Poétique, p. 24.S, 293, 443, etc
l'arrêt de bannissement prononcé contre le poëte : « Tous jugerez, s'il vous plaît, amplissime sénat, s'il doit être rédargué par Platon et chassé de la république par honteux ostracisme, pour avoir si doctement chanté, ou s'il y doit être retenu couronné de louanges immortelles, pour continuer de sa bouche divine tant inestimables chansons', d On ne sait pas quel fut le jugement du parlement de Dijon. Plus de cent ans après, c'est chez Platon et chez Scaliger que Desmarets se pourvoit d'arguments antihomériques; et, à l'époque où nous sommes parvenus, c'est encore Platon et Scaliger qui défrayent la polémique de La Motte et de ses partisans. Rien de plus curieux, dans l'histoire de la littérature, que cette reproduction périodique des mêmes idées, après tant de siècles écoulés, à des époques si différentes, et lorsqu'une révolution philosophique s'est accomplie au nom du libre examen contre la tradition. Mais il est temps d'entrer dans le récit de ce nouvau débat.
Depuis la réconciliation de Perrault et de Boileau, la paix avait régné dans la littérature. Les deux adversaires s'étaient à peine tendu la main, que l'on ne songea plus aux anciens ni aux modernes. Le nom d'Homère ne souleva plus aucune tempête ; on put même le défendre et harceler Perrault une dernière fois, sans que la bataille recommençât. L'abbé Regnier-Desmarais , homme d'esprit , mais naïf, arriva un peu tard quand, six ans après le dénoùment de la querelle, il vint dire son avis sur Homère et Perrault. Il trouva l'attention publique distraite et indillérente. Du reste, dans la dissertation dont il lit précéder sa traduction du premier chant de VIliade, la seule nouveauté qu'il introduisit, ce fut sa manière d'expliquer la mythologie et même les plus simples expressions du poëte. Plus
1. Apolofjèmc pour le fjrand Homère contre la rcprvliension ilii divin Platon, p. 26. (1672.)
hardi que l'roclus et que Maxime de Tyr, qui font d'Homère le précurseur de Platon', l'abbé Régnier, par ses interprétations imprévues, a frayé la route au fameux 1». Ilardouin, le modèle des commentateurs originaux. On a coutume d'entendre par celte épithète, qui lance au loin les traits, que les flèches d'Apollon, de vraies flèches, et non pas des flèches métaphoriques, allaient au loin toucher le but. Écoutez l'abbé Régnier : les flèches d'Apollon, ce sont les rayons du soleil. « C'est par le rapport qu'Apollon a avec le soleil, ou plutôt parce qu'il est pris pour le soleil lui-même, qu'il est appelé par Homère et par tous les Grecs qui darde loin, qui opère loin. C'est parce que la peste est souvent causée par l'excessive ardeur du soleil, que dans le commencement de VIliade ce sont les flèches d'Apollon qui mettent la peste dans le camp des Grecs ; et c'est parce qu'ordinairement le vent se lève avec le soleil , qu'Ulysse et les autres Grecs étant partis de Chryse au point du jour pour retourner dans le camp, Homère feint qu'Apollon, qu'il avait apaisé par un sacrifice solennel, leur envoie un vent favorable*. » — Rabelais était un homme d'un grand sens , qui disait : « Croyez-vous en votre foi qu'oncques Homère, écrivant Iliade et Odyssée, pensât es allégories lesquelles de lui ont calefreté IMutarque , Héraclides l'ontique , Eustatie, et ce que d'iceux Politien a dérobé? Si ce croyez, vous n'approchez ne de pieds, ne de mains à mon opinion ^ »
L'abbé Régnier fondait sur sa traduction les plus belles espérances. Il n'avait rien manqué à Homère, pensait-il, que d'être bien traduit, pour faire tomber les armes des mains
1. Voy. ce que Mme Dacier dit de l'ouvrage de Proclus sur les allégories d'Homère, et les dissertations 5 et 32 de Maxime de Tyr.
2. Voy. le I" livre de l'Iliade en vers français, avec une dissertation sur quelfpies endroits d'Homère, p. .50. Paris, 1700.
.{. (iarcjnnlua, prologue du I" livre.
de ses ennemis. L'abbé venait s'offrir à Homère, et s'engageait à rendre, par un art de traduire encore inconnu, la divine simplicité de l'antique. Il peignait Apollon, « le clair tlls de Latone, » qui descend de l'Olympe,
L'arc et la trousse au dos.... Son mouvement rapide Fait craqueter ses traits dans sa trousse homicide.
Boileau lut les vers de l'abbé Régnier et il écrivit à Brossette : <>: Ne voilà-t-il pas Homère un joli garçon?... Cette traduction, je crois, va donner cause gagnée à M. Perrault. DU magni! horribilcm et sacrum libellum^ ! t Boileau avait raison. La traduction de l'abbé Régnier aurait été un nouvel argument en faveur de Perrault, si l'on s'était encore occupé de Perrault. Et pourtant l'abbé était un homme instruit et dévoué à Homère. Mais il lui manquait à lui, un ancien déterminé, ce qui manqua souvent aux modernes, le goût.
Après les attaques, les apologies et les traductions dont V Iliade avait été la victime, Homère avait besoin d'un interprète exact, discret, respectueux et affectueux, qui sût comprendre et chérir dans le grand poète môme ce que l'esprit du temps dédaignait, et qui eût non-seulement du goût, mais le courage de son goût. Cet interprète d'Homère si longtemps souhaité, ce fut une femme, que A^oltaire appelle un des prodiges du siècle de Louis XIV, Mme Dacier. En elle la savante, j'allais dire le savant, car le genre de célébrité qui s'attache à sa mémoire ne ditfère pas de celle dont jouit Turnèbe ou Casaubon, la savante nous a fait oublier la femme, et la femme ressemblait cependant, non pas à Philaminte, comme on le croit, mais à Henriette, si l'on excepte la grAce et la beauté. C'était une