LES DEUX POETES
A l'époqae où commence cette histoire, It presse de Stanhope et Is rouleaux à distribuer Tencre ne fonctionnaient pas encore dans ids petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L'impri- COM. HUM. T. vin. i
merle arriérée y employait encore des balles en coir frottées d'encre, avec lesqnelles l'on des pressîers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille de papier était encore en i»erre et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Aide et des Didot, qu'il est nécessaire de mentionner les vieux outils aux' quels Jérôme-Nîcolas Sécbard portait une superst^euse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire.
Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent un Ours. Le mouvement de va-et> vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de i'encrier à la presse et de la presse à l'encrier , leur a sans doute valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque toos les ouvriers aux armées. Le vieux pressier resta seul dans l'hnprimerie dont le maît^, autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans enfants. L'étabiisso^ment parut menacé d^nne destruction immédiate : TOurs solitaire étaii 'ncapable de se transformer en Singe ; car, en sa qualité d'imprimeur, 11 nesut jamais ni lire ni écrire. Sansavoir égard àses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en ré* quisîtion. Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme , avec lesquelles il paya Ae matériel de l'imprimerie à moitié de la valeur. Ce n'était rien. U fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture difficile , lérôme-Nicok» Sédiard eut k bonheur de rencontrer un noble Hnrseiilais qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres» ■i se montrer pour ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait troufcr de pain que par un travail qndconque. Monsieur le comte de Maucoad)e endossa donc l*humble veste d'un prote de province : it
ILLCSHHB PBRDCSS : LBS DEUX POÈTES. 3
composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui cachaient des nobles ; TOurs de- ^eau Naïf les tira, les fit afficher; et tçus deux ils restèr^t sains et sau£sw £n 1795, le grain de la Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu'au jour où le Premier Ck)nsul rétablit la religion catholique. Le comte et Tévêque se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs. Si en 1802 Jérôme- Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles étoffes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de se jfaire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa pratique narguait la théorie. H avait fini par toiser d'un coup d'œil le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère. Il pix)uvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait qu'elles étalait plus difficiles à manier. La composition étant la partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prix et les emmagasinait iussi dès ce temps possédait-'il déjà la maison où l'in^rimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut toute espèce de bonheur : U devint veuf et n'eut qu'un fils: il le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se préparer un successeur ; il le traitait sévèrement afin de prolonger la durée de son pouvoir paternel ; aussi les jours de congé » le faisait-il travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner flft vie pour pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se laignait pour l'élevé, lu départ de l'abbé, Séchard choisit pour |irote oehii de ses quatre compositeurs que le futur évêque lui si gnaia oosune ayant autant de probité que d'intelligence. Par aind, le konhoœme fut en misure d'atteindre le moment où son Gk poucFaîi diriger réUbHssement, qui s'agrandirait alon soua des
mains jeunes et habile?. David Séchard fit au lycée d* Angoulême les plus bridantes études. Qnoiqu^un Ours, parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier la haute typographie ; mais il lui Gt une si violente recommandation d*amasser une bonne sommç dans un pays qu'il appelait le paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu*il voyait sans doute un moyen d'arriver h ses fms dans ce séjour au pays de Sapience, Tout en apprenant son métier, David acheva son éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de Tannée 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires. L'imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la pra-^ tique de la Préfecture et celle de TÉvêché, trois clientèles qui devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.
Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiei^s, achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Apgoulême, que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous f'Ëmpire, comprimèrent tout mouvement industriel ; par cette raison, il n'en avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une «anse de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non par lui. — J'y aurais succombé, se dit-il ; mais un jeune homme élevé chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire sonpirait après le moment où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait pou de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soôlographie, art bien estimé par le divin auteur du Pantagruel, mais dont la culture, persécutée par les sociétés dites de tempérance, est de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours de l'Amérique ; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune âge reviennent
avec force dans la vieillesse de rhomine. Séchard conûrmait cette obseiTation : plus il vieillissait, plus il aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de Tautonme. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans Tivresse. Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à Timagination les Cordeliers des Contes de la Fontaine. Il était court et ventru comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne l'auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son aveugle avidité, son abdication sufQrait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il ruminait depuis long-temps. S le père en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni fils ni père en affaire. S* avait d'abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens : S voulait vendre cher, David devait acheter à bon marché ; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. Cette transformation du senti* ment en intérêt personnel, ordinairement lente, tortueuse' et Lypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez le vieil
t IL L1VA«, SGËIVES DE LA VIE DE PROVINCE.
Ours, qui montra combien la soûlographie rusée remportait sur h typographie instruite. Quand son fils arriva, le bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs dupes : il s*occupa de lui comme un amant se serait occupé de sa maîtresse; il lui donna le bras, il lai dît où il fallait mettre les pieds pour ne pas se crotter ; il lui avait fait b jssiner son lit, allumer du (eu, préparer xm souper. Le lendemain, après avoir essayé de griser «on fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas Séchard, fortement' aviné, lui dit un : — Catisons d'affaires ? qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parfi de son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il ne voulait pas, dit-il, le gardef* une heure de plus. Demain son fils serait le Naïf.
Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de rétablissement. L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s'était établie dans celte maison vers la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaientfls été disposés pour Texploitalion de cette industrie. Le rez-dechaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux Titrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d'ailleurs ariiver au bureau du maître par une allée. Mais en province les procédés de la typogiaphie sont toujours l'objet d'une curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il fallût descendre quielques marches, le sol de Fatclier se trouvant au dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les léfilés de l'ateBer. S'ils regardaient les berceaux formés par lef feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par \&^ barres de fer qui maintenaient les presses. STïls suivaient les agilea mouvements d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cafsseiins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans l'angle d'un banc ; le tout au grand amusement des Singes et des Ours Jamais personne n'était arrivé sans ac-
nULUSiOlliS PSRDUKS; LBS IKECX POÈTES. 7
cident jusqu'à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaien d*Dn côté le prote, de l'autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur locale. Au iOnd, et adossé au noir mur oûtoyeu, s'élevait un appentis en ruine 9ù se trempait et se façonnait le papier. Là, étaient Tévier sur lequel se lavaient avant ^l a^rès le tirage les Formes, ou, pour ein{)loyer le langage vulgaire, les planches de caractères ; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La preoûère, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil escalier de bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oUongue, et sur la cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle à manger. Purement et aîmpleiiieat biandiie à la chaux, die se faisait remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale ; le carreau sale n'avail jamais élé lavé; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, une taUe ronde et un buffet situé entre deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte étaient brunes de crasse ; des papiers blancs ou impriaiés l'encombraient la plupart du temps ; souvent le dessert, ks bou* toOles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchardse voyaient sur les biflots. La chambre à coucher, dont la crohée avait un vitrage en pkMub qui tirait son joi:r de la cour, était tendue de ces vieilles tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au ^ur de ' , a Féte-Dîea. U s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de ri* deanx, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux fMtteuib vermoulus, deux chaises en bols de noyer et en tapisserie, An vieu secréudre, et sur la cheminée un cartel Cette chambre, <où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur Rouleau, prédécesseur et maître ée Jéfôme-Iiieobs Sécbard. Le salon, modernisé par feu madame Sécfaaid, offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleudeperri»- ^QÎer ; les panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, «iloriées en bistre sur ua fond Uauc; le meuble consistait en m
chaises garnies de basane bleae dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenêtres grossièrement cintrées, et par où Fœilem* brassait la place du Mûrier, était sans rideaux; la cheminée n'avait ni flambeau, ni pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utililé d'améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur la table ronde un état du matériel de soû imprimerie dressé sous sa direction par le prote.
— Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel bijou d'imprimerie je te donne.
— Trois presses en bois maintenues par dcsbarres en fer, à marbre en fonte. . . .
— Une amélioration qae j*ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant son fils.
— Avec tous leurs ustensiles ; encriers, balles et bancs, etc. , seize cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut faire du feu.
— Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots ?... Prends l'inventaire et descendons ! Tu vas voir si vos inventions de méchante serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore pendant tonte ta vie sans nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui c'est des sabots où tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sa* l30ts que ton père a manœuvres pendant vitigt ans, qui lui on» servi à te faire ce que tu es.
Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier, se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti.
— Est-ce là un amour de presse? dit-iL
Il s'y trouvait le billet de faire part d'un mariage. Le vieil Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre qu*il fit rouler sous la presse ; il tira le barreau, déroula la corde pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agi*
lité qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuyrée jeta un si joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une vitre et se serait enfui.
— Y a-t-ii une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dK le père à son fils étonné.
Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième presse, sur chacune desquelles il fit la même manoeuvre avec une égaie habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit négligé par l'apprenti ; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre le poil d'un cheval à vendre.
— Avec ces trois presses-lh, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille francs par an , David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune des fondeurs. Ah ! vous avez voulu des Stanhope ! merci de vos Stanhope qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des Stan* hope est la mort du caractère. Ces trois presses te feront un bon oser, l'ouvrage sera proprement tirée, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'aident, ils ne t'en paieront pas un liard de plus.
— Item, dit David, cinq milliers de livres de caractères, pro- Tenant de la fonderie de monsieur Yaflard..* A ce nom, l'élève des Didot ne put s'empêcher de sourire.
— Ris, ris ! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui fournit de la matière dure ; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent
— Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille francs, mon père ! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dk sous la livre.
— Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Conlées, aux Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de
i'Einpefeur, des caractères qui Talent six fnmcs la livre, des chefsd'œuvre de gravure achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la fonte, tiens ! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de sortes qui n'avaient jamais servi et les montra.
— Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une ronde, dit-il eu désignant une casse et y prenant un M, une rende de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.
David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et un oui Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare. Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître imprimeur et l'achalandage. David se demandait en luimême si l'affaire était ou non faisable. Envoyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard devint inquiet; car il préférait un débat violent à une acceptation silencieuse. £n ces sortes de marchés, le débat annonce un négociant capable qui défend ses intérêts. Qui tope à tout, disait le vieux Séchard, ne paye rien. Tout en épiant la pensée de son fils, il lit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à l'exploitation d'une imprimerie en province ; il amena successivement David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour £ûre les ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la solidité.
— Les vieux outils sont toujours les meiHears, dit-iL On devrait en imprimerie les payer plus cher que ks naib, comme cela se bk diez les batteurs d'or*
D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivanit un y ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affidies de spectacles, devinrent» par l'^et de l'éloquence avinée de Jérôme^ Nicolas, des objets de la plus immense valeur. U dit à son fils que les habitudes des gens de province étaient si fortement enracinées, 4u'il essaierait en vain de leur doimer de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le Double Liégeois imprimé sur du papier à sucre I «bi inen, le vrai DouMe Liijiieois avait été préléré aux plus ma*
ILLUSIONS perhues : les deux poètes. 11
foifiques almanachs. David recomiaîtraît bientôt Tlmportance de ces vieilleries, ea les vendant pins cher qne les plus coûteoses noawnatés.
— Ha ! ha ! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris. Si un homme de FHoumean t'arrive ponrfaire faire son billet de mariage, et que tu le Ini imprimes sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point mmé, et te le rapportera sMl n'y voit ^'un Mi comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent ans dans les provinces. Et voilà.
Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était nne de ces natures pudiques et tendres qui s'eiïraient d*une discusàon, et qui cèdent au moment où Tadversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses sentiments élevés et l'empire qne le vieil ivrogne «vait conservé sur lui le rendaient encore plus impropre à soutenir fin débat d'argent avec son père, surtout quand il lui croyait les meifîeures intentions ; car il attribua d*abord la voracité de Tintérât à rattachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, tomme Jérôme-Nicolas Sécbard avait eu le tout de la veuve Rouleau pour dix mille francs en assignats, et qu'en l'état actuel des' choses trente mille francs étaient un prix exorbitant, le fils s'écria : — Mon père, vous m'égoi^z !
— Moi qui t'ai donné la vie ?. . . dit le vieil ivrogne en levant la main vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le Lrevet? Sais-tu ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilège qai, à lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier T Mon gars, ouvre les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l'Évêché ! Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Ta marchandes le cheval qui doit te conduire à quelque beau domaine omune celui de Marsac,
A cet inventaire était joint un acte de société entre le père el le fiISi Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de donze cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il s*y réservait une des deux chambres pratiquées dans les man* sardes. Tant que David Sécfaard n'aurait pas renAoursé ies trente mille francs, les bénéfices se partageraient par moitié ; le jour tA fl aurait remboursé cette somme à son père, il deviendrait seul «t imique propriétan^ de l'imprimerie. David estima Is brevet la
clientèle et le journal, sans s^occuper des outils; il crut pouvoir se libérer et accepta ces conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte conclusion.
— Mon fils se serait-il enrichi ? se dit-il, ou invente-t-ii en œ moiuent de ne pas me payer ? Dans cette pensive, il le questionna pour savoir s'il apportait de Targ^înt, afin de le lui prendre en àcompte. La curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fil transporter par son apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait faire apporter à sa campagne parles charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à son fils, de même qu'il le mit en pos* session de l'imprimerie sans lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant II ne s'était pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie ; sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau, il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. D'ailleurs David avait gagné de l'aident qui provenait de l'éducation payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer aujourd'hui.
— Qu'as-tu fait de tes banques ? lui dit il en revenant àla charge afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la veille indécis.
— Mais n'ai-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres 7 ré* pondit David indigné.
— Ah ! tu achetais des livres ? tu feras de mauvaises affaires. Jjes gens qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit l'Ours.
David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause rabaissement d'un père : il lui fallut subir le flux de raisons viles , pleureuses , lâches , commerciales par lesquelles le vieil avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu'il ne lui avait jamais demandé compte
de la fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer en com* pensation du prix de Timprimerie, elle devait au moins servir k Texploitation en commun.
— La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais c'était son intelligence et sa beauté !
A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès interminable, coûteux et déshonorant Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines 91 acquitterait les engagements pris envers son père.
— Je travaillerai, se dit-iL Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?
— Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.
David demanda quel était ce trésor.
— Marion, dit le père.
Marion était une grosse fille de campagne indispensable à l'exploitation de l'imprimerie : elle trempait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchai^eait les voilures de papier, allait toucher l'argent et nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l'aurait mise à h composition.
Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, vien* nent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont essentiellement jésuitiques.. Cet homme, qui regardaitl'insti^uction conune inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction. Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses connaissauces lui feraient trouver des ressources, il s'était montré plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pères, qui agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader' en atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était,
ik IL L1VBB> SCÈNES DE UL VIB PE PROVINCE.
comme il le disait, depuis trop long-temf» daas les vignes pour ae pas s*y bien connaître.
Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séclttrd montra une figure soudeuse au-dessus de ses échalas; car il était toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait an milieu de soB atelier. Ces breate mille francs inespérés le grisaient encore plus qae la purée seplembrak, il les maniait idéalement entre ses pouces. iUoîasla somme était due, phis il désirait l'encaisser. Aussi, Miivait accourait-il de Marsac à Angoulême» attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est asaise la ville, il entrait dans Tatelier pour voir si son fils se tirait d'affauve^ Or les presses étaient à leurs places ; Tualque apprenti, coiflé d'ïJà bonnet de papier, décrassait les tampons ; le vieil Ours entendait crier une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa cage un livre que TOurs prenait pour des épreuvesL Après avoir diné avec David, il retournait alors à son donaine de Marsac en ruminant ses craintes. L'avarice a comme l'amour im don de seconde vue sur les futurs contingents, elle les iaire, elle les presse. Loin de l'atelier où l'aspect de ses outils le iaacisait en le r^ortajit aux jours où il iaisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants symptômes d'inactivité. Le nom de CoinUt frères l'effarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard et /Us. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentinent était juste, le malheur planait sur la maison Séchard. Mais les avares on( un dieu. Par un concours de cuxonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans l'escarcelle de l'ivrogue le prix de sa vente usuraire. Yoici pourquoi l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité.
Jndifféreftt à la réaction religieuse que produisait h Restauration dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme, David gardait la plus nuisible des neuU*alités en matière politique et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçant» de provinoe devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands, car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette âpreté au gsnn qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les différences qui distinguent l'industrie provin-
ciaie de rindastrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départenaents disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, ks frères Cointet se mirent à Tunisson des opinions monarchiques, fis firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi Tavance dans cette branche lucrative, et calomnièrent David Séchard en Faccusant de libéralisme et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait pour père un septembriseur, un ivrogne» un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux d*or? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment riche ; aussi n*en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre David, la Préfecture et TÉvêché finirent par donner le privilège de leurs impressions aux frères Cointet Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par rincurie de leur rival, créèrent un second journal d'an« nonces. La vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la vi&e, et le produit de sa feuille d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouve!le à son père, le vieux vigneron, épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les cadavres d'un champ de bataille.
— Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire, dit-il à son fils.
Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il les effraya par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu'il venait empêcher, disait-il. — Sur quoi reposera notre clientèle, s'il cède notre journal ? Les avoués, les notaires, tous les négociants de raonmeau seront libéraux ; les Cointet ont voulu nuire aux Sédiard en les accusant de Libéralisme, its leur ont ainsi préparé une planche de sahit, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard I Yendre le journal I mais autant vendre matériel et brevet II deotandait alors aux Cointet soixante mille francs de Fimprimerie ponr se pas miner son fils : il aimait son fils, il défendait son fils. Le T^nercm se servit de son fib comme les paysans se servent de kvs femmes : son fib voulait on ne Todait pas, selon les propoà-
16 n. LIVRE, SCÈNES DE ^A TUE DE PROVINCE.
lions qa'il arrachait une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une somme de vingt-deux mille francs pour le Journal de la Charente. Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer. quelque journal que ce fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette venté était le suicide de Timprimerie Séchard; mais le vigneron ne s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat Le bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et, pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédommagement, le généreux père lui abandonna rimprimeric, mais en maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.
Depuis la vente du journal aux Cointel, le vieillard vint rarement en ville, il allégua son grand âge ; mais la raison véritable était le peu d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus. Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême, il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa maison» ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des Cointet, savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle ; il disait que ce fm renard se ménageait ainsi le droit d'intenenir dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par l'accumulation des loyers.
La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un de ses amis de collège, alors en proie ji lapins profonde misère. L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte est la maladie des riches ; et comme les riches payent cher la santé quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la sdenoe
et rempirisine, feu Chardon comprit que la science ponvait seule assurer sa fortune : il avait donc étudié les causes de la maladie, et basé son remède sur un certain régime qui i*approprîait à chaque tempérament 11 était mort pendant un séjour à Paris, où il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille, en sorte que l'entretien de sa famille avait conbtammrnt dévoré les produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés dans Tespérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec lui. L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la famille de Rubempré, miraculeusement sauvé par lui de l'écbafaud en 1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l'in* digence avaient changé ses mœurs ; mais son courage et celui de ses enfants égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située dans la Grand'iiie de l'Houmeau, le principal faubourg d'Angoulême. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre exis" tence; mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en ix)ugir^ et se vouèrent à des travaux mercenaires. La mèrç gardait les femmes en couche, et ses bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons riches, où elle vivait sans rien coûter h ses enfants, tout en gagnant vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de cx)ndition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins s'adressaient à monsieur Postel, le sucx:esseur de monsieur Chardon. La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous par jour ; elle conduisait les ouvrières, et jouissait, dansl'atelier, d*une
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18 IL LIVBE, SCÈIBES DE LA VIE DE PHOVUKCR.
espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettes» Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ k huit cents francs par an, avec lesquels ces trois personnes devaient vivre, s*habiller et se loger. La stricte économie de ce ménage rendait k peine suffisante cette somme, presque entièrement absorbée par Lucien. Madame (hardoQ et sa fille Eve croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari ; leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille demeurait à THoumeau dans un logement loué pour une très -modique somme par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d'une cour intérieure, aunlessus^ du laboratoire. Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les sciences naturelles, Tavait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut un des plus brillants élèves du collège d'AngouIême, où il se trouvait en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.
Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide «t vingt ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement k Lucien en s'ofTrant k lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Lcà liens de leur amitié de collège ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Cette injustice du sort fut un lien puissant Puis tous deux étaient arrivés k la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se portait avec ardeur vers fa gloire littéraire ; tandis que David, que sou génie méditatif prédisposait k la poésie, inclinait par goût vers les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt k David les hautes vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à l'Industrie, et David fit apercevoir k Lucien les routes nouvelles où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jour» une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de Tadolescence»
ILLUSIONS P£BDU£S : LES DWUX POÈTES. \9
David entreTit bientôt la belle Ëf e, et s'en éprit, coaune se pKn-> nent les esprits inétaocoliques et méditatifs. VEt nunc et semper et in secula secuhrum de la liturgie est la devise de ces shUImes poètes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiqnes épopées enfantées et peMues entre deux cœurs! Quand Tamant eut pénétré le secret des espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau Iront de poète, quand leur dévouement aveugle loi fut connu, il trouva doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses imoaolations et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le gâta comme une mère gâte son enfant Durant une de ces conversations où, pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une proinpte fortune en secouant tous les arbres déjk dépouillés par les premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique cer* taines manières végétales analogues à celles dcmtse servent les Chi» nois et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant une fortune, et considéra Lucien coiimie un bienfaiteur envers lequel il ne pourrait jamais s'acquitter.
Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet, imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires dii Courrier de la Charente^ désormais le seul journal du dépar* tement, l'imprimerie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, sur lesquds il fallait prélever le traitement du proie, les gages de Marion, les impositions, le loyer ; ce qui réduisait David à une centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie parisienne des ouvrages ^'ils eussent imprimés à bas prix : mais le maître et le prote, per« dus dans les absorbants travaux de l'intelligeuce, se contentaient detouvm^es que leur donnaient leurs dei-niers clients. Les frères Cointel avaient fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils
De le calomniaient plus; an contraire, une sage politique leur con seillait de laisser vivoter cette imprimerie, et de Tentretenir dans une honnête médiocrité, pour qu^elie ne tombât point entre les mains de quelque redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-' mêmes les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce qu'ils nommaient sa manie, lei Gointet avaient pour lui des procédés en apparence pleins de droiture et de loyauté ; mais ils agissaient, en réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une concurrence pour en éviter une véritable.
L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la cras^ avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'aliée, tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier ious le poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses qu'exige la chaleur du climat II eût été difficfle de trouver dans tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait plus que parla force du ciment Imaginez cei atelier clair aux deux extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient le maître et le prote ; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.
£n 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lu* tien étaient près du vitrage de la cour an moment où, vers deux heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papici^, des encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable. Tous deux s'assirent sous un berceau d*où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se jouaient dans les panipres de la treille
caressèrent les deux poètes en les enveloppant de sa lamière comme d'une auréole. Le contraste produit par l'opposition de ces â /t caractères et de ces deux figures fut alors si TÎgoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d*un grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son vi* sage, brun de ton, coloré, gras, supporté car un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux notus, ressemblait an pre^ mier abord à celui des chanoines chantés par Boileau ; mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu d'un unique amour, h sagacité do penseur, l'ardente mélancolie d'un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on Toyait aussi les cendres auprès du volcan ; l'espérance s'y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en s'enivrant afin (d'oublier les malheurs de la Tie de province , Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée parles sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tan; ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le Uanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dout la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde chevelure natu* rellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, releyé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l'homme bien né| des mains élégantes, \ un
72 U. LiVBEt SCiSBS Dl LA VIB DE PBOVINGE.
âpie Aes({ttdlei ks homnes deraieat obé» et que les feaune» ni* ment h baiser. Lndeo éUit mince et de taiUe Bloycniie. A voir s^s pieds, un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeane fille déguisée, que, semblable à la (dopart des bommcs fies, poor ne pas dire astnciettx» il avait les buiches conformées comme celles d'une fiessme. €et indice^ rarement trompeur, était ▼rai diez Lucien, que h pente de son esprit remuant amenait sou<> ?em, quand il analysait Tétat actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui cnnait que le succès •est la justification de tons ks moyens , quelque honteux qu*ib SMent L*utt des malheurs auxquels sont soumis les grandes intd Hgences, c'est de comprendre forcément toutes choses, les vieev aussi bien que les vertus.
Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement qu'ils s'y trouvaient [darés pins bas, car les hommes méconnus se vengent de Thranilité de leur position par la hauteur de leur coup d'œiL Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils allaient ainsi |4us rapidement là où les portait leur véritable •destinée. Lucien avait beaucoup lu , beaiiconp comparé ; David avait beaucoup p^sé , beaucoup médité. Malgré les apparences -d'ime santé vigoureuse et rustique, rimprimeur était un génie mélancolique et maladif, il doutait de lui-même ; tandis que Lucien, 4oué d'un esprit entreprenant, mais mobile, avait une audace en ilésaccord avec sa tournure moUe, presque débile, mais pleine de grâces féminines^ Lucien avait au jto haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, qui s'exagère le bien et amoindrit le md, qui ne recule point devant une iaute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un marchepied. Ces dispositions 4*arabitieax étaient idors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers les noUes moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il n*était encore aux prises qu'avec ses désirs et non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement séduit parle brillant de l'esprit de Luden, David Tadmirail tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. €et homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord S'il entrevoyait toutes les difficultés. Il se
ILLUSIONS P£aDI3E3 : LES DEUX POÈTES. 23
{>rom^tait de les iraincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait parles grâces d'une Inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il en feaime qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique d^^ son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en f» trouvant lourd el commun.
— An bœnf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.
Depuis enviroa trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes «euvres qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique, les ouvrages de Schiller, de Goethe, de lord Byron, de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzéiius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il s'échauiliient à ces grands foyei^, ils s'essayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Us travaillaient continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science, ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter ks fondements de leUrrenonuuée.
«— Lucien, 8ai»-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute!
David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier intitulée Néère, puis cdle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.
— Voilà donc ce qu'est André de Ghénier I s'écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume. — Un poète retrouvé par un poète! dit-ilen voyant la signature de
la préface.
— Après avoir produit ce voluaie, reprit David, Ghénier croyait n'avoir rien fait qui fût digne d'être publié»
Loden lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs élégies. Quand U tomba sur le fragment :
S'ils n'ont point de bonheur, en esl-iî sur la terreP
il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient
avec idlolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la
, maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles lé-
Iti IL LIVRE, SCÈKES DE Lx\ VIE DE PROVlKCfi.
zardes, diraient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d*une fée. La fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'indréChénier était devenue pour David son Eve adorée, et pour Lucien une grande dame qu'il courtisait La poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doit par l'Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit : « Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur. » En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s'avança vers eux en les saluant
— Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire impriner, voudriez-vous évaluer ce qu'il coûtera?
— Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables, répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet
— Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit II faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage pour estimer les frais d'impression.
— N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'hcmneur?
— Oui, monsieur, répondit le prote.
— Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.
En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame le Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami» ju'il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société d'agriculture.
— Hé rbien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla, aimerais-tu madame de Bargeton?
— ÉperdoementI
— Mais TOUS êtes plus séparés Tun de l'autre par les préjugés que si TOUS étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.
— La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien e baissant les yeux.
— Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Eve»
— Peut 'être t*ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.
— Que veux-tu dire?
— Malgré mon amour, maigre les Oivers mtérêts qui me portent à m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais ja« mais si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens.^ dont l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami, n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des vers, si la réponse est négative» je ne remettrai jamais les pieds chez madame de Bargeton.
David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux. Six heures sonnèrent
— Eve doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.
Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province n'avait pas encore coupé les ailes.
— Cœur d'or ! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui traversait l'atelier.
Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu , par la rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les fenêtres de cette femme, même à son insu , que depuis deux mois il ne revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet
En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme
«n pont volant entre la ville et le fauoourg, était inquiet de la décisiou de sa maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce aprOs -avoir essayé d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obtures à ceux qui n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et viDe basse ; mais il est d'autant phtt nécessaire d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême,qu'elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de cette histoire.
Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche m pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brus- <[uement sur la route de Paris à Bordeaux , en formant une sorte -de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par «es remparts, par ses portes et par les restes d'une forteresse assise mur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes ; mais sa force d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui ; en l'empC- -chant de s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s'y passa , le Gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture , une école de marine , des établissements mflitaires, en préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route 4e Paris à Bordeaux. Personne n'ignore la célébrité des papeteries 4'Angoulême, qui, depuis trois siècles, s'étaient forcément établies «ur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes 4'eau. L'État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charfX)nnage, les entn^prises de voitures publiques, toutes les industries «qui vivent par la route et par la rivière , se groupèrent au bas -d' Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tons les commerces aquatiques restèrent à h portée de la Charente ; puis les magasins d'eaux-de-vîe, les dépôts de toutes les matières premières voitorécs par la rivière, ciifin tout le transit borda la Charente de ses établis-
ILLUST09iS PERDUES : LES DEtJX POÈTES. 27
sements. Le faubourg de rHoumean devint donc une viile industrieuse et riche, une seconde Angoulême que jalousa la Tille hante où restèrent le Gouvernement, TÉvêché, la justice, l'aristocratie. Ainsi, THoumeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d'antiques famiHes bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux cents ans d'habitation, si après une alliance avec Tune des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défîants: les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant aies admettre chez elles, elles s*y sont refusées constanunenù Moqueu^ ses, dénigrantes, jalouses, avares, eDes se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les ignorent Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Celte prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces a^acentes pour l'éducation qu'on y reçoit Les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents. II est facile de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui divisent Angoulême et THoameau. Le Commerce est riche, la Noblesse est généralement pauvre; Tune se venge de l'autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie fAngouIême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville tf t d'un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : — Cest un homme de FHoumeau I En dessinant la position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se
18 II. LIVRE , SGÈrSES DE LA VIE DE PAOVIKGE.
réaliser sans un bouleversement général, la Restauration étendît la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de THoumeau. La société noble, unie alors au gou?emement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit d€ la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent; une effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désalTectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes les vanités. Un homme de THoumeau, fils d'un pharmacien, introduit chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolu^ tion. Quels en étaient les auteurs ? Lamartine et Victor Hugo, Ga* simir Delavigne et Jony, Béranger et Chateaubriand, Yiliemain et M. Aignan, Soumet et Tissot, Etienne et Davrigny, Benjamin* Constant et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina la destinée de Lucien. Monsieur de Bargeton était l'arrière- petit- fils d'un Jurât de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long exercice en sa charge. Sous Louis XIY, son fils, devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les. Gardes de la Porte, et fit un si grand mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils de monsieur Mirault-Ie-Jurat, tint si fort à se con^ duire en parfait gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la Camille, et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte qu'il 90 trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de La Rochefaucauld, était substituée, ainsi qu'une maison d' Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bar-^ geton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui valait en* viron six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi les glo-
rieax exemples de Bargeton I*' et de Bargeton II, Bargcton Y, qui peut se surnommer le Muet, am'ait été marquis de Bargeton ; il se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair 0Dmme tant d'autres ; tandis qo*en 1805, il fut très-flatté d*épouser mademoiselle Marie*Louise*Anais de Nègrepelisse, ûlle d'un gentilhomme oublié depuis-longtemps âans sa gentilhommière, quoi- |u'il appartînt à la branche cadette d'une des [dus antiques familles ilu midi de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte Tillustre nom d'E^Nud, acquis sous Henri IV par un mariage avec rhéritièiis de cette femille. Ce gentilhomme, cadet d*un cadet, Tivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu'il exl^oitait à merveille en allant vendre son blé an marché , brûlant hii-méme son vin, et se moquant des railleries pourvu qu'il entassât des écùs, et que de temps en temps il pût ampUfier son do* maîne.
Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inqpîré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé NioUant, le meitteur élève de l'abbé Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé Thospita* lité du vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille, Anaîs, Dommée Nais par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à dle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l'ItaBe et de l'Allemague , en déchiffirant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condanmaient les événements pditiques, il lui apprit le grec et le latin , et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne modifia point cette mâle éducation cbei ane jeune personne déjà trop portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niellant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit particulier aux artistes qui comr porte plusieurs prisables qualités, mais qui s'élève au-dessus des idées boui*geoises par la liberté des jugements et par l'étendue des
SO II. uvBs, seins n la vie de pbovdice.
aperças. SI, daos fe nonde, cet esprit se fait pardonner ses téiaériiés par son origkade proânidear, M peot sembler nuisible dans la TÎe privée par ks écarts qo*il inspire. L*abbé ne manqnait point de ooRir, ses idées forent donc contagieoses ponr ane jeune ûlle chez qui i'exaltion natnreUe aux jeunes personnes se trouvait oorroborée par lasoiiliide de ia campagne. L'abbé Nîoyaot communiqua sa haiÂesse d*esamen et sa fac^té de jugeoKBt à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme devieonett des dé£aufi chef une lemme destinée aux humbles occupations d'une mère de famiDe. Quoique i'abbé recomnaaiidAt oonlinueHenient à sou éière d*étre d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus élendo , mademoisele 4e Nègrepd^sse prit dm excellente opinion d'deHnême, et conçut un rolsuste mépris pour Thomanité. Ne voyant auCour d'elle que des intérieurs et des gens empressés de lai iMir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s'admirait en elle eonune on anienr dans son œuvre, elle eut te malheur de ne rencontrer aucun point de compa» raison qui i'Mdât k se jager. Le manque de compagnie est un des pkM grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les pette sacrifices exigés par le maéntien et la toilelle, on perd rhahitnde de se gêner pour autrui Tout en nous se vkie alors, la forme et l'esprit N'étantpos réprimée par le caaMnctn ée ia société, U lianliesBe des idées de mad«noiaette de Nègrepnlisse passa dans ses manièies, dans son regard ; elle eut cet ah: cntafio* qui parait au premier aiwrd original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les bautes riions sociales, devait la rendre ridicule à Ângonlême, alors que ses adorateurs ceaseraÂeat de diviniser des erreurs, gracieuses pendant ia jeunesse seulement Quant à Monsienr de Nègr^>eUsse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé deux liards au defii du revenu auquel die avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la baga< ^e la plus nécessaire ^ son éducation. L'abbé mourut en 1802, avant k mariage de sa chère enfant, mariage qu'il aurait sans doute décons^é. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand Fabbé fut mort II se sentit trop fidble pour sontenir la lutte qui adlait éclater entre son avarice et l'esprit indép»-
ILLUSIOSS PEBDUSS: UES «SUX POftXBS. SI
dant de sa fille inoccupée. Cooime toutes les jeunes persooBes ior«^ ties de la route tracée où doi¥ent cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s'en soudait peu. Elle répugnait à soumettre sea intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer» Effle voulait commaii» der, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des es» prits sans indulgence pour ses goûts, et s*enfuir avec un amant qui lui [tairait, elle n'aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Coasem beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fiUe, moins pour eU» que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un genlil-^ homme peu spirituel, incapable dechicanersur le compte de tutelle qu'il voulait rendre à sa fille» assez nul d'esprit et de vo&oaté pour que Naïs put se conduire à sa £uitaisie> assez désintéressé pourFé-^ pouser sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convint également au père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisseétudia les hommes de la province, et monsieur de Bargetim lui pa* rut être le seul qui répondit à son programme. Monsieur de Bar* geton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de m jeunesse, était accusé d'une remarquable impuissance d'esprit;, mais il lui restait précisément assez de bons sens pour gérer sa for» tune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de- N^repelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur native dtt mari-modèle qu'U lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle* en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle épousait un nom» elle achetait un chaperon, elle conduirait k son gré sa fortune ^ Vabri d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Nais fut séduite par la perspec-^ tive d'une semUaUe liberté. Monsieur de Bai^geton crut faire m» brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas ^ lui laisser la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment monsieur de Nègirepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphfr de son gendre.
Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son mari en avait cinquante-huit Cette disparité choquait d'autant plus que monsieur de Bargeton semUait avoir soixante-dix ans, tandi» que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettra
en rose, ou se coiffer à Tenfant Qoiqne leur fortune n'excédât p« douze miUe livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les adcai* histrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont ma * dame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d'habiter ingoulême, où les hriUantes qualités d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Nais devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. £n effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La fierté que ne modifie pas l'usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air est chaîné de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignem^ts du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bai^eton prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète, coeur à cœur. Elle avait le défaut d'employer decef immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingéniensemenC nommées des tartines dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui char* geaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cetCe époque elle ccMumençait à tout
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POÈTES. %i
îypiser. individualiser, synthétiser, dramatiser^ supérioriser , analyser^ poétiser, prosaïser^ colossifier, angeliser, néologiseTy et tragiquer; caril faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour tout événement: pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution des frères Faucher, pour l'Ipsiboé de monsieur d'Adinconrt comme pour l' Anaconda de Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses yeux serem^ plissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque diose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert 11 lui prenait envie de se faire sœur de Sainte- Camille et d'aller mourir de la fièvre jaune à Barcelonne en soignant les malades : c'était là une grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poé* tiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l'Egypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière, i beaucoup de personnes, elle paraissait une foUe dont la folie était sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé lesdébrisd'un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti,les restes d'une Jérusalem céleste, enfinl'amonrsansl'amant Et c'était vrai. L'histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pen« iant quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis, après avoûr reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à examiner les personnes qui l'entouraient» et frémit de sa
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3& n. LIVRE, SCÈNES DE LA TtE^DB PHOVIRGE.
solitude. Il ne se trouyait autour d'elle aucun homme qui p6t hd inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une vie sans issue, sans éTénemenf , sans intérêt Elle ne pourait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des yies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire, lors du passage de Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jusqu'alors, se réveillèrent La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis h rOrdre du Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de fêter la Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame de Bargeton, venue aune redoute offerte par un régiment à la ville, s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue, noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort A Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Gante-Groix le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. £Be pleura long-temps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait une lettre de Naiis andessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à r^retter ses bdles années pas* sées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit Gomme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard^ elle se fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité dés hommes qui l'entouraient et le néant, une femme si supérieure dut pr^érer le néant> Le mariage et le monde furent donc pour die un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 18i5 à 1821, les grands traités de monsieiir de BenaM et eeui de ambi
ILLUSIONS PEBDUES : LES DSUX POÈTBS. SV
riear de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintesseaciée. Gomme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, ell« trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton« firoide histoire, nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne qni avait animé la vie monotone que menait madame de Bargeton* La place de directeur des contributions indirectes étant venue > vaquer, monsieur de Barante envoya pour l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la reine du pays.
Monsieur, du Ghâtelet, venu au monde Sixte Ghâtelet tout court, mais qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes les conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial 11 avait commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements d'une princesse impériale. Monsieur du Ghâtelet possédait toutes les incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli honune, bon dan* seur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Igno^ rant en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une feomie qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, I demandait hardiment la permission de se promener pendant dii minutes pour faire un impromptu, quelque quatrain plat comme un soufilet, et où la rime remplaçait l'idée. Monsieur du Ghâtele était encore doué du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse ; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture , il savait copier un paysage , crayonner ott profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune dans oa
temps où les femmes ont eu plus d'influence qu'on ne le croît sur les affaires. Il se prétendait fort en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont profonds par leur vide ; science d'ailleurs fort commode, en ce sens qu'elle se démontre par l'exer- *' cice même de ses hauts emplois ; que voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux ; et qu'enfin l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'Altesse Impériale, le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'État : non qu'il n'eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d'autres, mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme Envoyé Extraordinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Châtelet avait la promesse d'être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit ; il fit un voyage en Egypte avec le général Armand de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l'imaun de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger ; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir à Paris an an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent au Président du Conseil, qui le plaça près de Monsieur de Barante, en attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du Châtelet auprès de l'Altesse Impériale, sa réputation d'homme à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances, tout excita la curiosité des femmes d'Angouléme. Ayant appris les moeurs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en conséquence. Il fit ie malade, joua l'homme dégoûté, blasé.
A tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant II alla chez les autorités supérieures, le Général, le Préfet, le Receveur-Général et TÉvêque; mais il se montra partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus; puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité des hommes et savamment «laminé les femmes pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, H reconnut en madame de Bargeton la personne dont Tintimité lai convenait II compta sur la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au piano ; puis, un beau dimanche où toute la société d' Angoulême était à la messe, il extasia les ignorants en tou^ chant l'orgue, et réveilla l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église, madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion de faire de la musique avec lui ; pendant cette rencontre cherchée, il se fit naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d' Angoulême, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peutêtre une veuve riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise d'£spard, dont le crédit pouvait lui rouvrir le carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut de s'y attacher, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux fruits. L' Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d'une société pure de tout alliage. L'Évêque seul y venait habituellement, le Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an ; le Receveur-Général n'y pénétrait point ; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait jamais chez lui Ne pas voir le Receveur- Général et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.
Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui sd
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retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doiTeQtconqmii-* dre combien Tbôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie d'Angoulême. Quant à THoumeau, les grandeurs de ce Loutre aa petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait k une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les {dus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les phn pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissant tiède, Louis XYIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, b plupar sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes ayaientqudqte imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses projets sur ma> dame de Bargeton, Ghâtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins, les manières et l'ei^it de caste, l'air gentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Cette société pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opimom politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient nue sorte d'élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces no* ides avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente l'argent chez les nègres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattées par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes de leur société, cahnèreat l'insurrec^ tion des amours-propres: toutes espéraient s'approprier la succession de l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intn» chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucmie autre maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais i se maintint dans sa position en cultivant le clei^é. Puis il caresse les défauts que le terroir avait donnés à la reine d' Angooléme, il lui af^rta tous ks livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Us s'extasiaient ensemble sur les osuvres des jeunes poètes, elle de bonne foi, lui s'ennnyant, mais prenant en patience les poètes romantiques, qu'en honmie de l'école impériale il comfNrenait pen. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due I l'influemoe (les lia» aimait monsieur de Chateaubriand de œ qu'A
aTait nommé Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie qne de loin, elle soupirait après Paris, où Tiraient les grandi hommes. Monsieur du Gbâtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il existait à Angoulême un autre enfant sublime^ on jeune poète qui, sans le savoir, surpassait en édat le lever sidéral des constellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans THoumeau ! Le Proviseur du collège avait montré d'admirables pièces de veis au baron. Pauvre et modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteuis. Au mihen des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qn'M raclait un violon, cdui-là parce qu'il tachait plus ou moins le papiar Uanc de quelque sépia, l'un en sa qualité de président de la Société d'agriculture, l'antre en vertu d'une voix de basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le Se fiato in corpo avete ; parmi ces figures fantasques , madame de Bargeton se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton. Aussi rien ne ponrrait-il peindre sa joie au moment où elle apprît cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange t elle en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.
Vous seuls, pauvres ilotes de provioce pour qui les distances sodales sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yenx desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent à durement les grilles entre lesquels chaque monde s'anathématise et se dit Aoca, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant Proviseur lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant luil la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons atti* jaient son regard quand il se promenait le soir à Beaolieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles dures à 1^ science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut seule initiée à ce secret En bonne ménagère, en divine devinerease , Eve sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lncien des souliers fins chez le meilleur bottier d'Angola ^
(ème, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vêtu ! combien elle fut fière de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries. L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une table pour s'y appuyer ; Eve lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, le regarda prenant par la rue de Beautieu, pour aller sur la Promenade où l'attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque; grand événement se fût accompli. Lucien chez madame de Barge» ton, c'était pour Eve l'aurore de la fortune. La sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence , les naïfs sentiments ces*sent. En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieiu*es n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple : c'était la cour de province , froide et proprette ; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se ca* chaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. I^ poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siège, en souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué. ^
L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qai lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune
de ses idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, snivant une mode Douvelle, un l>éret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du Moyen*Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme ; il s'en échappait une folle chevelure d'un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée ; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Gondé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine de neige , où l'œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical , pour lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit un fauteuil Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.
La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houmeau. Les trois heures passées près d'elle furent pour Lu* cien un de ces rêves que l'on voudrait rendre étemels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeimes gens commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. U ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes, et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son ima« gination s'empara d'abord de ces yeux de feu , de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la yerre des phrases un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'autant mieux qu'il voulait trouver tout bien. U n'avait point apporté de poésie à lire; mais il n'en fut pas question : il avait oublié ses vers pour avoh- le droit da revenir; madame de Bargeton n'en avidt point parlé pour l'engager
as n. LIVRE, scèhk de la vie de raovmcE.
à hii faire queiqae lecture un antre jour. N*était-ce pas nne première entente? Monsieur Sîxtedu Ghâtelet fut mécontent de cette réception. Il aperçut tardiyement un mal dans ce beau jeune homme, qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de £eaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas médiocrement étonné d'entendre le IMrecteur des Cou* tribations indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant i ce titre des conseils.
c Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait monsieur du Châtelet La cour était moins impertinente que cette société de ga* nacbes. On y recevait des blessures mortelles , on y essuyait d'affreut dédains. La révolution de 1789 reconmiencerait si ces gens-là ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il. continuait d'aller dans cette maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule fenmie un peu propre qu'il y eût à Angouléme, à laquelle il avait fait la cour par désœuvrement , et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. »
Cbâtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poète , en essayant de l'écraser sous son importance et de lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis ; mais, s'il imposa à l'imagination du poète, il n' effraya point l'amant
Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces el sa contenance de spadassin boui^eois, Lucien était revenu cheî madame de Bai^eton, d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent Le fils d'un pharmacien fut pris, parles gens de cette société, pour un être sans conséquaace. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visite chez Naîs rencontraient Lucien, tons avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il dut avec leurs inférieurs» Lucien trouva d'abord cê monde fort gracieux ; mais, plus tard, il reconnut le sentimoit d'oft procédaient ces fiifladeux égards, Bientôt fl surprit qudques airi protecteurs qui remuèrent son fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées rtpublicainespsfftesqiielies beaucoup de ces foturs Pu-
triciens préludent avec la haute société. Mais combien de souffrances n*aurait-il pas endurées pour Naïs qu'il entendait nommer ainsi, car^ entre eux les intimes de ce clan, de même que les Grands d'Ë^gnc^ ^ et les personnages de la crènie à Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie angoumoisine.
Naîs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naîs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poète : non-seulement elle l'exaltait outre mesure» mais elle le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le regarder ; elle en faisait soa lecteur, son secrétaire ; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait ^pouvoir aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se > traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait unefoUe d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position étail déjà si lom d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tom* à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premier amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent alterualtivement la douleur et le plaisir. Pendant devtk mois il vit en elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien ; puis cher, tout court Le poète enhardi nomma cette grande dame Naïis. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant ; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fîère et noUe Nègrcpelisse offrit à ce bel ange an de ses noms» elle voulut être Louise pour lui Lucien atteignit au troisiàne del de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise coq* templait un portrait qu'elle serra promptement , il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise montra le portrait du jeune Gante-Groîx et raconta» non ssas lar* mes, la douloureuse histoire de ses amours» si purs et si cruellement étouQëSb S'essayait-e&e à quelque infidélité envers son moit, eu avait-elle inventé de faire à Lucien un rival de ce p(»trait ? Loden élait tropjeune peur analyaersa maîtresse, il se désespéra
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vement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut L'innocent Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement
— Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Gante- Croix et qui jeta sur Louise un regard on se peignait une passion arrivée à terme.
Effrayée des progrès que ce nouvd amour faisait chez elle et chez son poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son album , en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur de Lamartine ?
Le magique pinceau, les muses mensongères N*orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le ûdèle vélin ; Et le crayon furtif de ma belle maîtresse Me confîra souvent sa secrète allégresse
Ou son muet chagrin.
Ah ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées Demanderont raison des riches destinées ^
Que lui tient l'avenir ; Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage
Le fécond souvenir Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage I
— Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle.
Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; elle le calma en le baisant au front pour la première fols. Lucien fut décidément un grand homme qu'elle voulut former ; elle ima« gina de lui apprendre l'italien et l'allemand, de pcirfectionner ses manières ; elle trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle lui joua quelques beaux morceaux de Beetho-
Yen et le ravit; heureuse de sa joie, elle lui disait hypocriteuieuten le voyant à demi pâmé : — Ne peut-on pas se contenter de ce bonaeur ? Le pauvre poète avait la bêtise de répondre : — Oui.
Enfin , les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était vrai. €e fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la veille d'un bouleversement D'autres s'écrièrent : Voilà le fruit des doctrines libérales. Le jaloux du Ghâtelet apprit alors que madame Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon, mère du Chateaubriand de l'Houmeau, dîsait-il. Cette expression passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de Bargeton.
— Savez-vous, chère Nais, ce dont tout Angoulême parle I lui dit-elle, ce petit poètriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux mois ma belle-sœur en.couches.
. — 31 a chère, dit madame Bai^eton en prenant un air tout à fait royal, qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rabempré. Supposons-nous sans un sou vaillant f... que ferions-nous pour vivre, nous ! comment nourririez-vous vos enfants ?
Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on incrimine, il se trouve d'invincibles attraits : Tinnocence a le piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit : elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les * tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme. Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs ▼rais intérêts. Enfin eDe dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Elle conjura donc l'orage à coups de canon. .Quand Lucien, mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on jouait au wisth k quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, el
le présenta en reine qui foulait être obéie. Elle appela le Diiectew des Contributions, monsieur Ghâtelet, et le pétriûa en lui Caisaat comprendre qu'elle connaissait Tillégale superfétation de sa particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société de madame de Bargeton ; mais il y fat accepté comme une suIh stance vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Naîs perdit de son empif e : il y eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le jonseil de monsieur Châtelet, Amélie, qui était madame de Ghan« dour, résolut d'élever autel contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à mettre leurs manteaux, leurs dou* Ues souliers, leurs chapeaux dans le même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la maîtresse de la maison. Tons se résignèrent à subir le chardonneret du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot Enfin le président de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une observation magistrale.
— Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Grébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l'Houmeau, étaient sans conséquence ; mais ils n'admettaient point les Receveui-s des Tailles, ce qu'est, après tout, Châtelet
Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. £n se sentant attaqué, le Directeur des Contributimis, qui» depuis le moment où elle l'avait appelé Châtelet, s'était juré à luimême de posséder madame de Bargeton, entra dans les vues de b maîtresse du logis; il soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont s'était si maladroitement privé TEmpereur caressa Lucien, il se dit son ami Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le Préfet, le Receveur-Général, le colonel du réghnent en garnison, le Directeur de l'Ecole de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement que tout autre qu'un jeune homme de vmgt-deux ans aurait véhémentement soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa de bû. Au des* sert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de Sardanapàle mouraott le chef-d'œuvre du moment En l'entendant, le Proviseor du collège, homme flegmatique, battit des mains en disant que Jean-Baptiste
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RoQSseaa n'avait pas mieux fait Le barpn Sixte Châtelet pensa que le petit rimenr crèverait tôt ou tard dans la serre chaude des louanges, on que* dans Tivresse de sa gloire anticipée, il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurité pri- OHtive. En attendant le décès de ce génie, il parut immoler f«9 prétentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec l'haï dleté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une attentioL statique la marche des deux amants en épiant l'occasion d'exterminer Lucien. Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans lés environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en Angonmois. Madame de Bargeton était généralement louée ponr les soins qu'elle prodi^aît à ce jeune aigle. Une fois aa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme une dn^ue employée contre les mdigestions. la fleur de l'aristocratie fut conviée pour entendre une grande œmre qœ devait Mre Lucien.
Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle loi toucha quelques mots de la conjuration formée contre hii par le monde; car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette victoire un enseignement De ses blanches mains, elle lui montra la gloire achetée par de continuels supplices, die lui paria du bûcher des martyrs à traverser, elle lui beurra ses [dus bdles tartines et les panacha de ses {dus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva si grande par son éloquence, qu'elle aimt i davantage le Benjamin qui la lui inspirait; elle lui conseilla de r^mdier audacieusement son père en i»*enant le noble nom de Rnbonpré, sans se soucier des criailleries soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait Apparentée à la marquise d'Es pard, une demoiselle de Blamont-^Ihauvry , fort en crédit à la cour, eQe se chaigeait d'obtenir cette faveur. A ees nuMs, le roi, la mar « quise d'Espard, la cour, Luden vit comme un Jeu d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui Ait prouvée.
— ' Ch^r petit, loi dit Louise d'une von tendrement moqueuse, plus tôt il se fera, plus viieilsera fianclMOOé.
iS IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVnCB.
Elle souleva l'ime après l'aatre les couches successives de l'État Souciai, et ût compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1 793, eUe réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avaitl calmée, elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint monarchique in petto. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de la gloire. U jura d'aj^rter aux pieds de sa dame une couronne, fût-elle ensanglantée ; il la conquerrait à tout prix, quibuscunh que viis. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette jeune ardeur rappela le colonel de vingt- six ans à madame de Bargeton, dont le regard s'amollit En voyant la faiblesse gagner son imposante maltresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant Louise alla jusqu'à permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres palpitantes.
— Enfant! enfant ! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-dle en se réveillant d'une torpeur extatique.
Pendant cette soirée, Yespiit de madame de Bargeton fit de grands ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lnden. A l'entendre, les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœnrs, ni pères ni mères ; les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent égolsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un cerveau gigantesque, {dos tard elle recevrait au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par les pre-^ mières luttes d'une royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait que de lui-même ; il était seul juge de ses moyens, car lui seul connaissait la fin : il devait donc se mettre au-dessus des lois, appelé qu'il était à les refaire; d'aOlebrs, qui s'empare de son siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui EUe citait les commencements de la vie de Bernard de Pa-
Bssy, de Louis XI, de Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb» de César, de tous les illustres joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, iBcompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde.
. Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et avançaient la corruption de son cceur ; car, dans l'ardeur de ses désirs, il admettait les moyens a priori. Mais ne pas réussir est un crime de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec horreur les Marins assis devant leurs ruines 7 Lucien ne se savait pas entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie ; il planait sur le Sina! des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte, l'horrible suaire de Gomorrhe.
Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte d'un refus^ conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s'élever, double désir bieioi naturel chez le^ jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre. En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la Société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grâces et vide la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement; mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David
Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui ; il se croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même, U renoncerait à tout plutôt que de
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M IL LIVBB* SCllHES DE LA VIB DB PROVINCE.
tzaUr DaivîA SéckarcU il vcwbk que David a»istâc à aoD soccèsL 1 écriûl une de ces lelt«e» Mes où ks j«tiiMs g^u Qjpposent k pteuJetàimr^»» où tourne le caawsmedereiriïnce» oàpadelalagîfue îaseoflée des belea âme» ; délicieiix. verbiage brodé de ces di^ clarations naïves échappées du conr à rkisu. de récrivain, ^^ cpn lesCerames aimem taitf. Après avoir remis <xtte lettre à hfeaimede chambre, Laden était venu passer h jounièe à corriger des épie»ves, à diriger quelipies travam, à mettre en ordre les petites affiaéreade l'imprimerie, sans rien dire à David. Dans les }ow8 où le cieur est encore enfiml, les jenocs gens obi de ces soblimes disccétien. D'ailleors peut-être Laden oemmençait-il à redouter la hacfae de PbocioB, que savait naner David ; peut-être craignait-il b dbffté d'un reg^ qui attut an fend de l'âme^ Âptès-Ia tectnre de Ghénier, son secret avait passé de son cœur sur ses. lèvres, atteint par H reproche qa*fl seatk œmmek doigt que pose ma médecân sur naei^e.
MaintenaiH embrasses les. peoaées qui dm^eiu assaffir Lucien p^Hient qu'il deasendait d'Anganlftme à rHonmeaii. Cette grande dame s'étailndle fâchée? albife^UereceiroIrDaTÎd chenellel rambilîeux ne seiaitHlii pas prédpîlè dans son trou à l'HeHneaiLl Qooique avant de baiser Lonfeo aalkont^ Lncâea eât pu meuirer hdistance qui sépare une reine dn son lavori,. ii ne se disait pas que David ne pouvait flandhk eann din d'onl respaee qu^il «ait mis cinq mefe à paKourir. jjganrant combien étail absolu: l'ostra* eisme prononcé sur les petites gens, il ne sasEait pas qu'une seconde tcitotife de ce genre serait la perte es madainwf de BargetwL Atteinte eUenvainciiedes'élKe encanaillée,. Louise serait dJigéede qnitterfa vaie, eî^sa caste la fiiiraitcoaune an Mo^fnn^Age oft inyais un lé«preuaL Le dan de fine aristocntte et le cfci^ Ini-iiême défendraient Niais enfers et contre Mm» an ca» oè elle se permettrait ttoe hâte; mais le crime de wk mauvaise compagnie ne loi serait amm remis; car si Ton enose lis finiles du pouvoir, osileomic'amne après son abdication. Or, recevoir David, n'était-ce pas abdiquer î Si Laden n'endxrassait ponce cité de la question, son in* stina aristocratique kii faisait prcssemir bien d'autres cffl&coitéa q^ l'éponvantdent La noMome desnanteents ne donne pas iné» vitabtrâient la noblesse ita naanibes. Si Racnie avait l'sÉr du plan noble courtisan, CoroeMteicssemMaitfcrt à nn marchand de beevfik Dsscanes avaklaloamnie dTiatbon négociant hoUandais. Souvent»
HliLOSMIEIS PEnMJE& : LES DBOX POÈTES. 51
«I rcûciNMFSuiti Moiitesqmeu mm rfttean sur l^épanfe» son bottieC <l§ miit sor la léte, les visitewrs de La Brède le priiMsit [X)ttr un tu!'gave jardinier. L'usage d» flMade» <|Miid S n'est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait oa traasnnse par k sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par nn ttebfe de Yoix. Tomes ces grandes petites choses manquaient à David, tandis que la nature en avait doué son ami GentUbomme par sa mère, Lucien avait jus^'au pied llani co«^ du Franc; tan^ que David Séchard avait les pieds plats èa Welche et Tencotare de won père le pressier. Lucien entendait les raifieries qui pleavraient sur David, â loi semblait vonr le sennre que réprime*rait madame de Bargeton. Enfin, sans avoir préciséoient hcmte de Mn frère, U se promettait de ne j^ êcooter ainsi son premier mouvement, et é» le diseoter à Tavenir.
Dene, aq^rô» l'heure êe la poéûe et dn dévouement, après une lecture q«i venait de montrer aux de«x amis les campagnes litt^^res éclairées par un nouveau solefl, Tbeure de la politique et des calculs sonnait ponr Lucien. En rentrant dans THomnean 3 se repentait de sa fettare, il armât voulu la reprendre ; car il apercevait par une éehappée les impilOfaMes kris^ àa monde En devmant combien la lértnne acquise ^oriisait ramfakIoQ, il hd gâtait de retirer son pied dn premier bâton de Tédieie par laquelle 8 devait monter )^ Tassavrt des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranqudle , parée des {te vives fleurs du sentiment ; ce David pl^n de génfe qui favafi si noMeœent aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère, si grande ^une dans «on abaissement, et qui le croyait ausri bon qn*9 était spirituel; sa soeur, cette fille si gracieuse dans sa résignation, son balance si pure et sa eenscienee encore blanebe ; ses espérances, (pi'aucune bfee n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les épais bataffloi» de la tourbe tfistocratique ou bourgeoise à coups èe succès que de parvenir par tes tiveurs d'une fimme. Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui avaient dompté h société; les iémmes Falmeraîent idkmt L'exenqple de Napoléon, si fatal a» DixHiettvIènie SSède par les prét^itHms qu'il ln^>ire II tant de gens mé^oeres, apparut li Lncfen qui jeta ses calculs au vent en se les reprochant Ainsi étaU flil Luden» il aBait du oral au bien,
52 II. LIVRE, SGÈHnSS DE LA VIE DE PROVINCE.
dn bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'arnoor que le Bayant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jau* nés sur un fond vert :
Pharmacie de Postel, successeur de Chardon.
Le nom de son père, écrit ainsi dans un lien par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.
— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-^tre, et loger dans ce nid à rats I se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique ; et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes» de plusieurs plantes distiUées, remplissait la cour et le modeste ap* partement où l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Audessus était l'unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.
— Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du boutiquier de province. Gomment va notre petite santé ? Moi, je viens de faire .une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là I Si j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd'hui !
Il ne se passait pas de semaine, que le pharmacien, aussi bête qu'il était bon homme, ne doimât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.
— C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l'élève de son père prodigieusement conmiun après l'avoir souvent béni ; car plus d'une fois l'honnête Postek avait secouru la veuve et les enfants de son maître.
— Qo*avez-YOus donc? demanda monsieur Poste! en posant son éprouyette sur la table du laboratoire.
— Est-il venu quelque lettre pour moi ?
— Oui» une qui flaire comme baume I elle est auprès de mon pupitre sur le comptoir.
La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie I Lucien s*élança dans la boutique.
— Dépêche-toi, Lucien I ton dîner t*attend depuis une heure, il sera froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverte et que Lucien n'entendit pas.
— Il est toqué, votre frère, mademoiseUe, dit Postel en levant le nez.
Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne â*eau-de-vie sur laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Eve un air cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fiUe de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près de lui : — Elle est fameusement jolie, votre sœur I Vous n'êtes pas mal non plus ! Votre père faisait tout bien.
Eve était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurak offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Eve, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse» mais une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en réalité, Âve ne voulait pas courir sus au fils d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre^vingt mille francs le domaine de Marsac»
ik IL UVR«» 8GÈ1IES DE LA VIE DE PROVIKCB.
sans compter les terres qne le vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à la Tente, devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule peraonne qui ne sut rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize mille francs, où il alkit une fois par an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que rimprimeur ne voyait jamais^ et donc il se souciait fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui grandit encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait être encouragé ; car, pour David, Eve était une femme plus imposante que n( l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de fion idole, aussi pressé départir que d'arriver, l'ii^primeur contenait tsa passion au lieu de l'^xpriaier. Soavent, le soir, après avoir ffirgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Môrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en atlsiguMit la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant de venir trop tard ou de paraître importun à Eve qui sans doute était couchée. Quoique œ grand amour ne se révélât que par de petites choses, JÈve l'avait bien compris ; elle était flattée sans orgoeil de se voir l'ot^et du profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans ks manières de David ; mais la plus gnùàe séduction de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien : fl avait deviné le naeiUeur mojrcn de plaire ^ Eve. Pour dire en quoi les ottiettes délices de cet amour différaient des passions tumulliieases, il faudrait le coBiparer aux fleurs champêtres opposées aux éciatanfies fleurs des parterres. C'était des rogards doux et délicats cotttme les lotos Meus qui nagent sur les eaux, des expressions fugkives oonme les faibles parfums de ré^antine, des mélancolies tendres comme le velours -des mousses ; fleurs de deux belles âmes l|m naissait d'«aie terre riche, iêconde, immuible. Eve avait plufieurs ft»s di^à deviné k lorce cachée sous oette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce fu'il n'osait pa&, que le pkis léger incidient p«iiv«it amener uaephis Intime union de leurs âmes.
ÎÂtiàsm trouva la porte «oveite fu Èm^ et s'assit, sans lui rien dffe, à une petite table posée sur un X, sanslingCi où «m coîivert était «}& Le j)mi^« petit méni^ ne possédait q«e trois couvert» 4*«qge»t, Eve les «m^oyait tous pour le lrte% chéri.
«— <(|iie*li«-tii donc là? >dil-dle après avoir mis âurla table iw
BXOUONS PBBaUBS : LBS DEUX POÈTES. 55
plat ^*€Ue retira du fen, et après aToir ébeîiit sdb foncnean moUle m le couvrait de r^étoiiffiDic.
Lu(râi fie répondu pas. Ë?e pril une petite assiette oo^peite- JKBt arrai^ée avec des feuiHes de vigt^, eth sût sur h laUe awQC «ne jatie pleine de ortoe^
— Tiens» Lucien, je t'ai en des fraises.
Lucien prêtait tant d'att^tionàsa lecture qu'il n'enteoft point. Ère vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un mur* mure ; car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son JTrère un (daislr immense à étte traitée ^sans façon.
— Mais qu'as-tn abac^ s'écrîaHi^ette euToyant briHer deslanneB dans les yeux de sasdMie.
— Aien, lien. Ère, dit-il en la prenant ptf la taille, TitfinBtt i ioi, la liaisaDf an fnaat fit SHrèes cheTeiix,pBi8iBQr le nm» mtcime effervescence SBi|irenante.
— Tn te cadies de moL
— Eh I bien, elle m'«me ;
— Je savais i>ien .que ce n'âât pas moi que tu emhrasnis, dit d^m ton boudear k pnme loenr en vongiisaiit
— INus serons toosbeurenc, s'écria Lucien en avabntson potage àf;randes cuillefëes.
— Nous? répéta Èie. Inspire par le ménae {H'esBeiitînieift ipii s'était emparé de David, elle aîonta : — Tu vas nous aimer moins!
— Clommenit penx-^ croire oela, si tn ae connais ? llvefaiitendk Latxndn poinrfvesseria âemie; puis^He Ôla r^asiette
vîde,iaaanpière en leR!ebrHae,et avançatlephtqti'eiiesamtJiBit An Jieu de manger, Lucien relut la Haine de madame de Bargeton» que la discrète Eve ne demanda point iiMiir, tant elle ava^ dere^Mct ponr son frôre : s'il vonlaàlaJiiicommDimpier, itte devait attendre ; et s^ nelefnnlaiq^, ponvait-eHerexIger! fiDeatlendiL Y«ci cette bure.
■ Mon and, fnun^proi iMAiseraii-je à votrefrèfeen scienoel'^iyai
i|ne je vvws si {«^ ? A «Ks yeuK, les taleais fwt -des dmits 'égaio,» noM voos igneiei les f^r^ogés des j^eraDBWs ^ ottDipQseBt Bia
cî^ nous ne ferons pas reconnaÉve l'anoMisspBient de respritaft
OBBx <qai;aant raristœntie de rigaonmce. .Si je ne sois pasaaMS
pmssanle ponr lenr imposer monaiear Bavîd Sèobard, je voosièsai
vohntie» le sacriioe de œs favires fe». «Ce sera 4XMttme «an
bécatombe antique. Biais, cher ani»
me faire accepter la compagnie d'une personne dont Tespnt ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m*ont appris combien Tamitié s*aveugle facilement I m'en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une restriction ? Je veux voir votre ami» le juger, savoir par moi-même, dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon chère poète,
Louise de Négrepeusse? »
Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour arriver au non, et le non pour amener un ouL Cette lettre fut un triomphe pour luL David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait de la majesté de génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit une attitude si fîère, tant d'espérances se reflétèrent sur son visage en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui dire qu'il était beau.
— Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme ! Et alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos! Je voudrais être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta toilette dans la chambre de notre mère.
Cette chambre était celle d'une misère décente. U s'y trouvait wi St en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d'un miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobili^. Sur la cheminée, une pendule rappelait les joui^ de l'ancienne aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis'en couleur et frotté par Eve, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Eve couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour fênx qui connaissaient la mère et ses deux enfatuts, ce spectacle of imi d'attendrissantes harmonies.
Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et rimprimenr parut aussitôt avecla démarche et les façons d*un homme pressé d*acriver.
— £h I bien, David, s*écria Tambitieux, nous triomphons I elle m'aime ! tu iras.
— Non, dit rimprimeur d*un air confus, je viens te remercier de cette preuve d*amitié qui m*a fait faire de sérieuses réflexions. Ma vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisju, un négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, me de Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n*ai encore ni la fortune d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d*accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis-Je légitimer cette subite élévation ? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occupations ac« tuelles par ton avenir. D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit, la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'est ni chiffré ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs I Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que procure la vanité. Sois heureux , je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. Â toi les fêtes, l'édat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Eve. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser, nous nous nuirions à deux ; marche devant, tu me remorfueras s'il le faut Loin de t'envier, je me consacre à toL Ce que tu viens de faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, là maîtresse peut-être, plutôt que de m'abandonner» que de me re- «ler, cette simple chose, si grande, eh I bien, Lucien, elle me lie-
96 n. uns, sciNB m la tib ve wmviaue.
nk I jinuîs à toi« si noos n'étions pas déjà conMoe deux fîères» NVe ni reacRdsntBOQds de |>arattrepiT9idreU plus forte pir^ G partage à la Montgommery est dans mes goûcs. Enfin, quand ta me canaenis qodqnes tnormesls, qni saot sî je ne serais pas toujoars ton obligé ? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards fiers £ve, qui irait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tont. "— liMD, c^^il à Lucien étonné, tu es bien fait, ta is ime jc^ laiDe, tn portes bien tes habits, ta as Tair d*an gentilhomme tlans Ion babit bien à boutons jffones, arec uo simple pantalon de naa- Jcin; meî, fanrais Vmr d*nn ouvrier au mflieu de ce monde, je jenis gauche, gêné, je dinii des sottises ou je ne dirais rien ûb tont : toi, tu peux, foor obéir an préjugé des noms, prendre c^oi de ta nèie, te âdre appeler Lucien de Bnbempré ; moi, je suis et send loiqeufs David Séchard. Tout te isert et tom me nuit 4ans le monde «ù ta vas. Tu es fait ])our y réussir. Les femmes adoreront ta figure d'-ai^ It'est-ce pas, Eve î
Lucien savta «a oon de David etTembrassa. CeCie modestâe coq* pait eomt à bien des doirtes, àbie» des difficnltés. Comment n*€^û ftts vedMfblé de tendresse ponr un liomme qm arrivait !t f nre *par «mitié 4es mêmes réiexions qu'il venait de faire par «mbidon'! L^aHibitieax et famomtux «entaient la route afAanie, le tuenr 4b ÎNM hemmeet defami 8*-épanonî8sait Ce fot untleces monmfls UNS dans fa vieeA toutes les forces sont douoemem tendnes, ^ IMtesles cordes vibrent en TOidant des sons pleins. Mais c^tte sa- -gmte 4l*tme beHe âme excitait isncore en Luden la tmâance q« ^NTle 14MP8iDie li tout rapporter à lui. Noos fiscms tous, phistro •miNns, comme Louis XIY : L'État, c^ moi! L^exdusive ten- «droBse de sa mère et tte sa weur, le dévouemeiK de David, f hd)ilade ^plH nvA «As ^ voir IVil^ des elferts secrtis de ve^ trais êtres , M domiaient les vvoes de fenfaift 4e fiimiHe , ^entendraient en lui atSt égcisme qui divore le noble, <lt que madame 4a Bai^toncairessait^nrincitBnt 11 DubBertes ^ligations envers sa saeur.samère cit David. Sn'en^itrit rien encore; mâs n'yavail- 1 pas k craindre, qi^>n 'étendant antonr de luile cerde de«m-flm- IMoB, i fut cenfiraint 4e ne penser qui M pour s^ mainteinr?
Oetâ^^nMion passée, Dirvid fît^bserver àLvicien tfue son poèSB de Sont Jean dai» Pàtbmos Mit peut^vetropUfliqQe pour^M ■B devadt m monde \ -qoi la poéne apocdjptîqiie devait ft^ fcn ^ndlièi^. Lucien , ^ui "se proSuisrit devant le puAHc te xdns 4iSdb
Uuand Jes ili>ux miisiils turent seuls, David qu'il n'nvail étù <lnns aucun ma
nxisiCKis PEimiJES ;: les bgux poêivs M
de k GbareMte^ |)ai*Bt ioqiiîst DsvidfadoBoseiUa d'eiaporler ijidié de Cfaéoier,eC de remplacer iiB{)kiisir4mileiixpearvMpfaiw taio. Lucien Usakcii perfection, il ferait HôoessureoieDt et moa» lierait une modestie qui le servirait sans diNite. Gomme la plupart des jewies gens, ils donnaîent aux gens du laoude leur intelU^aœ et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas tACore failli, est sans indutgenoe pour les fautes des antrea, eUeleur pnéte anssi ses magnifiques croyances, il i&int en effet avoir bien exiiérimenté la vie avant de reconnaître que, suivant un beau mot de RapiMêl, confondre c'est égaier. En géoépal, le sens nécessaire à rinteUigence de la poésie est rare en France, où Fesprât dessôcke promptemet ii source des saintes larmes de Fextase, où persoMie ne veut prendbe la peine de déMcber le subkime, de le sonder pour en percevoir l'infinL Lucien allait faire sa première exp&ieooe des ignorances et des froîdqnisimondaines! llpassacfaetDaprîipMrypmtttlfek vo«hme de poésie.
Qaaad les deux amants toatt seub, David se dronvA phts enn barrasse qu'en ancun moment de sa vie. £n proie i mille aarreacRt il Toulait et redoutait un âoge« il désirait s'enfuk, car k pudeur a sa coquetterie anssi! Le pauvi^e amaol n'osait dire un nxft qâ amult eu l'air de quêter un remercf ment ; il trouvait toutes les pnroles conq>romettantes, et se taisait en codant «ne attitude de cch- HtineL Eve, qni devinait les tortures de cette modestie, se pbit à jouir de ce silence ; mais quand David lortilk son chapeau pour s'en aller^ ette soarit
— ililonsîeur David, lid dit-elle, si vous ne passez |Nis k noiréi dMs madame de £ai^et<»i, «eus powvons k passer ensemble. H lut beau, voutet-vm» aMer ucnis promener le long de k GkaKnte^ nous canseroQs êe Lucien.
David eait envie de se proMenier âevaost cette déUdeosa jenae file. iSve avait mis dans le non de sa voix des réoompenses snespé* pées; elie^rvaît, par k tendresse de l'accent, résoin les diffcnkés de œtte situation; sa proposatien létait plus qu'un ék^e, c^étaitii ptcoaâire fancor ie l'^nonur.
•-- âeidement, dîtMsfle à «tt geste qoefit lU^y à«Bet4nm qMS instaDts pttK* nlHJHlfer»
Havsd, qai de saine n'nv^ sn ce qn^itma an% isn^t en durttnsnnntv «c qnisaifrit i'bomêle f^sttei, et lui dmmade viulutti^ «■pçnssor ks rektions d'Eve et de l^upriaoR,
60 n. LIVRE, SCftRES DE LA VIS DE PROVINCE.
Les pkis petites drconstaoces de cette soirée agirent beaucoup sur Lucien que son caractère portait à écouter les premières impressions. Gomme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que Louise n'était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s'y trouvait seul Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés par lesifuelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne s'était pas encore trouvé face I face avec monsieur de Bargeton;
Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre l'inoffensive nullité qui comprend encore, et la fîère stupidité qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde, et s'efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait II souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un heureux événement Ce sourire répondait à tout.par les expressions que lui donnait monsieur de Bargeton. S'il fallait absolument une approbation dilate, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un téte-à-téte lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de cherdier quelque chose dans l'immensité de son vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les uaives costumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps ; il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie. — Par complaisance pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce matin du veau qu'elle aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais cela, j'y suis toujours pris ! expliquez-moi cela? ou bien : — Je vais sonner pour demander un verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la même occasion ? Ou bien : — Je monterai demain à cheval, et j*irai voir mon beau-père. Ces petites phrases, qui ne suppor* talent pas la discussion, arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation tombait à plat Monsieur de Bargeton implorait alors l'assistance de son visiteur en mettant à l'ouest son nei àe vieux carlin poussif; il vous regardait de ses gros yeux vairons
d'une façon qui signiûait : Vous dites? Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le leur rendait si précieux que les bavards d'Angoulême lui accordaient une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé. Aussi quaod ils n'avaient plus d'auditeurs ces gens venaient-ils achever leurs récits ou leurs raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours plein, il s'y trouvait généralement à l'aise. Il s'occupait des plus petits détails : il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient, et leur faisait la conduite en accueillant leurs adieux par son étemel sourire. Quand la soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire, l'heureux muet restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes, ayant l'air d'écoulé une conversation politique; ou il venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun jeu ; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sadigestion. Anais était le beau côté de sa vie, elle lui donnait des jouissances infinies. Lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de maison, il s'étendait dans une bergère en l'admirant; car elle parlait pour lui : puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses phrases; et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des boulets enterrés qui se réveillent Son respect pour elle allait d'ail leurs jusqu'à l'adoration. Une adoration quelconque ne suffit-elle pas au bonheur de la vie? En personne spirituelle et généreuse, Anais n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin d'un man • tean ; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le ménageait ; e se sentant ménagé, brossé, soigné, monsieur de Bargeton avait contracté pour sa femme une affection canine. 11 est si facile de donner un bonheur qui ne coûte rien I Madame de Bargeton ne connaissant à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait faire d'excellents dîners ; elle avait pitié de lui ; jamais elle ne s'en était plainte ; et quelques personnes ne comprenant pas le silence de sa fierté, prêtaient à monsieur de Bargeton des vertus cachées. Elle l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et l'obéissance de cet bommeaux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait : — Faites
6) IL LIVRE, SGÈmS DE LA VIB DE FSOVIIIGE.
nne Tisile à BooBsiearoii à madame une telle, il y allait coaime nm BcMat à sa factkm. Ahssî darant die se tenait-il au port d^armes et ifflUM^e. Il était eace moment question de nommer ce maetdépoté. Lucien ne pratiquât pas depuis assez long-temps la maison pour avoir soulevé le vmle sous lequel se cachait ce caractère immagt* nri)le. Monâeur de Bargeton enseveli dans sa bergère, parateant tout voir et tout comprendre, se faisant nne d^ité de son siloace, hd semblait prodigieusement imposant Au lieu de le praidrepour une borne de granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx re<dotrtable, par suite du penchant qm porte les hommes d'imagination àiout grandir ou à prêter une âme à toutes les flurme», et il crut nfeessave de le flatter.
— J'mrive le premier, dil-it en le saluant avec uu peu plus de respect que Ton n'en accordait à ee bonhomme^
— G*est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton. Lucien prit ce mot pour Tépigramme d'un mari jaloux, il devint
rouge, et se regard» dans la glace eaet cherchant une contenance.
— Youfr habilea rHoumeou, dit mmsieur de Bargeton, les personnes qui demeurent loin arrivent toiyours |rfu9tôt que celles qui demeurent près.
— A quoi ceta tient-ii? dSt Lucien en pnniant un air agréable.
— Je ne sais pas, répondit monneur de Bai^geton qui rentra dans son imm^itlté.
— Tous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lnden. U^ homme eapable de faire fribservation peut trouver la cause.
— Ah ! fit monsieur de Bargeton, les cause» finahsf Hé? hé !... Lucien se creusa la cerveife pour ranimer h conversatfon qui
tomba là.
— Madame de Bargeton s'habiOe sans doute T dlt-8 «i frémissant de la niinberie de cette demande.
— Oui, elle s'habille, répondit natureRement le mari. Lucien leva les yeux pour regarder les deux selfves sailhmtes,
peintes en grfe, et dont les entre-deux étalait plafonnés, sans trouver une phrase de rentrée ; mais il ne vit pas alors sans terreiv le petit histre à vieilles pendeloques de cristal, déponffîé de sa gaze et garni de bougies. Les housses du meuble avident été êtées, et te lampasae roi^e montrait ses fleurs fteées. Ces apprêts annonçaient une réunion extraofdSnaira Le poète conçut des doutes sur la convenancede sou costume, car 3 était en bottes. If alfer^^er afee b s^ipemr ée
la eninftt «b Yaseds Japoa qet onùt nmt oonnb kgnbrkndnr du tesipi de Loois X¥ ; pnk il ent pev de dépkdce à is mari en aei le canrCisaDt p», ctil résakit deckeccber û le iMobommeafait on Wa qHereayàtcaMflieiL
— Tow qniltq laramenl la fiOa^ Mancieurt dit-iàà leanainr de Bargeton vers lequel il aeviat
•— - Maitiiieiit.
Le silence recommença. Monsieur de Bargeton ^na cooime um chatte sonpçMineaBe le&BMadresmoasements dé Ludea qui doublait son repesL Ghacun ^enx vaàk peur éel'aBtie.
— Anrail-ilconça des soapfoiiaaur nies asioduiléfttpeeBaLiicia»^ car 3 parait m'étreUen heatâel
£d œ mommrt, heureusement pour Lsciani lèrt eiid)anrassé de soutenir les regarda inqueti aiec leaquela nmnsîenr de BargctoD l'exaniiiiaitaliâmt el Tenant, le tîcuz dtMnestiqne» qui afvaîlmisttne invée, annonça du (Jifttekt: Ia haraa «tn foit aiaéflMttl, salw ami largeton» et it à Lmïem une petite indinaiieft cb lôtn-cpi était alors à la mode, mais que le poète tsouva financièrenent iiqpeni-» ante. Siscte de Ghâtektpoitaituapantakmd'ttiie blancheur ébiouisnnte, à soH-pkds inténauis qui le maintenaient dana sea pli& O atait des aoulieis las et des b» de fil écossais. Sur son gilet blanc flottait le ruban noir de scmloignoa. £nin son habit noir se recom-* mandait par unecoi^wet une forme parisiennes. C'était bien te b^ Htre que ses antécédents annonçaient i mais Tâge l'afait dé^ doté d'un petit yeâtre rond assez diflidle b contenir dans les bcumes dis r^éganea II tdgnait ses cberem et ses favoris bhnchls par les souffrances de son Toyage, ee qui loi donnait un air dur. Son teint autpefeis très^Miicat aivail pris la coideur cuivrée des gens qui re« rienncnC des IMes ; nais sa tNnmnre, quoique ridicule parles pré* tentions qu'il conservait, révélait néanmoins ragréafeieSecrétah«des Gemaiandemenlsd^ineâkeaBeIm|iériaie. BpritsoohM^inon, regarda la pantalon de nanbin, les bottes, le gilet, Miabit bien fait à Angon* iéme de Lucien, ente tout son rml. Ptris â remît froidenient la inrgnon dans la pèche de son gîkt eemme s'H eftt dk : — Jesub content. Éerasé^^ par Téléganee du fi«iancier« incicn pensa qu^ anrait sa revanche quand il montrenât à rassemblée son vîsaRe aidiaié parla poésie; mais 9 n*en éprouva pas moine une vive 8on«* Ihuioeqoi continua lemabnse intérieur que h prétendue hestiblè de nwMÎeug de Btetoten lut airfl dtnnt Le.lwnnseMMai|nttre|>r-
ser sar Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'aroir plus rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux riraux en s*examinant ; mais, quand il se trouvait au bout de ses effcurts, il ayait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et il ji:^ea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.
— Hé ! bien, monsieur, dit-il à du Ghâtelet, qu'y a-t-il de nouveau ? dit-on quelque chose 7
— Mais, répondit méchamment le Directeur des Contributions, le nouveau, c'est monsieur Chardon. Adressez-vous à luL Nous apportez-vous quelque joli poème? demanda le sémillant baron en redressant la boude majeure d'une de ses faces qui lui parut dérangée.
— Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dû vous consulter, répondit Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moL
— Bah I quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat ! ) ne sont pas des titres à la postérité !
En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs bracelets étages sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma Lucien. Monsieur du Châteletadre^ galamment il cette reine des compliments nauséabonds qui la firent sourire de ]daisir, tant elle fut heureuse d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard avec son cher poète, et répondit au Directeur des Contributions en le mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité.
En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier lieu se produisirent l'Évêque et son Grand-Yicaire, deux figures digiies et solennelles, mais qui formaient un violent contraste : monseigneur était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous 4^ux, ils avaient des yeux brillants, mais l'Evêque était pâle et son Grand-Vicaire offrait un visage empourpré par la fius riche santé. Chez l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements étaient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur réserve et ur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit
Les deux prêtres furent suivis par madame de Ghandour et son mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d'Ame* lie, la femme qui se posait comme Tantagoniste de madame de Bargeton, monsieur de Ghandour, qu'on nommait Stanislas, était un cidevant jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de Toreille droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit étaient violemment renversées. Son gilet trèsouvert laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles surchargées d'orfèvrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière et se posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans la société aristocratique de laquelle il était te beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelares comme il s'en disait au dix-huitième siècle. €e détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur du Ghâtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée depuis que madame de Bargeton s'était éprise du Byron d'Angoulême. Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée de plumes en été, de fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d'un asthme inavou&
COM. HUM. T. YIIL ^
06 0 Liviffi; flcfim» DE ift v» De movmcB.
MoBsieiir de Snntot, WNnuié Astolphe, le Président die h Société d'Âgncolture , hoonne haut en couleur, grand et gros, appamt remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable k une fougère desséchée, qu*on appelait LiH, abréTÎation d*É]isa. €e nom, qui 8U{qposait dam k personne quelque cbose d'enfantin^ jurait arec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solenndle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe,, il n'en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles des jouniaux et dans les anciens ouvrages oà il était question de ces deux produits. Tout le Département le croyait occupé d'un Traité sur la cuhure moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume; mais il em* ployait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet : il y lisait longuement le journal, il scidptait des bouchons avec Mm canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuilletait Cicéron pour y prendre à h volée une phrase ou des passages dont le sens pouvant s'apfrfiquer aux événements du jour ; puis le soir il s'efifbrçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui peraiit de dire : — Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir été écrite pom* ce qui se passe de nos jours. Il récitait abrs son passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre eux i — Vraiment Astolphe est un puits de science Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses croyances sur monsieur de Saintot «
Après ce couple, vim monsieur de Bartas, nommé Adrien» l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d*énormei prétentioiis en musicpie. L'amour-propre Tavait assis sur le solfège : fl avait cemmenoé par v'admiiep Im^mêrae ttt chantant, puis il s'6> tait mis à parier mosîqiie, et avait fini par s*en ocaper exclusivement L'art musical ébk devenu chez lui comme une monomanie; i ne s'animait qu'en parlant de musique, 3 sonOrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'oa le piHt de dbanter. Une fois qu'A avait beuglé un de ses airs, sa viecmmençait : il paradait, 3 se haussait sur ses talons en recevant des compliments « il fiiisah le modeste;
mLDSMRiS VGlI^tE» : tE» DEUX POÈTES. 57
ans il allait néamnoliis de groupe en groupe pour y recni^iliir à» éloges ; pu», fuma tout était At, M rerenalt à la raasiqae eii' eatamant une «ysenisÎMi ^ propos des difficultés de soii air ou en moiaot le compositMtn
Monneor Al^andre de Brebian , le héros de la sépia , le dessinateur qnf infëstâic les chambre» de ses amis par des productions SMgrenueset gâcait tous les albums du Département, accompagnait moofiieQr cLe Bartas^ CSiacun d'eux donnait le bras à la femme de l'vitre. Au dire de la dironique scandaleuse, cette transposition était complète. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Barcas), également préoccupées d'un fidiu, d'une garniture, de l'assortiment de quelque» couleurs hétérogènes , étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes , et négligeaient leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies , ofilralent sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qua* lité d'artistes, un laissez-alier de province qui les rendait curieux I voir. Leurs habits Fripés leur donnaient l'air des comparses qui du» les petits Aéâtres figurent la haute société invitée aux noces.
Parmi les figores qui débarquèrent dans le salon, l'une des plus originales fut odle de monsiem* le comte de Sënonches, arîstocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure* Mée, aimable comme un san^er, défiant comme un Vénitien» jaloux comme* un More, et vivant en très- bonne intelligence avec monsieur du fibntoy, autrement dit Francis, Fami de la maison.
Madame de Sënonches ( Zéi^irine ) était .grande et belle, maili couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour une femme ex^eante. Sa taille fine, ses dëBcates proportions lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaiîeni rafféctatîon, mais qui peignaient là passion et les caprices toigoors satisfaits d'une personne aimée.
France étdt un homme assez distingué, qui avait quitté le cou» fuht de Valence et ses esptonces dans la diplomatie, pour venir vivre ^ Angouléme auprès dëZéphirine, dite aussi Zizine. L'anciea eonsul prenait soin du ménage, faisait féducation des enfants, leur qyprenadt les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur er d6> madame die Sënonches avec an entier dévouement L*Ângoa* lême nobfe , fAngoutetne adminliAratrr, rAngoidéme bourgeois
68 IL LIVRE, SCÈNES DB LA VIE DB PBOVmCB.
avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à Ja longue, ce mystère detrinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage. Il s'occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine avait amené son factotum à faire l'homme de petite santé : elle le ouatait, l'embéguinait, le médicinait ; eUe l'empâtait de mets choisis comme un bichon de marquise ; eUe lui ordonnait ou lui défendait tel ou tel aliment ; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates et des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur entente était d'ailleurs sans mécompte : Zizine regardait à tout propos Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine« Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple bonjour.
Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous, monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris, vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés le la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction de l'accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre de gens qui, dans les pro* vinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune sodété, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de Pimentel et monsieur de Rastignac étalent appelés par leurs titres; aucune (amiliarité ne mêlait leurs
ILLUSIONS PERDUES : LES DEfJX POÈTES. 69
femmes ni leurs filles è la haute coterie d'Angouléme , ils ai^rochaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaise-» ries de la province.
Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique ; il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui Plusieurs fois dans la soirée^ oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot qui ]ui cita Gicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres. que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d'établir sa chère Gamille, elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et la ville tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la di« gnité pincée, aigre-douce des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de Séverac avait cinquante-neuf ans , il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les détails qa*l leur donna sur ses magnaneries.
— Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je
T$ IL uvne. sctsms «i la wb hb viioviiigs.
?<iw^imiid«fai:k'perixiiBsiaiiid'BU0r à Sértt^^tnoiilrar 2i ma G»* mâle «comnieat ça se récolte. €amUie ^ tant d'imell^eDce cpi'eBa saisira sur-le-champ toat ce que tous lui direz. N'a>t-elle pas coii»fà& rni jour la raison inverse du carré des 4listances 7
Gectepbrasetermina glorienomeMla coweraation entre monsieur de Séverac et madame dn Broannd, après la kcture de Lucien.
Qœlquea habitués se cooièrent familièrement dans rassemblée, ^ ainsi que deux <ta trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme des châsses, heureox d'avoir été conviés à cette solennité littératre. Tontes les femmes se rangèrent sérieusement en un cer- i> de derrière leqnel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de ^personnages Uzarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint très^impesante ponr Lncien, dont le oœnr pidpiai ffoand il se vit Tobjet de tous les regards. Qodque hardi qu'il fûl, ' i ne soutint pas facilement cette première épreuve, ma^ré les eoh conragements de sa maîtresse, qui déploya k lauste de ses révéren- €«ï et ses plus précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Ângoumois. Le malaise auquel il était en proie fut eomtinué par me circonstance facile à prévoir, mais qui devait effiiroucher un jmne homme encore pe« familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout oreilles, s'entendait appeler monsieur de Eubempré par Lornse, par monsieur de Baigeton, par l'Évéque, par quelques complaisants de la maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté public. Intimidé par les cesllades interrogatives des curieux, il pressentak son nom bourgeois an seul mouvement des lèvres; fl devinait les jugements anticipés ^e l'on portait sur loi avec cette franchi«« pi'ovinciale, souvent on peu trop près de Fimpolitesse. Ces continuels coups d'épingk inattendus le mirent encore plus mal avec hii-méme. Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de preth ère une attitude qui fît cesser son supplice intérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Punentel ; Adrien s'en^ tretenait du nouvel astre musical, de Rossini, arec maitemoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe qui avait appris par cœur dans un tmrnal la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. Ludenne savait pas, lepauvrepoète, qu'aucune de ces intelligenees, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre !a fioésie. Toutes ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues <ii«e trompant dies-fflêmes surM nature du spectacle qui ie»ax*
lUittSioiis peudues : usa deux poètes. 71
tendait U est des mots qui, sembkdiles aux trompettea, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie, ont des sortilèges qui se* duisent les esprits les plus grossiers.
Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non sans mille avertissem^ts donnés aux interrupteurs par mousieur de Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait retentir sa canne sur les daltes, Lucien se mit à la table ronde, près de madame de Bargeton, en éprouvant une violente ^cousse d'âme. Il annonça d'une voix troublée que, pour ne trompa* l'attente de personne, il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un g^and poète inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées dès 1819, personne, à Angoulême, n^avait encore entendu parler d*André de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé par madame de Barigeton pour ménager l'amour -propre du poète et mettre les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut accueilli par des murmures flatteurs ; puis l'Aveugle, poème que ces esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d'émineots artistes, ou par ceux que l'ea- Ibousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. U doit se faire entre le lecteur et l'auditoire* une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-tdie, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un liymne céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence ' possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie on ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière; de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient Lorsque, semblable à la colombe du déluge*
il cherchait au coin favorable où son regard pût s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger sur quelques intérêts positifs. A Texception de Laure de Rastignac, de deux ou trois jeunes gens et de TËvêque, tous les assistants s'ennuyaient En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers; mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer Fâme du poète, n'écoutaient même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement, qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever; mais son cœur de poète saignait de mille blessures.
— Trouvez-vous cela bien amusant, Fifme? dit à sa voisine la sèche Lili qui s'attendait peut-être à des tours de force.
— Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt que j'entends lire.
— J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis forcé d'avoir trouble ma digestion.
— Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.
— C'est fort bien déclamé, dit Alexandre ; mais j'aime mieux le whist.
Eu entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que lé lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la charmante Laure de Rastignac et par l'Evêque, réveilla l'attention, grâce à la verve contre-révolutionnaire des ïambes, que plusieurs personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes. Pendant un moment où l'on prit des glacés, Zéphirine envoya Francis voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien étaient imprimés.
— Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple, monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses robes.
» U a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femme».
•— Pom-quoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempié? demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.
— Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine, mais pour prendre celui de sa mère qui est noble.
— '. Puisque ses vers (en province on nomme versé) sont imprimés, nous pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe.
Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que Sixte du Ghâtelet eût daigné dire à cette ignorante assemblée que Tannonce n'était pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph . Chénier. La société d*Angoulême, à Texception de FEvêque, de madame de Rastignac et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se crut mystifiée et s*offensa de cette supercherie. Un sourd murmure s'éleva ; mais Lucien ne l'entendit pas^ Isolé de ce monde odieux par Tenivrement que produisait une mélodie intérieure, il s'efforçait de la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une mélancolie sublime ; puis celle où est ce vers :
Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.
Enfin, il termina par la suave idylle intitulée Néère.
Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles, qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics.
— Naîs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur Chardon, et vous nous donnez des vers (versé) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du cru.
— Ne trouvez-vous pas que la lahgue française se j^te peu à it poisie? dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poétique.
74 IL UVXS, SCSNES «B LA VIE DB FnOTUVGBc
— La Traie poéne françaÎBe est fai poérie légère, la cbamoot répoBdk éa Ghâtelel.
— La chansoD promne qae nMre langue «et trè»-mii8lcale» dit
Adrien.
— Je Yovdrais bies ooonaltre les vers (perse) qm ont causé la rte de Nais, dit ZépUrine; mais d*après la manière dont elle ao
îie la demande d'Amie, elle n*est pas disposée à nous en don un échantillon.
— Elle se doit à ette-même de les lui faire dire, répondit Francis, car le génie de ce petit bonhomme est sa justification.
— Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à oionsîevr du Ghâtelet
— Rien de plus aisé, dit le bannt
L'ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manèges, alla trouver l'Ëvéque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur, Naiis fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu*il sût par cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un langoureux sourire d* Amélie.
— Décidément ce baron est bien spirituel, dit-eHe à Lolotte. Limite se somvenait du propos aigre-doux d*AméIîe sur les femmes qui faisaient elles-mêmes leurs robes.
— Depuis quand reconnaissez-vous les barons de Tempire? lui répondit-elle en souriant.
Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir d» ooUége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout l'amour qu'à se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capabie de lutter avec la poéne de Chéuier. Il regarda d*un air passablement fat madame de Bargeton, en disant : A ELLE ! Puis il se posa fièrement pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour^ propre d'auteur se sentit à Taise derrière la jupe de madame de Bargeton.
En ce moment, Nab laissa échapper son secret aux yeux des feBMnes. Malgré Thabitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la baufteur de son intelligence, eRe ne put s'empécber de trembler pour Lucien. Sa contenance fut gênée, ses rc^rdsdeman- Avofft en quelque sorte Tindo^nce ; puis eHe fut obligée de rester les yem haussés, et de cadier son contentement à mesure que se déployèrent les strophes simiilteSi
MMJLXmmS miMJBS : UBS ABEK PMCTIS. 7i
"i A ELLE.
Du Befai de eea torrents de gloire et de lamifire, QUt sur d« sirtres d'oc, les anges attenti&y Aux pieds de Jéhoya redisent la prière De nos astres plaintils ;
Sevrant «n «iiéRibn à cheydure Uonde VoikuU l'édat de Dieu sur son front arrôté. Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté, Et descend sur le monde.
Il a compris de Dieu le bienfaisant regard : Bu génie aux abois il endort la souffrance ; Jeune fille adorée, il berce le vieillard Dans les fleurs de Tenfuice ;
n taicrit tdee mteluiinB les tardifr T^enifrs; A la mère inquiète, il dit en rêve : Espère! Et, le cœur plein de joie, il compte les soujûn Qu*on donne à la misère.
9e ees beaoK messagers an seul est panai mms.
Que la terre amoureuse arrête dans sa route.; Mais il pleure, et poursuit d'un negard triste et doux La paternelle yoùtc.
Ce n*est point de son front Téclatante bhncheor Qui m'a dit le secret de sa noble origine, Kl l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur De sa vertu divine.
X&is par tant de lueur mon amour éblom A tenté de s'unir à sa sainte nature, Et du terrible arcbange il a heurté sur lui L'impénétrable armure.
Ab! gardez, gardez bien de lui laisser levoir Le brillant séraphin qui vers les cieux revole; Trop tôt il en saurait la magique parole Qui se cbante le soir!
Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles. Comme un point de l'aurore, atteindre les étoilea
Par un vol fraternel; Et le marin qui veille, attendant un présage. De leurs piods lumineux montrerait le passage^
Gomme un pluve étacud.
— Gompreuez-vous ce calembour 7 dit Amélie à monsieur da Châtelet en lui adressant un regard de coquetterie.
— C'est des vers comme nous en avons tous plus on moins fait au sortir du collège, répondit le baron d'un air ennuyé pour obéir à son rôle de jugeur que rien n'étonnait Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est remplacée par Jéhova , par les sistres, par les ange& par les plumes des séraphins , par toute la garde-robe du paradL remise à neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des paroles de Dieu , une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude : au lieu d'être au nord, nous sommes dans l'orient : mais les ténèbres y sont tout aussi épaisses.
— Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble très-claire.
— Et l'armure de l'arthange est une robe de mousseline assez légère, dit Francis.
Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial : trèsbien, joli^ parfait
— Si vous m'aimez, vous ne compUmenterez nil'auteur ni sonange, dit Lolotteàsoncher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.
— Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l'amour est une poésie en action.
— Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant de la tête aux pieds par un regard caressant.
— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour voir rabaisser la fièreté de Nais qui se fait traiter d'archange, comme si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fib d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une gri* lette, et qui travaille chez un imprimeur.
— Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il aurait dû en faire manger à son fils.
ILLUSIONS PBRDin» : LBS DEUX POÈTBS 77
n continue le métier de son père, car ce qa'il vient de nous donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus agaçantes. Dn^ue pour drogue, jaime mieux autre chose.
En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Nais, bien près de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits s'in- Itéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain. ] L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné l'adroit du Ghâtelet quand il avait été question de faire dire des vers à Lucien. Il vint causer avec l'Evêque en feignant de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois cette idée inculquée à l'Evêque, Francis s'en ^ remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire dire par monseigneur.
Quand Francis et l'Evêque revinrent dans le cercle au centre duquel était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manège des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées. Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. U se sentait d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'entendant nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien» Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme, il appela monsieur LUi le brutal monsieur de Senonches. Le Ncmbrod interrompit Lucien par un : —
W IL UmSr SGfeKBft HE LA. VIE. DE PBaVISCS.
MoDsiiyv Lulii? (gù fit lougju: madame de^Bargeton ps^'anx •ffeilkfi.
— iLiaot ètm. bien aveuglée poor admettre ici et nous préseoler ce petit bonhomme, dit-il à demi-voix.
— Madaoïe.la.marquisee ditZépbirine à madame de Pimentdà voix basse,, mais, de- manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande ressemblance enj^re monsieur Chardon et monsieur da Gante-Croix?
— La ressemblance est idéale» répondit en souriant madame de PimenlieL
— La gloire a des séductions que Ton peut avouer, dit madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes, qui s*éprennent de la grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant Francis.
Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; ■uns la marqinse se rangea du côté de Nais en se mettant à rire.
— Vous êtes bien heureux, uMmsieur, dit à Lucien monsieur de ffimentel qui se reprit pour le nommei* monsieur de Eubempré i^rès ravoir appelé Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?
— TravaiUez-vous promptement ? lui demanda Lolotte de l'air dont 4dle eûl dit à un menuisier : Êtes-vous longtemps à faire une boite?
Luden resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il •leleva la tête en eu^ndant madame de Bargeton répondre en sourijint : — Ma chère, la poésie ne pousse pas dans la tête de monleur de Rubempré comme l'herbe dans nos cours.
— Madame^ dit L'£vêque à Lolotte* nous ne saurions avoir trop ie respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. Aui» la poésie est chose sainte. Qui dit poésie,, dit soufSranûe. Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous aânices I Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours «loe vie malheureuse, et à qui Dieu céserve sans doute una place 4ans le ciel parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, 40uta-t4L-ea posant la main sur la tête de Lucien, ne voyez* vous
s quelque &talit&ia\primée mi ce beau front?
Heureux d'êti:e.ai noblement défendu, Lucien salua l'Ëvêcpe par «n regard snave,^ sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau.. Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des reflards pldnsi de triooqihe qui s'enfoncèrent^ comme autant de dards, dans le ccour de ses rûeaks, dont la rage redoubla*
—Ah! monseignenr, répondit le poète en espérant frapper cet têtes imbéciles de son sceptre d*or, le vulgaire n'a ni votre esprit», m votre charité. Nos doulears sont ignorées, personne ne sait no» travanx. Le mineur a moins de peine à extraire Tor de la mine» que nons n*en avons à arracher nos images aux entrailles de la phia ingrate des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit incessamment parcourir Téchelle des intelligences humaine» afin de les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le sentiment, deux puissances ennemies ; il lui fant enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des piuHosophies entières par une peinture; enfin ses vers sont de» graines dont les fleurs doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentiments personnels. Ne faut-il pasavoh* tout senti pour tout rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir 7 Aussi les poésies ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et de la société. N'est-ce pas des travaux immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que cdle des êtres qui ont véritablement vécu, comme la Clarisse de ^chardson, la Camille de Chénier, la Délia de Tibulle, VAngé- Hqaeie l'Arioste, la Francesca du Dante, YAkeste de Molière, e Figaro de Beaumarchais, la Rebecca de Walter Scott, le Don ^ichotte de Cervantes I
— Et que nous créerez- vous? demanda du Ghâtelet ^Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n*eâ-ce
pas se donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements sublimes veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir laite; mais je commence, dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...
— Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy €Q l'interrompant.
» Yotre exceDente mire pourra vous aider, dît PEvéque.
Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma lans tous les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courat un sourire de satisfaction aristocratique, augmentée par TimbécBité de monsieur de Bai^eton qui se mit à rire après coup.
~ Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce
moment, ces dames ne vous comprennent pas , dit madame de Bargeton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l'Ëglise une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous Saint Jean dans Pathmos^ ou le Festin de Balthasar, pour montrer à Monseigneur que Rome est toujours la Mqgna parens de Virgile.
Les femmes échangèrent un sourire en entendant Nais disant les deux mots latins.
Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts d'abattement Ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de l'eau ; mais il frappa du pied et revint à la surface, en se jurant de dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant Saint Jean dans Pathmos ; mais la plupart dés tables de jeu avaient attiré leurs joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé : celui-ci alla causer d'un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là paria de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours reconnue dans les grandes circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.
— Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie? dit Jacques à la marquise chez laquelle il chassait.
— Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas mal ; d'ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal.
Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre.
Du Châtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas
qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la
il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous VEa^
pire par Chateaubriand, chantée par Ghâtelet Puis vinrent les nio]> ceanx à quatre mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux yeux de monsieur de Séverac.
Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète, rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boa<' doir pendant le temps que Ton fit delà musique. Elle fut suivie de rÉvêque à qui son Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de scm involontaire épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à Tinsu de sa mère. £n s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien , Louise put , sans être entendue ui vue, lui dire à Foreille : — Cher ange, ils ne t*ont pas compris ! mais...
Tes vers sont donx, i*aime k les répéter.
Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.
— n n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en lui prenant la main et la lui serrant Souffrez, souffrez, mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car vous vivez au moins, vous ! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire I Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère impériale où trônent les grandes intelligences, sou* venez-vous des pauvres gens déshérités par le sort, dont l'intelligence s'annihile sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoûr constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par k soleil, et qui meurt sans avoir fleuri I Ne serait-ce pas un poème d'hcsTÎble mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, on de quelqne fille du désert transportée dans quelque froid pays d'Occident, appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs GOM. HUM. T. vin. 6
inoomprises, également accablée de froid et d*amonr T Ce serait le type de beaucoup d'existences.
— Yous peindriez ainsi l'âme qui se sourient in ciel, dit rÉT0que, un poème qui doit avoir été Êiit jadis, je me sms plu à en ▼«r on fragment dans le Cantique des cantiques.
— Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en eiqnimant une naïve croyance au génie de Lucien.
— Il manque à la France un grand poème sacré, dit TlÈvêque. Croyez-moi? la gloire et la fortune appartiendront à i'bomme de talent qui travaillera pour la Religion.
— Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase. Ne voyez-vous ^s l'idée du poème poindant déjà comme une flamme de l'aurore, dans ses yeux ?
— Naïs nous traite bien mal, disait Fifme. Que fait-elle donc ?
— Ne Teutendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni tête.
Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du bour doir, en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour partir.
— Nais, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'a parte du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.
— Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Bubempré va nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique.
— Biblique I répéta Fifine étonnée.
Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y appoctant ce mot comme une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poème en objectant son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excila plus le moindre intérêt Chacun causait ou jouait Le poète avait été dépouillé de tous ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur gérance; les femmes jaloases de madame de Bargeton, la Béatrix de ce nouveau Dante, selon le Yicaice-Gé^ néral, lui jeUient des regards frddement dédaigneux.
— - Voilà donc le monde ! se dit Lucien en desc^dant à THOumeau par les rampes de Beaulf eu, car 9 est des instants dans la vie où Ton aime à prendre le ptof long, afin dfentretentr par la marche le mouvement d'idées oit l'en se trouve, et au courant
ILUISIMS FEBiMES : UtB BSOS POÈXB& 83
desqueBe» ofti^eiit^ae livcer.. Loin de le déeourager» la cage de l'ambitieiix repoussé donnait à Lucien de nouvelles forces» Comine leus les gens emmené» par leur instinct dans une si^èue élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tool sacFifiar pour demeurer dans la haute société. Cbendn faisant, il filait im à un les traits envenimés qu'il avait reçu3« il se parlait tout haut^ lui-même, il gourmandait les niais auxquels il avait eu affaire ;. il trouvait des réponses- fines aux sottes demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de l'esprit après coqpi En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente au bas de la montagne et côtoie les rives de la Cbarenle, il crut voir* au clmr de lune, Eve et David assis sur une solive au bord de la rivière* près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.
Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bar* geton» sa sœur avait pris mue robe de percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie ; mise simple qui faisait croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chezilesqueltes une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière, intimidait-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parier de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras à la belle Eve pour traverser l'Houmeau. L'a* monr se plaît dans ces respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silenciens^nent vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce silence gênant s'ar* rêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui, de le jusqu'à l'endroit où se construisait la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de himière.
— La belle sohrée I dit-elle en cherchant un sujet de conversaiion , l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le cid est magnifique.
— Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à Mm amour par ans^ogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans ks parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature parle peur eux.
*— Et elle leur délie aussi la langue, dit Eve en riant« Vous éliex
8& n. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVIKGR.
bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-Yous que j'étais embarrassée...
— Je vous trouvais si belle que j'étais saisi, répondit naïvement David.
— Je suis donc moins belle en ce moment ? lui demanda-t-elle. -«- Non ; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous,
que
Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la loute de Saintes.
— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bai^eton , vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.
— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Eve, de vous exprimer quelques-^nes des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mère, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position ; mais en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances 7 Gomment se soutiendrat'il dans le monde où le portent ses goûts ? Je le connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence pour fortune ; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera pas ; enfin, vous l'avez habitué à le croire grand ; maïs avant de reconnaître ime supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquèrent que dans la solitude et par d'obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien est trop fier pour accepte! ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuel à voir sa société, qui est doublement ruineuse. Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant
l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je tremble que cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou 1 elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas j et le rendra malheureux, car il en est fou« >■
— Tous me glacez le coeur, dit Eve en n'arrêtant au barrage de 1 la Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pé- • nible métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'at^ tendre le moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Eve en s'animant, ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune.
i — Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Eve. La lente exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyezmoi! Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment savouré l'arôme des festins, la fumée des succès, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins»
— Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Eve désespérée. Autrement vous ne nous décourageriez pas ainsi.
— Eve î Eve ! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien. Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, maiseny por« tant le discernement du calculateur. Eve, cher enfant aimée, faites que Lucien ait un trésor où il puisse puiser sans honte ? La bourse d'un frère ne sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez tou-^ tes les réflexions que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien l S'il veut aller chez madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus loger à l'Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant que je lui bâtirais un appar-
ia
tement au-dessus de l'appentis an fond de la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon désir de soutenir Lucien me donnera pouL faire fortune tin courage que je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dépeud de vous d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t*il à Paris, le senlthéâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront tipprécîés et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour l*y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère, ne faudra-t-îl pas un appui? Chère Eve, épousez-moi par amour pour Lucien. Plus tard vous m^aimerez peut-être en voyant les efforts que je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux égalerait modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose ; le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout !
— Les convenances nous séparent, dît Eve émue en voyant combien ce grand amour se faisait petit Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut aimer beaucoup potir passer par -dessus une semblable dffîculté.
— Tous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré.
— Mais votre père s'opposerait peut-être...
— Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous serez ma femme. Eve, ma chère Eve! vous venez de me rendre la vie bien facile à porter en ce moment. J'avais, hélas ! le cœur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement que vous m'aimeznn peu, je prendrai e courage nécessaire pour vous parler de tout le reste.
— En vérité, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque nous nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de ma vie pensé à un autre qu'à vous. T'ai vu en vous un de ces hommes auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée.
— Assez, assez, dît-il en s'asseyant sur b traverse dn Imm^e auprès duquel ils étaient revenns. car ils àHaient et venaient comme Aes fous en parcourant le même espace.
— <5u'avez-vous? lui dit-eBe en exprimantpour laprenî^eTcâB cette Tuquétnde isi gradeuse que les ïemmies éprouvent pour un être qui leur ^pptmieift.
— Rien que de Jmn, dit-^L £a percevant toute une vie heureuse, l'esprit est^^mme éUoui, l'âme est accaUée. Pourqued suiflje le plus henrfiuxT âit-Jla?e» une expression de mélancolie. Mais je le sais.
JËve.r€gaida J>a¥Jd4'4Ui air coquet et douteaxqui Toulaîtoneei* pUcation. '
— Chère Jfcve, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimeral-je toiyours mieux -que vous ne m'aknerez, parce que j'ai pins de raison de vous aimer : vous êtes un aige et je suis un homme.
— Je ne suis pas si savante , répondit Eve en souriant Je vous aime bien...
— Autant que vous aimez Lucien? dît-il en l'interrompant
-r- Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu péniUe, que nous mènerons.
— Vous êtes-vous aperçue, chère Eve, que je vous ai aimée de^ puis le premier jour où je vous ai vue ?
— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demandat-elle.
— Laissez-moi donc d&siper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune. Je suis pauvre, ma chère Eve. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. M(m caractère, mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à l'exploiter. Mais vous, ^i, par amour pour votre frère, êtes descendue aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente attention du vrai «(Mxunerçant, vous réooiterez la moisson que j'aurai semée. Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de votrelaa^€uin\i||pFe6se«[ fort Je cœur que j'Ai consumé mes jours et mes nuits à chercher une occasion de foctime. MestonnaîssafaceB endûmie etltohaei^atiloii desbesoms^n onniiierce m'ont mis «ur la «aie 4!inieidécoavenD loxastiie. Je«e pub ^ns en rien ifine
encore, je prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quel^ ques années peut-être : mais je finirai par trouver les procédés in-< dustriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront une grande fortune. Je n*ai rien dit à Lucien, xar son caractère ardent gâterait tout, Q convertirait mes espérances tn réalités, il vivrait en grand seigneur et s'endetterait peut-^tre. jLinsi gardez-moi le secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de fa ténacité...
— J*avais deviné aussi, lui dit Eve en l'interrompant, que tous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme qui prenne soin d'eux.
— Vous m'aimez donc ! Ah ! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. Eve était la seule femme qu'il y eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est moralement pour moi. Mon Dieu ! m'ai« mcz-vous?
— Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe parla manière dont elle la prononça comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.
— Hé! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Eve par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie. Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des ranettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux ; laissez-moi m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur, éclairé par l'amour, embellie par vous. Eve, chère aimée ! voici le premier moment de joie sans mélange que le sort m'a ^nné ! Je doute que Lucien soit aussi heureux que moi !
En seiuant la main d'Eve homide et tremblante dans la sienne» David y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.
— Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvez cette soirée belle, mais e'S a été cruelle pour moi.,
) — — * pauvre Lucien, que t'est-il donc arrivé? dit Eve en remarquant l'animation du visage de son frère.
Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs amis les flots de pensées qui l'assaillaient Eve et David écoutèrent
Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur que de petitesse.
—^Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion ; eh I bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bai^eton ! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties ; mes souffrances, elle les a calmées; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse ! Non, elle ne me trahira jamais !
— N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille ? dit à VOIX basse David à Eve.
Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien était plein de lui; en sorte qu'Eve et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvementde surprise que laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, aûn d'étayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses succès dans le monde.
— Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard ! Cette phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le cœur de Lucien. •— Louise a raison I les gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-it avec amertume.
Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas fantastiquement tué monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée d'une ûUe belle et sans fortime, d'Eve Chardon, il eût r^ardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais il habitait un de ces rêves d'fH* où les jeunes gens, montés sur des sif franchissent toutes les barrières. Il venait de se voir doini* nant la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité, Eve et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité se taisait Pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieux l^rouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une
no IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
âoqBcnce donoe et cordiale le b<m1ieiir qui les attendait tons quatre. Malgré les ioterjections d'È^, ifl iReabla son premier étage arec le luxe d'an amoarenx; il bâtit avec sue ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus ée Tappenfis pour madame Cliai^ don, envers laqoelie il voulait déployer tons les soins d*une filiale scfllicîtude. En&iilfitlafamffle sibeurense et son frère si indépendant que Luden, cbarmé par la Yoix de David et par les caresses d'Eve, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Gbarente calme et brillante, sous la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère delà nuit, la blessante couronne d'épines que la Société lui avait enfoncée sur la tête. Monsieur de Rubempré reconntit enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta bientôt dans la vie pure, ti*avalQeuse et bourgeoise qu'il avait menée ; il la vit embellie et sans soucis. Le bruit du monde aristocratique s'éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à l'unisson des heureux amants.
— Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage ? dit-il % David.
— Tu sais HSl^ s*inqùiète de mol ! le bonhomme vit pour lui ; mais j'irai demain le voir à Marsac, quand ce ne seraSt que pour obtenir de hii qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.
David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame CSiardon à laquelle il demanda la main d'Eve, avec l'empressement d'un homme qui ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa Me, la mit dans ceHe de David avec joie, et l'amant enharcE baisa am front sa belle promise, qui lui sourit en Tongissant.
— Toilà les accordâmes des gens pauvres, dit la mère en fevaot les yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Tons aves du courage , mon enfant , ^-^ à David , car nous isommes dans 1b malheur, et je 4i*eiiAle qu'il ne soit contagieux.
— I^UR serons riches ^ heopeax, «dit gravement Bsvid. Pour CDiniBenoer, vons referez plus vol!re métier de^ganle^asail&de, ift v<nis rândrez^Aenieuner «roc v€P6« fflle eit Lndea \ oA^ngisulênie.
Xes tFois^ettliiaftss^^NnppeflsèKmdoiis de'19^ lew^mère^^on* néelenr charmant projet, enise Ivwatft % t'me 4e oesfdttBS'causeries de famille où ron se p\âk k t^gnmger tontes tes iieraaffies, à ^jaw psr avance de toutes les joies. Il faillit «etM Drad^à la porte; H aurait "votfhi que ^Ite smée ^dBt éteinielle. fine beore dn ^matiffi srana qwmd Luciffin moaoÊÊàgk «m fotor %um<iitBP fusqifi4i
ILLUSIONS P£RD(J£S : LBS 0fiUX POÈTES. 91
Porte-Palet. L'honnête Posiel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était debout derrière sapersienne^ fl >a¥ait ouvert la croisée et se disait, en voyant de la lumière à cette heure chez Ëfe -»- Que se passe-t-il donc chez les Chardon ?
— Mon fiston» dit-il en voyant revenir jLuden, que tous arrl? r-jl donc? Auriez-vous besoin de moi?
— Non, monsieur, répondit le poète; mais comme vous êles notre ami. Je puis vous dh^ TafTaire : ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à David Séchard.
Pour toute r^onse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir de n'avoir pas demandé mademoiselle G))ardon«
Au heu de rentrer à Angoulême, David prît la route de Marsac Il alla tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où le soleil se levait L'amoureux aperçut sous un amandier la tête du vieil Ours qui s'élevait au-dessus d'une haie.
— Bonjour, mon père, lui dit David.
«- Tiens, c'est toi, mon garçon ? pai* quel hasard tenrooves-tu sur la route à cette heure ? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son fils une petite porte à claire-voie. Mes vignes ont toutes passé fleur, pas. un cep de gelé ! Il y aura plus de vingt poinçons à l'ârpent cette année; mais aussi comme c'est fumé !
— Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.
— £h ! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner del'ar* gent.gros conniie toi ?
— J'en gagn^ai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas rkhe.
— Ils me hlâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les bourgeois, c'est-à-dire monsieur le marquis, monsieur le comte, messieurs ci et ça prétendent que j'ôte de la qualité au vin. A quoi jert l'éâucatioa? à vous bronfflw l'entendement Écoute 1 ces mesjiers récoltent sept, quelquefois huit pièces à l'arpent, et les suident soixaate francs la pièœ, ce qin fait au plus quatre cents francs paraipentdansleshomiesamiéâB. Moi^j'enpécottevingtpièceserles veids tnoie tfrancs., UAsi m. «aits francs I Où semt les niais ! f>B qualité ! la qnalité I Qtt'eat*ce'(|ae ^ me fail, la quiftItéT qu%*bi gSBdent poureiBt, la 3}naMt6, oieflBiears lus marquis I pour nBH,(la qnalité^ 'C'est les éfius. "Bb disi.^..
"^ Jisa j)àpe» je me mage» je mem' wm iiwwnder. ♦ •
— Me demander? Quoi ! rien da tout, mon garçon. Marie- toi, j'y consens; mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans on sou. Les façons m'ont ruiné ! Depuis deux ans, j'avance des façons , des impositions , des frais de toute nature ; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement ! Yoilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien. Cette année ne se présente pas mal, eh ! bien, mes gredins de poinçons valent déjà onze francs I On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges...
— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.
— Ah ! c'est une autre affaire, k rencontre de qui te maries-tu» sans curiosité ?
— J'épouse mademoiselle Eve Chardon.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? qu'est-ce qu'elle mange T
— Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de l'Houmeau.
— Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois ! toi, l'impritneur du roi h Ângouléme ! Yoilà les fruits de l'éducation I Mettez donc vos enfants au collège! Àh ! çà, elle est donc bien riche, mon garçon ? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin ; car si tu épouses une fille de l'Houmeau , elle doit en avoir des mille et des cent ! Bon I tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. Â tout autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts ; car, après tout, les affaires sont les affaires; mais je te les remets. Hé ! bien, qu'a-t-elle T
— Mais elle a ce qu'avait ma mère.
Le vieux vigneron allait dire : — Elle n'a que dix mille francs ! Mais il se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria : — • Elle n'a rien l
— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.
— Ya donc au marché avec ça, et tu verras ce qu'on te donnera dessus l Nom d'une pipe, les pères sont-ils malheureux dans leurs enfants ! David, quand je me suis marié, j'avais sur h tête un bonnet de papier pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre Ours ; mais avec h belle imprimerie que je t'ai donnée ^ avec ton industrie et tes connaissances, tu dois épouser une bourgeoise
de la TiHe, une femme riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion, et je te marierai, moi! Nous avons à une lieue d'ici une veuve de trente-deux ans, meunière, qui a cent mille francs de bien au soleO ; voilà ton affaire. Ta peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent ! Ah l le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais ! On dit qu'elle va se marier avec Courtois, son premier garçon, tu vaux encore mieux que lui ! Je mènerais le moulin , tandis qu'elle ferait les beaux bras à Angoulême.
— Mon père , je suis engagé. . .
— David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruiné. Oui, 51 tu te maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en règ^e vis-à-vis de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois rien de bon. Ah ! mes pauvres presses ! mes presses ! il vous fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous iiùre rouler. Il n'y a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cda.
— Moa père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de chagrin...
— Et très- peu payé de loyers, répondit le vigneron.
— Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de me faire élever le second étage de votre maison et de construire un l<^ement au-dessus de l'appentis.
— Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait de l'argent jeté dans l'eau , car qu'est-ce que ça me rapporterait ? Ah ! tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors de Salomon. Mais tu es fou? On m'a changé mon enfuit en nourrice. En voilà-t-il un qui aura du raisin ! dit-il en s'interrompant pour montrer un cep à David. Yoilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs parents : vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas étudier chez les Didot : et toutes ces frimes aboutissent à me donner pour bru une fille de l'Houmeau , sans un sou de dot ! Si tu n'avais pas étudié , que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent mille francs, sans compter le moulin. Ah ! ton esprit te sert à croire que je te réçpm* penserai de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais ?... Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons , et que ta fille de
9â IL LWAfi, fiCÈKES^ 9B iJW VIS DE. MbOVU^^.
rHQumeaa ne peut fsts y oouckes; Ah ça !. c*est donc Isk leine de France ?
— Ëh ! hiftft, N»>a pèce, j|S constrairaile second étage k me» frai&, ce sera le fik qui efirichka le pèrieù Quoique ce soit le monde r^^ versé, cela se voit qoelquefois.
— Gomment looxk gara» tu as dû Fargent pour batk, et ta n^eo aft pas pour payer tes loyers ? Finaud, tu ruses avec U>a père ! V
La question ainsi posée defiut difficile à résoudre, car le boa^ homme était enchanté de mettre son fils dans une position qûlui permit de ne lui rien donner tout en paraissant paterad. Aussi Daidd ne |Hit-il obtenir de son père qu*un consentement pur et simple an mariage et la permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les coiisti^uctions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil Ours, ce modèle des pères conservateurs, fit à son ^ la grâce de ne pas exiger ses loyers et de ne pas luipreudi^e ks économies qu'il avait eu l'imprudence de laisser voir. Davirl revijit triste : il comprit que dans le malheur il ne pourrait pas compter sur le secoues de son père.
Il ne fut question dans tout Angoutéme que du mot de TÉvêque tt de la réponse de madame de Bargeton» Les moindf es^ événemento furent si bien dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héro^ du moment De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans , il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton , il s'aperçut de l'attention envieuse avec laquelle plusieurs jeunes, gens le regardèrent, et saisit quelques phrases qi^ l'enorgneillirent
— Voilà un jeune homme heureux , disait un fils de fauuUe qui avait assisté à la lecture, il est joli garçon, il a du taknt, et madame de Bai^eton en est folle l
— La plus belle femme d'Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui remua toutes les vanités de son cœur.
U avait impatiemment attendu l'heure où il savait trouver Louise seule , il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette femme , devenue l'arbitre de ses destinées. Afrès la soirée de la veille, Louise serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé : madame de Barge(on le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice en amour un touchant nro|^ de passion. Elle
jAnâonna ses beaux cheveux d^)r> ses mams, sa tête aux bafsers enflammés du poète qui, Fa yeiite, arait tant souffert !
— Si ta araîs tu ton vwage pendant que tn fiisais, cKt-eUe, car ik étaient amvés la TeîHé au tutcnement, à cette caresse du langage , alors que sur le canapé Louise ayait de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front où elle posait une couronne. Il s'échappait des étinceOés de tes beaux yeux ! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Ghénier, c'est le poète des amants. Tu ne souffiriras plus, je ne le veux pas ! Oui, cher ange, je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète, active, ffloUe, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble indemnité des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne t'épargne, fl se venge de tous les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée, ne Tavez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sontelles accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqûres qu'elles ont faites? Mais j'étais heureuse ! je vivais ! Il y a si long-temps que toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné î
Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main, et pour toute réponse la baisa long-temps. Les vanités de ce poète furent donc caressées par cette femme comme elles l'avaient été par sa mère, par sa sceur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans ses croyances ambitieuses , il marchait dans une atmosphère pfeine de mirages. Les jeunes imaginations sont si i^iturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jenne honmie beau, plein d'avenir, qu'il faut plus, d'une leçon amère et froide pour dissiper âfe tels prestiges.
— Tu veux donc bien*, ma belle Louise^ être ma B^rîx, mais une Béatrix qui se laisse aimer?
Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés, et dit en' démentant sa parole par un angélîque sourire: — SI vous îe mérrie«... plus tard f N'êtes-vous pas heureux? avoir un cœur à soi! pouvoir tout dire avec la certîtudir d'être compris, n^fest-ce pas le bonheur?
— Oui t répondît-il en iSadsant une moue d*àmoureu« eontrariéé
96 IL LIVRE, SCÈNES DE LA VIE bE PAOViXCE.
— Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque chose à me dire? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.
Lucien confia timidement à sa bien-aiméeTamour de David pour sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.
— Pauvre Lucien, di:-elle, il a peur d'être battu, grondé, comme si c'était lui qui se mariât! Mais où est le mal? reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es une exception ? Si mon père épousait sa servante, t'en inquiéteraistu beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille. Âi-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache conquérir delà gloire, voilà nos affaires!
Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse. Au moment où il écoutait les folles raisons par lesquelles Louise lui prouva qu'ils étaient seuls dans le monde , monsieur de Bargeton entra. Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et le pria de rester h dîner avec eux en lui demandant de lui lire André Ghénier , jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.
— Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bai^eton , mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'en* tendre lire après mon dîner.
Câliné par monsieur de Bai^eton, câliné par Louise, servi par les domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs maîtres, Lucien resta dans l'hôtel de Bargeton en s'identifiant à toutes les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui était livré. Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise de monsieur de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un ah: dominateur que sa belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs du despotisme conquis par Nais et qu'elle aimait à lui faire partager. Enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d'un héros de petite ville. Envoyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques personnes pensèrent qu'il était» suivant une expressio^ de l'ancien temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie , venue avec monsieur du Ghâtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.
— Ne rendez pas Nais comptable de la vanité d'un petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, dit Ghâtelet. Ne voyez- vous pas que ceGhardon prend ks phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, ii
ùe sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie du tangage protecteur que lui méritent sa beauté , sa jeunesse et son talent ! Les femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs qu'elles nous inspirent II est certainement amoureux, mais quant à Nais...
— Oh ! Naïs, répéta la perfide Amélie, Nais est très- heureuse de cette passion. A son âge , l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions ! On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune nlle, on en prend les scrupules, les manières, et Ton ne songe pas au ridicule... Voyez donc? le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame de Bargeton.
— L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien. Le lendemain , il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême
où l'on ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient monsieur Chardon, aliàs de Rubempré, et madame de Bargeton : à peine coupables de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi les bizarreries de la société, n'avez-vous pas remarqué les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences ? Il est des personnes auxquelles tout est permis : elles peuvent faire les choses les plus déraisonnables; d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est d'une incroyable sévérité : celles-là doivent faire tout bien , ne jamais ui se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise ; vous diriez -des statues admirées que l'on ôte de leur piédestal dès que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez ; on ne leur permet rien d'humain, elles sont tenues d'être toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lu* cien équivalait aux douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres de la Charente.
David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux xais nécessités par son mariage et par la construction du second ilage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'était-ce pas t<? Iravailler pour lui ? tôt ou tard elle lui reviendrait , son père avait - 5oixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage l'appartement de Lucien, afin de ne pas surchai^er les vieux murs de cette maison lézardée. Il se plut à décorer, à meubler galamment l'appanement du premier, où la belle Eve devait passer sa vie. Ce
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fut lin temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chéttves proportions de l'existence en province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre lés calcnls de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait tait place à la radieuse expression de l'espérance. H voyait briller une étoile au-dessus de sa tête; il rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton , lequel avait de temps en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder Tindigestion de son dtner comme une maladie qui devait se guérir par celle du souper.
Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote, il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmcau ; il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Àngoulême, et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amitié par monseigneur, il était admis à l'Évêché. Ses occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon , une charmante chambre à coucher et un cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever tiente francs par mois sur les salaires si péniMement gagnés par sa sœur et par sa mère; car il apercevait le jour où le roman historique auqud il travaillait depuis deux ans, l'Archer hE Charles IX, et un volume de poésies intitulées les Marguerites, répandraient son nom dans le monde littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au retentissement de son nom dans l'avenir, acceptaitil maintenant ces sacrifices avec une noble assurance : il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et David avaient fait passer le bonheur de icur frère avant le leur. Le ma- '^ge était retardé par le temps que demandaient encore les ouvriers ;^ur achever les meubles, les peintures, les papiers destinés an premier étage : car les affaires de Lucien avalât eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas étonné de ce dévouement : il était si séduisant I ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses désirs, il les exprimait si gracieusement! il avait toujorn^s gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce fatal privilège p<urd
nXtJSiOIlS PERDCBS : LES DEUX POÈTES. 99
plas de jeunes gens qu'il n'en ssnare. Habitués aux prévenances qu'inspire une joiie jeunesse, heurenx de cette égoïste protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, oomme 9 fait l'arU'. mdne an mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion , beaucoup de ces grands enfants joiûssent de cette faveur at» Heu de i'ez{4oiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations Mciales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au moment où, comme de vieffles coquettes et de vieux hai&ons, le Monde les laisse à la porte d'un salon et au coin d'uue borne. Eve avait d'aillears désiré ce retard, elle voulait étaMir économiquement les choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient reinser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti du cœur : — Je voudrais savoir coudre ! Puis le grave et observateur David avait été complice de ce dévouement Néanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton , il eut peur de la transformation qui s'opérait chez Lucien ; il craignit de lui voir mépriser les mœurs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver sm frère, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s'était écrié : — On ne noiss le corrompra point ! Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir , comme elles se font en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisiuent Angouléme et lon^nt la Charente ; ils dînai^t sur rheri)e avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un certain endroit et à une heure convenue ; puis ils revenaient le soir, cm peu fatigués,
n'ayant pas d^nsé trois francs. Dans les parades drconstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât , espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le bouchm des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient jusqu'à cent sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infmi à Lucien d'oublier, dans ces champ^es journées, les satisfactions qu'il trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême. Dans ces conjonctures , an moment où il ne manquait presque ^ phis rien au futur mâiage, pendant un voyage que David fit 4 Marsac pour obtenir de son père qu'il vint assister à son mariage, en espérant que le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribue-
rait aux énormes dépenses nécessitées par Tarrangement de la mai* son, il arriva Tnn de ces événements qui, danà une petite viUe, changent entièrement la face des choses.
Lucien et Louise avaient dans du Ghâtelet un espion intime qui guettait avec la persistance d*une haine mêlée de passion et d'avarice l'occasion d'amener un éclat Sixte voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme perdue. Il s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton ; mais s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. Il avait insensil^ement conquis les petites entrées chez Naîs, qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il avait trop présumé des deux amants dont l'amour restait platonique, au grand désespoir de Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un siège. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes en fatiguant leurs désire dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux manèges de la passion.
La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la passion ; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce qui lie tant les amants , précipite les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité qui console sans offenser la vertu , les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre dles s'en veulent alors de ne pas goûter toutes les félicités d'une féiute dont tous les malheurs les accablent La société qui blâme oa tritique sans aucun examen sérieux les faits patents par lesquels Fe terminent de longues luttes secrètes, est ainsi primitivement
nXUSIOKS PERDUES : LES DEUX POÈTES. 101
complice de ces éclats; mais la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n*ont jamais pensé aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame de Bai^eton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont trouvées beaucoup de fefnmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été injustement accusées.
Au début de la passion, les obstacles effraient les gens inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux amants, ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver. C'était des riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi, madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait Lucieu, tout eût été dit, autant aurait %alu s'enfuir avec lui. £lle le recevait à la vérité dans ce boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui, Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni sans prévenu: de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qa'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre. Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer l'amour dont doutait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où die allait Se promener seul avec Lucien hors de la ville était une démarche décisive : il aurait été moins dangereux de s'enfer • mer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez ïOk dame de Bargeton, sans y être en compagnie, on en aurait gloséift lendemain. Ainsi au dedans comme an dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public Ces détails peignent toute la pro > vince : les fautes y sont ou avouées ou impossibles.
Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés
102 IL LIVRE, SCfalES DE LA TCB DE PROVUVCE.
de sa position; die s*en effrayait Sa frayeor réagissait alors sur ces amoureuses discussions qui prennent. les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n*aTait pas de terre où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, clk pensait à l*Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant eBe s'irritait de ces misérables obstacles.
Châtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteure du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton (pii ne manquait pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fière, trop bien née pourdescendre jusjqn'au fils d'un pharmacien. Ce i-ôle d'incrédule afiatt au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer iwur le défenseur de madame de Bai^eton. Stanislas soutenait que Lucien n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donuait ses raisons. Comme fl arrive dans les petites vBles, souvent quelques intimes de la maison Chandour arri- Taient au milieu d'une conversation où du Châtelet et Stanislas justifiaient àTenvi leur opinion par d'excellentes observations. D était bien difficile que chaqae adversah-e ne cherchât pas des partisans en demandant à son voisin: — Et vous, quel est votre avîsT Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que monsieur de Chandour et hri se présentaient chez madame de Bargeton et que Lucien s*y trouvait, aucun indice ne trahissait de rehtîons^ suspectes : la porte du boudoir était ouverte, les genir allaient
et Tenaient, rien de mystérieux n'annonçait leg jolis crimes de l'a-* niDur, et«. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise, se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la p^iide Amélie l'engagea fort.
Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunet gens s'arracbent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant II s'était accoutumé à sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans la ix>udoir sacré de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour ^u'il se crût l'égal de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de che^is lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée ni d'écrire une ligoe. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles ai« ment à céder à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une nobte entente de l'amour. En femme exagérée , elle s'exagérait la valeur de sa personne. Â ses yeux, madame de Bm^geioii était une souveraine, une Béatrix, une Laure. £lle s'asseyait, comme au Moyen*Âge, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la méiîter après plusieurs victoires, il avait à effacer l'enfant sublimey Lamartine, Walter Scott, By« fon. La noble créature considérait son amour comme un principe g6néreux : les désirs qu'elte louait à Lucien devaient être une cause de gloire pour lui Ce donquichoUisme féminin est un sentiment qui donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utOise,. elle l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulchiée daàs la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame die Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa per^nne par une espèce de servage, par im temps de constance qui lui permit de juger son amL
Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes boudefies dont se rient les fenunes encore libres d'elles-mêmes, et qui n'sttristent que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et
commença Tun de ses longs discours bardés de mots pompeux.
— Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas Tavenir! Et je le dis avec orgueil, ne gâtez pas le présent I N*avcz-vous pas tout mon cœur? Que vous faut-il donc t votre amour se laisserait-il influencer par les sens, tandis que le plus beau privilège d*une femme aimée est de leur imposer silence ? Pour qui me prenez-vous donc ? ne suis -je donc plus votre Béatrix ? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.
— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas, s'écria Lucien furieux.
— Si vous ne sentez pas tout ce qu*U y a de véritable amour dans mes idées, vous ne serez jamais digne de moi.
— Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant
Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser le jouet qu'il demande.
— Vous ne m'avez jamais aimé, s'écria-t-il.
— Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette violence.
— Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevdé. En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à
demi renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon. Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens importuns.
— - Qui donc est venu ? demanda-t-elle à ses gens.
— Messieurs de Ghandonr et du Châtelet, répondit Gentil, son veux valet de Chambre.
Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant
-— S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.
— Tant mieux ! s'écria le poète.
sourit à ce cri d'^olsme plein d'amour. En province, une Ue aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte.
ILLUSIONS perdues: les deux poètes. 105
En un moment, chacun sot que Lucien avait été surpris aux genoux de Nais. Monsieur de Cbandour, heureux de l'importance que lui donnait cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au Cercle , puis de maison en maison. Du Ghâtelet s'empressa de dire partout qu'il n'avait rien vu ; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il excitait Stanislas 5 parler, il lui faisait enchérir sur les détails ; et. Stanislas, se trouvant spirituel , en ajoutait de nou« veaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie ; car te soir les versions les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque narrateur avait imité S|tanislas. Femmes et hommes étaient impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le plus au scandale , à la perversité , étaient précisément Amélie, Zéphirinc, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se va* riait sur tous les tons.
— Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi, je ne le crois pas, elle a devant eUe toute une vie irréprochable;
, elle est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de monsieur Chardon. Mais «i cela est, je la plains de tout mon cœur.
— Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule affreux ; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naîs, entre nous soit dit, a bien quarante ans.
— Moi , disait Châtdet, je trouve que la situation même dans bquelle était monsieur de Rubempré prouve l'innocence de Nab. On ne se met pas à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.
— C'est .selon ! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zépfairine une œillade improbative.
— Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on à StawsiBS en se formant en comité secret dans un coin du salon.
Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravdiF res, et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigiensement la chose.
— C'est incroyable, répétait*on.
— A midi, disait l'une.
— If ais aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.
— Que va-t-eUe faire ?
Pois des commentaires, des suppodtioDS infinies I... Da Ghâtelet
106 11. LIVRJB, SCiNSS DB LA VIE DB PBOVUICE.
défendait maidame de Bargeton ; mais il la défendait si maladroitomeut qu'il attisait le feu du commérage au lieu de Téteindre. lilt, 4ésolée de la diute du plus bel ange de Tolympe aogoumoîsîn» alla tout eu pleurs CQ^[Kxrter h uouTelle à TÉvéché. Quand la ville entière fut bien certainement en rumeur, Thenreux du Ghâtelet alh chez madame de Bai^ton» où il n'y avait, hélas I qu'une seule taUe de wisth ; il demanda di[domatiquement à Nais d'aller causer avec elle dans son boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.
— Vous savez sans doute , dit du Ghâtelet à voix basser, ce dcmt tout Angoulême s'occupe?...
— Non, dit-elle.
— £h ! bien,* reprit il, je suis trop votre ami pour vous le bisser ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me précédait de quelques pas , lorsqu'en arrivant là, dit-41 en montrant la porte du boudok-, il prétend vous avoir vue avec mon-* sieur de Rubempré dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer ; il est revenu sur moi tout eSauré en m'entraînant , sans me laisser le temps de me reconnaître; et nous étions à fieauMeu, ipiand il me dit la raison de sa retraite. Si je l'avais c^mnue, je n'aurais pas bougé de chez vous, afin d'éclaircir cette affaire à vo* tre avantage ; mais revenir chez vous après en êti^ sorti ne i»t)uvait plus rien. Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu'il ait raison, il doU avoir torL Chère Nais, ne bissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par un sot; impci6ez4ui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation ici ? Quoique j'y aie besom dfi tout le monde, je vous suis entièrement dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repoussé mes vosux^ mon cqsur sera toujours à vous, et en toute oocaçioa je vous prou verai combien je vous ainae. Oui, je veîBerai sur vchis oonune un fidèle serviteur, sans espmr de récompense, nodqoismeitt poor K* plaisir que je trouve à vous servir, même h voire insu. Ge matit , j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien gloriaix d'être votre défenseur avoué; mais, entre noua, uKmie«r de Bai^etoniatle seul qui puisse demander raison à Stanislas... Quandce petit RuheH^rô aiurait fait quelque folte^ rb^nneur d'vite fBfOflU! nesancaît être 1 1 a
ILLUffiDOllS PSKDOES: LES DEUX PùtnS& 107
nrarcî da premier étourdi qui se met à ses pieda Voilà ce que j*ai dit Nafs remercia du Châtelet par une indinatîoQ de tête, et deooeura pensive. EUe était fatiguée, jusqu'au dégoût» de h vie de province. Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bargeton m^ait son savant idorateur dans une ntuation gênante.
— Disposez de moi, dit^, je vous le r^te.
— Merci, répondit-^e.
— Que coD^ez-vous iaire T — - Je verrai.
Long silence.
— Âimez-vous donc tant ce petit Rubempré î •
Me laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en r^rdant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu dédiiffi-er ce cœur de femme aldère. Quand Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s*émouvoir ée ces cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme.
— Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une «Hte de solennité.
Monsieur de Bargeton suivit sa femme dam le boudoir.
— Monsieur, lui dit-efle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes soins protecteurs envers monsieur de Eubempré une chaleur aussi mal comprise par les sottes gens de cette ville que par luimême. Ce matin, Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me faisantune déclaration d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je rele» vais cet enfant Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un ^ gentilhomme envers une femme en toute espèce de circonstance, il <, a prétendu m'avoir surj[HÎse dams une situation équivoque avec ce garçon, que je traitais alors comme il le mérite. !^ ce jeune écer* vêlé savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu , je le cout nais , il irait insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait comme un aveu pubUc de son asmonr. Je n'ai pas besoin
'; ée vous dire que votre femme est pure ; mais vous penserez qu'il y fia quelque cliosede dé^norant pour voos^ et pour md à ce que ce ; i' 0oit monteur de Ridiempré qui la défende. AUeK à l'instant cbes Stanislas, et demandez-lm sérieusement raisoin des insultants propos qa*il a tenus sur moi ; soiig^ que vous ne devez pas souffrU*
que Taflaire s'arrange, à tnoias qu'il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens ; vous vous conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et tous aurez des droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon père doit être votre témoin ; malgré son âge , je le sais homme à fouler aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse. Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à merveille.
— J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.
— Bien, mon ami, dit sa femme émue ; voilà comme j'aime les hommes. Vous êtes un gentilhomme.
Elle lui présenta son front à baiser , que le vieillard baisa tout heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui.
— Gomme il m'aime ! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.
Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le lendemain devant un homme, à regai^er froidement la bouche d'un pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de Chandour. — Que vais-je dire 7 pensait-il. Nais aurait bien dû me faire un thème ! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quel* ques phrases qui ne fussent point ridicules.
Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un silence imposé parl'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée, ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises ; puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs di»> cours qu'ils s'expriment k merveille par un phénomène pareil à celui qui délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur de fiai^eton se comporta-t-il comme un homme supérieur. U justifia l'opinion de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pylhagore. Il entra chez Stanislas à onze heures du sou*, et y trouva nombreuse compagnie. U alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun son niais sourire, qui, dans les ciratnstances présentes, parut profondément ironique. U se fit alors un grand si-
ILLUSIONS PERDUES : LES DEUX POÈTES. iOU
lence, comme dans la nature à l'approche d'un orage. Ghâtelct, ,> qui était revenu, regarda tour à tour d'une façon très-significative monsieur de Bargeton et Stanislas, que le mari offensé aborda poliment
Du Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où ce vieillard était toujours couché : Naïs agitait évidemment ce bras débile ; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à part et lui dit : — Vous voulez parler à Stanislas ?
— Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être prendrait la parole pour lui.
— Eh ! bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pou* ▼ait rendre madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause du duel.
— Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans doute vous demander raison des propos que vous teniez sur Naïs. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d'une dignité britan^ nique.
En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.
— Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré ?
— Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait pas Bai^eton un homme fort
— Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepeiisse, viendra vous chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun jios dispositions, car l'affaire ne peut s'arranger que de la manière jue je viens d'indiquer. Je choisis le pistolet, je suis l'offensé.
Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours, le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et de l'air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en luimême: — Qu'ai-je vu, après tout? Mais, entre la honte de démentir ses propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, ia hideuse
ilO IL LIVRE» SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
peur qui lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le périt le plus éloigné.
— C*est bien. A demain, dit-il à monàenr- de Bargeton en pensant que Taffaire pourrait s'arranger.
Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie; du Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme B*il se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet as* pect quelques femmes devinèrent Fobjet de la conférence. Ces^ mots: — Ils se battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitië de l'assemblée pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient un mensonge; l'autre moitié admira la tenue ie monsieur de Bargeton. Du CJiâtelel fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.
— Avez-vous des pistolets ? dit Châtelet h l'oreille de Stanisles qui frissonna de la tête aux pieds.
Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la porter dans sa* chambre à coucher. Il y eut une rumeur affieuse, tout le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et déclarèrent d'une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son droit
— Auriez^vous cru le bonhonmie capable de se conduire ainsi? jit monsieur de Saintot.
~ Mais, dit Timpitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il était un des plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des ex* idoits de Bargeton.
— Bah I vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dît Francis à Châtelet
Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout l'avantage.
Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout efiarée.
— Hél bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le marché? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tutloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il parait que mbu>
ILLUS101VS PERDUES • LES DEUX POÈTES. Itt
siear de Ghandour a dit hier qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.
— C'est faux ! madame de Bargeton est innocente, s'écria Lucien.
' — Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton ; il a dit à monsieur de Ghandour que s'il arrivait malheur à son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par monideur de Nègrepelisse. Monsieur du Ghâtelet voulait s'opposer à ce qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants» on devait se servir d'armes en état Les témoins ont placé les deux adversaires à vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, qui était là comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans le cou de monsieur de Ghandour, qui est tombé sans pouvoir riposter. Le chirurgien de Thôpital a déclaré tout à l'heure que monâeur de Ghandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis venue te dire Fissue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angonlême, car quelques amis de monsieur de Ghandour pourraient te provoquer.
En ce moment. Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton, entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit à Lucien une lettre de Louise.
« Tous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre Ghandour et mon mari. Nous ne recevrons pereonne aujourd'hui; soyez prudent, ne vons montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette tilste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est toute chaagée par cet événement et qui a mille choses à vous dire ?
— Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour aprèsdemain ; tu auras une occasion d'aUer moins souvent chez madame de Bargeton.
— Gher David, repondit Lucien, elle me demande de venir la voir aujourd'hui ; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.
— • Tout est donc prêt ici? demanda madame Ghardoo»
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— Venez voir» s*écria David heureux de montrer la transfornatîon qu'avait subie Tappartement du premier étage où tout était frais et neuf.
Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes n?énages où les fleurs d*oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie Intérieure, où le printemps de Famour se reflète dans les choses, où tout est blanc, propre et fleuri.
— Eve sera comme une princesse, dit la mère ; mais vous avez dépensé trop d*ai^ent, vous avez fait des folies !
David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis, le doigt dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le pauvre amant : ses prévisions avaient été si grandement dépassées par Fexécution qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de long-temps l'appartement qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement sa gêne, afin de ménagerie cœur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrifices faits pour lui.
Eve et ses amis ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon. Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt Ces demoiselles l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli I ça donne envie de se marier.
La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptômes Tune aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l'était alors Angoulême.
Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva Nais déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux
ILLUSIONS PERDDE5 : LBS DEUX POÈTES. fH
gentiibomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante figare, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa fille. Quand fientil en t annoncé monsieur de Rubempré, leyieiiiard à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de juger l'homme^e sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation ; mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le dé* jeûner finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.
— Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps, je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l'Ëscarbas, où il restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une dem(»selle de Blamont-Ghauvry , à qui nous sommes alliés par les d'Ëspard, les aînés de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-in« fluente par elle-même et par ses parents» Si elle daigne nous reconnaître, je veux la cultiver beaucoup : elle peut nous obtenir par son crédit une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le fairç désirer par la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination icL La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence. Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui prendront parti pour lesChandonr contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite viUe, une absence est toujours nécessaii*e pour laisser aux haines le temps de s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai passer tous les étés à l'Ëscarbas et les hivers à Paris. C'est la seule vie d'une femme comme fi faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée suffira pour tous nos préparatifis, je partirai demain dans la nuit et vous m'accompaguerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle et Rufifec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt à Paris. Là t cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souflfre. D'ailleurs Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès ! franchissez promptement l'espace qui vous en sépare ! Ne laissez pas vos idées se rancir en province» communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Raiq[>ix)cbeK-vous de la coH. HUM. T. vni. 8
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cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent trouver le talent qui s'étiole dans nne petite ville. Nommez*moi d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province! Voyez au contraire le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil moral» qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place dans la pléiade qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire combien il est utile k un jeune talent d'être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard ; personne n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la chambre, les pavs les plus influents, des gens riches ou célèbres. U faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt» quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le grand problème à résoudre est <de se mettre en vue. Il se rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les JBourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts ! aussi soyez à la fois poète religieux et poète royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. £st-ce rOiq[)osition, est«ce le libéralisme qui donne les places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre. Ne le voulez-vous pas? ajoutat-clie étonnée de la silencieuse attitude de son amant
Lucien, hébété par le rapide coup d'œii qu'il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que 4le la moitié de son cerveau ; il lui sembla que l'autre moitié se dé* couvrait, tant ses idées s'agrandirent : il se vit, dans Angoulême, •comme une grenouille sous sa jnerre au fond d'un marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations •de province conmie un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête ceinte de pierreries royales, les brasouverts aux talents. Les gens illustres allaient Ini donner l'accolade fraternelle. Là tout souriait aa i;énie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants pour liamilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et mises en la-
jJT
ILLtJSIOlllS PSRDDSS : LES DBCX POÈTES. 115
miôre. Après avoir lu les (M^mières pages de VArcher de Char^ les IXy les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraieût : Combien voulez-vous? U comprenait d'ailleurs qu^ap^ès un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Saiçeton serait à lui tout entière, qu'ils vivraient ensemble.
A ces mots : — Ne le voulez-vous pas ? il répondit par une larme, saisît Louise parla taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un souvenir, et s'écria : —Mon Dieu, ma sœur se marie après*demain !
Ce cri fut le dernier soupir de Tenfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier ami, k tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.
— Hé I bien, s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage de votre sœur et la mardie de notre amour 7 tenez-vous tant à être le coryfdiée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que vous ne puissiez m'en sacrifier les nobles joies ? Le beau sacrifiée î dit-elle avec mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à «anse de vous! Allez, monsieur, quittez-moi I je me suis trompée.
Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon, en maudissant sa famille, David et sa sœur.
— Je croyais tant en vous ! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais: Je suis contente ! il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de noces!
Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à recheter cette faute, \ — Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret» et trouvez-vous demain soir à minuit à une centaine de pas après Mansle.
Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revînt chez David soivi de ses espérances comme Oreste Tétait par ses furies, car il €Dtrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrihle : — Et de l'argent ? La perspicacité de David l'épouvantait ai fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de l'ëlMtilissement que lui causait sa nouvelle position, n fallait donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles tant de sacrifices, Lucien pensa que sa mère pourrait loger là» David éco-
116 II. LIVRE, SGÈNfiS DE LA VIE DB PROVINCE.
nomiserait ainsi la coûteuse bâtisse qa'ii avait projeté de faire ao fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite comme un désin Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autres moyens, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.
— Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or, dans six mois, je serai riche!
Eve et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l'ambitieux; et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge de table et de maison, par le trousseau d'Eve, par une multitude d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et qu'elles étaient heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à Eve une dot de dix mille francs. Lucien leur fît part alors de son idée d'emprunt, et madame Chardon se chai^ea d'aller demander à monsieur Postel mille francs pour un an.
-^ Mais, Lucien, dit Eve avec un serrement de coeur, tu n'assisteras donc pas à mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras accompagnée ! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant tout à coup. Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un ! Tu n'as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun ; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin? il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait cette année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra donc te faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d' Angoulême. Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j*ai déjà raccommodé les autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs^
En ce moment David» qui entrait, parut avoir entendu ces d:ux
derniers mots, car il examina le frère et la wear en gardant ie silence.
— Ne me cachez rien» dit-iL
— £h ! bien, s'écria Eve, il part avec eUe.
— - Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, con» sent à prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il vent une lettre de change de toi acceptée par ton beau- frère, car il dit que tu n'offres aucune garantie.
La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux. Une lanne roula dans les yeux de l'imprimeur.
— Tu ne ser2s donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne resteras donc pas avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Al^ Lucien, moi qui apportais à Eve ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins dfe sa poche, avoir k regretter de les avoir achetés.
Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.
— Pourquoi pensez-vous tant k moi? dit Eve avec un sourire d*ange qui corrigeait sa parole.
— Chère maman', dit l'imprimeur, allez dire à monsieur Postél que je consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure» Lucien, que tu es bien décidé à partir.
Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment après : — Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Eve et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant : — Attendez les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée à accomplir? Les libraires viendront- Ils chercher ici mon Archer de Charles IX, et les Mai^uerites? Un peu plus tôt, un peu 'plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui, puis-je jamais rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute ma fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la marquise d'Ëspard?
118 II. LIVRE, SGÈmS DB LA VK DE PftOVlKGS.
— Sa raison, dit Ère. Yoas-iiiême ne me disiez-voiis pas qu^ devait aller promptement à Paris?
David prit Eve par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet oà elle dormait depuis sept années, et faii dit à l'oreîUe : — U a besoin de deux mille francs, disais-ta, mon amonr? Postel n'en prête que mille.
Eve regarda son prétendu par m regard affreux qui disait toutes ses souffrances.
— - Écoute, mon Eve adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce que je possédais II ne me reste que deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller Fimprimerie. Donner mille francs à toù frère, c'est don^ ner notre pain, compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je safe ce que je ferais ; mais nous sommes deux. Dédde.
Eve éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendre-' ment et lui dit à l'oreille, tout en pleurs : — Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour regagner cette somme !
Malgré le plus ardait baiser que deux fiancés aient jamais échangé, David laissa Eve abattue, et revint trouver Luciea
— - Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.
—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux le papier.
Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Eve et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles perdaient dans cet adieu ; car elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et le» jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.
— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à ToreiDe de Ln?rien, tu serais le dernier des hommes.
L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires,, l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins quo ia funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Eve eut bientôt fait le paquet de Lucien. Ce Femand Certes h'ttéraire enn portait peu de chose. U garda sur lui sa meilleure redingote, sùit meilleur gilet et Tune de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manuscrits formèrent un s! mince paquet, que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton^
OLUsiONs perdues: on grand homme de prov. a paris. 11^
Dafid proposa de TenToyer par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il écrirait de le tenir ^ la disposition de Lucien.
Malgré les précautions prises par Madame de Bai^eton pour ca* cher sen départ, monsieur du Ghâtelet Tapprit et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagné de Lucien; il envoya son valet de chambre à Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui relaieraient à la poste.
^ Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moL
Lucien partit le lendemain ^u petit jour, accompagné de David qui s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il al* lait traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans lesdrconstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil Ours ;. pois le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame de Bar» geton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche sexagé* naire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien éprouva Toiie des plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les bras de David, qui lui dit: — Dieu veuille que ce soit pour ton bien!
L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré : il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à Parl&