N° 400 du Spectateur, 29 août
sait toujours revenir à son sujet, c'est-à-dire aux anciens et aux ridicules de leurs interprètes. Colin et Henriot le ramènent tout naturellement h Homère et à Mme Dacier : a Le divin Homère , dit-il , n'a pas fait de difficulté de nommer une nymphe Abarbarée. Si un petit poète français avait une maîtresse de ce nom, il la débaptiserait, je m'assure, plutôt que d'écrire jamais, Stances à la belle Abarbarée. « Fi ! dirait-il; Abarbarée! G'estun nom à conjurer le farcin. » Puis, prenant pour de bonnes raisons cette expression de petit-maître, il irait fadement l'appeler belle Iris, charmante Dorimène, et croirait alors dire les plus belles choses du monde. Ce n'est pas le gorit d'un petit-maître qui me surprend ; ce qui m'étonne le plus, c'est que Mme Dacier ait osé proscrire de son aimable traduction de Y Iliade le T\om AWbarbarée , qu'elle l'ait trouvé désagréable en notre langue, et qu'elle ait osé dire : C'est une chose assez singulière qiCun nom qu'Homère na pas trouvé trop dur pour son vers, ni mal né pour les oreilles , me paraisse trop dur pour ma prose. » Le Chef-cVœuvre d'un inconnu, écrit de ce ton vif et agréable , eut un grand succès : il atteignit rapidement plusieurs éditions. Quand Saint-Hyacinthe vint à Paris, précédé d'une réputation d'homme d'esprit, que lui avait méritée son livre, et de la renommée d'homme heureux, que lui avait faite la jalousie conjugale du duc d'Ossuna, les salons accueillirent avec empressement un journaliste français de Hollande qui avait su conserver intactes à l'étranger les deux choses les plus chères alors h la France, l'esprit et la galanterie. Présenté à Fontenelle et à La Monnoye, à qui on avait attribué successivement la paternité du Chef-d'œuvre, il trouva en eux des parrains bienveillants pour son livre. On le conduisit chez Mme Dacier, et il vit une femme aimable et simple, là où il s'attendait à trouver une virago cuirassée d'érudition. L'estime qu'il emporta jjour elle après sa visite se marqua dans l'accent
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respectueux des deux lettres qu'il lui écrivit en 17 15 sur les Causes de la corruption du r/ovlK
Il est un autre opuscule de Saint-Hyacinthe où se montre plus clairement que dans le Chef-d'œuvre d'un inconnu son opinion sur l'antiquité. C'est la satire contre le journaliste Masson, intitulée : Déification du docteur Aristarchus Mfl^so. Saint-Hyacinthe y représente une multitude de personnages célèbres de la littérature, s'efforçant d'escalader le Parnasse et roulant en bas de la montagne, avant d'en avoir atteint le sommet. Parmi les plus maltraités, on remarque le docteur Bentley tenant dans ses bras ses trois éditions d'Horace, de Phèdre et deTérence. Il veut monter jusqu'à la double cime, mais il est pris de vertige et se laisse tomber aux pieds d'un Écossais, Alexandre Cuningham, qui lui applique sur la têle un coup violent de son Horace, pour le corriger de son orgueil. Après Bentley arrive le professeur Burmann , sous le nom compliqué de Anglonermanogalloniastiœ. A peine a-t-il gravi quinze toises de hauteur, qu'il tombe essoufflé sur son gros venire. Tout à coup la terre tremble, le Parnasse se couvre d'un nuage qui bientôt se dissipe et laisse voir toute la cour des dieux réunis sous la présidence de Jupiter. Tous les grands poètes de l'antiquité et des siècles modernes sont rassemblés à leurs pieds. Horace cause avec Longin, Despréaux et La Fare; Pétrone avec Ilabelais et Boccace. Lucien est à côté de Ger-
1. Lettres à Mme Dacier sur son lirrr : Des causes de la corruption du goût, 17l."i. Je n'ai pu retrouvci' ces tleux lettres. Le dernier éditeur de Saint-Hyacintiie, M. Leschevin , écrivait en 1807 qu'elles avaient toujours été rares à Paris, et que l'abbé Goujet paraît ne les avoir pas connues, puisqu'il n'en fait pas mention dans la liste qu'il a donnée dans sa Bihliotliè(iuc française des ouvrages publiés pour et contre Homère. Nous ne savons donc pas quels arguments Saint-Hyacintbe opposait à Mme Dacier; mais, d'après un extrait que M. Le.schevin nous a conservé fl'unc de ces lettres, on peut conjecturer que Saint-Hyacinthe mettait autant de modération dans son attaque contre les anciens que dans sa réplique à Mme Dacier.
vantes, de Butler et de Rochester ; Tite Live, auprès de de l'historien de Thou, ne paraît pas plus grand que lui. Mézerai se promène entre Thucydide et Salluste. Eschyle s'entretient avec les deux Corneille, Shakspeare et Campistron. Ce sont là, comme on voit, des alliances de noms singulières ; c'est un pêle-mêle plutôt qu'une hiérarchie. Mais il règne dans cette fiction un esprit pacifique, et cette confusion des anciens avec les modernes, sur le pied de l'égalité, prouve que Saint-Hyacinthe est plutôt un homme d'esprit qui s'est égayé sur la question en litige, qu'un polémiste qui a voulu discuter et faire prévaloir ses opinions. Cependant, au pied du Parnasse, on aperçoit un Italien qui s'agite comme un pantomime, un Anglais qui se promène d'un air mélancolique et distrait, un Espagnol qui fait une oraison à saint Antoine de Padoue, un Allemand qui a ses poches pleines de livres, prend des notes et croit inventer ce qu'il copie. Saint-Hyacinthe figure ainsi l'attention prêtée par TEurope entière à la querelle des anciens et des modernes. Sur le premier plan il a placé un Français qui se promène d'un air dégagé, riant au nez des uns, regardant les autres par-dessus son épaule, et persuadé « qu'il a naturellement toute la justesse et le bon goût qu'on peut avoir. » Le Français, c'est Saint-Hyacinthe, qui rit et qui s'amuse aux dépens de tout le monde.
Parmi les adversaires déclarés de Mme Dacier et des anciens, il faut distinguer les élèves de La Motte, contempteurs de l'antiquité qu'ils ne comprenaient pas , et les esprits philosophiques qui la combattaient par système, avec une foi réfléchie au progrès. Un des personnages qui, au xvm* siècle, représente assez bien la première de ces deux classes, c'est-à-dire le public des salons et des cafés, c'est le spirituel et sémillant abbé de Pons, surnommé de son temps le Bossu de M. de La Motte. De Pons est le type du disciple et du caudataire. H admirait La Motte, il vantait La
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Molle, il exagérait pieusement les idées de La Motte, il suivait La Motte comme son ombre. Chaque matin il l'accompagnait au café Procope, où ils discutaient avec des amis communs devant une galerie attirée par le nom et l'esprit des causeurs. Le café Procope a entendu lancer bien des brocards contre Homère. (Juand le petit abbé de Pons élevait sa voix pointue, et dardait contre les adhérents de Mme Uacier son mot favori : le parti des érudUs, il avait l'air de monter au Capitole. On trouve dans un petit volume publié plus tard, en 1738, la quintessence de ces discussions du malin ou du soir, après la comédie. Mme Dacier n'y est pas épargnée, non plus qu'Homère. «« Grâce à Dieu et à M. de La Motte, s'écrie l'abbé de Pons, nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur Vlliade . ce n'est qu'un beau monstre'. » Mme Uacier s'est donné beaucoup de mal pour définir et réglementer la poésie épique. Rien n'était plus simple. L'épopée se définit en deux mots : ot Le poème dramatique est celui dans lequel le poète fait parler le personnage de ses actions, sans lui prêter son organe comme relateur ; le poème épique est celui dans lequel le poète est le relateur de l'action. » Quant à établir des règles, h quoi bon ? Les meilleures règles ne valent pas un exemple. Voulez-vous apprendre à faire un poème épique? écoulez l'abbé de Pons. Il en va faire un devant vous, au pied levé. Il prend un sujet : la séparation de Titus d'avec Bérénice. Il dessine le plan, esquisse l'exposition et forme le nœud. « ïitus se détermine h voir Bérénice pour rompre avec elle. L'amante infortunée qui n'a rien soupçonné de ce qui la menace, voyant paraître Titus, le prévient par les empressements les plus vifs. Titus déconcerté soupire percé de douleur, quitte Bérénice et, les yeux en pleurs, se retire dans son appartement. « Voilà
Disserlalion sur le poème épique, p. 101.
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une péripétie, a Les érudils et les docteurs littéraires, qui ont pris leurs licences dans Aristote, trouvent dans le poëme épique de grands mystères. Il n'y a pourtant rien là de si merveilleux '. »
Les Achilles et les Hectors de cafés, comme les appelle J. B. Rousseau*, gagnaient ainsi les batailles du haut de leurs tabourets. Ce qui achève de peindre l'abbé de Pons et le public demi-lettré qu'il représente, c'est qu'il se donnait un air de philosophe, et faisait sonner bien haut les grands mots d'indépendance et d'émancipation de l'esprit humain. A l'entendre, Homère n'est qu'une vieille idole, que La Motte a jetée bas de son piédestal , comme Descartes a renversé l'autel d'Aristote ; les Homéristes sont taillés en pièces, comme autrefois les péripatéticiens de collège, elle genre humain est sauvé. Ainsi dogmatisait le triomphant Bossu de M. de La Motte; ainsi chantait en chœur avec lui ce public léger qui effleurait tout, jugeant tout, défaisait la gloire d'Homère en feuilletant une gazette, et tranchait sur f Iliade aussi lestement que sur un opéra.
Il faut bien dire un mot ici de ces écrivains violents qui se mêlent à toutes les discussions, non pour l'honneur de défendre la vérité, mais pour le plaisir de répandre l'injure. Il y en a dans tous les temps. Du côté des modernes, l'abbé Cartaud de La Vilate, l'auteur peu connu des Essais historiques et philosophiques sur le qoût^, se chargea de ce rôle malhonnête. Dans cette querelle homérique, il y avait une place pour Thersite. Du côté des anciens, l'abbé Cartaud avait un digne émule. C'était un oratorien défroqué, qui pratiquait