LE CAMÉLIA
Chaque fleur dit un mot du livre de nature : La rose est à l'amour et fête la beauté, La violette exhale une âme aimaute et pure» Et le lis resplendit de sa simplicité.
Mais le camélia, -monstre de la culture, Rose sans ambroisie et lis sans majesté, Semble s*épanouir, aux saisons de froidure, Pour les ennuis coquets de la virginité.
Cependant, au rebord des loges de théâtre, ~ J^aime à voir, évasant leurs pétales d'albâtre. Couronne de pudeur, de blancs camélias
Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes Qui savent inspirer un amour pur aux ftmes, Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.
— Que pensez-vous de mes pauvres sonnets ? demanda formel^ kmeiit Lucien.
— Voulez- vous la vérité? dit Lousteau.
— Je suis assez jeune pour Taimer, et je veux trop réussir pour ne p9s Tentendre sans me fâcher, mais non sans désespoir, répondit Lucien.
— Hél bien, mon cher, les en tortillages du premier annoncent «ne œuvre faite à Angoulême et qui vous a sans doute trop coûté pour Y renoncer; le second et le troisième sentent déjà Paris; mais lisez-m'en un autre encore? ajouta-t-il en faisant un geste qui parut charmant au grand homme de province.
Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance le sonnet que préféraient d'Arthez et Bridau» peut-être à cause 4e sa couleur.
198 IL UVRK» SGÈ&ES BB LA VU DE PBOVUICIL
C1NQUA]NTIÈME SONNET.
LA TDUPE.
Moi, je sois la tulipe, une fleur de Hollande ;
Et telle est ma beauté que ravare Flamand
Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,
Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.
Mon air est féodal, et, comme une Yolande Dans sa jupe à loiifs pKa étoffée amplemeat. Je porte des blasons peints sur m«ii Tètement; Gueules fascé d'argfvt, or wtit foinpv» «a brade ;
Le jardinier divin a filé de ses doigts Les rayons du soleil et la pourpre des rois Pour me faire une robe à trame douce et fine.
Nulle fleur du jardip n*égale ma splendeur, Mais la nature, hélas ! n*a pas versé d'odeur Dans mon calice fait comme ui^vase de Chine.
— £h ! bien ? dit LocKn après oa momeat de silence qui lui sembla d'une longueur démesurée.
— Mon cher, dit gravement Etienne Lousteau en voyant le bout des bottes que Lucien avait apportées d*Angoulême et qa*il achevait d'user, je vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l'air d'avoir dîné quand vous vous promenez, en sortsuit de chez Flicoteaux, dans la belle aUée de ce jardin» et à chercher une place quelconque. Devenez petit-clerc d'huissier si vous avez du cœur, commis si vous avez du pftomb dans les reîos, ou soldat SI vous aimez la musique miKtaire. Yoos avez l'étoffe de trois poètes; mais» avantd'avoir percé, vocK&avezsixfoîsle tempsde mourir de faim, si vous comptez sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont» d'après vos trop jeunes disccMirs, de battre monnaie avec voire encrier. Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants rossiguds, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur papier vélin, viennent presque Ions s'abattre snr les rives de la Seine, au vous pouvez aller éludier leurs chants, si vous voulez taire un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis l'étalage du père Jérôme,, ait
pofit Notre-Daïae, jusqu'au Pont-RoyaL Vous rcacontrerez là tous les Essais poétiques, les lospii^tions, les Élévations, les Hymnes, les Chants^ les Ballades, les Odes, enfin toutes les couvées écioses depuis sept aanées, des muses couvei^tes de poussière, éclaboussées . par les fiacires, violées par tous les passants qui veulent voir la vi « guette du titre. Vous ne connaissez personne, vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront chastement pliées comme vous les tenez : elles n'édoront jamais au soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des fleurons que prodigue riUustre Dauriat, le libraire des célébrités, le roi des Galeries de Bois. Mou pauvre eniaM, je suis venu comme vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté par d'invincibles élans vers la gloire : j'ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de U librairie et le positif de la misère. Mon exaltation, maintenant con-^ centrée , mon effervescence première me cachaient le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, heurter les pivots, n)e graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles luttes, d'oeuvre à œuvre» d'homme à homme, de parti à parti, où il faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les siens. Ces combats ^obles désenchantent l'âme, dépravent le cœur et fatiguent eu pure perte; car vos efforts servent souvent à faire couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla les yeux d'Etienne Loasteau.) Savez-vous comment je vis ? reprit-il avec un accent de rage. Le peu d'ar* gent que pouvait me donner ma famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la protection d'un prince ou d*un Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi ne suffit pas pour faire obtenu: un tour de faveur : les comédiens ne cèdent qu'à
ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune première une fistule où vous voudrez , que la soubrette tue les mouches au Tol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d*icî je serai , moi qui vous parle , en état d'obtenir un semblable pouvoir : il faut trop d'amis. Où , comment et par quoi gagner mon pain , fut une question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim. Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux cents francs par Doguereau, qui n*y a pas gagné grand'chose, il m*a été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches et mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme surnuméraire et à m'entendre dÎFe que j'effarouchais l'abonné, quand au contraire je l'apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte aujourd'hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez pas !). Finot est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me.donnent les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au journal, les livres que m'envoient les libraires er Jont je dois parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre lesquels il me permet de lancer des artides. VEau curmina* tive^ la Paie des Sultanes ^ Y Huile céphalique, la Mixture brésilienne payent un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d'aboyer après le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal : le journal en prend deux que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiât-il un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exem* plaires est assommé. C'est ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres ! Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes est corruption. Gh^ue homme y est ou corrupteur ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu considérable, le libraire me paye , de peur d'être attaqué. Aussi mes revenns sont-ik en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset, je régale alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez Flicoteaux. Les actrices payent aussi les élogeâ, mais les plus habiles payent les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus. Aussi une cri*
tique, faite pour être rétorquée ailleurs, ?aot-^lle mieux et se paye-t-elle plus cher qu'un éloge tout sec, oublié le lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités. A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles, littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, je puis vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un homme redoutable. Quand, au lieu de \ivre chez Florine aux dépens d*un droguiste qui se donne des airs de mi lord, je serai dans mes meubles, que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuilleton, ce jour-là, mon <^er, Florine deviendra une grande actrice; quant à moi , je ne sais pas alors ce que je puis devenir : «linistre ou honnête homme, tout est encore possible. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le feuillage un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j'ai une belle tragédie reçue! Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourra ! Et j'étais bon ! J'avais le cœur pur : j'ai pour maîiresse une actrice du Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amours parmi les femmes les plus distinguées du grand monde ! Enfin , pour un exemplaire refusé par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que je trouve beau !
Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Etienne.
— En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en se levant et se dirigeant vers la grande allée de l'Observatoire où les deux poètes se promenèrent comme pour donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe pas une seule personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on arrive à ce qu'i] faut nommer, selon les talents, la vogue, la mode, la réputation, la renommée, la celé* brité, la faveur publique, ces différents échelons qui mènent à la gloire, et qui ne la remplacent jamais. Ce phénomène moral, si brillant, se compose de mille accidents qui varient avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas exemple de deux hommes parvenus par ^ne même voie. Ganalis et Nathan sont deux faits dissemblables et qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez , qui s'éreinte à travailler, deviendra célèbre par un autre hasard. Cette réputation tant dé* sirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour les basses œuvres de la littérature , elle représente la pauvre fille qui gèle au coin des bornes ; pour la littérature secondaire , c'est la femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je sers de souteneur ; pour la littérature heureuse , c'est la brillante courtisane insolente» qui a des meubles» paye
202 H. LIVRE, SCËNE» BB LA VIS DE mOVIUCE.
des contributioiis à FEtat, reçoit les grands seigneurs, les tra&& et les maltraite, a sa livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre se» créanciers altérfs. Ah î cenx poor q«i elle est, ponr moi jadis, pcmr vous anjoard'hni, un ange aux ailes diaprées, revêtu de sa tnnique Manche, montrant nne palme verte dans sa matn, une flamboyante ^e d»i9 l'antre, tenant à h fois de Tabstraction mythologique qui vit an fond d^un pnîts et de la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne s'enrichissant qu'aux clartés de la vertu par les eilbrts d*un noble courage, et revofant aux cîenx avec un caractère imma- Gidé, quand elle ne iée^âe pas soniflée , fsoi&ée, vio)ée, oubliée, dans te ^har des pauvres ; ces hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cceurs encore chauds sous les tombées de neige de Fexpérieiice, ils sont rares dans le pays que vous voyez à nos {»eds, dit- il en montrant la grande ville qui fumait au décfîn du jour.
Une vision dn Cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut, msôs il fut entramé par Lousteau qui continna son effroyable lamentation^
— Ils sont rares et clair-semés dans cette cure en fermentaticm, rares comme les vrais amante dans le monde amoureux, rares comme les fortunes honnêtes dans le monde financier, rares eonnne un homme pur dans le journalisme. L'expérience du p:*effiier qui m'a dit ce que je vous dis a été perdue, comme k mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours la même ardeur précipite chaque année , dé la province ici , un nombre égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent la tête hante, le cceùr altier, à l'assaut de la Mode, cette espèce de prmcesse Tonrandocte des Mille et Un jours pour qui chacun veut être le prince €alaf l Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombent dans la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la librairie. Bis glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des tartines, ées faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par de logiques marchands de papier noirci qui préfèrent une bêtise qui s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se rendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent d» honte et d'infamie, prêtes à mordre un talent naissant, sur l'ordre d*un pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, an signal des Hbraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner. Ceux qui surmontent les obstacles ouUient les misères de leur début M(A cpiî vous parie, j'ai fait pendant six mois des
articles où j'ai mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui sur ces échantillons a passé rédacteur d'un feuilleton : il ne m'a pas pris pour collaborateur» il ne m'a pas même donné cent sous» je suis forcé de loi tendre la main et de lui secaer la sienne.
— £t pourquoi ? dit fièrement Lucien.
— Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton» répondit froidement Lousteau. Enfin» mon cher» travailler n'est pas le secret de la fortune en littérature» il s'agit d'exploiter le travail d*autrui Les propriétaires de journaux sont des entrepreneurs» nous sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, pluspromptement arrive>t-il; il peut avaler des crapauds vivants» se résigner à tout » flatter les petites passions basses des sultans littéraires» comme un nouveau-venu de Limoges» Hector Merlin» qui fait déjà de la politique dans un journal do centre droit» et qui travaille à. notre petit journal : je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en cheL £n n'offusquant personne» ce garçon-là passera en * tre les ainbitionsrivalespendant qu'elles se battront. Vous mefadtes pitié. Je me vois en vous comme j'étais» et je suis sûr que vous serez»,. dans un ou deux ans» comme je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète^ à quelque intérêt personnel dans ces conseils amers ; mais ils sont dictés par le désespoir du damné qui ne peut plus quitter l'Enfer. Personne n'ose dire ce que je vous crie avec la douleur de l'homme atteint au cœur et comme un autre Job sur lefumier : Voici mes ulcères !
. — Lutter sur ce champ ou ailleurs» je dois lutter, dit Lucien.
— Sachez-le donc ! reiM-it Lousteau, cette lutte sera sans trêve si TOUS avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en. pas avoir. L'austérité de votre conscience aujourd'hui pure fléchira devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains ; qui » d'un mot , peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire : car» croyez-moi» l'écrivain k la mode est plus insolent, plus. dur envers les nouveaux- venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire ne voit qu'une perte» l'auteur redoute un rival : l'un TOUS éconduit» l'autre vous écrase. Pour faire de belles œuvres» mon pauvre enfant, vous puiserez k pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse» la sève, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, en sentiments» en phrases ! Oui, vou^ écrirez au lieu d*agir» vous chanterez au lieu de combattre» vous aimerez,, vous-
haïrez, vous vivrez dans vos livres; mais quand vous aurez réservé vos richesses pour voire style , votre or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant avec l'État Civil , nu être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René, que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à cette création, vous la verrez calomniée , trahie , vendue , déportée dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature s'élancera réveillée par qui? quand? comment? Il existe un magnifique livre, le planta de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire dans le désert des magasins, et que dès lors les libraires appellent ironiquement un rossignol : quand Pâques arrivera-t-il pour lui? personne ne le sait ! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez osé pour imprimer les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.
Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des passions qu'elle exprimait , tomba comme une avalanche de neige dans le cœur de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux pendant un moment. Enfin , son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie des difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau , et lui cria : — Je triompherai !
— Bon ! dit le journaliste , encore un chrétien qui descend dans l'arène pour se livrer aux bêtes. Mon cher, il y a ce soir une première représentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'à huit heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe, au-dessus du café Servel, au quatrième étage. Nous passerons chez Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh ! bien , je vous ferai connaître ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes. Après le spectacle, nous souperons chez ma maîtresse avec des amis, car notre dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez Finot , le rédacteur en chef et le propriétaire de mon journal. Vous savez le mot de Minette du Vaudeville : Le temps est un grand maigre ? eh ! bien , pour nous le hasard est aussi un grand maigre , il faut le tenter.
— Je n'oublierai jamais cette journée , dit Lucien.
— Munissez-vous de votre manuscrit , et soyez en tenue,, moins à cause de Florine que du libraire.
La bonhomie de camarade, qui succédait au cri violent du poète peignant la guerre littéraire , toucha Lucien tout aussi vivement qu'il Tavait été naguère à la même place par la parole grave et religieuse de d'Arthez. Animé par la perspective d'une lutte immédiate entre les hommes et lui, Tinexpérimenté jeune homme ne soupçonna point la réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le journaliste. Il ne se savait pas placé entre deux voies distinctes, eutre deux systèmes représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont Tun était long, honorable, sûr; l'autre semé d'écueils et périlleux, fdein de ruisseaux fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune différence entre la noble amitié de d'Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa portée, il se sentait habile à la manier , il la voulut prendre. Ébloui par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec un laisser-aller qui lui parut gracieux , pouvait-il savoir que , dans l'armée de la Presse , chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont besoin de soldats! Lousteau, lui voyant de la résolution, le racolait en espérant se rattach3r. Le journaliste en était à son premier ami , comme Lucien à son premier protecteur : l'un voulait passer caporal, l'autre voulait être soldat
Lucien revint joyeusement à son hôtel , où il fit une toilette aussi soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient mieux , il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant de couleur claire , de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté quarante francs, et son habit de baL Ses abondants et fins cheveux blonds , il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles brillantes. Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur et de son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satiu noir, les blanches rondeurs de son menton étincelèrent Jpmais nn plus joli jeune homme ne descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu grec II prit un fiacre , et fut à sept heures moins un quart à la porte de la maison du café ServeL La portière l'invita à grimper quatre étages en lui donnant des nolions topographiques assez compliquées. Armé de ces renseigne-
206 IL LIVRE, SCÈNES DE Lk VIE DE PROVINCE.
tients, il trouva, non sans peine, une porte ouverte au bout d*on foog corridor obscui*, et reconnut la chambre classique du quartier lalin. La misère des jeunes. gens le poursuivait là comme rue de €luny, chez d*Arthez, chez Ghrestien, partout! Mais, partout, elle fe recommande par Tempreinte que lui donne le caractère du pa tient Là cette misère était sinistre. Un lit en noyer, sans rideaux, an bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion ; aux fenêtres, les rideaux jaunis par la fumée d*une cheminée qui n'allait pas et par celle du cigare ; sur la cheminée, une lampe Carcel donnée par Florine et encore échappée au Mont-de-Piété ; puis, uue commode d'acajou terni, une table chargée de papiers, deux ou trois plumes ébouriffées là-dessus, pas d'autres livres que ceux apportés la veille ou pendant la journée : tel était le mobilier de cette chambre dénuée d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaL «es bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes à l'état de dentelle ; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des chemises en deux volumes, des cravates à trois éditions. C'était enfin un bivouac littéraire meublé de choses négatives et de la plus étrange nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets, une boîte à cigares. Dans un panneau, Lucien vit des fleurets croisés sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du plus méchant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameublement Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait uue vie sans reifos et sans dignité : ou y dormait, on y travaillait à la hâte , elle était habitée par force , on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle différence entre ce désordre cynique et la propre, la décente misère de d' Arthez ?. . . Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta pas, car Etienne lui fit une plaisanterie pour masquer le nu du Vice.
— Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que nous inaugurons ce soir.
Etienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cirées, on habit boulonné jusqu'au cou ; sa chemise , que Florine devait sans doute lui changer, était cachée par un col de velours, et il brossait son chapeau pour lui donner l'apparence du neuL
— Parlons , dit Lucien.
ILLCSI0I«S PERDUES : UN fiRAND BOMIK DS PBOV« A PARIS. 7/^1
— Pas eocore, j'attends un Uhrare pour avoir ée la monnaie « on jouera peut-être. Je n'ai pas un Uard; et, d'aâleurs, il me faut des gants.
£n ce moment les deux nouveaux an^s enteudireat les pas d'un botmnie dans le corridor.
— C'est lui, dit Lousteau. YiHis aUez ?oir, mon cher, k tournure que prend la Providence quand die se manifeste aux poètes. Avant de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionnable, vous aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur, le marchand de ferraille littéraire, le Normand ex-veadeur de salade. Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.
— Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une clociic cassée.
— Avec de l'argent?
— De l'argent ? il n'y en a pins en librairie , répondit un jeune hoD[ime qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.
— Vous me devez cinquante francs d'abord , reprit Lousteau. Puis voici deux exemplaires d'un Voyage en Egypte qu'on dit une merveille, il y foisonne des gravures, il se vendra : Finot a été payé pour deux articles que je dois faire. Iterriy deux des derniers romans de Victor Ducange, un auteur illustre au Marais, llem, deux exemplaires du second ouvr^^e d'un commençait , Paul de Kock, qui travaille dans le même genre. Item^ deux d'Yseult de DôIe, un joli ouvrage de province. En tout cent francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon pedt Barbet.
Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les couvertures avec soin.
— ^ Oh! ils sont dans un état parfait de conservation, s'écria Lousteau. Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni celui-là sur la cheminée, ConsidéraHons sur la symbolique, je vous l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en voir sortir des milliers de mites.
— £h ! bien, dit Lucien, comment ferez-vons vos articles ?
Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnem^it, et reporta ses yeux sur Etienne en ricanant : — On voit que monsieur n'a pas le malheur d'être homme dé lettres.
— Non , Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand poèto jiii enfoncera Ganalis, Béranger et Delavigne. Il ira loin, à moim qu'il ne se jette à Teau, encore irait-U jusqu'à Saint-Gloud*
— Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de laisser les vers et de se mettre à la prose. On ne veut plus de vers sur le quaL
Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton, son col était gras, il gardait son chapeau sur l^têtc, il portait des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne grosse chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides, ne manquait pas de bonhomie ; mais il avait dans le regard l'inquiétude vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en ont. )1 paraissait rond et facile, tant sa finesse était cotonnée d'embonpoint. Après avoir été commis, il avait pris depuis deux ans une misérable petite boutique sur le quai, d'où il s'élançait chez les journalistes, chez les auteurs^ chez les imprimeurs, y achetant à bas pris les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire, il escomptait au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter, à prix débattus au comptant, quelques bons livres demandés ; puis il leur rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait ses études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie et les romans modernes. Il affectionnait les 'petites entreprises , les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que V Histoire de France mise à la portée des enfants, la Tenue des livres en vingt leçons ^ la Botanique des jeunes filles. Il avait laissé échapper déjà deux ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs chez lui, sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui avaà rapporté deux ou trois mille francs.
Barbet était le libraire trembleur, quitit de noix et de pain, qui, souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit, colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qui ne savaient comment le prendre : il les payait sous escompte et rognait leurs £tctares en devinant des besoins urgents ; puis il ne se servait plus de ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piège.
ILLUSIONS PERDUES : UR GRAND HOMME DE PROV. k PARIS. 20
•— >Hé ! bien, continuons-noas no& affaires? dit Lousteaa.
•» Eh! mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boa tique six mille volumes à Tendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire , les livres ne sont pas des francs. La librairie va mal.
— Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Etienne , vous trouveriez sur un comptoir en bois de chêne , qui vient de la vente après faillite de quelque marchand de vin, une chandelle non mouchée, elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur anonyme, vous apercevriez des casiers vit des. Pour garder ce néant, un petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts , bat la semelle , ou se brasse comme un cocher de fiacre sur son siège. Regardez ! pas plus de livres que je n'en al ici Personne ne peut deviner le commerce qui se fait là.
— Yoici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put s'empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous , je ne peux plus donner d'argent comptant, les ventée sont trop difficiles. J'ai pensé que TOUS aviez besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous obh'ger, car je n'aime pas à donner ma signature.
— ainsi, vous voulez encore mon estime et des remerciments T dit Lousteau.
— Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les accepterai tout de même, répondit Barbet
— Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lâcheté de refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, vpilà une superbe gravure, là, dans le premier tiroir de la commode,. elle vaut quatre-vingts francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait un assez bouffon. Il y avait à mordre sur Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès. Hein ! cette belle planche convient à tous les médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. ?ous trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons, prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.
— Quarante franco ! dit le libraire en jetant un cri de poule effrayée, tout au plus vingt Encore puis -je les perdre, ajouta Barbet
— Où sont les vingt francs? dit Lousteau.
— Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant Les voilà. Vous me dépouillex* vous avez sur moi un ascendint..
COM. HUM. T. YIII. 14
SIO IL LIVRE, SGÈNëS OE LA VIE 0£ PAOVINGB.
*— AUonSv partons, dit Loustean qui prit le manuscrit de Lucien et lit un trait à l'encre sous la corde.
— Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet
— Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excel« lente (où tu perdras mille écus, pour l'apprendre à me voler ainsi), dit à voix basse Etienne à Lucien.
— Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-RoyaL
— Bah ! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant ao voyage en Egypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le couper, j'y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne en disant que si l'auteur a appris le langage des canards gravés sur les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa langue , et je le lui prouverai. Je dirai qu'au Qea de nous parier d'histoire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'occuper que de l'avenir de l'Egypte, du progrès de la civilisation, des moyens de rallier l'Egypte à la France, qui, après l'avoir conquise et perdue, peut se l'attacher encore par l'ascendant moral Là-dessus une tartine patriotique , le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le Levant, sur notre commerce.
— Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous 7
-— Hé ! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, 1 aurait dû s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque et territorial Le critique se lamente alors. La politique, dit-il, nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais ces charmants voyages où l'on nous expiïquait les difficultés de la navigation , le charme des débouquements, les délices du passage de la Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais. Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme de grands événements un oseaa qui passe, un poisson volant, une pêche, les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné rit, il €st servi Quant aux romans, Florine est la plus grande liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée par ce i|u'elle nomme les phrases éFauteur, je prends le livre en consîdération, et fais redemander un exemplaire au libraire quifeniroie» enchanté d'avoir un article favorable.
ILLUSIONS PERPUES : UN GBAHO HOMUJS DE PROV. A PARIS. 211
— Bon Dieu ! mais la critique, la sainte critique I dit Lucien imbu des doctrines de son Cénacle.
•— Mon cher, dit Lonsteau, la critique est une brosse qui ne peut pas s'employer sur les étoffes légères, où elle emporterait tout. Écoutez , laissons là le métier. Voyez- vous cette marque ? lui dit-ï en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J*ai uni par un peu d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui 9era certes impossible de remettre la corde exactement Ainsi votre manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n*ar* riverez pas, seul et sans parrain, dans cette boutique, comme ces petits jeunes gens qui se présentent chez dix libraires avant d'ep trouver un qui leur présente une chaise...
Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le fiacre en lui donnant trois francs, au grand ébahissement de Lucien surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux amis entrèrent dans les Galeries de Bois, où trônait alors la Librairie dite de Nouveautés.
A cette époque, les Galeries de Bois constituaient une des curiosités parisiennes les plus illustres. Il n'est .pas inutile de peindre ce bazar ignoble ; car, pendant trente-six ans, il a joué dans la vie pa-* risieune un si grand rôle, qu'il est peu d'hommes âgés de quarante ans à qui cette description incroyable pour les jeunes gens, ne fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trouvaient des baraques, ou, pour être plus exact, des huttes en planches, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin par des jours de souffrance appelés croisées, mais qui ressemblaient aux plus sales ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple rangée de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries dont l'atmosphère leur livrait un air méphitique, et dont la toiture laissait passer peu de jour à travers des vitres toujours sales. Ces «Ivéoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde, que malgré l'étroitesse de certaines, à peine large de six pieds et loR-». gués de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques ^claûrées sur le jardin et sur la cour étaient protégées par de petits treillages verts, peut-être pour empêcher la foule de démolir, par €oa contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière
des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds où végétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la science , mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes. Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs de rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées de ce jardin mal soigné , inais fétidement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes étouffaient la végétation : vous trouviez un nœud de rubans sur une touffe de verdure , et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que vous veniez admirer en apercevant une coque ide satin qui figurait un dahlia. Du côté de la cour, comme du côté •Vlu jardin, Taspect de ce palais fantasque offrait tout ce que la saleté 'parisienne a produit de plus bizarre : des badigeonnages lavés , des plâtras refaits, de vieilles peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public parisien salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin , soit sur la cour. Ainsi , des deux côtés, une bordure infâme et nauséabonde semblait défendre rapproche des Galeries aux gens délicats ; mais les gens délicats ne reculaient pas plus devant ces horribles choses que les princes des contes de fées ne reculent devant les dragons et les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les princesses. Ces Galeries étaient comme aujourd'hui percées au milieu par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés faute d'argent La belle galerie de pierre qui mène au Théâtre-Français formait alors un passage étroit d'une hauteur démesurée et si mal couvert qu'il y pleuvait souvent On la nommait Galerie -Vitrée , pour la distinguer des Galories-de- Bois. Les toitures de ces bouges étaient toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la Maison d'Orléans eut un procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui, pendant une nuit, trouva des marchandises avariées pour une somme considérable. Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait de couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitrée, où Chevet commença sa fortune , et celui des Galeries-de-Bois étaient le sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et les souliers des passants. En tout temps , les pieds heurtaient des montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus une certaine habitude pour y marcher.
Ce sinistre amas de crottes , ces vitrages encrassés par la pluie et par la poussière, ces huttes plates et couvertes déballions au dehors» la saleté des murailles commencées, cet ensemble de choses qui tenait du camp des Bohémiens, des baraques d'une foire, des constructions provisoires avec lesquelles on entoure à Paris les monuments qu'onne bâtitpas, cette physionomie grimaçante allait admirablement aux différents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique, effronté, plein de gazouillements et d'une gaieté folle, où, depuis la Révolution de 1789 jusqu'à la Révolution de 1830, il s'est fait d'immenses affaires. Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en lace, au rez-de-chaussée du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les réputations se faisaient et se défaisaient là , aussi bien que les affaires politiques et financières. On se donnait rendez-vous dans ces galeries avant et après la Bourse. Le Paris des banquiers et des commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal , et refluait sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce bâtiment, surgi sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une étrange sonorité. Les éclats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas une querelle à un bout qu'on ne sût à l'autre de quoi il s'agissait. U n'y avait là que des libraires, de la poésie, de la politique et de la .prose, des marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement le soir. Là fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les mensonges de la Librairie. Là se vendaient les nouveautés au public, qui s'obstinait à ne les acheter que là. Là, se sont vendus dans une seule soirée plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis Courier, ou des. Aventures de la fille d'un roi. A l'époque où Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures, des vitrages assez élégants; mais ces boutiques appartenaient aux rangées donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt, cette étrange colonie sous le marteau de l'architecte Fontaine, les boutiques sises entre les deux galeries furent entièrement ouvertes, soutenues par des piliers comme les boutiques des foires de province, et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises ou les portes vitrées. Comme il était impossible 4*y avoir du feu, les marchands n'avaient que des chaufferettes et lùsaient eux-mêmes la police du feu, car une imprudence pouvait enflammer en un quart d*heure cette république de planches des- »ècb(ies par le soleil et comme enflammées déjà par la prostitution.
21 & n. LIVRE, SCÈNES DB LA VlB DE PROVIUCB.
encombrées de gaze, de mousseline, de papiers, quelquefois venti» lées par des courantsd'airs. Les boutiques de modistes étaient pleîtiés de chapeaux inconcevables, qui semblaient être là moinsponr la vente que pour Tétalage, tous accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon , et patoisant les galeries de leort mille couleurs. Pendant vingt ans, tous les promeneurs se sont de» mandé sur quelles têtes ces chapeaux poudreux achevaient leor carrière. Des ouvrières généralement laides, mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses, suivant la cou*tome et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur un tabouret et harcelait les passants : — Achetez-vous un joli chapeau, maK dame 7 — Laissez-moi donc vous vendre tittelque chose, monsiear t Leur vocabulaire fécond et ^ttoresque était varié par les infiexîotie de voix , par des regards et par des critiques sur les passants. Le» libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne iotelli* gence. Dans le passage nommé si fastueusement la Galerie-Vitrée» se trouvaient les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques, les charlatans de toute espèce, les spectacles eè Ton ne voit rien et ceux où l'on vous montre le monde entier. là 8*est établi pour la première fois un homme qui a gagiié sept o«» huit cent mille francs à parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge : Id thomme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix : deux sous. L'aboyeur ne vous admet* tait jamais seul, ni jamais plus de deux« Une fois entré, vous vonn trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une voix» qui eût épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme une mê^ canique dont le ressort est poussé. « Vous voyez 1è , messieurs , te « que dans toute l'éternité Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votiis • semblable. Dieu n'a pas son semblable I » Vous vous en alliez hoa<» leux sans oser avouer votre stupidité. De toutes les. petites porter I>aTtaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramos, des vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, di^ automates qui jouaient aux échecs , des chiens qui distinguaient lu plus bdle femme de la société. Le ventriloque Pitz-James a Henri là dans le café Borel avant d'aller mourir à Montmartre , mâê w&t flèves de l'École Polytechnique. H y avait des fruitières et des marchandes de bouquets , nn fameux talOeur dont les broderlis^
ILLUSIONS PEfiDOES : tl!! GRAND OOHHC DE PROir. A PARIS. 21 S
fldftaîfes Tehiisaient le soir comoie des âoleib. Le malin , jusqu'à deux heures ^rès midi, les Gateries-de-Bois étaient oiuetles, sombres et désertes. Les marckiiids y causaient oomme cfaei eux. Le fendes-vons que s*y est donné ia population parisienne ne corn* ttençait que irers trms heures, à l'heure de h Boursa Dès que la iMik Tenait, S se pratiquait des lectures gratuites à l'étalage des ISmiipes par les jeunes gens affauiés de liuératore et dénués d'argent Les conuDÎs chargés de veiller sur les livres exposés laissaient duaitaUement tes pauvres gens tournant les pages. Quand 9 s'a* gissait d'un bi-'12 de deux cents pages cooiuie Snarra, Pierre Schlémilh^ Jean l^gar, Jocko, en deux séan<^s il était dévoré. En ce temps-ià les cAînets de lecture- n'existaient pas, il fiifait adieter un livre pour le lire ; aussi les romans se vendaientik alors à des aomhres qui paraîtraient fabuleux aujourd'hui. U y avait donc je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l'ii tdlîgeiice jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éela* tait à la tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et ve* oaient un grand Bomi»ie de filles qui pouvaient s'y promener saut létribution. De tous les points de Paris , une fille de joie aocoursdt (aire son Palais. Les Galeries-de-Pierre apparlcfiaient à de» maisons privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créature» haUUées comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place correspondante dans le jardin ; tandis que les Galcrîes-de-Bois étaient poiH* la prostitution un terrain public, le Palais par ex* cellcnc/e, mot qui agaifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui semblait Ces femmes attiraient donc k soir aux Gaieries-de-Bois une foule à considérable qu'on y aafdiait au pas, comme à la procession ou au bal masqué. Cette iMiteiir, (pli ne gênait personne, servait k l'examen. Ces femmes iivii»t une mise qui n'existe plus ; la manière dont elles se te<* aÉBBt décilletées jusqu'au milieu du dos, «t ii^ bas aussi par devint; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les regards r celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; Fone boudic comme un caniche , Tautre en bandeaux lisses ; leurs jamb -% terrées par des bas blancs et montrées on ne sait commcn mais toujours à propos, toute cette inrâme pocëîe est perdue. U licence des interrogations et des réponses, ce cynisme pnbfic en lannonie avec le Reu ne se rcfli-ouvc plus, m au bul manqué, ni dan»
les bals si célèbres qui se donnent aujourd'hui C'était horriUe et gai. La chair éclatante des épaules et des goi^es étincdait an milieu des Têtements d*hommes presque toujours sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait dès le milieu du jardin , comme une basse continue brodée des éclats de rire des ûlles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés \par des gens à ûgure patibulaire. Ces monstrueux assemblages 'avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment ; il s'y est promené sur le plancher de bois que rarchitecte a fait au-dessus des caves pendant qu'il les bâtissait Des regrets immenses et unanimes ont accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.
Le libraire Ladvocat s'était établi depuis quelques jours à l'angle du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat, |eune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route où brilla depuis son concurrent. La boutique de Danriat se trouvait sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait un vaste magasin à sa librairie, et Tautre portion lui servait de cabinet Lucien , qui venait là pour la première fois le soir, fut étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur.
— Si tu étais beau comme ce garçon -là, je te donnerais du retour, dit une créature à un vieillard en lui montrant Lucien.
Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé par les r^aitls des femmes; sollicité par des rondeurs blanches, par des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le loi volât point,
l'innocent I
— Hé! bien, monsieur, cria-t-ilen se sentant pris par un bras
et croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur.
II reconnut son ami Lousteau qui lui dit : — Je savais bien que vous finiriez par passer là !
Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, tt qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan
ILLUSIONS PERDUES : UN GBAND HOBOfB DE PROV. A PARIS. 217
de la librairie. Les iaipriinears , les papetiers et les dessinateurs, groupés autour des roininis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui se méditaient.
— Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal; il cause avec un jeune homme qui a du talent, Félicien Yemou, un petit drôle méchant comme une maladie secrète.
— Hé! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en venant avec Yernon à Lonsteau. J*ai disposé de 1 l(^e.
— Tu Tas vendue à Braulard ?
— £h ! bien, après ? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat ? Ah ! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock , Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor Ducange lui re« fuse un roman. Dauriat veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras Paul de Kock au dessus de Ducange.
— Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau.
— Hé ! bien, tu lui diras queTarticle est de moi, je serai censé ravoir fait atroce, tu Tauras adouci, il te devra des remerciments.
— Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par le caissier de Dauriat? dit Etienne à Finot. Tu sais! nous soupons ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.
— Ah ! oui, tu nous traites, dit Finot eu ayant l'air de faire un effort de mémoire. Hé! bien, Gabusson , dit Finot en prenant le billet de Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingtdix francs pour moi à cet homme-là. Endosse le bDlet, mon vieux?
Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait Taisent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas une syllabe de cette conversation.
— Ce n*est pas tout, mon cher ami, reprit Etienne, je ne te dis pas merci, c*est entre nous à la vie à la mort Je dois présenter monsieur à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter.
— De quoi s'agit-il ? demanda Finot
— D'un recueil de poésies, répondit Lucien.
— Ah ! dit Finot en faisant un baut-Ie-corps.
— Monsieur, dit Yemou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis longtemps la librairie , il aurait déjà serré son manuscrit dans les coins les plus sauvages de son domicile.
En ce moment un beau jeune hiKume, Emile Blondet, qui ve^
218 IL UVKEi SCÈRBS DE Là VIB HE MCIWIICE.
Dut de débuter an jonml des Dékrts par deB «ticks de la pH» grande portée, entia, doua ta aniii à f%Nt, à Loosleaa, «t sdna légèrement Yernoa.
*- ¥tenB souper avec nous, % niairit^ diez norme, lui dit LOQSteaa.
— J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-9 f
«— Âh f i y a, dit Lottsleaa, nonne «t Mâtifat le droguiste ; Du Bruel , l'auteur qui a donné un r^ à Florine pour son début ; un petit vieux, le père Gardot et son gendre Gamusot ; puis Finot...
— Fait-il les choses convenablement, Ion drogcnsteT
— Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.
— Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en r^ardant Laden. Il est du souper, Lousteau 7
— Oui
— Nous rirons bien.
Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.
— £n as-tu pour long-temps, Dauriat! dit Blondet en frappant à la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.
— Mon aini, je suis )i toi.
— Bon , dit Lousteau à son protégé. Ge jeune homme, presque aussi jeune que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique : il est redouté, Dauriat viendra le cajoler , et nous pourrons alors ^re notre affaire au Pacha des vignettes et de Timpri-^ merie. Autrement, à onze heures notre tour ne serait pas venu. L'audience se grosinra de moment en moment
Lucien et Lousteau s^ai^rochèrent alors de Blondet, de Finot, de Yemou, et allèrent former un groupe à rextrémité de la boutique.
— Que fait-il? dit Blondet à Gahnisson, le premier commis qui se leva pour vemr te saluer.
•^ Il achète un jonmal hebdomadaire qo^l veut restaurer afin de l'opposer à t'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement Eymery, et au Gonservatetir ipii est trop aveuglément roman-^ tique.
— Payera-t-il bient
— Mab comme toujuuis. . . ttopl *ffit 4e icaîssîer.
Un te moiueni un jeune homme entra, t^i TeniSt de blre pi* raître un magnifique roman, vendu rapidement et t^uronné parte plus beau suocès, «i foman 4ont !a secemde Wâxm s^lmprimait
ILLUSIONS PKRDCfiS : OS MAKD BOUl» INB PAOV. A PARIS. 219
pour Datrrîat. Ce jeaae boame, doaé de cette tottinare extraor** difiaire et bisarre qui «gnale ks natures artistes , frappa mement Lacveii.
— Voilà Nathan, dit Loustea« ï l'oreilk du poète de province. Nathan , maJgré la saovage fierté de sa physionomie, alors éms
toute sa jettaesas » aborda les journalisfies chapeau bas , et se tint PM99M humble dosant Blondet qu'H ne ooonussak encore que de Tae. BkMMtet et Finot gard^ent leurs chapeaux sur b tête.
--^ Monsiew, je sois faeureui de Toccasien que me présente le baaMnL..
«--* U est si troublé, qu'il (ait un pléonasme , dit Félicien à LtiCBStean.
*^ ...devons peindre ma reoonnaissanoe pour le bel article que vous avesbien voulu me faire an journal des Débats. Ycmis ôies pour la moitié dans le succès de mon livre.
-'— Non, mon cher, non , dit Blondet d'un air où la protectioa se cachait sous la bonhomie. Vous avez du talent, le dkUe m'em* porte, et je suis eaciianté de faire votre connaissance;
«^ Gomme votre article a paru , je ne paraîtrai plus être le flat» tenr dn pouvoir : nous sommes maintenant à Taise vis-à-vis l'un de Tantre. Voulez-vous me faire Tboa oeur et le plaisir de dioer avec moi demain? Finot en sera. Lousteau, mon vieux , tu ne me refuseras pas? njouta Nathan en donnant une poignée de main k Etienne, Ah ! vous êtes dans on beau chemin , monsieur, dit*il à Bloudet» vous continuez les Dossault, les Fîévée, les Geoffroi I Hoffinann a parlé devons à Claude Vignoo, son élève, un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille , que le journal des Débats vivrait CiernéHement On doit vous pajer énormément ?
— Cent francs la colonne, reprit iloadet Ce prix est peu de chose quand on est obligé de lire les livres , d'en lire œnt pour en trouver un dont on pent s'eocoper, comme le vôtre; Votre oeuvre «l'a fait plaisir, parole d'honneasr.
— Et il kd a raf^rté quinze cents francsi dit Lousteau i XificieD*
•— Mais vous feites de la poUtiqae ? nprit Nathan.
•— Oui , parn^i , par &« répondit Blondet
Laden, qui se trouvait là coaune un embryon, avait admiré le Ihrre de Narinn, fl révérait l'anteur à l'égal d'un Dieu, et il fut stapiût 4e tant de lâcheté devnnt ce critkpe dont le nom et la peitée kii
étaient inconnus. — Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer sa dignité ! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as fait un beau livre et le critique n*a fait qu'un article. Ces pensées lui fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient à parler à Dauriat ; mais qui, voyant la boutique pleine, déses* péraieiit d*avoir audience et disaient en sortant : — Je reviendrai Deux ou trois hommes politiques causaient de la convocation des Chambres et des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes de papier timbré devenaient rares. Un journal était un privilège aussi couru que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi , de phrase en phrase , Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la politique et la littérature convei^eant dans cette boutique. A l'aspect d'un poète érainent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant l'Art, comme la Femme était humiliée , prostituée sous ces galeries ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements terribles. L'argent I était le mot de toute énigme. Lucien se sentait seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et à la fortune. Il accusait ses tendres , ses vrais amis du Cénacle de lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de Favoir empédié de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main. — Je serais déjà Blondet, s'écria-t-il en lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si grand, n'eut plus alors que des proportions ndnimes. Là, le libraire fashionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut être l'homme important Le poète ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des piédestaux de bois peint en marbre , il vit des bustes, celui de By< ron, celui de Goethe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait obtenir un volume i et qui, le jour où il vint dans cette boutique, avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la Librairie. Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, son courage faiblissait , il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur sa destinée et il en attendait impatieumient l'apparition.
— Hé! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras à figure assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un air de bonhomie auquel se prenSiient les gens superficiels, me Toilà propriétaire du seul journal hebdomadaire qui pût être acheté et qui a deux mille abonnés.
— Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit Blondet
— Ma parole d'honneur la plus sacrée, il y en a douze cents. J'ai dit deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et des imprimeurs qui sont là. Je te croyais plus de tact, mon petit, repiit-il à haute voix.
— Prenez- vous des associés? demanda Finot
— C'est selon, ditDauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille francs 7
— Ça va, si vous acceptez pour rédacteui^s Emile Blondet que voici, Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy, Lousteau...
— £t pourquoi pas Lucien de Rubempré ? dit hardiment le poète de province en interrompant Finot
— Et Nathan? dit Finot en terminant
— Et pourquoi pas les gens qui se promènent 7 dit le libraire en fronçant le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A qui ai-je l'honneur de parler ! dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent
— Un moment, Oauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène monsieur. Pendant que Finot réfléchit à votre proposition, écoutez-moi.
Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et mécontent de ce redoutable Yisir de la librairie, qui tutoyait Finot quoique Finot lui dit vous, qui appelait le redouté Blondet mon petit, qui avait tendu royalement sa main à Nathan en lui faisant un signe de familiarité.
—Une nouvelle affaire, mon petit, s'écria Dauriat Mais, tu le sais, j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert onze cents manuscrits, demandez à Gabusson ? Enfin j'aurai bientôt besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un bureau de lecture pour les examiner ; il y aura des séances pour voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire Perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de
332 II. Ll\B£, SCilMES DE LA VIE DE PROVINCE.
l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux Galeries -de-Bois qu*à Tlnstitut
— C*est une idée, dit Blondet
— Une mauvaise idée, reprit Dauriat Mon affaire n'est pas dk procéder au dépouillemont des élucubrations de ceux d'entre vouf qui se mettent littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huiss^'.ers! On n'entre ici qu'avec une réputation faite ! Devenez célèbre, et vous y trouverez des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de son livre qui m'a coûté trois mille francs fl'articles et ne m'a pas rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés mille francs et un dîner de cinq cents francs...
— Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites, comment peut-on publier un premier livre ? demanda Lucien aux yeux de qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre auquel Dauriat devait les articles des Débats.
— Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature : je publie quarante volumes à dix mille exemplaires» comme font Panckoucke et les Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Étrangers, Victoires et Conquêtes» ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs I Si je ne suis pas tout à fait un Mécène» j'ai droit à la reconnaissance de la littérature : j'ai déjà (ait hausser de plus du double le prix des manuscrits. Je vous donne ces raisons» parce que vous êtes l'ami de Lousteau» mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous les antenrs qui veulent que je sois leur éditeur» il faudrait fermer ma boutique» car je passerai^
ILLUSIONS PEIIDIIB& : OS GRAND Hama DR PRav- k PâlUS. 223
niHi temps, en GoafenalkiiisextrêiiiaaieBtagféables» maisbeanconp trop chèreft. Je ne sob paa encore asseï riche pour écouter les mo* nologoes de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au théâtre, dam. les tragédies classiques.
Le loxe de la lodelte de ce terrBile Dauriat appuyait aor yeux àm poète de province» ce discours cruellement logique^
— Qa*est-ce que c'est que ça? dit-il à Lousteau.
— Un maguiûque volume dé ▼er&.
En entendant ce mot, Dauriat se tourna rers Gsdmsson par un mouvement digne de Talma: — Gabussoo» mon ami, à compler d'aujourd'hui, quiconque viendra ici pour me proposer des manaficrits.... Entende»-vous ça» vous autres? dit-il en s'adressant I trois commis qui sortirent de dessous les piles de livres h la voix colérique de leur patron qui regardait ses ongles et sa main qu'il avait belle. A quiconque m'apportera des manuscrits, vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de vers» congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie I
— Bravo I H a bien dit cela» Dauriat, crièrent les journalistes.
— C'est vrai» s'écria le libraire en arpentant sa boutique le ma» noscrit de Lucien à la main ; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Ganalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous ¥ant une invasion de Barbares. Je suis sûr qu'il y a dans ce moment en libraire miUe volumes de vers proposés qui commencent par des histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l'imitation du Corsaire et de Lara. Sons prétexte d'originalité » les jeunes gpns se livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs oà la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille ! Depuis deux ans, les poètes ont pulhdé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt naîUe francs l'année dernière I Demandez à Gabusson ? 11 peut y avoir daos le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien ;. mais eD lîiNnîfie» jeune homme» il n'y a que quatre poètes : Béranger, Cnsîmir Delavigne» Lamartine et Yictor Hugo; car CanalisL.» e'efll on poète fait à coup d'articles.
JjBcien m se sottit pas le courage de se redreisêr et de (aire de la ficfSé devant ces bommes iflânents qn riaient de bon coenr. H comprit ^'il serait peidu de ridicule, mais il épronvait une démifr* geaison violente de santor à fa gqige dn libraire, de loi diranger
22& n. LÎVRB, SGtnBS DB LA VIB DE PROVINCE.
rinsnltante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d*or qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer. L'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura une haine mortelle à ce libraire auquel il souriait
— La poésie est comme le soleil qui fait pousser les forêts éternelles et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit Blondet II n*y a pas une vertu qui ne soit doublée d'un vice. La littérature engendre bien les libraires.
— Et les journalistes ! dit Lousteau, Oauriat partit d'un éclat de rire.
— Qu'est-ce que ça, enûn? dit-il en montrant le manuscrit
— Un recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau.
— Gomment l'entends-tu ? demanda Dauriat.
— Gomme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin sur toutes les lèvres.
Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais.
— £h I bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la hauteur du dix-neuvième siècle, je ferai de toi^ mon petit, un grand poète.
*- S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands risques, dit un des plus fameux orateurs de la Ghambre qui causait avec un des rédacteurs du Constitutionnel et le directeur de la Minerve.
— Général, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire? Si monsieur Benjamin de Gonstant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne serai pas longtemps Si conclure l'affaire.
Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Gonstant, la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de l'Olympe.
— Lousteau , j'ai à te parler, dit Finot ; mais je te retrouverai an théâtre. Dauriat, je fais l'aflaire, mais à des conditions. Entroof dans votre cabinet
— Viens, mon petit ? dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attardaient, il allait disparaître, quand Lucien» impatient, l'arrêta.
•> Tous gardez mon manoscriti à qoand la réponaet
JIXdSIORS PEBDUBS : UN GRAKO HOIUIB DE FfiOV. A PAlUS^ 225
' — Mais, mon petit poète, reTiens ici daos trob oa quatre jours» nous verrons.
Lucien fat entraîné par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps de saluer Ycrnou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni Benjamin Constant dont Touvrage sur les Gent^ours veliait de paraître. Lucien entrevit à peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong, ces yeux spirituels , cette bouche agréable, enfin rbomme qui pendant vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la guerre aux Bourbons après l'avoir faite II Napoléon, mais qui devait mourir atterré de sa victoire.
— Quelle boutique! s*écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet de place à côté de Lousteau.
— Au Panorama- Dramatique, et du train! tu as trente sous pour ta course, dit Etienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est comme le ministre de la littérature , répondit Lousteau dont Tamour-propre était agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien. Son avidité, tout aussi grande que celle de Bar* bet; s'exerce sur des masses. Dauriat a des formes, il est généreux , mais il est vain; quant à son esprit, ça se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui ; sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter. On peut'y causer avec les gens supérieurs de Tépoque. Là, mon cher, un jeune homme en apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans. On y discute des articles , on y brasse des sujets , on s'y lie avec des gens célèbres ou influents qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard , vous le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout seul dans son coin.
— Mais quelle impertinence ! dit Lucien.
— Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, répondit Etienne. Vous avez besoin de lui, il vous marche sur le ventre ; il a besoin du Journal des Débats, Emile Blondet le fait tourner comme une toupie. Oh ! si vous entrez dans la littérature , vous en verrez bien d*autres! £h! bien, que vous disais-je ?
— Oui, vous avez raison, répondit Lucien. J'ai souffert dans cette boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'après votre programme.
•— Et pourquoi vous livrer à la souffrance 7 Ce qui nous coûte notre vie, le sujet qui , durant des nuits studieuses* a ravdf^è nocou. HUM. T. VIIL 15
216 IL LIVRE, SCENES IHS ls\ VIE DE FflOVIKCE.
.Ice cerveau; lAute» ce§ cbufsc& k tra?en ks ebaiofii de la pensée, notre inoDument construit avec notre sang devient pow* les éifi- 4ettcs une affaire bonne oh manvaise. Le»litMraîre» vendront on ne vendront pas votre manuscrit. Voilà pour eux toutleproUètne. Vt\ livre, pour eux^ représente des capitaux à ris<)uer. Pins le livre est ^iieau, moins il a de chances d*être venda Tout hoiBiiie supérieur b'olève an-dessus des niasses, son succès est dcMic en ratseo directe avec le temps nécessaire pour apprécier l'œuvre. 4ucun libraire ne veut attendre. Le livre d'aujourd'hui doit être vendu desiam. Daos ce syslème-là, le& libraires refusent les livres whstantiels auxquels il laut de hautes, de l(9fttes^ appr(^tioa&
— D'Arthez a raison, s'écria Lucien.
— Vous coiUMiissez d'Artkcz? dit Leustcau^ Je ne saûs rien de plus dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce garçon- là, pouvoir attirer le monde à eux. En fanatisant les jeunes imaginations par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord en nous-mêmes^ ces gen& à gloire posthume les empêchent de se reoiuer à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le système de Mahomet , qui , après avoir commandé à la montagne de venir à lui , s'est écrié : — Si tu ne viens pas à moi, j'irai donc ver» toi!
Cette saiHie, où la raison prenait une forme incisive, était de nature à faire hésiter Lucien entre le système de pauvreté soumise que prêchait le Cénacle , et la doctrine militante que Lousteau lui exposait Aussi le poète d'Angoulême garda-t-il le silence jusqu'au boulevard du Temple.
Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison , était une charmante salle de spectacle située vis-à-vis la rue Chariot, sur le boulevard du Temple, et où deux administrations succomi)èrent sans obtenir un seul succès, quoique Bouffé, l'un des acteurs qui se sont partagé la succession de Potier, y ait débuté, ainsi que Florine , actrice qui, cinq ans plus tard, devint si célèbre. Les théâtres, comme les hommes , sont soumis à des fatalités. Le Panorama- Dramatique avait à rivaliser avec l'Ambigu , la Gaité , la Porte-Saint-Marlin et les théâtres de vaudeville; il ne put résister à leurs manœuvres , aux res* trictions de son privilège et au manque de bennes pièces. LesaiH leurs ne voulurent pas se brouiller avec ks théâtres existants pour t|u théâtre dont la vie semblait |)CflUématifue. Cependant i'atlminis-
tratioD comptait sur la pièce Douvelie, espèce de mélodrame comiqae d*uD jeune auteur , collaborateur de quelques célébrités, nomiiii Du Brael qui disait l'avoir faite à lui seul Cette pièce avait été composée pour le début de Florine , jusqu'alors comparse à la GaiCé , où depuis ud an elle jouait des petits rôles dans lesquels die s*était fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice , devait y débuter aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.
— Monsieur est avec moi, dit Etienne au Contrôle qui s'inclina font entier.
— Vous trouverez bien difficilement à vous placer, dit le contrôleur en chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.
Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors et à parlementer avec les ouvreuses.
— Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée, à Florine.
Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Luden suivit son ami , et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui , dans presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle el les coulisses. Puis , en montant quelques marches humides, le poète de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le çlus étrange. L'étroitesse des portants^ la hauteur du théâtre, les échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faitsd'étoffes si grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses assises, les toiles de fond suspenduies, les pompiers, cet ensemble de choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnemeni fat sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram, pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier, lord Byron et Waher Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.
— Ne quittez pas m(Mi bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, recevofap une forêt snr la tête, renverser un palais ou accrocher une chaumièrei dît Etienne à Lucien. Florine est-elle
dans sa \o^, mon bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en écoutant les acteurs.
— Oui, mon amour. Je te remercie de c% que tu as dit de nu)}. Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.
— Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau, Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien : Arrête, malheureux! car il y a deux mille francs de recette.
Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'^oriant : Arrête, malheureux ! de manière à le glacer d'eOroi. Ge n'était plus la même femme.
— Voilà donc le théâtre, se dit-il.
— C'est comme la boutique des Galeries de Bois et comme aii journal pour la littérature, une vraie cuisine.
Nathan parut
— Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Loustean.
— Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux» répondit Nathan.
— £h! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge de revanche, lui dit Lousteau.
— Tout à votre service, répondit Nathan*
^- Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy. -^ Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse.
— Ah ! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Gomme vous devez souper ensemble , monsieur Nathan, je voos présente monsieur Lucien de Rubempré.
— Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.
— Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Etienne à son nouvel ami.
— Ma foi , monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas conçu , quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies , que vous soyez si humble devant un journaliste.
— Je vous attends à votre premier livre , répondit Nathan en labsant échapper un fti sourire.
— Tiens, tiens, les Dltras et les Libéraux se donnent donc des poignées de main, s'écria Yemou en voyant ce trio.
«- Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Natbao, mais le soir je pense ce que je veux, la nuit tous les rédacteurs sont gris.
— Etienne, dit Félicien en s'adressant & Lonsteau, Finot en venu a?ec moi, il te cherche. Et... le voilà.
— Ah! çà, il n'y a donc pas nne place? dit Finot
— Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lai adressa le plus agréable sourire.
— Tiens^ma petite Florville, te voilï déjà guérie de ton amour* On te disait enlei^ée par un prince russe.
— Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui était l'actrice d'Arrêté, malheureux. Nous sommes restés dix jours à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une in* demnité payée à l'Administration. Le directeur, reprit Florville eo riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui feraient des recettes sans frais.
— Et toi , ma petite, dit Fjnot à une jolie paysanne qui les écoutait, où donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu fait un prince indien?
— Non, mats un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti ! N'a pas qui veut, comme Florine et Goralie, des négociants millionnaires ennuyés de leur ménage : sont-elles heureuses ?
— Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de ton amie te monte à la tête.
— Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme une furie : /{ est sauvé! entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe et dis d'une voix de poitrine : Il est sauvée comme ia Pasta dit : 0 / patria dans Tancrède. Va donc ! ajouta-t-il en la poussant
— Il n'est plus temps , elle rate son effet ! dit Yemou.
— Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.
— Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande ressource , dit l'actrice veuve du cirage.
— Le directeur nous donne sa loge, tu m'yYetronveras, dit Finot à Etienne.
Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troi« sième éta{;e, à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien Yernou.
— Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit- ^lle en se tournant vers un homme gros et court qui se tenait dani
un coÎQ, ces messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sons notre table demain matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié.*
— Comment ! vous aurez Blondet des Débats, lui dit Etienne le vrai Blondet, Blondet lui-même, enûn Blondet.
— Oh! m(m petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse dit-elle en lui sautant au cou.
A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air se rieux. Â. seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur j^ein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards» avait pensé qu'une petite actrice des.boulevards serait peu dispendieuse; mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés, tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une cheminée et (^ein d'armdres. Une femme de chambre achevait d'habiller l'actnce en Espagnole. La pièce était un imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse»
— Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit Nathan à Félicien.
— Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois journalistes, soignez-moi demain : d'abord, j'ai fait garder des voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardigras. Matifat a eu des vins, oh ! mais des vins dignes de Louis XYIII, et il a pris le cuisinier du ministre de Prusse.
— Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit Nathan.
— Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris, répondit Florine.
Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car b grande beauté de ce jeune homme excitait sa jalousie.
— Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien. Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère! Monsieur est gentil comme une figure de Girodet
— Mademoiselle» dit Lousteau» monsieur est un poète de pn>>
ILLUSIONS HttDUBS : «N fiSAlID HOMME DE PROV« A PARIS. 231
TMce que j*«<o«Mîé de toi» présenlec. Vous êtes si belle ce soir (fi*û. est iflipossible de sooger à la civilUé puérile et honnête...
<» Es^il riche, 4}u*il CaU de la poésie? demanda Florine.
-" Paavre «onuoe Job, répondit Lucien.
— C*e^ bien tentant pour nous autres, dit Tactriee.
Du firuel, l'auteur de la pièce ,. un jeune homme en redingote, petit, délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent de chaire, entra soudain.
— ftia petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein ? pas de défaut de mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse ! Dkes bien : Je ne votis aime pas^ comme nous en sommes convenus.
— Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit Mati£at à Fioidne.
Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.
— Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas à vous que je parle, animal-bête? Oh ! il fait mon bonheur avec ses niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête fille, je lui payerais tant par bêtise , si ça ne devait pas me ruinen
— Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand ' TOUS répétez votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste.
— Hé ! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle. Une cloche retentit dans les corridors.
— Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher de le comprendre.
Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant : > — Impossible pour»ce soir. Celte vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne.
-~ La trouvez-vous gentille ? dit Élienne à Lucien.
— Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien.
— £h ! mon enfant , vous ne savez rien encore de la vie pari«sienne, répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir 1 C'est comme si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se Caitune^r^isou.
Etienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène , au ret^e-cfaâussée , où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot En face, Matifat éuit dans la loge opposée, avec un de 8es amis nommé Camusot, un marchand de soieries qui pix)légcait
Coralie, et accompagné d'un honnête petit vieillard, son beau- père. Ces trois bourgeois nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont les agitations les inquiétaient Les loges offraient la société bizarre des premières représentations : des joornalistcs et leurs maîtresses, des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sor tes d*émolions. Dans une première loge se trouvait le Directear* général et sa famille qui avait casé Du Bruel dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles, touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d'étonnemeots en étonnements. La vie littéraire, depuis deux mois si pauvre, si dénuée à ses yeux , si horrible dans la chambre de Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries de Bois, se déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers. Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle inouï.
— Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot au directeur.
— La pièce est une pièce'd'intrigue où Du Bruel a voulu faire du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir, dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes da
'grâce, de beauté. Ces deux créatures ont des jupes très -courtes, elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public Cette représentation est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.
— Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot
— Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler quand même ; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils siffleront maladroitement Voilà trois négociants qui, pour procurer un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale à la porte. La cabale, deux fois payée, se laisseï a renvoyer, et celte exécution dispose toujours bien le public
aLVSIOXS PERDUES : UN GRAND UOUUE DE PKOV. A PARIS. 238
— Deux cents bUlets ! queJs gens précieux ! s'écria Finot
— Oui ! avec deux autres jolies actrices aussi richement eutreteûues que Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.
Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de l'argent Au Théâtre comme en Librairie» en Librairie comme au Journal, de l'art et dé la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ou* verture, il ne put s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du poète.
— Qu'avez- vous ? lui dît Etienne Lousteau,
— Je vois la poésie dans un bourbier, dit-iL
— Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.
— Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Gamusot, comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les libraires.
— Mon petit, lui dit à l'oreille Etienne en lui montrant Finot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?... eh ! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux devant lui pour cent francs.
Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se rappela : Finoty mes cent francs? ce dessin laissé sur le tapis vert de la Rédaction.
— Plutôt mourir, dit-iL
— Plutôt vivre, lui répondit Etienne.
Au moment où la toile se leva, le dhrecteur sortit et alla dans les coulisses pour donner quelques ordres.
— Mon cher, dit alors Finot à Etienne, j'ai la parole de Dauriat, fe suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. I *ai traité pour trente mille francs comptant à condition d'êti*e fait rédacteur en chef et directeur. C'est une affairesuperbe. Blondetm'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un