qae les deux dandies forcèrent à dîner joyeusement avec eux au café An^is , où ils se grisèrent
— Êtes-vous fort à l'é^ée ? lui dit de Marsay.
— Je n'en ai jamais manié.
— Au pistolet ? dit Rastignac
— Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet
— Yods avez pour vous le hasard , vous êtes un terrible adversaire, vous pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.
Lucien trouva fort heureusement Goralie au lit et endormie. L'actrice avait joué dans une petite pièce à l'im^M-oviste^ elle avait jepris sa revanche en obtenant des applaudissements légitimes et jion stipendiés. Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient |ias ses eanemis , détermina le directeur à lui donner le principal rôle éujsk pièce de Camille M.aupin ; car il avait uni par découvrir la cause de l'insuccès de Coralie à son début Courroucé par les Intrigues de Fiorine et de Nathan pour faire tomber use actrice ït laquelle il tenait, le Directeur -avait promis à Coralie la .protection de î'AdministratioQ.
A dnq heures du matin Rastignac vint dtercher Lucien.
— Mon cher, vous êtes logé<lans le système deirotre rue, lui dit-il pour tout compliment Soyons les premiers au r-endez-veus, sur le chemin de Clîgaancourt , c'est le bon goût , et nous devons de boos exemples. — Voici le programme , lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le faubouiig Saint -Denis. Vous vous battez an pistolet, à vingt-cinq pas, marchant à volonté l'un sur l'autre , jusqu'à une distance de <iuinze pas. Vous avez chacun cinq pas St faire et trois coups à tirer, pas davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à -en rester iv l'un et l'aoti^. lions chargeons les pistolets de Yotse
ILLUSIONS HSRDn&S : €11 GRAlffD HOMIIIB DE PROV. APAHIS. 38^
adversaire et ses témoins chargent les vôtres. Les armes ont ^é choisies par les quatre témoins réunis chez un armurier. Je vouspromets que nous avons aidé le hasard : tous avez des pKJtoiets de^ cavalerie.
Pour Lucien, la Tîe était devenaue un mauvais rtve ; fl lut était mdiff§rent de vivre on de mourir. Le courage particulier au suicide ai servît donc à paraître «n grand costume <le lH*avoure aux yciTX des spectateurs de son due!. H resta, sans marcher, à sa place. Cetle^ insouciance passa pour un froid calcul : on trouva ce poète très-fort. Michel dhrestien vînt jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent fe» en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales. Au premier coup, la bafle de Chrestien eflleura le menton de Lucien dont la balle passa à dix pieds au^essus de ia tète de son adversaire. An second coup, la balle de Michel se logea dans lecol de la redingotedu poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Ati troisième coup, Lucien reçut ia balle dans le sein et tomba.
— Est-îi mort? demanda Michel.
— Non, dit le cfcirurgieu , il s'«i lîreni.
— Tant pis, répondit Michel.
— Oh ! oui , tant pis, répélm Lucien en versant des larmes.
A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l^ transf)orter. Quoique son état fût sans danger , il exigeait de» précautions : la fièvre pouvait amener de factieuses complications. Goralie étouffa son désesp<Mr et ses chagrins. Pendant tout le teraps^ que son ami fut en danger, ^le passa les nuits avec Bérénice en apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. €ette pau-^ vre créature jouait qudqoefois un rôle qui voulait de la gaieté» tandis qu^intérieurement elle se disait : — Mon cher Lucien meurt peut-être «n ce moment I
Pendant ce temps, Lucien fut soigié par Bianciion : fl dut la vie an dévouement de cet ami si vivement Hessé, mais I qui d'Arthet avait confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le mal^ heureux poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse d^ne haute gravité, Bianc^on , qui soupçonnaitd^Àrthez dé quelque générosité, questionna son malade ; Lucien lui dit n'aviMf^ pas fait d'autre article sur le livre de d'ArAcz que l'article sériemt et grave inséré dans le journal d'Hector Meriin.
A h fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier dépoisa
su n. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE . PROVUVGB.
SOD bilaiL Biancbon dit St ractrice de cacher ce coup affreux h LudcD. Le fameux roman de TArcber de Charles IX, publié 80U8 un litre bizarre, n*avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de IV gent ayant de déposer le bilan. Fendant, St l'insu de Cavalier, f^vrû: vendu cet ouvrage en bloc St des épiciers qvii le revendaient à bas itih wa moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai dos Aiigustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires déco itMnan, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite de Favilissement subit du prix : les quatre volumes in- 12 qu'elle avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n*avait pas prévu œ lavage, il croyait au talent de Lucien ; contrairement à ses habitudes, il s*était jeté sur deux cents exemplaires; et la perepective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de Lucien. Barbet prit un parti héroïque : il mit ses exemplaires dans un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard, en 1824, quand h belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et deux articles faits fur Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa valeur , Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs. Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie , il fut impossible d'empècber Hertor Merlin de venir voir son ami mourant ; et il lui fit boire goutte Si goutte le calice amer de ce bouillon , mot en usage dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d*un débutant Martinville, seul fidèle St Lucien, fit un magnifique article en faveur de l'œuvre ; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de FAristarque, de TOriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique, quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie, Bérénice et Biancbon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis de Lucien qui jetèrent les hauts cris ; mais il fut mipossible de la fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de commerce, h plus attentatoire aux di^its des tiers qui se voient ainsi privés
ILLl S10\ PERDUES : VS GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. S85
des bénéfices da terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par Gamusot En voyant^ ce nom, l'actrice comprit la terrible et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si angélî-* que ; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer Gamusot En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le trouvèrent au lit, et reculèrent \ l'idée de l'emmener; ils allèrent chez Gamusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur» Gamusot accourut aussitôt rue de la Lune. Goralie descendit et re* monta tenant les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien commerçant Gomment avait-elle obtenu ces pa* piers de Gamusot ? quelle promesse avait-elle faite ? elle garda le plus morne silence ; mais elle était remontée quasi-morte. Goralie joua dans la pièce de Gamille Maupin , et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite littéraire. La création de ce rôle fut la dernjère étincelle de cette belle lampe. A la vingtième représentation , au moment où Lucien rétabli commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses travaux, Goralie tomba malade : un chagrin secret la dévorait Bérénice a toujours cru que , pour sauver Lucien , elle avait promis de revenir à Gamusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine ne succéderait pas à Goralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Goralie outrepassa ses forces ; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre ; malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler, il soignait d'ailleurs Goralie afin de soulager Bérénice ; ce pauvre ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna crédit chez un pharmacien. La situation de Goralie et de Lucien fut bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste, poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie , assez inflammatoire de sa
cou. HUM. T. VlII. 25
naiure, aggrava la maladie de Tactrice. Lucien fut contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait Ce fut, au milieu de ses malheurs, la démarche qui Ini coûta le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez lui me de la Harpe, il couchait chez ses amis , il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux. Lousteau dinait à la même table où Lucien l'avait rencontré , pour son malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthez. Lousteau lui offrit à dîner, et Lucien accepta I
Quand , en sortant de chez Flicoteaux , Claude Yignon , qui y mangeait ce jour-là , Lousteau , Lucien et le grand inconnu qui remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna. Lousteau par* tagea la somme en quatre portions égales, et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien ; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu, quoiqu'il eût une divine maîtresse , alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Yignon se rendit au Petit Rocher de Gancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mé« moire. Lucien quitta Claude Yignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un horrible serrement de cœur.
— Que faire? lui demanda-t-il.
— A la guerre , comme à la guerre , lui dit le grand critiqua Votre livre est beau , mais il vous a fait des envieux , votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie. Tool
ILLUSIONS PSBIMJfiâ : CIM GAANO HOMME DE PROV. A PARIS. SSI
éciivain porte en son cœar ijq monstre qui, semblable au taenia dans restomac, y dévore les sentiments à mesiue qu- ils y éeloscnt Qui triomphera ? la maladie de Tbomme , ou Thomme de la maladie ? Certes, il fiaut être un grand homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère» Le taleut grandit, le cœur se dessèche. A moins d'être un colosse, à moins d'avoir des épaules d'Hercule, oa reste eu sans cœur, ou sans talent. Vous êtes, mince et fluet, tous succomberez» ajputa-t<iL en entrant chez le restaurateur..
Lucien revint chez'lui en méditant sur cethorrihie arrêt dont la profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.
— De l'argent ! lui criait uue voijcw
U fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant avec une admirable perfection la signature de David Séchard , et il les endossa ; puis, le lendemain, il les porta chez Métivier,, le.marchânrl de par pier de la rue Serpante, qui les lui escompta sans aucune difficulté, Lucien écrivit aussitôt à son. beau -frère en le prévenant de la nécessité où il avait été de commettre ce fiaux, en se trouvant dans l'impossibilité de subir les délais de la poste ; mais il lui promettait de faire les fonds à l'échéance. Les dettes de Goralie et celles de Lucien payées , il resta trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice , en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent : il craignait d'être saisi pai* l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Goralie. Quand il cherchait ses idées , il voyait cette créature adorée , blanche comme une porcelaine, belle de la beauté des mourantes , lui souriant de deux lèvres pMes , lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin. Lucien envoyait ses articles aux journaux ;, mais comme ii ne pouvait pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal, Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui , plus tard , profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement.
— Prenez garde avons, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne vous laissez pas abattre, ayez de la verve ! lui disait-iL
— Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers arlioles dans le ventre ,. s'écriaient Félicien Yernou , Merlin et tous
S88 IL LIVRE, SCiSES DE LA VIE DE PftOVIHGB.
ceux qui le haïssaient quand il était^iestion de lui chez Dauriat ou au YaadeTille. Il nous envoie des choses pitoyables»
Ne rien avoir dans le ventre, mot consacré dans Fargot du journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, toait Lucien, à Tinsu de Lucien.
An commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Goralie était perdue , elle n'avait pas plus^ de trois ou . quatre jours Si vivre. Bérénice et Lucien passèrent ces fatales Journées à pleurer , sans pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille ai désespoir de mourir à cause de Luden. Par un retour étrange, Goralie exigea que Lucien lui amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église , et mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère. Cette agocie et cette mort aciievèrent d'ôter \ Lucien sa force et son courage. Le poète demeun dans un complet abattement, assis dans un fauteuil, au pied du lit de Goralie , en ne cessant de la regarder , jusqu'au moment où fl vit les yeux de l'actrice tournés par la main de la mort II était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baissait la main de Goralie qui se refroidissait sons ses larmes. Il y avait alors onze sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller se jeter aux pieds de la marquise d'Espaitl, du comte de Ghâtelet, de ma* dame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy de Marsay : il ne se sentait plus alors ni fierté, ni force. Pour avoir quelcpie argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de cette allure affaissée et décomposée que connaissent les malheoreux,* jusqu'à l'hôtel de Gamflle JVIaupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses vêtements, et la fit prier de le recevoir.
— Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin , et personne n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet de chambre.
«^ Quand vous sonne-t-elle 7
— Jamais avant dix heures
Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les mal» heureux ne ménagent plus rien. Un soir , il avait mis en doute h possibilité de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des de-
ftXCSIONS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 589
■laudcs faites par de jeunes talents à Finot, et sa plume remportait peat-étre alors au delà des limites où riufortune avait jeté ses prédécesseurs. Il revint las, imbécile et Gévreux par les boulevards» Km se douter de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il rencontra Sarbet
— Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.
— Non, deux cents, répondit le libraire.
— Ah ! vous avez donc un cœur.
— Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre oien de l'argent, ajouta>t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et de Cavalier, faites-m'en donc gagner?
Lucien frissonna.
— Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le libraire en continuant En ce moment , j'ai besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons à dix soQs. Si vous voulez m'envoyer demain dix bonnes chansons à boire |0Q croustilleuses... là... vous savez! je vous donnerai deux cents francs. *
Lucien revint chez lui : il y trouva Goralie étendue droit et roidc sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de Ut que cousait Bérénice en pleurant La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Goralie élincelait cette fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne. coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.
Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. U éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert U exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Yignon sur la séparation qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que
890 IL LIVRE , SGËinSS DE LA VIS DE PROVllICfi.
Celle oà ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à h lueur ûm cierges, à côté dn prêtre qui priait pour Goralie?...
Le lendemain matin, Lncien, qui avait adhevésa dem^re chanson, essayait de la mettre sur un an* alors à ta mode. Bértoice et le prêtre eurent dors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants :
Amis» la morale en cbaiaon Me fatigue et m*ennuie; Doit-on invoquer la raison Quand on sert la Folie ?
H'aflleurstoQs les refiraiss sont hona Lorsqu'on trinque avec des lurona :
Épicure Tattesta.
N*aIlons pas chercher Apollon Quand Bacchus est notre éohanson; Rions! butons!
Et maqnons-aons du teste.
Hippocrate k tout bon buveur
Promettait la centaine.
Qulmporte, après tout, par malheur,
Si la jambe incertaine
Ne peut plus poursuivre un tendron,
Pourvu qu*à vider un flacon
La main soit toujours leste ?
8i toujours, en vrais biberons, Jusqu'à soixante ans nous trinquons, Riona! buvons!
Et moquons-nous du reste.
Vent-on savoir d'oti nofOB "vsncmt, La chose e&t très-facile; Mais, pour savoir oii nous iron^ .U faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, enfin, Vsons, ma foi, jusqu'à la fin
B« la bonté eâeabBl il eat oertain que dous mourraBS; Maia Ueat êta que nous vivans :
Rions! buvons \
Et moquona-nons du re^te.
ILLUSIONS PERDUES : UN GRAND HOlfUfi DE PROV. A PARIS. 391
Aa moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d*Artbez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxisme. de rabattement, il versait un torrent de larmes, et n*avait plus la force de remettre ses chansons ao net Quand, à travers ses sanglots, ii eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui Técoutaient
— Ceci, dit d*Arthez, eiiace bien des fautes I
— Heureux ceux qui trouvent r£nfer ici-bas, dit gravement le prêtre.
Le spectacle de cette belle morte souriant \ l'éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquîne et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui Tavait réconciliée avec Dieu retournant It Téglise pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra te main, et y glissa deux billets de mille francs.
«— U n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant
D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés chez lui A midi, le Cénacle, moins Blichel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase, l'habilleuse de Coralie et Camusot Tons les hommes accompagnèrent l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à perpétuité et d'y faii*e construire une colonnette sur laquelle on graverait : Coralib, et dessous : Morte à diX' neuf ans,
Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où ses yeux embrassaient Paris. — Par qui serais-je aimé? se demanda-t-iL Mes irrais amis me méprisent Quoi que j'eusse fait, tout de moi semblait noble et bien \ celle qui est là I Je n'ai plus que ma soeur, David et ma mèrel Que pensent-ils de moi, là-bas?
Le pauvre grand homme de proTince- revint rue de la Lune; fil ses impressions furent si vives en revoyant l'appartement TÎde, qu'il alla se loger dans un méchant hôtel de la même roe. Les deux mille francs de mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement maladif : il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la douleur, et Bérénice eut pitié de lui.
— Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à David Séchard.
— A pied, dit-il.
— Encore faut- il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs.
— Je les aurai, dit-il.
Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.
Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il demanda le châle de Goralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu, quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir : il voulait se pendre.
— Êtes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et revenez à minuit, j'aurai gagné votre ai^nt; mais restez sur les boulevards, n'allez pas vers les quais.
Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, re* gardant les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts paiiriens. En revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Séchard, et pris conseil des tix)is anges qui lui restaient En flânant, il vit Béréiiice endimanchée causant avec un honame, sir
le*booenx boulevard Bonne-Nouvelle, où elle stationnait an coin de la rue de la Lune.
— Que fais-tu ? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu'il conçut à l'aspect dé la Normande.
— Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez, répondit-elle en coulant quatre pièces de cent sous dans la main du poète.
Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé ; car, il faut le dire à sa louange, cet argent lui brûlait la main et il voulait le rendre ; mais il fut forcé de le garder comme un dernier stigmate de la vie parisienne.