‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 139 sur 183 · liépexions sur la critique, p · texte numérisé non relu

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DKS ANCIENS ET DES MUDEHNES. 401

Il choisissait ainsi son tribunal, qu'il intéressait à sa cause, par sa déférence pour l'autorité académique, et il mettait en mt'me temps le public de son côté, en plaidant pour la liberté des opinions littéraires.

C'est surtout cette stratégie de la polémique qui nous intéresse aujourd'hui quand nous lisons le livre de La Motte, dont le titre, comme celui du livre de Mme Dacier, {jromet plus qu'il ne tient. Des Ré/kxions sur la critique auraient dû se proposer surtout l'exposition des règles nécessaires pour bien juger les ouvrages d'esprit ; mais en réalité, sauf l'introduction lue à l'Académie, la première partie des Rê/kxions de La Motte n'est qu'une réplique aux attaques de Mme Dacier, une amplihcationdu Discours sur Homère, une critique nouvelle, et plus longue, de VIliadc. La Motte ne trace pas les règles de la vraie critique; il n'en avait pas le droit, car celle qu'il aurait été forcé d'énoncer la première, c'est qu'on ne doit parler que des choses qu'on entend, et qu'il n'est pas permis de juger un poëte sur une traduction. La Motte ne réfute pas Mme Dacier, quand elle lui prouve pertinemment qu'il ne comprend pas Homère ; il ne détruit pas ses arguments, mais il en raille agréablement la forme, et compense par l'enjouement de ses plaisanteries la faiblesse de sa discussion. Uuelques critiques, difliciles en matière de courtoisie, refusent à La Motte cet agrément et cette urbanité dont jusqu'ici on lui a fait honneur. Uuand on lit les Bèflexions sur la critique sans avoir parcouru d'abord les Causes de la corruption du goût, on peut trouver que les traits de La Motte sont un peu vifs contre une femme. Mais on l'excuse, dès qu'on a vu de près à quel point est viril l'esprit de Mme Dacier. Ce que je reprocherais plutôt à La Motte, pour être tout h. fait juste, c'est de ne pas savoir assez entrer dans les idées de son adversaire, et de se priver par là d'un des plus grands mérites et d'un des

plus habiles procédés de discussion. En effet, dans une controverse il est toujours prudent de faire ressortir ce qu'il y a de juste dans l'argumentation de notre adversaire, parce que nous ne l'amènerons jamais à notre opinion par nos idées, mais par les siennes. Seulement, il faut pour cela que le premier désir de ceux qui disputent soit de se mettre d'accord et d'arriver à la vérité, et trop souvent leur seul but est de paraître avoir le plus de raison et le plus d'esprit.

La Motte montra moins de raison, mais plus d'esprit que Mme Dacier. Son livre est rempli de traits agréables qui ont fait sa fortune. «Les injures de Mme Dacier, disait-il, ont toute la simplicité des temps héroïques. Ridicule, imperllmnce, lémérilé aveugle, bévues grossières, folie, ignorances entassées.... ces beaux mots sont semés dans son livre comme ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien, mais qui ne laissent pas, à ce qu'on dit, de soutenir et d'orner les vers d'Homère'. » Mme Dacier lui avait reproché d'avoir composé des opéras et lu des romans. « J'ai là-dessus, répondait-il, une compensation à lui proposer. Qu'elle me passe les opéras que j'ai faits, pour la traduction qu'elle a faite de VEunuque et de Y Amphitryon et de quelques comédies grecques d'aussi mauvais exemple, et des Odes d'Anacréon, qui ne respirent qu'une volupté dont la nature n'est pas toujours d'accord.... A l'égard des romans qu'elle suppose que j'ai lus, mettons-les pour les deux cents fois qu'elle a lu avec plaisir quelques pièces du cynique Aristophane. Mes lectures frivoles ne montent pas à beaucoup près si haut; mais je ne veux point chicaner, et je consens que l'on mette l'un pour l'autre. »

Les gens du monde, peu compétents sur le fond du

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débat, goûtèrent celte réponse courtoise de l'ignorance l)olie à la science qui manquait d'atticisme. Les esprits indépendants surent gré à La Motte de revendiquer avec force le droit inamissible de reviser le jugement des siècles sur les ouvrages d'esprit, quels que soient leur date et leur auteur, c'est-à-dire de porter dans la littérature le principe du libre examen et de continuer ainsi la iradilion de l'errault, mais avec une admiration profonde pour les premiers inventeurs. « Nous serions encore dans la barbarie, disait La Motte avec une grande justesse, si nous n'avions retrouvé les anciens. Il nous eût fallu de nouveau défricher tout, passer par les commencements les l)lus faibles, acquérir, pour ainsi dire, les arts pièce à pièce, et perfectionner nos vues par l'expérience de nos propres fautes , au lieu que les anciens ont fait tout le chemin pour nous. Ils ont été nos guides et nos maîtres; il faut les estimer et les étudier, mais non pas comme des maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devions jurer toujours et qu'il ne soit jamais permis d'examiner. »

Le chapitre sur l'estime qu'on doit aux anciens' est le meilleur du livre de La Motte, le seul qui, de la polémique de détail, nous ramène aux idées générales de la question , le seul qui puisse offrir aujourd'hui un intérêt sérieux. Mais au xviii* siècle, la plupart des écrivains, et La Motte lui-même, perdirent de vue la question philosophique, c'est-à-dire le sujet capital du débat, et se plongèrent dans cette dispute sur Homère qui n'était qu'une digression. Je passerai rapidement en revue ceux qui sont restés, pour ainsi dire, au bord de la question véritable. Je ne m'arrêterai qu'à ceux qui l'ont, sinon résolue, au moins

1. Répexions sur la critiiine, première partie. OEwires d^ La Motte, t. 1, p. 13.

aperçue et comprise, comme l'abbé Terrasson, ou qui, sans l'avoir tout à fait abordée , sont dignes par leur génie d'une attention respectueuse, comme Fénelon.

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