‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 133 sur 183 · Lettre à Brossettc, juillet 17l>u · texte numérisé non relu

Lettre à Brossettc, juillet 17l>u

lemme simple, sensée, spirituelle, qui savait, tout en veillant sur Homère,

Faire aller son ménage, avoir Td'il sur ses gens, Et régler la dépense avec économie,

élever sagement sa fille, et, l'aiguille à la main, travailler à son trousseau. Mais elle ne croyait pas que le fil et le dé dussent être tous ses livres, et elle employait à étudier les anciens, à les traduire, le temps que tant de lemmes donnent aux lectures frivoles et au plaisir. Fénelon l'estimait, Fénelon, qui n'aime ni les pédantes ni les précieuses, mais qui n'aime pas non plus les ignorantes, et qui regarde l'instruction comme l'auxiliaire de la vertu des femmes. Sous la direction de son père, Mlle Le Fèvre avait commencé naturellement, sans préméditation , en assistant aux leçons de ses frères, cette éducation grecque qu'elle continua plus tard en partageant les travaux de M. Dacier. La poésie grecque fut quelque chose de plus pourelle qu'une passion de son esprit ; ce fut comme une amie d'enfance, qui lui devint doublement chère, quand elle lui fut commune avec son mari. Il y a quelque chose d'original et de touchant dans ce ménage d'érudits vivant ensemble en pleine antiquité, à Rome ou à Athènes, au milieu de Paris. Leurs deux réputations se soutenaient l'une par l'autre ; ils s'entr'aidaient de leur savoir, et leur mariage gréco-latin a contribué à la gloire de leur nom. A vingt et un ans, Mlle Le Fèvre avait publié son Callimaque. Quelques années plus tard, encouragée par le succès, elle s'était essayée h traduire : pour son début, sa candeur avait choisi Anacréon et Sapho, qu'elle avait dédiés à un grand seigneur peu anacréontique, le duc de Montausier. Aguerrie parce commerce avec la poésie lyrique, elle s'était attaquée sans frayeur à Plaute et à Aristophane, et venait de traduire ïérence (1687 et 1688), quand Perrault s'insurgea contre Homère,

nux applaudissements du monde el de l'Académie. Mme Dacier conçut dès lors le projet « de donner à son siècle une traduction d'Homère qui, en conservant les principaux traits du grand poëte, pût faire revenir la plupart des gens du monde du préjugé que leur en avaient donné des copies difformes qu'on avait faites. » Son dessein fut approuvé par Boileau, qui depuis longtemps rendait les traducteurs responsables des infortunes d'Homère, et par le bon abbé Fraguier, dont les vers latins flatteurs et pressants échauffaient le zèle de son amie pour l'antiquité. Mme Dacier se mit à l'œuvre, et, après de longues années de travail, l'/Z/ade parut en 1699. Dans sa préface, Mme Dacier compare avec une modestie spirituelle sa traduction à la momie d'Hélène, qu'elle suppose embaumée avec l'art des Égyptiens, conservée jusqu'à nos jours et rapportée en France. « On ne verra plus en elle ces yeux pleins de feu, ce teint animé des couleurs les plus naturelles et les plus vives, cette grâce, ce charme qui faisait naître tant d'amour, et qui se faisait sentir aux glaces mêmes delà vieillesse; mais on y reconnaîtra encore la jeunesse et la beauté de ses traits; on y démêlera la grandeur de ses yeux, la petitesse de sa bouche, l'arc de ses beaux sourcils, et l'on y découvrira sa taille noble et majestueuse, et l'imagination, frappée de ces restes précieux, ira jusqu'à concevoir que celle qui conserve encore de la beauté dans les bras même de la mort, devait véritablement ressembler aux déesses immortelles pendant sa

vie'.

Mais non, la traduction de Mme Dacier n'est pas la momie d'Homère. Si elle n'a pas les couleurs de la vie, elle a le mouvement, que les momies n'ont pas. Dans la phrase de Mme Dacier, Homère respire encore. Gomme elle aimait son poëte à la passion, sa parole diffuse, mais animée, a

\. Préface de l'Iliade, p. '\n.

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parfois col accent de l'àine qui jiréserve les «icrits de iiiourir. .Mme Dacier aj)i)lique quelque part à la diction d'Homère la louange qu'il a donnée aux trépieds de Vulcain d'être comme vivants et de courir tout seuls à rassemblée des dieux. Sa diction, à elle, n'a pas cet élan rapide et merveilleux ; mais en ses meilleures pages, sans marcher sur les nues, elle porte dans sa démarche et sur son front un grand air d'aisance et de dignité. Qu'on ne cherche pas dans son style ce respect religieux pour le mot propre qui a succédé chez nous au culte de la périphrase, et qui remplace la fausse élégance des abstractions vagues par la hardiesse brutale et la trivialité. iMme Dacier fait porter par Bcllérophon « des lettres bien cachetées. » Elle transige avec les épithètes homériques, et dépouille Apollon de ses (lèches, quand il s'avise trop souvent de lancer au loin les traits. Chez elle, Achille n'a plus ses pieds légers, ni Junon ses bras d'ivoire, ni Minerve ses yeux bleus. Cependant elle n'est pas complice de celte pruderie de goût que nous reprochons à son siècle : elle ne vise pas à la fausse noblesse, elle ne cherche pas chez les héros d'Homère l'étiquette des sociétés polies ; elle ne charge pas le chambellan de Louis XIV de régler le cérémonial de la cour d'Agamemnon; elle ne rougit pas de la nature. Est-ce elle ou Fénelon qui laisse échapper ces lignes aimables ? « J'aime à voir les;héros d'Homère faire ce que faisaient les patriarches, plus grands que les rois et que les héros. J'aime à voir Junon s'ajuster elle-même, sans cet attirail de toilette, sans coiffeuse et sans dame d'atour. » Ce n'est pas un médiocre honneur pour Mme Dacier d'avoir compris dans Homère, à force de l'aimer, les beautés que le xvir siècle estimait le moins en lui. C'est l'amour d'Homère qui instruit Mme Dacier de ce que le goût ne lui révélerait pas. Qui avait plus de goût que Racine et Doileau ? et pourtant Boileau découvre dans Homère la noblesse qu'Homère n'a jamais cher-

cliée*, et Racine invente Arcas, un de ces gentilshommes, comme dit Mme Dacier, qu'Agamemnon n'a jamais eus. Après Fénelon, cette amante d'Homère est l'esprit le plus antique du siècle de Louis XIV.

De toutes les traductions de VIliade, celle de Mme Dacier est la mieux écrite et la plus fidèle; aussi devint-elle l'occasion d'une reprise de cette guerre contre Homère, plus longue que celle qu'il a chantée. Plus Homère traduit se ressemblait à lui-même , moins les beaux esprits d'alors devaient le bien accueiUir, puisque son tort le plus grave était simplement d'être le vieil Homère, et de n'avoir pas attendu le xvir siècle, pour mûrir les fruits de son génie au soleil de Louis XIV. Aujourd'hui, Mme Dacier a reçu le prix de son dévouement au grand poète. Longtemps délaissée, elle a repris faveur auprès de nos contemporains, qui retrouvent dans ses qualités et même dans ses défauts nos principes actuels de traduction et notre goût de l'exactitude, sinon notre idolâtrie de littéralité. Nous louons en elle ce qu'y blâmait La Motte, et il n'est pas jusqu'aux vulgarités accidentelles de son style qui ne chatouillent agréablement notre oreille, habituée depuis quelque temps à confondre le simple avec le commun. Peut-être même que l'on répare aujourd'hui par un engouement un peu vif les dédains injustes dont Mme Dacier a été longtemps victime, et qu'on admire à l'excès sa traduction, trop mésestimée par nos pères; mais pour les bons auteurs, trop avilis par leurs contemporains, c'est un dédommagement légitime d'être surfaits par la postérité.

La préface de la traduction de VIliade est un vrai plaidoyer pour Homère. Mme Dacier n'y prononce les noms ni de Desmarets ni de Perrault. Mais c'est à eux qu'elle s'adresse, tout en ne paraissant répondre qu'à Platon. Sa ré-

]. 9" liéflcvioii sur Loitifin.

DKS AXC.IKXS KT DKS MODERNKS. SSf)

ponse peut se ramener à deux points : la question d'art et la question de morale. Elle prouve, par des raisons bien choisies, qu'en peignant les anciens Grecs et leurs dieux tels qu'ils étaient, Homère n'a violé ni les règles de la morale ni celles de la poésie. .Mais bientôt son ardeur l'emporte : à l'entendre célébrer la conformité de Vlliade et de la Hible, on prendrait Homère pour un coniidentde Moïse'. Elle explique les combats des dieux et des héros par la lutte de Jacob avec l'ange, et celle des dieux entre eux par la guerre civile de l'ange Gabriel, qui protège la Grèce, avec l'ange Michel, qui protège les Juifs ^ Loin de reprocher aux dieux païens « le sang des boucs et des génisses, « versé en leur honneur, elle justifie les sacrifices antiques par un précepte des Paralipomèncs '. Accuse-t-on Homère d'avoir dit que Dieu est la cause de nos maux, elle lui donne pour avocats le prophète .Michée et le prophète Amos. Les deux tonneaux qu'Homère place aux deux côtés du trône de Jupiter font pendant à la coupe devin que David met dans la main du Seigneur. Jupiter, envoyant un songe trompeur à

1. Cette idée, qui devait plus tard inspirer à Herder des pages si belles et si vraies sur la ressemblance des poésies primitives, et à M. de Chateaubriand son parallèle didactique entre la Bible et Homère, n'était pas une idée nouvelle. Les Pères de l'Église, en citant souvent Homère et en faisant ressortir les leçons morales qu'on peut tirer de ses fables, avaient donné à quelques-unes deses pensées une sorte de consécration chrétienne. I.ungin, en rapprochant quelques vers d'Homère d'un passage de l'fxriture, avait provoqué la discussion fameuse entre Boileau, Huet et Leclerc. En 16.')8, parut à Oxford une comparaison en règle entre Homère et les écrivains sacrés : Ilomerus éêpai^wv, she comparatio Ilomeri cum scriptoribus sacris, par Zacharie Bogan, qui compara plutôt le style et la langue d'Homère et de la Bible que leurs idées et leurs sentiments. Zacharie Bogan ne semble pas avoir connu un petit livre publié à Paris en 1C04 etintitulé : Discours en forme de comparaison sur les vies de Moïse et d Homère, livre anonyme et très-curieux dont l'auteur n'est indiqué ni par Barbier ni par de Manne. On y cita le rabbin Abra-Aben-Esra, qui avait établi une comparaison entre la mythologie païenne et les préceptes du décalogue (p. 163). Enfin Grotius, dans la préface de son Commentaire sur Ézéchiel, l'a comparé à Homère pour la magnificence des expressions.

2. Préface de la traduction de l'Iliade, p. 21. — 3. Ibid., p. 25.

Agamemnon, imite le Dieu des Juifs, chargeant l'esprit de mensonge d'abuser l'impie Achab.

Après avoir lu la préface de Mme Dacier, il est difficile de ne pas voir dans Homère l'élève du roi Salomon. C'était aussi, on le sait, le faible de M. Dacier de retrouver dans les païens les vestiges de l'Écriture sainte. Aussi Mme Dacier cite-t-elle affectueusement , pour s'en appuyer, l'opinion de son mari, qui lui rend hommage pour hommage dans sa traduction d'Horace. Avant leur mariage, ils aimaient déjà à se citer l'un l'autre et, comme on a dit, à se faire la cour sous le couvert des anciens. Le mariage ne suspendit, on le voit, ni leur affection, ni leurs cit;itions mutuelles.

Ce n'est pas tout : à entendre Mme Dacier vanter l'art exquis de V Iliade au nom des règles de la poésie épique, on croirait qu'Homère a pris conseil d'Aristote ou du P. Le Bossu. Ce fut la singularité de cette longue discussion sur le poëme épique au xvir et au xviii* siècle, qu'on regarda toujours l'épopée comme un genre de littérature soumis à un code officiel de règles et de conventions, et Homère comme une espèce d'iiomme de lettres, qui avait composé r//i«(/e et y Odyssée, d'après les termes de ce règlement. Aux yeux de la critique moderne, le poème épique est un ensemble de traditions, une œuvre populaire et collective à laquelle un grand poète, qui paraît à propos, vient donner l'unité, les belles formes et les proportions heureuses des ouvrages de génie. C'est le tableau complet des mœurs et de la vie d'un siècle et le résumé d'une civilisation tout entière; c'est le fruit spontané d'une de ces rares époques où l'imagination d'un peuple est assez jeune pour avoir foi au merveilleux, et sa langue assez mûre pour exprimer tous les sentiments et toutes les idées. Cela nous explique pourquoi les Français , qui ont eu la tête épique , n'en déplaise à M. de Malézieux, puisque la France a enfanté au moyen

âge tant d'épopées dignes d'admiration, n'ont pas de poëte épique comparable non-seulement à Homère, mais à Dante. Par un malheur de notre fortune, notre imagination et notre langue n'ont pas été prêtes en même temps pour l'épopée. Ouand notre imagination était épique, notre langue à peine formée ne l'était pas encore; et quand notre langue fut assez mûre , notre imagination avait perdu cette jeunesse et cette naïveté sans lesquelles l'épopée est impossible. Cette idée vraie du poëme épique, conçue par la critique moderne, l'antiquité l'avait entrevue et perdue', le xix" siècle l'a retrouvée après Yico. La critique française du xvii* siècle explique Homère par Aristote, et Aristote par le P. Le Bossu , qu'admirent à l'envi les plus beaux esprits du temps; l'idée qui prédomine, c'est que l'épopée est un apologue et Homère un Ésope de génie*. Même au xviii* siècle, où se forme une opposition violente contre la théorie du P. Le Bossu, la critique, en pleine révolte, est d'une timidité d'ingénue. Marmontel , qui se croit novateur, forme d'un certain mélange du dramatique et de l'épique la recette infaillible de l'épopée. L'abbé Terrasson, un des plus violents contre l'autorité d'Aristote, définit l'épopée : « un poëme héroïque en forme de narration ,

1. Le Pseudo-Phitarque représente Homère comme l'expression la plus exacte des sciences, des arts et même de la philosophie de son temps, ilaxinie do Tyr, dans sa Dissertaliun 32 sur la philosophie d'Homère, dit qu'Homère a retracé dans ses poëmes « les croyances, les idées politiques, les mœurs, les sentiments, les événements heureux et malheureux de son époque. « Je dois ajouter que Maxime de Tyr, en disant que la forme de l'épopée homérique est le récit des aventures, et que la morale en est le fond, se rapproche de la théorie d'Aristote.

2. tt L'épopée, dit le P. Le Bosbu, est une fable agréablement imitée sur une action importante , qui est racontée en vers d'une façon agréable et merveilleuse. » (Liv. I, chap. m ) Voy. aussi, au chap. ix, la comparaison de l'Iliade avec les Fables d'Esope. Pour voir comment le P. Le Bossu a tiré son gros volume de quelques pages de la Poétique d'Aristote, consultez VRistnire (Jp In rritiqup ches Ips Grecs, par M. Egger, chap. m, «J (i.

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dans lequel un héros, soutenu visiblement par le secours du ciel, exécute un grand et juste dessein'. » Définition très-fausse, lui crie de loin A'oltaire, puisque les Anglais ont un poëme épique dont le héros, loin de venir à bout d'une grande entreprise par le secours céleste , est trompé par le diable et par sa femme, et chassé du paradis terrestre pour avoir désobéi à Dieu. Enfin Voltaire lui-même, qui se moque avec tant de bon sens de la définition de Terrasson et de toutes ces règles arbitraires, inventées pour obscurcir les connaissances les plus simples-. Voltaire s'y conforme docilement dans son poëme. Comme le plus modeste écolier, il calque le plan de la Ilenriade sur celui de Vlùiéide : «il a une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon , une descente aux enfers , un Elysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et même un Tu MarceUus ervs en l'honneur du dauphin ^ » Voilà les hardiesses de la critique littéraire, au siècle de l'encyclopédie.

Ne cherchons donc , dans cette querelle de Mme Dacier et de La Motte, rien qui ressemble aux opinions de la critique moderne sur la nature de l'épopée. Dans leur controverse sur les dieux d'Homère, ne leur demandons rien qui nous fasse pressentir les beaux travaux des mythologues célèbres de la France et de l'Allemagne sur l'origine des dieux d'Homère et d'Hésiode. La Motte remarquera bien que les dieux d'Homère ressemblent à des hommes ; mais il ne tirera de cette remarque aucune vue sur l'anthropomorphisme , à l'aide duquel Homère popularisa ses dieux parmi les Hellènes*. La Motte jugera les dieux homériques, non pas en philosophe ou en érudit, mais sim-

1. Dissertation sur Homère, 111° partie, section 1, ciiap. ii, ail. 2.

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