‹ Œuvres completès de H. de BalzacChapitre 3 sur 14 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Uir GRAND HOMME DE PROYINGE A PARIS.

Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la femme de chambre , ne parlèrent jamais des événements de ce voyage; mais il est à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade pour un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlèvement. Lucien, qui allait en poste pour la pre* mière fois de sa vie, fut ti'ès-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute la sonmie qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les honmies qui unissent les grâces de l'en* lance à la force du talent, il eut le tort d'exprimer ses naïfs éton* uements à l'aspect des choses nouvelles pour lui Un homme doit

bien étudier une femme avant de lui laisser voir ses émotions et ses pensées comme elles se produisent Une maîtresse aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend ; mais pour peu qu*elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de s'être montré enfant, vain oti petit Beaucoup de femmes portent une si ghmde exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trou ver un dieu dans leur idole ; tandis que celles qui aiment un homme pour lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil II eut le tort de ne pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses gentillesses de jeune rat sorti de son trou.

Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de l'appartement qu'elle prit Lucien dormît jusqu'à quatre heures du soir. Madame de Bai^eton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout voyageur riche puisse retrouver son chez sol Quoiqu'il eût sur les yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à ri-

/ deaux passés, dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de mauvais goût, vieux ou d'occasion. U est en effet certaines personnes qui n'ont plus ni le même aspect ni la même

'* valeur, une fois séparées des figures, des clioses, des lieux qui leur servent de cadre. Les physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre, comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province sont presque tous ainsi Puis madame de Bargeton parut plus digne, plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et Albertine les servalent Le dîner n'avait plus -ce caractère d'abondance et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient maigre^

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ment servis, ils sentaieat la portion congrue. Paris n'est pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour intern^er Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait point Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la vie morale, était survenu pendant son sommeil

Sur les deux heures après midi, Sixte du Ghâtclet s'était présenté à rhôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laisés le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaîs dont la curiosité fut excitée par cette singulière apparition de monsieur du Ghâtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois heures.

— Je vous aT suivie en risquant d'avoir une réprimande à l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas perdue, vous!

-^ Que voulez-vous dire ? s'écria madame de Bargeton.

— Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien, pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si bien! Croyez-vous donc, chère Nais adorée, que vous serez reçue chez madame d'Ëspard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angouléme avec un jeuneJiomme, et surtout après le duel de monsieur de Bargeton et de monsieur Ghandour ? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent par se battre pour leurs femmes , et le^ laissent libres après. Aimez monsieur de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez, mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez fait le voyage dans la même voiture , vous seriez mise à l'index par le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Nais, ne faites pas encore de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de vous dire : « Étudiez-le I Connaissez bien toute l'impor-

tance de votre démarche. » Si tous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent de tous recevoir, an moins n'ayez aucun regret .de tant de sacrifices, en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne, et les comprendra. Madame d*£spard est d'autant plus prude et sévère qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer la cause de leur désunion ; mais les Navarreins, les Blamont-Ghauvry, les Lenoncourt, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte que le marquis d'Espard a tort Dès la première visite que vous lui ferez, vous reconnaîtrez la jus* tesse de mes avis. Certes, je puis vous le prédire, moi qui connais^ Paris : en entrant chez'la marquise vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à Thôtel du Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Rubempré qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes, où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez compté sur l'incognito, je le vois ; mais vous êtes de ccs'personnes pour lesquelles l'incognito n'existe point Ne rencontrerez-vous pas Angoulême partout ? c'est les Députés de la Charente qui viennent pour l'ouverture des Chambres; c'est le Général qui est à Paris en congé; mais il suffira d'un seul habitant d' Angoulême qui vous aperçoive pour que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière : vous ne seriez plus que la maîtresse de Lucien. Si vous^avez besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis chez le Receveur-Général, rue du Faubourg-Saint- Honoré, à deux pas de chez madame d'Ëspard. Je connais assez la maréchale de Carigiiano, madame de Sérizy et le Président du Conseil pour vous y présenter ; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel ou tel salon , vous serez désirée dans tous les salons.

Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît : elle était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Ângoulême avait en effet compté sur l'incognito.

— Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?

— Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout meublé , convenable ; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y coucherez ce soir.

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— Mais comment avez-Tous connu mon adresse 7 dit-elle,

— Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je too» suivais. Â Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse au mien. Me permettrez-vous d*étre votre maréchalnles-logls? je vous écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.

— Hé ! bien, faites, dit-«IIe.

C^ mot ne semblait rien, et c'était tout Le baron du Gfaâtelei avait parlé la langue du monde 9i une femme du monde. Il s'était montré dans toute l'élégance d'une mise parisienne ; un joli cabriolet bien attelé l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton semit à la croisée pour réfléchir à sa position, et vit partir le viens dandy. Quelques instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé , se produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier, avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement mis. Habillez l'Apollon du Behéder oo l'Antinous en porteur d'eau, reconnaîtrez-vons alors la divine créa* tîon du ciseau grec ou romain? Les yeux comparent avant que lecœur n'ait rectifié ce rapide jugement machinal Le contraste entre- Lucien et Ghâtelet fut trop brusque pour ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut terminé, madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était assise.

— Mon Lucien, dit-^Ue, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer ? Nous ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, nr laisser soupçonner que nous y soyons venus de ccHnpagnie. Toa avenir dépend beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière. Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelquespas d'ici ; mais tu demeureras dans cet hôtel, et nous pournms nous voir tous les jours sans que personne y trouve à redire.

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux. Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies • reviennent sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême. Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation , du monde; et pour excuser son égoïsme, eUe essayait de lui faire croire qu'il s'agissait de lui-même. Il ii*avait auena droit sur Louise, sipromptement redevenue madame de Bargeton « et, chose plus grave ! il n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui roulèrent dans ses yeux.

— Si je suis ?otre gloire, tous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez mes succès, vous deviez épousez mon infortune, et voilà que déjà nous nous séparons.

— Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m*aimez pas. Lucien la regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher de lui dire : — Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et resterons sans appui Mais quand nous serons également misérables et tous deux repoussés; quand Finsuccès, car il faut tout prévoir, nous aura rejetés à l'Ëscarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu cette fin , et que je t'aurai proposé d'a^ bord de parvenir selon les lois du monde en leur obéissant ^

— Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si sage. Songe que je suis un enfant , que je me suis abandonné tout entier à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses de vive force ; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes. Pardonne I j'ai trop mis en tor pour ne pas tout craindre. Pour moi, uiie séparation est l'avant-coureur de l'abandon ; et l'abandon, c'est la mort

— Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il s'agit seulement de coucher ici , et tu demeureras tout le jour chez moi sans qu'on y trouve à redire.

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure aq[)rès, Gentil apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à madame de Bargeton qu'il lui avait trouvé un appartement rue Neuvedu-Luxembourg. Elle se fit expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de la rue de l'Échelle, et dit à Lucien : — Nous sommes voisins. Deux heures après , Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet pour se rendre chez elle. L'ap* partement, un de ceux où les tapissiers mettent des meubles et qu'ils .ouent à de riches députés ou à de grands personnages venus poui ,) eu de temps à Paris , était somptueux, mais incommode. Luciea retourna sur les onze heures à son petit hôtel du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue de l'Échelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne put l^empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au moment où il sortit de chez madame de Bargeton» le baron Châtelet

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y arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires Étrangères, dans la splendeur d'une mise de bal II venait rendre compte de toutes les conventions qu'il avait faites pour madame de Bai^eton. Louise était inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de la province avaient fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses comptes; elle avait tant d'ordre, qu*à Paris, elle allait passer pour avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du Receveur-Général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement ne lui coûtait que six cents francs par mois.

— Une misère, dit-il en voyant le baut-le-corps que fit Nafe. — Tous avez à vos ordres une voiture pk)ur cinq cents francs par mois» ce qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser k votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton un Receveur-Général, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi, vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour tous accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous allez l'être.

Madame de Bai^eton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur les magasins où elle devait se fournir : il lui indiqua Herbault pour les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Yictorine ; enfin il lui fit sentir la nécessité de se désangoulêmer. Puis 3 partit sur le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.

— Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une loge à quelque spectàde, je viendrai vous prendre vous et monsieur de Rubempré, car vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris.

— Il a dans le caractère plus de générosité que je ne lepensai», se dit madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.

Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges aux théâtres : les Députés ministériels et leurs commettants font leurs vendanges ou veillent à leurs moissons* leurs connaissances

les plus exigeantes sont à la campagoe ou en voyage ; aussi» verg cette époque, les plus belles loges des théâtres de Paris reçoiventelles des hôtes hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent an public l'air d*nne tapisserie usée. Du Ghâtelet avait déjà pensé que, grâce à cette droonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent, procurer à Nais les amusements qui afiriandent le plus les provinciaux Le lendemain, pour la première fois qu'il venait , Lucien ne trouva pas Louise. Madame de Bargeton était lortie pour quelques emplettes indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et illustres autorités en matière de toilette féminine que Ghâtelet lui avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'£iq)ard. Quoique madame de Bai^eton eût en elle-même cette confiance que donne une longue domination, elle vivait singulièrement peur de paraître provinciale. Elle avait assez 4e tact pour savoir combien les relations entre femmes dépendent des premières impressions ; et, quoiqu'elle sesût de force à se mettre j^mptement au niveau des femmes supérieures comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi suteUe à Ghâtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard , la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de ren dre service à une personne de la famille de son marL Sans cause •apparente, le marquis d'Espard s'était retiré du monde ; il ne s'oc« cupait ni de ses affaires, ni des afiEsdres politiques, ni de. sa famille, ni de sa femme. Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin d'être approuvée par le monde ; elle était donc heureuse de remplacer le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa famille. Elle allait mettre de l'ostentation k son patronage afin de rendre les torts de son mari plus évidents^ Dans la journée même, elle écrivit à madame de Bargeton, née Negrepelisse, un de ces charmants billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y reconnaître le manque de fond : « Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait delaûmille une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle sou« baitait connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides ^'elle ne désirâtavoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre ; et si cela ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir avec les autr^ Elle se mettait tout entière à la disposition de

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sa cousine, qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la retenait chez elle ; mais elle se regardait déjà comme son obligée de ce qu'elle eût songé à elle. »

Pendant sa première promenade vagabonde h travers les Boulevards et la rue de la Paix , Lucien , comme tous les nouveaux venus, s'occupa beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses s'emparent tout d'abord de l'attention : le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l'afflucnce des voitures, les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle U était étranger , cet homme d'imagination éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d'une considération quelconque , et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions ; et ceâx qui passent trop brusquement de l'un à l'autre, tombent dans une espèce d'anéantissement Pour un jeune poète qui trouvait un écho à tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour partager ses moindres sensaticms, Paris allait être un affreux désert. Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu , en sorte qu'il fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son costume en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait être rentrée ; il y trouva le baron du Ghâtdet, qui les emmena tous deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien , étourdi de la rapidité du tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous les trois dans la voiture ; mais il lui pressa la main , eUe répondit amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi Après le dîner, Châlelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait un secret mécontentement à l'aspect de du Ghâtelet, il maudissait le hasard qui l'avait conduit à Paris. Le Dhrecteur des Contributions mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition : il espérait être nommé Secrétaire - Général d'une Administration , et entrer au Gonseil-d'État comme Maître des Requêtes; il venait demander raison des promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait pas rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien être, devenir Député , rentrer dans la dif^omatie. Il se grandissait ; Lucien reconnaissait vaguement dans ce vîQpx beau la supériorité de

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rhomme da monde au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, Tancien Secrétaire des Commandements se trouvait comme un poisson dans Teau. Du Chfttelet souriait aux hésitations , aux étonnements, aux questions, aux petites fautes que le manque d*usage arrachait à son rival , comme les vieux loups de mer se moquent des novices qui n*ont pas le pied marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien^ en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bai^eton, quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les étoffes, ni les façons, ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à ^ngoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. — Va-t-elle rester comme ça? se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire : l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe : Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient h comparaison que madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur son amant Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point de tournure. Sa redingote dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon : madame de Bargeton lui trouvait un air piteux. Cbâtelet, occupé d'elle sans prétention, vdllant sur elle avec un soin qui trahissait une passion profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve les planches de son théâtre, régnait en deux jours tout le terrain qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liéSi II se préparait chez madame

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de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes dont la cause était Paris. La vie s*y agrandissait aux yeux du poclc, comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A Tun et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mît le poète à son hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtolct, ce qui déplut horriblement au pauvre amoureux.

— Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa triste chambre.

— Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châ* tdet en souriant quand la portière fut refermée. •

— Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur et dans le ceiTeau. Les homm&s qui ont tant de choses à exprimer en de belles œuvres long-temps rêvées professent un certain mépris pour la conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la fière Nëgrepelisse qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins pour Lucien que pour elle-même.

— Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Nais, je le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi. Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous c manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez ! si dans quelques jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit, au port, au lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire ? Après tout, il se publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et comparez I Demain, vendredi, il y a opéra , dit-il en voyant la voiture entrant dans la rue Neuve-du- Luxembourg , madame d'Espard dispose de la loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans doute. Pour TOUS voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame de Se* rizy. On donne les Danaîdes.

^^ Adieu, dit-elle.

COM. HUU. T. VlII. 9

130 II. LIVRE, SCÈi\ES DE LA VIE DE PROVINCE.

Le lendemain , madame de Bargeton tâcha de se composer uoe mise du matin convenable pour aller voir sa cousine, madame d'£spard. Il faisait légèrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d*une manière assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller chercher son fameux habit bleu, car il avait prh en horreur sa maigre redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Ëspard, ru aller chez elle à l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs, et qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de la vie parisienne. Après être àrr rivé au superlatif de sa toilette, il vint rue Neuve-du-Luxembourg, où , sur le pas de la porte , il rencontra Gentil en compagnie d*uD chasseur magnifiquement emplumé.

— J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous, dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respea parisien, habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.

Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton posait la journée chez la marquise d'£spard et allait le soir à l'Opéra ; mait elle disait à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place dans sa loge au jeune poète , à qui la marquise était enchantée de procurer ce plaisir.

— Elle m'aime donc ! mes craintes sont folles, se dit Lucien» elle me présente à sa cousine dès ce soir.

II bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le f~^;parait de cette heureuse soirée. U s'élança vers les Tuileries cq

hant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait diner chez Yéry.

/oilà Lucien gabant, sautillant, léger de bonheur qui débouche jur la terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs, les jdies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux, bras dessus bras dessous, se saluant ies.uns les autres par un coup d'ceil en passant Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu ! Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que ceux d'Angouléme ! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur les familles ornithologiques des Indes ou de FAmérique, comparé aux couleurs grises des oiseaux de l'Europe. Lucien passa deux cruelles heures dans les Tuileries : il y fit un

ILLUSIONS PEEDUES : CH GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 13k

Tioleot retour sur lui-même et se jugea. D'abord il ne vit pas un. seul bablt à ces jeunes élégants. S'il apercevait un homme en habit; c'était un vieillard hors la loi, quelque pauvre diable» un rentier veou du Marais, ou quelque garçon de bureau. Après avoir reconno qu'il y avait une mise du matin et une mise du soir, le poète aux émo- UoDS vives, au regard pénétrant, reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dontle bleu était faux, dont le collet était outr»geusement disgracieux, dont les basques de devant, trop long-temps portées, penchaient l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, 1^ plis dessinaient de fatales lignes blanch^. Puis son gilet était trop court et la façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna brusquement son habit Enfin il ne voyait de pantalon, de nankin qu'aux gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoiles de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable l D'ailleurs tous les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une cravate blanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en. avoir vu de semblables à noonsieurde Hautoy, à monsieur de Ghandour, s'était empressée d'en faire de pareilles à son frère. Non-seolemeut personne, excepté les gens graves, quelques vieux jQnanciers» quelques sévères administrateurs , ne portaient de cravate blanche le matin ; mais encore le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille , sur le trottoir de la rue de Rivoli , un garçon épicier tenant un panier sur sa tête, et sur qui l'homme d' Angoulême surprit deux bouts de cravate brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini pu se réfugie notre sensibilité , où , depuis qn^ii existe des sentiments , les hommes portent la main , dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité ? Certes, pour les riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses des malheureux ne méritent pas moins d'at^ tention que les crises qui révolutionnent la vie des puissants et des privil^és de la terre. Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur départ et d'autre? La souffrance agrandit tout. Enûn, changez les termes : au lieu d'un costume plus ou moins beau , mettez uik. ruban, une distinction, un titre? Ces apparentes petites choses n'oni^

elles pas tourmenté de brillantes existences ? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en pensant que le soir H allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise d'Ëspard , la pa-l rente d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi , devanti une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les genres, , ies illustrations choisies.

' — J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boa- N^e ! se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux, leS coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg Saint- Gennain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue, par Fair du visage ; et tous différents par le cadre que chacun s'était choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses distinctions physiques dont les privil^es éclataient à ses yeux ; mais cet or était dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux étaient mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une souple baleine , il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise ; et sa cravate , n'offrant pas de résistance , lui laissait pencher sa tête attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte ignoble qu'il avait apportée d'AngouIême ? Quel jeune homme eût envié sa jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être un habit ? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises étincelaqtes de blancheur, la sienne était rousse ! Tous ces élégants gentilshommes étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme ! Celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée. Celui-là portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. £n parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures, ses éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plaie comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait avancé ou manqué l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces jolies bagatelles que Lucien ne soupçonnait pas, le monde des su-

perfluités nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un capital énorme pour exercer l'état de joli garçon ! Plus il admirait ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus 11 avait conscience de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais*Roya] quand il y touche, et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond: — Vous y êtes. Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes pour lesquelles Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul baiser, comme le page de la comtesse de KonismarcL Dans les ténèbres de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une vieille femme. Il rencontra plusieurs, de ces femmes dont onparlieradans l'histoire du dix-neuvième siècle, de qui l'esprit, la beauté, les amours m seront pas moins célèbres que celles des reines du temps passé. Il ¥it passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété tout bas par les promeneurs et par les femmes.

— Ua ! se dit-il, voilà la poésie.

Qu*était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse, d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir était vaste comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant avec madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. Une voix lui cria bien : « L'intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. » Mais une autre voix lui cria que le poin* d'appui de l'intelligence était l'aident. Il ne voulut pas rester au milieu de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du Palais-Royal, après l'avoir demandée, car il ne connaissait pas encore la topographie de son quartier. Il entra chez Yéry, commanda, pour s'initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende, un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le nec plus ultra de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à fahre preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'£spard, et à racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement de ses richesses intellectuelle& U fut tiré de sc^;

U!l IL LIVRE, SCËRES BE LA VIB DE PBOVIKGE.

rèxfs par le total de la carte qui lui enleva les cinqoame francs avec lesqnds il croyait aller fort loin dans Paris. Cedi&er coûtait on mok de son existence d'Angonlênie. Aussi ferma-t-fl respectueusement la porte de ce palais, en pensant qn^il n'y remettrait jamais les jneds.

— ËTe avait raison, se dit-il en s'en attantpar la galerie de Pierre chez lui pour y reprendre de l'argent, tes prix de PsHris ne sont pas ceux de THoumeau.

Chemin faisant, il admira les boutiques des taâleœs, et songeant aux toilettes qu'il avait vues le matin : — Non, s'écria-t-il, je ne paraîtrai pas fagoté comme je le suis devant madame d'Ëspard. Il eoumt avec une vélocité de cerf jusqu'à Fh^el du Gai&rd-Bois, monta dans sa chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais- •fioyal pour s'y babiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des iingers, des giletiers, des coiffeurs au Palai»-Royat oà sa future élé- ,^ce était éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada qu'ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme de deux cents francs. H eut bientôt trouvé une paire de imites fort élégante et à son pied. Enfm après avdr fait emplette de tout ce qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir. Il nx>nta dans un fiacre et se fit conduire à TOpéra, irisé comme un sahit Jean de procession, Inen gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance empruntée le faisait ressembler h un pre* mer garçon de noces, le Contrôleur le j^ia de montrer son couix>n«

— Je n*«i ai pas.

— Vous ne pouvez pas entrer, hii répondit-on sèdbem^t

— Mais je suis de la société de madame d'Espard, dît-iL

— Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui lie put s'empêcher d'échanger un impercepfiUe sourire avec ses ^soffègnes du Contre

En ce moment une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un dias- «eur, que Lucien ne n^comiut pas, déplia le marchepied d'un coupé dToù sortirent deux femmes parées^ Lucie», qui ne voufait pas

cevoir du Contrôleur quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes.

— Mais cette dame est la marquise d*£spard que vous prétendez connaître, monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien.

Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait pas Tair de le reconnaître dans son nouveau plumage ; mais quand il Taborda, elle lui sourit et lui dit : — Cela se trouve h merveille, venez !

Les gens du Contrôle était redevenus sérieux. Lucien suivit madame de Bai^eton , qui , tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta son Rubempré h. sa cousine. La loge des Premiers Gentiisbommes est celle qui se trouve dans Tun des deux pans coupés au fond de la salie : on y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa cousine, sur une chaise, heureux d'être dans Tombre.

— Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, vous venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil, prenez ce siège, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons.

Lucien obéit, le premier acte de l'opéra finissait.

— Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.

Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la marquise d'£spard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province , que Lucien , doublement éclairé par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de Paris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que rousse, anguleuse « guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans son parler, mai arrangée surtout ! En effet , les plis d'une vieille robe de Paris at-^ testent encore du goût, on se l'explique, on devine ce qu'elle fut, mais une vieille robe de province est mexplicahle , elle est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le velours était miroité comme le teint Lucien , honteux d'avoir aimé cet os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les

lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton, car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d*Espard reconnut , aux gestes et aux sourires féminins , la cause des sarcasmes , elle y fut tout à fait insensible. D*abord chacun devait reconnaître dans sa campagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé toilette en lui manifestant quelque crainte ; elle Tavait rassurée en s*apercevant qu*Anaîis, une fois habillée, aurait bientôt pris les manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle avait la hauteur native d'une femme noble et ce je ne sais quoi que l'on peut nommer la race. Le lundi suivant elle prendrait donc sa revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette femme était sa cousine , la marqui.«e savait qu'il suspendrait le cours de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger. Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier, la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites nuances de ce genre , qu'une femme d'esprit saisit promptement , et que certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait pour reconnaître en quoi elle péchait Madame d'Espard , sûre que son élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur mutuel intérêt Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient séduite, éblouie, fascinée. £]le avait reconnu chez madame d'Espard l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse , et s'était dit qu'elle parviendrait en se faisant le satellite de cet astre : elle l'avait donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve conquête, elle 8*était intéressée à sa cousine en la trouvant faible et pauvre ; puis elle s'était assez bien arrangée d'avohr une élève pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérii* en madame de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de curio-

site devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s*ér aperçût pas, et ma^dame d*Espard voulut poliment lui faire preudrr le change sur cet émoi.

— S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à quoi nous devons Thonneur d'occuper ces dames...

— Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisiue d*amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton. '

— Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique pas, ajouta-t-elle en regardant le poète qu'elle regarda pour la première fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.

— Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf venait d'entrer.

A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui disait si dédaigneusement : — D'où sort ce jeune homme ? que Louise se sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans ce monde où les petites choses devionnent grandes, un geste, un mot perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance , soit par un emportement quelconque de la pensée , n'observent pas les lois de cette science » comprendront tous qu'en cette matière une seule dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'Art lui-même, dont toutes les coAditions doivent être exécutées dans la moindre chose ^us peine de ne pas être.

— Qui est ce monsieur ? demanda la marquise en montrant Châtelet Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy ?

— Ah I cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout I

— Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose explicable, mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses amis, et pourquoi ? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monteur est-il donc le lion d'Angoulême ?

— Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur» est un

t38 n. LIVRE, SCÈNES DE LU VIE DE PROVINCE.

lK)mme qui a fait beaucoup parier de lui. C'est le compagnon de monsieur de MontriTeau.

— Ah I fit la marquise, je n*entends jaoiais ce nom sans penser à la pauTre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante. Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et madame de Nucingen, la femme d*un fournisseur, ban- ^ier, homme d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son déTouement pour les Bourbons, il a déjà tenté de Tenir chez moi. En prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait les grâces, l'esprit et le succès f Toujours la fable du geai qui prend les plumes du paon !

— Gomment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fils à Paris ? dit Lucien à madame de Bargeton en s'étonnant de l'élégance €t du luxe que révélait la mise de ce jeune honmie.

— Il est facile de voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.

Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges où il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton et la curiosité dont il était l'objet De son côté, Louise était singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de la beauté de Lucien. — Il n'est donc pas si beau que je le croyais ! se -disait-elle. De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite à la duchesse de Garigliano, dont la loge avoisinaît celle de madame d'Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la tenue supérieure de du Châtelet En ce moment quatre ^personnes entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités parisiennes.

Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille, beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve et rigide comme celui d'un tigre : on l'aimait, et A effrayait Lucien était aussi beau ; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptble d'avoir cette force et cette puissance à laquelle s'attachent tant

ELLUSiONs perdues: un graud homme de paov. a paris. 139

les femmes. D^ailleun rien ne faisait encore valoir le poète; tandis qoe de Marsay avait un entrain d'esprit, nne certitude de [daire, Ole txAktie apiH*opri6e à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaaT« Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, gourmé» gommé, roide et neuf comme ses bahits. De Marsay avait conquis le droit de dire des impertinences par Fesprit qu'il leur donnait et par la grâce de manière dont il les accompagnait L*accneil de la marquise indiqua soudain à madame de Bai^geton la puissance de ce pa^nnage. Le second était Tun des deux Yandenesse, celui qui avait causé l'édat delady Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait par des qualités toat 0{qx)sées à cdies^qui faisaient la gloire de de Marsay. Le troisième était le général Montriveau, Fauteur de la perte de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Ganalis, un des plas illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n*en était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un gentilhomme ahnabie et sfHrituel : il essayait de se faire pardonner son génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve, une immense ambition qui devait plus tard Caire tort à la poésie et le lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée, ttais pleine de dignité, rappelait Ganning,

£n voyant ces quatres figures si remarquables, madame deBargeton s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis quand la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois en province; quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se retrouvait le positif de c^te époque, mais doré de poésie, Louise comprit ce que du Ghâtelet lui avait dit la veille : Lucien ne fut plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec nne si crueUe indifférence, il était d bien là comme un étranger qui ne savait pas la langue, que la marquise en eut pitié.

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle à Ganalis, de vous présenter monsieur de Rubempré. Vous occupez une position trop haute dans le monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant Monsieur de Rubemf»^ arrive d'Angoulême, il aura sans doute besoin de votre protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter^

IZlO II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

que de lui faire obtenir par l*ainitié ce que vous tenez de la haine? Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son lorgnon pour le voir; son r^ard allait de Lucien à madame de Bargeton, et de madame de Bai^eton à Lucien, en les appareillant par une pensée moqueuse qui les mortiûa cruellement i*un et Tautre; il les examinait comme deux bêtes curieuses, et il souriait Ce sourire fut un coup de poignard pour le grand hom me de province. Félix de Yandenesse eut un air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder jusqu'au tuf.

— Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous obéirai, malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles.

— Hé ! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec monsieur de Rubempré, vous causerez plus à Taise qu'ici des alTaires littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d^Ourika et quelques jeunes poètes bien pensants.

— Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté ; je lui donnerai des conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. Après cela, il sera poète s'il veut.

Madame de Bai^eton remercia sa cousine par un r^ard plein de reconnaissance.

— Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de Marsay. Le bonheur tue les poètes.

— Est-ce pour cela que monsieur cherche à se marier? reprit le dandy en s'adressant à Canalis.

Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans sa gafne, était honteux de ne rien répondre. Enfin il dit de sa voix tendre à la marquise : — Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que des succès.

Du Cbâtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveui l'occasion de se faire appuyer auprès de la marquise par Montriveau, un des rois de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé depuis si long-temps de son compagnon de voyage ! Montriveau et^ lui se revoyaient pour la première fois après s'être quittés au milieu du désert.

ILLFJSIOliS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS, l&i

—Se quitter dans le désert et se retrouver à l*Opéra ! dit Lucien.

— C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse.

Montriveau présenta le baron du Cbâtelct à la marquise, et la marquise Gt à l'ancien Secrétaire des Commandements de l'Altesse impériale un accueil d'autant plus flattear, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés , et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier titre avait une si grande valeur, que madame de Bargeton put remarquer dans le ton , dans les regards et dans les manières des quatre personnages, qu'ils reconnaissaient du Cbâtelct pour un des leurs sans discussion. La conduite snltanesque te* uue pai' Cbâtelet eu province fut tout à coup expliquée à Naîs. Enfm du Cbâtelet vit Lucien, et lui fit un de ces petits saints secs et froids par lesquels un bomme en déconsidère un autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans la société. Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel il semblait dire : Par quel basard se trouve-t-il là ? Du Cbâtelet fut bien compris, car de Marsay se pencba vers Montriveau pour lui dire à l'oreille, de manière à se faire entendre du baron : — Demandez-lui donc quel est ce singulier jeune bomme qui a l'air d'un mannequin babillé à la porte d'un tailleur.

Du Cbâtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son rivai en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec laquelle ces bommes formulaient leurs réponses , Lucien était étourdi par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui «avait épouvanté le matin dans les cboscs, il le retrouvait dans les ïées. Il se demandait par quel mystère ces gens trouvaient à brûlepour[x>int des réflexions piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues méditations. Puis, non-seulement ces cinq bommes du monde étaient à l'aise par la parole , mais ils l'étaient dans leurs habits : ils n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et tout attirait le regard. Leur luxe d'aujonrd'bui était celui d'bier, il devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un bomme qui s'était babillé pour la première fois de sa vie.

— Mon cber, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac selancA comme un cerf-volant I le voilà chez la marquise

ÎUl U. LIVRE, SCiSBS OS LA VIE DE PROVUIGE,

de Lîstomère» il fait des progrès, il noas lorgne 1 U connaît sans doute monsieur , rqNrit le dandy en s'adressant à Lucien mais sans le regarder.

— Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du grand homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui , sa sœur a entendu dernièrement monsieur de Rubeminré nous lire de très-beaux vers».

Félix de Yandenesse et de Marsay saluèrent la marquise et se rendirent chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa madame d'Ëspard, sa cousine et Luci^i seuls : les» uns pour aller expliquer madame de Bargeton aux femmes fntriguées de sa présence, les autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette. Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent augmentées par l'attention que sa coor sine avait accordée au baron du Ghâtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la loge de madame de Listomère resta pleine de monde, et parut agkée par une conversation où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac était évidemment Tch museur de cette loge , il donnait le branle à ce rire parisien qui* se portant chaque jour sur une nouvelle pâture, s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose de vieux et d'usé dans un seul moment Madame d'Ëspard devint inquiète ; mais efe devinait les meeurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse : elle attendit la fin de l'acte. Quand les sentiments se sont retournés sur eux-mêmes comme chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses en peu de temps : les révolutions morales s'opèrent par des lois d'un effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages et politiques que du Ghâtdet lui avait dites sur Lucien en revenant du Vaudeville ; chaque phrase était une prophétie 9 et Lucien prit à tâche de les accomplir toutes. £n perdant ses illusions sur madame de Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J. Rousseau, l'imita m ce point qu'H fut fasciné par madame d'Ëspard ; et il s'amouracha d'elle aussitôt» Les jeunes gens ou les hommes qui se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendi*ont que cette passion était extrêmemeM

ILLUSIONS PJBRIHJES : UN GRAIID HOMMB DE PROV. A PARIS. ih%

probable et naturene. Les jolies petites manières, ce parler délicat, ce soQ de voix fin, cet^e femme fluette» si noble, si haut jdaoée» 8»< enviée, cette reine apparaissait au poète comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême. La mcMité de son caractère le poussa promptement à désirer cette haute iHt)tection ; le plus sûr moyen était de posséder la femme, il attrait tout alors I II avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris? Involontairement et malgré les magies de TOpéra tontes nouvelles pour lui, soa r^ard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à tout moment vers elle ; et plus il la voyait , plus il avait envie de la voir t Madame de Bai^eton surprit un des regards pétillants de Lucien ; . elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle. Elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les cinquante filles de Danaûs ; mais quand un regard plus ambitieux» plus ardent , plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait dans le cœur de Lucien, eUe devint |alouse, mais moins pour l'avenir que pour le passé. — H ne m'a jamais regardée ainsi, poisa-t-elle. MiOn Dieu, Ghâtelet avait raison ! EUe reconnut alors Terreur de son amour. Quand une femme arrive à se repentir de ses>^ faiblesses, elle passe comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout Quoique chaque r^ard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.

Oe Marsay revint à l'entr'acte en amenant monsieur de Lîstomère. L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise que le garçon de noces endimanché qu'eUe avait eu le malheur d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était W fils d'un apothicaire nommé Chardon. Monsieur de Rastignac, très an lait des affaires d'Ângoulême, avait feit rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce de momie que la marquise nommait sa cou* sine, et de la précaution que cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay rapporta quelques-unes des mille jdaisanteriês auxquelles se livrent en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées que dites, mais derrière lesquelles était Ghâtdet, l'artisan de cette trahison carthaginoise,

— Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madamie de- Bsuigeton , de grâce, dites-moi si votre protécSé se nomme réellement monâeur de Rubempré I

Uh n. LIVRE, SCÈNES DB LA VIE DE PROVIMGS»

— Il a pris le nom de sa mère, dit Ânaïs embarrassée.

— Mais quel est le nom de son père T

— GbardoQ.

— Et que faisait ce Chardon !

— Il était pharmacien.

— J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire ; si vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et h l'instant.

Bladame d'Espardprit un air assez impertinent, sans que Lucien pût deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai ; que la façon de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller chez le plus célèbre, aGn de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses réflexions , ses yeux , attentifs au troisième acte , ne quittaient pas la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se, livrait h. son rêve sur madame d'Espard. U fut au désespoir de cette subite fh)ideur qui contrariait étrangement l'ardeur intellectuelle avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais en tournant la tête, il sévit seul; il avait entendu quelque léger bruit, la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas long-temps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.

Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit avec un ton de colère déguisée : — Ma chère enfant, à quoi pensez-vous ? mais attendez donc que le fils d'un apo thicaire soit réellement célèbre avant de vousyintéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant, n'est-ce pas ? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard inquisitif et clair.

— Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui avoir rien accordé ! pensa madame de Bargeton.

atUSlOXS PERDUES : UIS GRAND BOMME DE PBOV. A PARIS. 1^5

— Eh ! bien , reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa cousine pour une réponse, laLssez-le là, je vous en conjuré. S'arroger un nom illustre?.., mais c'est une audace que la société * punit J'admets que ce soit celui de sa mère ; mais songez donc, ma chère, qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance, le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison ; et, si elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut une immense fortune, des services rendus, de très* hautes protections. Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n'est ni riche ni gentilhomme ; sa figure est belle , mais il me paraît fort sot, il ne sait ni se tenir ni parler ; enûn il n'est pas élevé. Par quel hasard le protégez-vous ?

Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en lui-même ; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprit la vérité sur son voyage.

— Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.

— Ou ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Ëspard. Je ne songe qu'à vous.

— Mais vous l'avez invité à venir dîner lundL

— le serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez, et je le consignerai sous son double nom à ma porte.

Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer . en voyant que tout le monde y allait D'abord aucune des personnes qui étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua m' ne parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au poète de province. Puis du Ghâtelet, auquel U essaya de s'accrocher, le guettait du coin de l'œil, et l'évita constamment Après s'être convaincu , en voyant les honmies qui vaguaient dans le foyer» que sa mise était assez ridicule , Lucien vint se replacer au coin de sa loge et demeura, pendant le reste de la représentation » absorbé tour à tour par le pompeux qpectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par son Enfer ^ par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de loge en loge , et par ses propres réflexions qui furent profondes en présence de la société parisienne.

— Voilà donc mon royaume ! se dit-il, voUà le monde que je dois dompter.

Il retourna chet lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espardt

IL LTVIIB, SCÈBffiS DB LA TIB DE PR0VIXC1S.

leurs manières, leurs gestes, la façon d'entrer et de sortir, tont re- Vint à sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, yen midi , sa première occupation fut de se rendre chez Staub, le tauleur le plus célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et p ar la vertu de Fargent comptant, que ses habits fussent faits pour le femeux lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse re- 1 dingote, un gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, diez une lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un cordonnier célèbre. H acheta une jolie canne chez Yerdier, des gants et des boutons de chemise chez madame Irlande ; enfin il tâcha de se mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfaîtses fantaisies, il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise wrtîe.

— Elle dîne chez madame la nutrquise d*£spard, et reviendra tard, lui dit Âlbertine.

Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais- Royal, et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint

— Madame ne reçoit pas encore» lui dit Albertine, mais elle m'a donné un petit mot pour vous.

"^ Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien ; mais je ne suis pas quelqu'un...

— Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort ûnpertinent Lucien, moins surpris de la réponse d' Albertine que de recevoir

une lettre de madame de Bai^eton , prit le billet et lut dans la rue ces lignes désespérantes :

« Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous rece- » voir lundi ; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais

• m'habiUer pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de

• cette petite contrariété ; mais vos talents me rassurent, et vous

• percerez sans charlatanisme» »

— Et pas de signature I se dit Laden» qui se trouva dans les Tuileries, sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid billet II allait» perdu dans ses pensées, il allait devant lui » regardant les monuments de la place Louis XY. Il Msait beau. De belles voitures passaient incessamment sous ses yeux

1LLUSI0V8 PERDUES : Gif GRAND BOMBE DE FHOV. A PARIS. 1&7

en se dirigeant vers la grande avenue des Champs Eiysées. Il saivit ia Coule des promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille vol« tarer qui, par une belle journée» affluent en cet endroit le dimancbe, et improvisent un Longchamp. Etourdi par le luxe des che* vaox, des toileues et des livrées, il allait toujours, et arriva devant r Arc-de-Triomphe commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame d*£spard et madame de Bargeton dans une calèciie admirablement attelée , et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit vert brodé d'or les lui fit recon« naître. La file s'arrêta par suite d'un encombrement, Lucien put voir Loaise dans sa transformation, elle n'était pas reconnaissable : les couleors de sa toilette étaient choisies de manière à faire valoir Mn teiût; sa robe était délicieuse ; ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Ëspard, qui commandait I la mode. .H y a une indéfinissable façon de porter un chapeau : mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air effronté ; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté, l'air devient cavalier ; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait sa taille sveke. Elle avait pris les gestes et les façons de sa cousine ; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans la singer ; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard et des Blamont-Ghauvry , dont les deux écussons étaient adossés. Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux cousines ; il ignorait que tout ce Paris, qui' consiste en vingt salons, savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard. Des jeunes gens à che- Tal, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et^stignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats, qu'ils compli-^ mentaient madame de Bai^eton sur sa métamorphose. Madame d'Espard pétillait de grâce etdç santé : ainsi son indisposition était

l/i8 n. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINGB.

on prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait pas son diner è un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il les salua : madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le lorgna et ne répondit pas à son salut La réprobation de Tarista» cratie parisienne n'était pas comme celle des souverains d*Ângou* lême : en s'eiforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir et le tenaient pour un homme ; tandis que , pour madame d'Espard, il n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice. Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna ; le lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme dédaigné : s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame d'Ëspard à l'échafaud, il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit passer Ganalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui saluait les femmes les plus jolies.

— Mon Dieu I de l'or à tout prix I se disait Lucien , l'or est la seule puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non ! lui cria sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail I Du travail I c'est le mot de David. Mon Dieu I pourquoi sui^je ici ? mais je triompherai ? Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur I j'aurai des marquises d'Espard I

Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hudbain et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures , fl alla chez Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie : nonseulement madame de Bargeton n'y ^tait pas pour lui, mais encore le portier ne le laissa pas monter , Q resta dans la rue, fidsant le guet, jusqu'à midi A midi, du Ghâtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival; du Ghâtelet se sentant serré, se retourna et k salua dans l'intention évidente d'aller au large après cette politesse,

— De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde. jTai deux mois à vous dire. Tous m'avez témoigné de l'amitié, je Tinvoque pour vous demander le plus léger des services. Tous sortez de chez madame de Bargeton, expliquez -moi la cause de ma disgrâce auprès d'eUc et de madame d'Eq^ard 1

ILtUSIOKS PERDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 1^9

— Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie, savez-vous pour/jaci ces dames vous ont quitté à FOpéra ?

— Non, dit le pauvre poète.

Hét bien^ vous avez été desservi dès votre début par monsieur de Raslignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur de Rubempré ; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre père était en son vivant apothicaire à THouffleau, faubourg d'AngouIême ; que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue ? il vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame d*Ëspard , et aussitôt ces deu:^ dames se sont enfuies en se croyant compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aUer chez Tune ou chez l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle continuait à vous voir. Vous avez du génie , tâchez de prendre votre revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous daqs une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds ; vous lui rendrez alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Ânaïs, il s'agit de ne pas l'avoir pour ennemie , et je vais vous en donner le moyen. Elle vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce procédé de gentilhomme ; plus tard , si vous avez besoin d'elle, elle ne vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt à vous rendre service.

Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement poli qu'il reçut de luL II revint à son hôtel, où il trouva Staub luimême, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que {)onr savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame de Brageton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien

1^0 II. LIVBB, SCfiNBS DE LA VIE DE PROVIIIGII.

monsieur le comte » et lui fit voir vrec quel Ulent il avait mis se» cbarmantes formes en lomière.

— Un jeune homme mis ainsi, lai dit-il» peut s'aHer promener aux Tuileries; il épousera une riche Anglaise an boat de quinze jours.

Cette plaisanterie de taillenr allemand et h perfection de ses ha bits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait k luî-mëme en se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Laden moins triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et il crut au hasard ponr un moment. N'avait-il pas un volome de poésies et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX^ en ma» auscrit? il espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des habillements pour le lendemain.

Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent ton» munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les coi^é» dier,' Lucien encore sous le charme des coutumes de province, le» solda ; mais après les avoir payés, il ne lui resta pins que trois cent soixante francs sur les deux miUe francs qu'il avait apportés à Paris: il y était depuis une semaine I Néanmoins il s'habilla et alla feire un tour sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent, et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner. Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante francs.

Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à Tidée d'éclairdr le problème de sa vie à Thôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de francs. Le lendemain , il courut au pays latin , que David lui avait recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps, il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbanne, un misérable hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre. Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-filois et vint s'installer rue de Cluny dans la journée. Soa déménagement ne lui coûta qu'une course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre» il rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, eo fit un paquet, le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à cette fatale semaine. H ne

Il M wnirrouja, il devinl fier, et se mit à éerire U lettre Buivmte dans le piroijsine de l> cnlére.

ILLUSIONS FBBIWES : m GRAND HOIOIB MS PROV. A PARIS. 151

se dit pas qu'il aidait» lui le premier, étourdimeat renié son amour» sans savoir ce que deviendrait sa Louise à Paris ; il ne vit pas ses torts , il vit sa situatioa actuelle ; il accusa madame de Bargeton : au Geu de Féclairer, elle Tavait perdu. Il se courrouça, il devint l&er , et se mit à écrire la lettre suivante dans le paroxysme de sa colère.

Mammb,

c Que diriez-vous d'une femme & qui aurait plu quelque pauvre enùnt timide, plein de ces croyances nobles que plus tard Thomme appelle des iflusioijs, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie, les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de Tamonr maternel pour détourner cet enfant ? Ni les promesses les plus caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille ne lui coûtent ; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu de confiance, elle le flatte tour à tour ; quand l'enfiant abandonne sa famille, et la suit aveuglément, eUe le conduit au b(»xL d'une mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance. Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux mains de cet en&nt se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Yous pourriez avoir à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, A vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous Hrez cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. libre à vous de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans la boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez amené, je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fttes et des plaisirs, peut-être penserez-vous li l'enfant que vous avez plongé dans un abîme. Eh ! bien, madame, pensez-y sans remords I Du fond de sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qd liB reste, son pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, 3 ne me reste rien. Rien ? n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? le génie doit imiter Dien : je commence par avoir

• sa clémence sabs savoir si j'aurai sa force. Yons n'aorez à trembler > que si j'allais à mal; vous seriez complice de mes fautes. Hélas f » je vous plains de ne pouvoir plus rien être k la gloire vers laquelle \.. B je vais tendre conduit par le travail.

» Lucien. »

Après aroir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien se reporta par la pensée au milieu de sa famille : il revit le joli appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises qu'il avait goûtées; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient versées au moment de son départ, et il pleura loimême, car il était seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs. Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur : « Ma chère Eve , les sœurs ont le triste privilège d'épouser plus « de chagrins que de joies en partageant l'existence de frères voués » à l'Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. » N'ai-je pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour » moi? Ce souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la fa- » mille, m'a soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle » rapidité d'aigle, revenant à son nid, n'ai-je pas traversé la dis- » tance qui nous sépare pour me trouver dans une sphère d'affec-

• tions vraies, après avoir éprouvé les premières misères et les » premières déceptions du monde parisien ! Yos lumières ont-elles o pétillé ? Les tisons de votre foyer ont-ils roulé ? Avez-vous entendu » des bruissements dans vos oreilles I Ma mère a-t-elle dit : « Lucien B pense à nous? » David a-t-il répondu : « Il se débat avec les homt mes et les choses ? » Mon Eve , je n'écris cette lettre qu'à toi n seule. A toi seule j'oserai confier le bien et le ma) qui m'advien- 0 dront, en rougissant de l'un et de l'autre, car ici le bien est aussi

rare que devrait l'être le mal Tu vas apprendre beaucoup de

choses en peu de mots : madame de Bargeton a eu honte de moi,

» m'a renié , congédié, répudié le neuvième jour de mon arrivée.

• En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour la suivre dans i le monde où elle voulait me lancer, j'avais dépensé dix-sept cent > soixante francs sur les deux mille emportés d' Angoulême et si pé* » niblement trouvés. A quoi ? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris est

ILLUSIONS PERDUES : Vil GRAND HOHlfB DE PROV. A PARIS. 153

un étrange goufire : on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et le plus simple dîner d'un restaurai élégant coûte cinquante francs; il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous, les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francsL On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleuL Enfin la moipdre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel de Gluoy, rue de Gluny, dans l'une des plus pauvres et des plus sombres petites rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments delà Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au quatrième étage de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore quinze francs par mois. Je déjeune d'un petit pain de deux sous et d'un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au restaurât d'un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même de la Sorbonne. Jusqu'à l'hiver ma dépense n'excédera pas soixante francs par mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D'ici là , j'aurai sans doute vendu l'Ârcher de Charles IX et les Marguerites. N'ayez donc aucune inquiétude à mon sujet Si le présent est froid, nu, mesquin, l'avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m'affectent sans m'accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin. Machiavel écrivait le Prince le soir, après avoir été confondu parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantes, qui avait perdu le bra& à la bataille de Lépante en contribuant au gain de cette fameuse journée, appelé meux et ignoble manchot par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans d'intervalle entre la prenùère et la seconde partie de son sublime Don' Quichotte. Nous n'en sonunes pas là aujourd'hui. Les chagrins et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus ; mais quand ils se sont fadt jour, les écrivains deviennent riches , et je serai riche. Je vis d'ailleurs par la pensée, je prisse la moitié de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j'acquiers l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin. Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le jour à un travail que j'aime; la vie matérielle est assurée; * je médite beaucoup, j'étudie, je ne vois pas où je puis être main-

45& n. LIVRE, SGèRES DE LA TIE DE PROTTUCE.

tenant blessé, après avoir renoncé an monde où ma tanité ponvait sonffrir à tont moment Les hommes illustres d'âne époqne sont tenus de tirre à Técart Ne sont-ils pas les oiseaux de k forêt ? 9s chantent, ils charment la nature, et nul ne doit les aperceroir. Amsi ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les {rfans ambitieux de mon esprit Je ne regrette pas madame de Bai^eton. Une femme qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas non plus d'avoir quitté Angouléme. Cette femme avait raison de me jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres forces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs^ des poètes. Là seulement se cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu'elle produit aujourd'hui. Là seulement les écrivains penvent trouver, dans les musées et dans les collections, les vivantes oenvres des génies du temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent Là seulement d'immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à l'esprit des renseignements et une pâtura Enfin, à Paris, il y a dans l'air et dans les moindres détails un esprit qui se respire et s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu'en province en dix ans. Ici, vraiment, tout ei>t spectacle, comparaison et instruction. Un excessif bon marché^ une cherté excessive, voilà Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, oH tout âme s'assimile ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me repens de rien. Au contraire, nn bel avenir se déploie et réjouit mon cœur nn moment endolori. Adien, ma chère sœur, ne t'attends pas à recevoir régniièrement mes lettres : une des particularités de Paris est qu'on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est d'une effrayante rapidité. J'embrasse ma mère, David, et toi plus tendraiient qœ jamais. Adieu donc, ton frère qui t'aime.

n LUC3BIC. 9

FMcoteaux est on nom inscrit dans l^en des mémoires. Hestpeo 'étudiants logés an quartier 1?tin pendant les douze premières années de la Restauration qui n'aient fréquenté ce temple de la fâm et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit sons , avec un carafon de vin on une bouteille de bière , et viiq;!deux sous avec une bonteOle de vin. Ce qui , sans doute , a emp^ ché cet ami de la jeunesse de faire nne fortune colossale» est

ILLUSIONS PERDUES : UH GHAND HOUIIE DE PROV. A PARIS. 15!

artide de son programme imprimé en grosses lettres dans les affr* ches de ses ooncurraits et ainsi conçu : pain a discrétion, c'està-dire jusqu'à rindiscrétion. fiien des gloires ont eu Fllcoteaux poua père-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit épnmfer les-jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de 11 deftnture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne d sor la rue Neure-de-Ricbelieu , que Flicoteaux II ou III avait encore respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain pour le charlatanisme des dehors, espèce d*annonce faite pour les yeux aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d'aujourd'hui. Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque : « J'ai vu une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours ; » au lieu de ces primeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs payses, l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches, dessert, n'é>taitpas une charte. Les pains de six livres, coupés en quatre tronçons, rassuraient sur b promesse du pain à discrétion. Tel était le luxe d'un établissement que, de son temps, Molière eût célébré, tant était drolatique l'épigramme du nom. Flicoteaux subsiste, il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange , rien de moins , rien de plus ; mais on y mange comme on travaille, avec une activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances. GetéLablissement célèbre consistait alors en daix salles disposées en équerrc, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la place de la Sorbonne, l'autre sur la rue Neuve-de-Ricbelieu ; toutes deux meublées de tables vernies de quelque réfectoûre abbatial, car leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont préparés avec les servie!tesdes abonnés passées dans des coulants de moiré métallique numérotée Flicoteaux I** ne changeait ses nappes que tous les dimanches ; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on , deux fois par se» Bttine dès que la concurrence a menacé sa dynastie. Ce restaurant m un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de festin avec son flégance et ses plaisirs : chacun en sort promplement Au dedans, les mou?ements intérieui^ sont rapides. Les garçons y vont et vien*

neut sans flâner , ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle , il n'y aurait pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il 8*en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée 'de verdure hachée , et jouit d*un privilège envié par ks femmes : telle vous l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement oe que les coqs de bruyère, les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des mets extraordinairesqui exigent la commande dès le matin. La femelle du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes deFOcéan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport avec les vicissitudes de ragriculture et les caprices des saisons françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches, les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps : il sait quand les haiicots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a manqué. Une vieille calomnie , répétée au moment où Lucien y venait, consistait à attribuer l'apparition des beafteaks à quelque mortalité sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens off^rent un si beau spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés. Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait que cette tenue extraordinaire signifie : maîtresse attendue, partie de spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on, formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les jeunes gens du même pays réunis an même bout de table, généralement les dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement , peut-être à cause de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres et mystérieux, envelop* pés dans les brumes de la plus froide misère , qui ont pu diner là pendant deux ans, et disparaître sans qu'aucune lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux habitués. I^ amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les cafés

foisins aux flammes d*uQ punch liquoreux, ou à la chaleur d'une demi-tasse de café bénie par un gloria quelconque.

Pendant les premiers joui^s de son installation à Fhôtel de Gluny, Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières. Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d'absorber ses capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que dissipent si vite les difficultés et les amusements quû Paris offre à toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres , et qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou le sombre vouloir de Tambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers quatre heures et demie , après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des premiers ; les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y trouvait encore. Gomme tous les esprits poétiques, il avait affectionné une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du comptoir, une table où les physionomies des dîneurs , autant que leurs discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires. D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaçant près du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant. A la longue la connaissance s'établirait, et au jour des détresses financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et dc;.tiuées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre que lui , dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons où les graines ensemencées ne germaient point Lucien te sentit poussé vers l'inconnu par ces vestige de poésie et par un irrésistible élan de sympathie.

Ce jeune homme , le premier avec lequel le poète d'Angoulême put échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits loins, de paroles et d'observations échangées, se nonmiait Etienne I^ustean« Gomme Lucien, Etienne avait quitté sa province, une TiDe du Berry , depuis deux ans. Son geste animé, son regard brillant, a Mrole brève par moments, trahissaient une amère connaissance de tt vie littéraire. Etienne était venu de Sancerre , sa tragédie en poche, attiré par ce qui peignait Lucien : b ivoire , le pouvoir et

168 IL LIVAB, SGKUSft OB LA VU DE JPAOVIHCR»

l*argent Ce jeone homme, qui dina d'abord quelques jonn de suite, ne se montra bientôt plus que de loin en loin. Après cinq ou sÛL jours d'absence, en retrouvant une fois son poète, Luden espérait le revoir le lendemain ; mais le lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes gens, on s'est vu la veille, le feu de la conversation d'hier se reflète sur celle d'anjour^ d'hui ; mais ces intervalles obligeaient Lucien à rompre chaque fois la glace , et retardaient d'autant une intimité qui , durant les premières semaines, ût peu de progrès Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à l'Ambigu-Gomique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime, et faire qndr ques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire à un débutant Le journaliste resta quinze jours absent Lucien ne savait pas en* Gore qu'Etienne ne dinàit chez Flicoteaux que quand il était sans aigent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté, cette froideur à laquelle Lucien opposait deflatteurs sourires et de douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions, car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de specr tacles et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son Instal^ lation dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi, après avoir étudié le prix des consoumiations et soupesé sa bourse, Luden n'osa-t-il pas prendre les allures d'Etienne, eo craignant de recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Eve et David , se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient les espérances mises en lui, le bonheui dont il étajt comptable à sa vidlle mère, et toutes les promesses de Min génie. Il passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Ses premières recherches lui avaient fait aper* cevoir d'effroyables erreurs dans son roman de l'Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dké chez Flicoteaux, il desc—dait au passage

du Commerce, lisait au cabinet littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les journaux, les recueils périodiques» les livres de poésie pour se mettre au courant du mouvement de Fiatèffigence, et regagnait son misérable hôtel Ters minuit sans avoir osé de bois ni de lumière. Ces lectures changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de sonnets sur les fleurs, ses chères Mai^erites, et les retravailla si bien qu'il n'y eut pas cent vers de coDseryés. Ainsi, d*abord, Lnden mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant Ik l'ordinaire de la maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent saintement an trayail en songeant à leur avenir. Mais Lucien , né poète , soumis bientôt à d'inamenses désirs, se trouva sans force contre les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre- Français, le Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Comique, où il allait au parterre, lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait résister au bonheur de Toir Talma dans les rôles qu'il a illustrés? Le théâtre , ce pre* mier amour de tous les esprits poétiques, fascina Lucien. Le^ actenrs et les actrices lui semblaient des personnages imposants ; il ne croyait pas à k possibilité de franchir la rampe et de les voir familièrement Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient connue les grands intérêts de l'État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel rêve caressé! Ce rêve, x[uelques audacieux, comme Gasunir Ddavigne, le réalisaient ! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi sni* vis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la samttt#^ voie du travail et de Téconomie, malgré les grondements sourds del plus d'un fanatique désir. Par excès de sagesse , il se défendit de pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une seule journée, il avait dépensé cinquante francs che» Véry, et près de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentadon de voir Fleury, Tahna, les deux Baptiste, ou Mkhoi, n'allait-ii pas plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq beares et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix sous une place auprès du bureau. Souvent , après être f^ là pendant deux heures, ces mots : il n'y a plus de bUk(6\ retentf^:t7H à l'oreille de plus d'un étudiant désappointé. Après le

spectacle, Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arrivat-il quelques-unes de ces aventures d*une excessive simplicité, mais qui prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées. Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus , Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de ( s*enquérir d*un libraire et de chercber quelques travaux payés. Le jeune journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas. A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus; le nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre , et le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucienne voulut pas arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus : il résolut d'affronter les libraires.

Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu'au quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraire^, conmie si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives, refrognées, joyeuses ou tristes qu'il observait à travers les vitres ou sur le seuil des portes , il avisa une maison devant laquelle des commis empressés emballaient des livres. U s'y faisait des expéditions, les murs étaient couverts d'aCBches. En vente : le Solitaire, par M. le vicomte d'Arlincourt. 7roî- Hème édition. Léonide, par Victor Ducange ; cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix^ 12 francs. Inductions MORALES, par Kératry.

— Us sont heureux ceux-là I se disait Lucien.

L'affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat» florîs sait alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt ba* riolé par les imitateurs de ce procédé 'd'annonce, la source d'un des revenus publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, ilLuden, si grand naguère à Angoulêmé et à Paris si petit, se coula le long des maisons et rassembla son courage pour entrer dans cette antique encombrée de commis , de chalands, de libraires I -— Et peut- être d'auteurs, pensa Laden»

nXCSIONS PERDUES : UBf GRAND HDllllllE DE PROV. A PARIS 161

— Je voudrais parler h monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-ïl à un commis.

Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres : Vidal et Porchon, UbraireS'Commissionnaires pour la France et Vétranger,

— Ces messieurs sont tous deux en affaires , lui répondit un cmmis affairé.

. —J'attendrai

On le laissa dans la boutique où il examina les ballots ; il resta deux heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.

— Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe alors à cinq francs et vous donne double treizième.

— A quel prix ça les mettrait-il?

— A seize sous de moins.

— Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait ses livres.

— Oui, répondit le vendeur.

— En compte? demanda l'acheteur.

— Vieux farceur I et vous me régleriez dans dix-huit mois» en billets à un an?

— Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.

— A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait sans doute un livre.

— Non, mon cher, à un an» répondit l'un des deux libaires' commissionnaires.

n y eut un moment de silence.

— Vous m'égoi^ez, s'écria l'inconnu.

— Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de Léonide ? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur de Victor Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs» nous serions millionnaires, mon cher maître ; mais ils vont au gré du pu* Uic. On donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je^ ver de vos bouquins plus cher ? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là, faites moi des avantages. — Vidal!

Un gros homme quitta la caisse et vint» une plume passée entre son oreille et sa tête.

COM. HUM. T. YIII. 11

!(n II. LIVRE, SGÈ1IE8 DE LA VIE DE PROVINCE

— Dans ton dernier voyage, combien as-ta phcéde Dacange? lai demanda Porchoo.

— J'ai fait deux cents Petit Vieillard de Calais ; mais il a bllo, poar les placer, déprécier deux antres oorrages sur lesqads OR ne nous faisait pas de si fortes remises, et qni sont devenus d» fort jolis rossignols.

Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné^ par les libraires anx ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les profondes solitudes de leurs maganns.

— Tu sais d'aiUeurs, reprit Yidal, que Picard prépare des itK mans. On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de librairie, afin d'organiser un succès.

— Hé! bien, à un an, répondit piteusement Téditeur foudroyé par la dernière observation confidentielle de Tîdal à Porchon.

<— Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu.

— Oui

Le libraire sortit Lucien entendit Porchon disant ) Tidal : *- Nous en avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allon* gérons son règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité» nous nous les ferons régler à six mois, et..

•^ Et, dit Vidal, voilà qninze cents francs de ^gnéfli

— Oh I j'ai bien vu qu'il était gêné.

— n s'enfonce I il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille exemplaires.

Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.

— Messieurs, dit-9 aox éemx associés, j'ai l'honneur de vous saluer.

Les libraires le saluèrent à peine.

— Je suis auteur d'un roman sur rhistoire de France, à la manière de Waller Scott et qui a pour titre FÂrcher de diarles IX ; Je TOUS propose d'en faire facquisition?

Porchon jeta sur Luden un r^ard sans chaleur en posant sa plume sur son pupitre.

Vida!, hi, regarda l'auteur (Tun air brutal, et lui répondit : — IHonsieor, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes U- Inmes-eonuBissionnalres. Quand nous faisons des fivres pour notre compte. Os constituent des opérations que nous entreprenons alois vrec des nems fàlts^ nous n'achetons faOleiirs que des Svres sérieux^ des histoires, des résumés.

atUSIONS PEBDUES: UN GAAIHD HOMME DB PROV. A PARIS. 153

— Mais mon livre est très-sérieux, il s'agit de peindre sous son Trai jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvenie- (nent absolu, et des protestants qui voulaient établir la république.

— Monsieur Vidal ! cria un commis.

Vidal s'esquiva.

— Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas no chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, maïs nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parié plus tôt, vous venez de voir Pdlet, le concurrent de Doguereau, et des libraires des Galeries- de-Bois.

— Monsieur, j'ai un recueil de poésie...

— Monsieur Porchon! cria-t-on.

— De la poésie, s'écria Porchon en colèare, Etpour qui me pte' nez-vous? ajouta*t-il en lui riam au nez et disparaissant dans son arrière-boutique.

Lucien traversa le Pont-Neuf eu proie à mille réflexions. Ce qu'il avait compris de cet argot commercial kd fit deviner que, pour ces libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des bonnetiers* une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché.

— Je me sois trompé, se dit-il frappé »éanmoins du brutal et matériel aspect que {urenait la littérature.

n avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà passé, sur laqioelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond vert, ces mots: doguereau, umaire. Il se souvint d'avnir va ces mots répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'U avait ]m an cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation iniéneore ^pie cause ï tous lea bommes^ d'imaginatiQii b certitude d'une lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vîalr lard. Vum de» figure» orignales de la librairie 90m l'Empiie. Doguereau portait un habit noir à grandes basipies carrées, et la mode taillait alors les fracs en f ime de noroe. fi avait ua gjkl d'étoffe oonunuae ï carreaux de diverses Gonleurs d*oi!^ pendaient , k l'endmt du gonsaet,. vm/t ciialoe d'acier et ipie^ M de ciiinre qoi jpoaimt fiw œe vaste cutotte noire. La montre defvakavoîr b gvo»* seur d'un oignon. Ce costume était complété par des bu drapéib couleur gris de fer, et par des souliers ornés de boucles en argent Le viefllard avait la tête nœ, décorée de cheveux grisonnants, et

Î6k II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

assez poétiquement épars. Le père Doguereau, comme l'avait surnommé Porchon, tenait par Thabit, parla culotte et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point cette singulière alliance : il avait Tair magistral, dogmatique, la figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.

— Monsieur Doguereau ? dit Lucien.

^— C'est moi, monsieur...

— Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.

— Vous êtes bien jeune, dit le libraire.

— Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'affaire.

— C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit Ah» diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mots.

— Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le trône était sérieusement menacé. J*ai pris parti pour les catholiques.

— Hé ! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh ! bien, je lirai votre ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre de madame Radcliffe ; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il ?.... de bons manuscrits.

— Quand pourrai-je venir ?

— Je vais ce sou* à la campagne, je serai de retour après-demain, j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour même.

Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le manuscrit des Marguerites.

— Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...

— Ah I vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard en lui tendant le manuscrit Les rimailleurs échouent quand ils veulent faire de la prose. £n prose, il n'y a pas d6 chevilles, ii faut absolument dire quelque chose.

— Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.. ..«

— C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, de?ina la pénurie

da jeune homme, et garda le manuscrit Où demem:ez-?oas? j'irai vous voir.

Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu moura m de faim.

— Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux . libraire après avoir lu l'adresse.

— Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose. Parlez-moi de celui-là? Je le disais bien à David : le talent parvient facilement à Paris.

Lucien revmt heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le comptoir de Yidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris, une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien de projets bâtis sur cette espérance? Combien de douces rêveries en voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, s'arrangea, peu s'en fallut qu'il ne fit quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après, le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination avec la* quelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il n'était pas gâté, le père Doguereau ! vint à l'hôtel où demeurait son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un traité pouf plusieurs ouvrages. £n voyant l'hôtel, le vieux renard se ravisa. — Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime l'étude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs. L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubemprét lui répondit : — Au quatrième ! Le libraire leva le nez, et n'Sperçut que le del au-dessus du quatrième. — Ce jeune homme, peusa-t-il, est joli garçon, il est même très-beau; s'il gagnait trop d'ai^ent, il se dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre inté* rét commun, je lui offrirai shc cents francs; mais en ai^fent, pas de

t6i IL LIVRB, SCiNES m LA VIE DE nOVVIGB.

biDets. n monta Fesealier, frapj^ trois coups à la pwte de Lvdeii» qui YÎnt ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. II y avait sur la table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ge dénûiD^t du génie frappa le bonhomme Dogmereaii.

— Qu'il conserve, pensa-t-il, oes mœurs amples, cette frugalité, ces modestes bescMBS. J'éprouve du plaisir \ vous voir, dit-O à Lucien. Voilà, monsieur, comment vivait Jean- Jacquet, aveclequd vous aurez plus d'un rapport Dans ces logements-d briUe le feu du génie et se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cales, dans les restaurants, d'y pmire leur temps, leur talent et notre argent n s'assit Jeune homme, votre roman n'est pas mal J*ai été professeur de rhétorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excdlentes choses. Enfin vous avez de l'avemn

— Âh! monsieur.

— Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemMe. Je vous adiète votre roman...

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, fl dait entrer dans le monde littéraire, il serait enfin i«rpnmé.

— Je vous l'achète quatre cents francs, dit Dognerean d*un ton miefieux et en regardant Lucien d'un air qui sentait annonoer un effort de générosilé.

— Le volume? dit Lucien.

— Le roman, dit Doguerean sans s'étonner de h surprise de L«den. Mais, ajoota-t-il, ce sera comptant Vous vous engagerez à m'en faire deux par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six aïois, je vous payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux. J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce prix eût été exorbitant

•— Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre» Je vous prie de me rendre mon mmusmt, dit Lucien glacâ

Le vmlà, dit te vieux Hbraire. Vous ne connaissez pas les af^ faires, monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éAteur doit risquer srâe cents francs d'impression et de papier. 11 eift plus facile défaire un roman que de trouver une pareifle sonme. J*ai cent manuscrits de romans chez moi, et n'as pas cent soixante oHlk francs dans ma caisse. Héiasî je n'ai pas gagné cette somme

ILLUSIONS PBBSMIKS : Ol 6RAKD HOIOIB I» PBOV. A PAJBOS. 161

depuis vingt ans que je suis libraire. Ou ne iait donc pas fortune au métier d'imprimer des. romans. Vidal et Porcbon ne nous les prennent qu'à des conditions qui deviennent de jour en jour plus •Qttéraises pour nous. Là où vous risquez votre temps, je dois, mov débourser deux mille francs. Si nous sommes trompés, car ha* berU sua faia UbeUi^ je perds deux mille francs; quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous viendrez me revoir. — Yons reviendrez à moi, répéta le libraire -avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que Lucien laissa échapper. Loin de trouver un librake qui veuille risquer deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l'ai lu« je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez mis observer pour faire observer ^ et malgré que. Malgré veut un régime direct. Lucien parut humilié. — Quand je vous reverrai, vous aurez perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de b porte il dit : — Si vous n'aviez pas du talent, de l'avenk, si je ne m'intéressais pas aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles conditions. Cent francs par moisi Songez -y. Après tout, un roman dans un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de pain. A la vérité, ça n'en donne pas nonplusl

Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant : — J'aime mieux le brûler, monsieur I

•— Vous avez une tête de poète, dit le vieillard.

Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit Sa chambre n'était pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même conune un Uen dans sa o^e au Jardin-des-Plantes.

A la bibUotbèque Sainte-^^^eneviève, où Lucien comptait aUer, 8 avak toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d'en* firon vingt-cinq ans qui travaillait avec cette application soutenue {De rien ne distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les téritaUes ouvriers littérah'es. Ce jeune hemme y venait sans dout:^ depuis long -temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui des complaisances; le bibliothécaire lui laissait wiporter des livres que Lucien voyait rapporter le lendemam par lestadkia inGOonu. dans lequel le poète reconnaissait un frère de

misère et d*espérance. Petit, maigre et pâle, ce trayailleur cachah un beau front sous une épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains, il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance avec le portrait de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition contenue, d'activité cachée. Examinez-la bien? Vous y trouverez du génie et de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'œil est avide de l'espace et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait pas écrit au-dessous , vous le contempleriez tout aussi longtemps. Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles , une redingote de drap commun , une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de blanc, boutonné jusqu'en haut , et un chapeau à bon marché. Son dédain pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu , marqué da sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués ; il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard était penseur. La méditation nabitait sur son beau front noblement coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement, annonçaient une habitude d'aller an fond des choses. Simple en ses gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne, Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes de la supériorité. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus tard, ils étaient deux natures viei-çes et timides, adonnées à toutes les peurs dont les émotions plaiî^Dt aux hommes solitaires Sans leur subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien, peut-être ne se seraient-ils jamais mis çn commuai-

nXVSIOHS PERDUES : UH GRAND HOHME DE PROV. A PARIS. 169

cation. Mais en entrant dans la rue des Grès , Lucien aperçut le jeune inconnu qui revenait de Sainte-Geneyiève.

— La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, loi dit-iL

£n ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia rinconnu par uo de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours, et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La Harpe.

— Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est sorti, il est difficile de revenir travailler.

— On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'in connu. Vous paraissez chagrin, monsieur?

— Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien.

Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les propositions qu'il venait de recevoir ; il se nomma, et dit quelques mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé •soixante francs pour vivre, trente francs à l'hôtel, vingt francs au spectacle, dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs ; il ne lui restait plus que cent vingt francs.

— Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus mal* heureux. Voyez- vous ce théâtre ? dit-il en lui montrant les cimes de rodéon. Un jour vint se loger, dans une des maisons quk sont sur la place, un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère ; marié, surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à une femme qu'il aimait ; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux enfants ; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un tour de faveur, les comédiens b répètent, et le directeur active les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore plus difficiles à réaliser que dnq actes à écrire. Le pauvre auteur, logé dans un grenier que TOUS pouvez voir d'ici, épuise ses dernières ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme met ses vêtements au Mont-de-Piété , la famille ne mange que du pain. Le jour de la dernière répétition , la veille de la représentation , le ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la

170 U. LIVRB, SGÈBUSS DB LA VUS Iffi PROVIBGB.

laitière, au portier. Le poète avait conservé le sirict nécessaires UD habit, une chemise, un pamalon, im gilet et des bottes. Sûr du succès, il vient embrasser sa femme, il loi annonce la fin de leurs infortunes. — Enfin il n*y a plus rien contre nous! s*écriet-ii. — n y a le feu, dit la femme, r^arde, TOdéon brâk. Monsieur, rodéon brûlait Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous n'avez ni femme ni ei^ants, vous avez pour cent vingt francs de hasard dan» votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent cinquante reiM'ésentations au théâtre Louvois. Le roi a Mt une p^sion à Tantenr. Buffisn l'a dit, le génie, c*est la patience. La patience est en eflet ce qui, chez Thomme, ressemble le pkis au procédé que la nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que TArt, monsieur? c'est la nature concentrée.

Les deux jeunes g^is arpentaient alors le Luxembourg, Lucien apfM'it bientôt le nom, devenu depuis célèbi^, de Tincoonu qui s'efforçait de le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Ârthez, aujourd'hui l'un des plus illustres écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui, selon la belle pensée d'un poète, offrent

L*accord d*un beau talent et d*un beau «araettee.

— On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa. voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature emporte les créatures faiUes ou md conformées. Qui veut s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout Vous avex au front le sceau du génie, dit d'Arttiez à Lucien en lui jetant un regard qui l'enveloppa ; si vous n'en avez pas au cœur la volonté si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océdu, renoncez dès aujourd'hui i

— Vous vous attendez donc, vous, à des supplices! dit Lucîeii,

— A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trafaison, à l'injustice de mes rivaux ; aux effirontedes» aux ruses, à l'^prelé

fLLDSIONS PEBDUBS .* ON GRAIVD HOMME m PROV. A. PARIS. 1 71

du commerce, rendit le jeane hcmime d'une voix résignée. Si votre oeuvre est belle, <pi'iniporte une première perte...

«— Youlez-vous lire et juger k mienne? dit Lucioi.

— Soit, dit d'Artbez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison où Tun destemmes les plus illustres, un des plus beaux génies de notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand chirurgien connu , souffrit son premier martyre en se débattant avec les premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous les matins. Je suis dans cette chambre où il a sou* vent mangé, comme Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une heure, j'y serai.

Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indifSAe effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit Daniel d'Ârthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir acheter deux falourdes, afin que son nouvd ami trouvât du feu chez lui , car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout de laquelle se développait un escalier obscur. La chambre de Daniel d'Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées entre lesquelles étmt une bibliothèque en bois noirci, pleine de cartons étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux couchettes de collège, une table de nuit '

achetée d'occasion , et deux fauteuils couverts en crin occupais! le fond de cette pièce tendue d'un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue table chaînée de papiers était placée i?mre la cheminée et l'une des croisées. En face de cette cheminée. Il y avait une mauvaise commode en bois d'acajou. Un tapis de ha« sard couvrait entièrement le carreau. Ce luxe nécessaire évitait du chauffage. Devant la table, un vulgaire fauteuil de bureau en basane rouge blanchie par l'usage, puis six mauvaises chaises complétaient l'ameublement. Sur h cheoûnée, Lucien aperçut un vieux flambeau de boufllotte à garde-vue, muni de quatre bougies. Quand Lucien )

demanda la raison des bougies, en reconnaissant en toutes choses les symptômes d'une âpre misère, d'Arthez lui répondit qu'il lui était impossible de supporter l'odeur delà chandelle. Cette circonstance indiquait une grande délicatesse de sens, l'indioe d'une exquise sensibflité.

La lecture dura sept heures. Danid écouta religieuieaieQt, sans

i72 II. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE DE PROVIMGB.

dire un mot ni faire une observation , une des plus rares preuves de bon goût que puissent donner les auteurs.

— Eh ! bien, dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit sur la cheminée.

-^ Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune homme ; mais votre œuvre esi à remanier. Si vous voulez ne pas êti^e le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manièreV différente, et vous Tavez imité. Yous commencez, comme lui, par \ de longues conversations pour poser vos personnages ; quand ils ont causé, vous faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme nécessaire à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversezmoi les termes du problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott, mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, .tantôt par la queue ; enfin variez vos plans, pour n*être jamais le même. Vous serez neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué de TÉcossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour lui, la' femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près , ses héroïnes sont absolument les mêmes, il n*a eu pour elles qu'un seul ponsif , selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de Clarisse Harlov^e ; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus on moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion. La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri lY, François I"". Yous ferez ainsi une histoire de France pittoi^sque où vous peindrez les costumes, les meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Yous avez un moyen

d'être or^nal en relevant les erreurs populaires qui défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre, rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez sacrifiée lux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez Charles IX comme il était , et non comme l'ont fait les écrivains protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et fortune.

Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son futur ami en lui offrant à dîner chez Édon, où il dépensa douze francs. Pendant ce dîner Daniel livra le secret de ses espérances ef de ses études à Lucien. D'Artbez n'admettait pas de talent hors ligne sans de profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens et modernes pour se les assimfler. Il voulait, comme Molière, être un profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. U avait pour amis de savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il vivait d'articles consciencieux et peu payés mis dans des dictionnaires biographiques, encyclopédiques ou de sciences naturelles; il n'en écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir suivre sa pensée. D'Artbez avait une œuvre d'imagination, entreprise uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre , encore inachevé , pris et repris par caprice , il le gardait pour les jours de grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrît modestement, il parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures, Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase, pour cette nature, suUime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà mûri par la pensée et par une critique solitaire , inédite , faite pour lui non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus magnifique palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien trouva dans le cerveau du poète d'Ângoulême une terre préparée.. Luden se mit à refondre son œuvre.

Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de province fit ce que font tous les jeunes gens af-

ilk U. LIVRE» SCÈNES DE LA VIE DE PROVIKCE.

famés d'affection : il s'attacha comme une maladie chronique h d'Arthez» il alla le chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promaia près de lui au Luxembourg par les belles journées , il l'accompagna tous les soirs jusque dans sa pauvre chambre, après iToir diné près de lui chez FUcoteaux, enfin il se serra contre lui Gomme un soldat se pressait sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs , dont lui parlait d'Arihez avec un enthousiasme concentré , se tenaient dans les bornes d'une réserveen désaccord avec les témoignages visibles de leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une sorte de peine causée par Tostracisme dont il était l'objet et par la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus; car tous s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme d'Arthez, le sceau d'un génie spécial Après de sea*ètes oppositions combattues à soB insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d*entrer dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux de letur existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous tes soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain i ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un des esprits les plus extraordinaires de ce temps , un génie mysti-que, leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parier sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces pemanages avaient du réveiller l'intérêt et la curiosité d'un poète, à l'îndîcatiân de ceux qui depuis ont conquis, comme d'ArllieB, lome leur gloire; car plusieurs succombèrent.

Par»! ceux qui rivent encore était Horace fiianchon , alors intene àTHôCel-Di^, devenii depuis l'un des flambeaux de l'Ecole de Paris« et trop caami maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa penonne ou d'expliquer son caractère et la nature de tm espvîL Puis venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui remue toosks $|;stèjmes, les juge« les exprime, ka jbrnMde et les tratae aux pieds de son idole, I'Bijmanité ; toujoDis grand, mtaMi 4aa& ses eiri«eucs« enniMes par sa bonne foi. €fi tniMileur Mlrépia, ce «avant

ILLUSIOnS PERDUES : UN GBAHD HOHUE DE PROV. A PARIS. i7S

d'une école morale et politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si ses couTictions lui ont fait une. destinée en des régions étrangères à celles où ses camarades se sont élancés^ il n'en est pas moins resté leur fidèle ami L'Art était représenté par Joseph firidau, Tun des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets auxquels le condamne une nature trop impressionnable , Joseph, dont le dernier mot n'est 'd'ailleurs par ) dit, aurait pu continuer les grands maîtres de Fécole italienne : il a ' le dessin de Rome et la couleur de Venise ; mais l'amour le tue et ne traverse pas que son cœur : l'amour lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l'exposition tantôt des esquisses oà la couleur empâte le dessin , tantôt des tableaux qu'il a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin l'a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré , ne s'y rertrouve pas. H trompe incessamment et le public et ses amis. Hoff-. manu l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est complet, ^ excite l'admiration , il la savoure, et s'effarouche alor» de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de son âme voient tout ce qui est absent pour Tœildu public. Fantasque au suprême degré, ses amis hii ont vu détruire un tableau achevé auquel il trouvait l'air trop peigné. — C'est trop fait, disait-il, c'est trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous le» malheurs et toutes les félicités des organisations nerveuses , chez lesquelles h perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne, mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices, qu'il porte dans les sentiments comme dans son faire, S était cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût appelé ses défauts. Enfin Fulgence Bidal» l'un des auteurs de notre temps qui ont le plus de verve comique^ QO poète insoudant de gloire, ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires , et gardant dans le sérail de son cer- Teau, pour lui, pour ses amis, les plus jolies scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire à son indépendance , et ne vou« tant plus rien faire dès qu'il l'aura obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands poètes comiques, comme

176 IL L1VBE« SCÈBtES DE LA VIE DE PROVIKCE.

Uolière et Rabelais , de considérer toute chose à Tendroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique , il pouvait rire et riait de tout Fulgence Ridai est un grand philosophe pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de la gloire, qu^il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur. Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent à ses intérêts, s'il marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment rabelaisien , il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point, il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le chien du régiment , rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, an moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient succomber par intervalles : Meyraux d'abord, qui mourut après avoir ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy- Saint-Hilaire, grande question qui devait pai*tager le monde scientifique entre ces deux génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour ane science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis qu'une mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel A ces deux hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui malgré l'immense portée de leur savoir et de leur génie , il faut joindre Michel Chrestien , républicain d'une haute portée qui rêvait la fédération de l'Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le mouvement moral des Saint-Simohiens. Homme politique de la force de Saint-Just et de Danton , mais simple et doux comme une jeune fille, plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de Béranget à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis, gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires, muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les secrets de la mort Ce gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme d'État, qui peut-être eût changé la face du inonde, mourut au cloître Saint-Méry comme un simple soldat La ialle de quelque négociant tua là l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie européenne ; elle était

ILLUSIONS PëHDUES : UN GRAND HOMME DE PROV. A PARIS. 177

pins rationnelle et moins folle que les affreases idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés qui se portent héritiers ie la ConTention. Ce noble plébéien fut pleuré de tous ceux qui le '^nnaîssaîent ; il n*est aucun d'eux cjui ne songe, et souvent, à ce grand homime politique inconnu.

Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l'estime et l'amitié fusaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus oppo< sées. Daniel d'Ârthez, gentilhomme picard, tenait pour la Mo« narchie avec une convi'^tion égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien à son fédéralisme européen. Fulgence Ridai se moquait des doctrines philosophiques de Léon Giraud , qui lui-même prédisait à d'Ârlhez la fm du christianisme et de la Famille. Michel (Sirestîen , qui croyait à la religion du Christ, le divin législateur deFÉgalité, défaudait l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Biancbon, l'analyste par excellence. Tous discutaient sans disputer. As Bravaient point de vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs travaux, et se consultaient avec l'adorable ix>nne foi de la jeunesse. S'agissait-il d'une affaire sérieuse ? l'opposant quittait son opinion pour entrer dans les idées de son ami, d*aatant plus apte \ l'aider, qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériorité. L'Envie, cet horrible trésor de nos espérances trompées, de nos talents avortés , de nos succès manques , de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis, comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai talent est toujours bon enfont et candide, ouvert, point gourmé; chez lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour propre. Une fois la première émotion que cause le respect dissipée , on éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur, chacun sentait une profonde estime pour son voisin ; enfin, chacun se sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout le monde acceptait sans façon. Les conversations pleines de charmes et sans fatigue, embras» saîent les sujets les plus variés. Légers à la manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La grande misère extérieure etia splendeur des richesses intellectuelles produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux réalités de la vie que pour en COM. UUM. T. vin. 12

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tirer d*amicalcs plaisautcries. Pai* une journée où le froid se fit prématurément sentir , cinq des amis de d' Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d*une teinte divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la vie et le feu de la pensée régularisent et puriûent Leurs fronts se recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère» quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées, épour secs avec une telle ardeur par tous , qu'elles n'altéraient point la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui rend les amitiés indissolubles et double leur charme , est un sentiment qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs d'eux-mêmes : l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un non formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres avec sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force dans les choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le terrain de la science et de l'intelligence; de là, rinnocence de leur commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façon entre eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la fable des deux amis un tré* Bor pour les grandes âmes étaient habituelles chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel habitant se conçoit Ils avaient trop la conscience de leur grandeur et de leur bonheur pouf le troubler en y laissant entrer des éléments nouveaux et inconnus» Cette fédération de sentiments et dlntérêts dura sans choc ni mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert, Meyraux et Michel Chrestien» put seule diminuer cetta

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noble Pléiade. Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arthez, Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridai allèrent, malgré le péril de la démarche, retirer son corps h Saint-Merry, pour lui rendre les derniers devoirs à la face brûlante de la Politique. Ils accompagnèrent ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit. Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula devant aucune ; il soDicita les ministres eu leur confessant sa vieille amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un terrain acheté à perpétuité, où s*élève une tombe de gazon surmontée d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces deux noms : Michel Chjiestien. C'est le seul monument qui soit dans ce style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme simple par cette simplicité.

Dans cette froide mansarde se réaUsaient donc les plus, beaux rêves du sentiment. Là , des frères tous également forts en différentes régions de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disaut tout, même leui*s pensées mauvaises, tous d'une instruction immense et tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis parmi ces êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y représenta la Poésie et la beauté. Il y lut des sonnets qui furent admirés. On lui demandait un sonnet, comme il priait Michel Ghrestien de lui chanter une chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des Quatre-Vents.

Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste de son argent pour se procurer un peu de bols, resta sans ressources au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son œuvre. Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, et sup« portait héroïquement la misère : il ne se plaignait point, il était rangé comnae une vieille fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage excitait celui de Lucien qui^ nouveau venu dans le Cénacle, éprouvait une invincible répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla jusqu'à la rue du Coq pour vendre FArcher de Charles IX à Doguereau, qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait combien les grands esprits ont d'indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiblesses particulières aux hommes de poésie, les abattements qui suivent les efforts de Tâme surexcitée par les

contemplations de la nature qu*ils ont mission de reproduire. Ces hommes si forts contre leurs propres maux étaient tendres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque d'argent. Le Cénacle couronna donc les douces soirées de causeries, de profondes méditations, de poésies, de conûdences, de courses à pleines ailes dans les champs de Tintelligence, dans Tayenir des nations, dans les domaines de Thistoire, par un trait qui prouve combien Lucien avait peu compris ses nouveaux amis.

— Lucien mon ami , lui dit Daniel, tu n*es pas venu diner hier chez Flicoteaux, et nous savons pourquoi

Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses joues.

— Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel Ghreslien, nous ferons une croix à la cheminée et quand nous serons à dix...

— Nous avons tous,^dit Bianchon, trouvé quelque travail extraordinaire : moi j*ai gardé pour le compte de Desplein un riche malade; d*Arlhez a fait un article pour la Revue encyclopédique; Chrcstien a voulu aller chanter un soir dans les Champs-Elysées avec un mouchoir et quatre chandelles ; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui veut devenir un homme politique , et il lui a donné pour six cents francs de Machiavel ; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa pièce dimanche, il a eo salle pleine.

— Voilà deux cents francs, dit daniel, accepte-les et qu*on ne iTy reprenne plus.

— Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait quelque chose d'extraordinaire ? dit Chrcstien.

Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette a ivante encyclopédie d'esprits angéliques, déjeunes gens empreints des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il cultivait, il suffira de rapporter les réponses queLucieu reçut, le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arrachera (Tétresse.

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