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la liberté des opinions littéraires de la polémique ! La Bastille est au bout de tous leurs alinéa. Le Bossu de M. de La Motte eut le tort de retourner contre Gacon cette arme méprisable de la dénonciation au pouvoir. Il demanda dans le Mercure^ la suppression du privilège accordé à V Homère vengé. Le pouvoir, sommé d'agir par Gacon et par l'abbé de Pons, fut plus sage que tous les deux ; il laissa les adversaires se battre et les regarda. V Homère vengé de Gacon -, recueil de lettres en prose, de satires, de rondeaux, d'allégories, de sonnets, de fables, d'épigrammes en vers et surtout d'injures, reçut l'accueil qu'il méritait; la duchesse du Maine, à qui il était dédié, refusa la dédicace et déclara^ qu'elle ne connaissait ni ne voulait connaître l'auteur. La Motte ne lui répondit pas. Irrité de ce silence, Gacon lui fit dire un jour qu'il allait composer une brochure intitulée : Réponse au silence de M. de La Motte. La Motte se décida à répondre, mais d'un seul mot juste et charmant : « Je ne répliquerai pas à M. Gacon ; il n'y a rien à gagner avec ceux qui n'ont rien à perdre. »
Les amis des anciens pouvaient dédaigner les attaques de l'abbé de Pons et mépriser les apologies de Gacon. Ni les unes ni les autres n'étaient préjudiciables à l'antiquilé. Mais il était difticile de laisser passer sans réponse le plaidoyer d'un homme aussi savant et aussi estimé que le P. llardouin. Ce nom éveille en nous l'idée d'un érudit visionnaire, que la manie des systèmes a conduit jusqu'au bord de la folie. Mais n'oublions pas que des ouvrages divers qui nous l'ont rendu suspect, un seul était publié quand l'auteur écrivit V Apologie d'Homère : c'est sa Chronologie restituée d'après les médailles'', première tentative d'un
1. Mai 1715. —2. Publié en 1710. — 3. Goujet, Bibliothèque française, t. IV, p. li:,.
4. Chronologix ex nummis auli(iui.s restituta- specivien priiintin. l'arisiis, 1692. Le P. Haidouiu lu'cludu ikiis cet ouvrage à l'opinion iiu'il
scepticisme historique qui, plus tard, ne devait connaître aucune borne. En 1716, le P. Ilardouin n'avait pas encore franciii, au moins publiquement, tous les degrés qui séparent une hypothèse iconograpliique d'un système complet d'incrédulité en littérature et en histoire. UlntroducUon à la critique des anciens \ où il a exposé les principes de son scepticisme, le Pscudo-Virgilc- et le Pseudo-Horace^, où il lésa appliqués, ne furent publiés qu'après sa mort. Quand il prit la défense d'Homère, son système, ébruité seulement par les conversations, mais non pas exposé par lui sous les yeux du public, ne pouvait discréditer l'autorité de son témoignage. Mme Dacier n'hésita pas à repousser la dangereuse apologie d'Homère que présentait cet allié compromettant.
VHiadc et VOdyssêc d'Homère sont parmi les rares ouvrages des anciens dont le P. Ilardouin n'a pas attaqué l'authenticité'. Son scepticisme s'est arrêté devant Homère, c'est-à-dire devant le poète dont l'érudition moderne a pu contester l'existence pour les moins mauvaises raisons. Mais s'il croit à Homère, il n'y croit pas avec la foi de tout le monde. Quand par hasard le P. Ilardouin n'est pas incrédule, il est au moins sectaire. Son interprétation de YlUade lit un véritable schisme dans la petite église des admira-
soulint plus tard, que la plupart des ouvrages grecs et latins sont apocryphes et ont été composés par une société de conspirateurs, ennemis du ciiristianisme, panthéistes et athées. Mais il n'ose pas encore exposer cette doctrine en son nom ; il la met sur le compte d'une personne sceptique et soupçonneuse : Non inanis semper conjectoris, sed nunc tamen plus justn fortassis suspiciosi.
1. Ad ccnsuram scriptorum velcrum prolegomena , Londini, 17G6.
2. Pseudo-Yirgilius, Observaliones in Mneidem. Ibid., p. 280.
3. Pseudo-Jforatius, sive animadversiones criticx quihus ostenditur Horatii poetx nihil superesse genuinum prater epistolas et sermones. — Opcra posthuma, p. 328. Amstelodami, 1733.
4. Le P. Hardouin n'admet p3ur authentiques que Piaule, Pline l'ancien, Virgile (Églogues et Georgiques), Horace {ÉpUres et satires), Homtre et Hérodote. {Prolegomùnes , p. 19G.)
teurs d'Homère. Selon lui, Ylliade est «r le chef-d'œuvre le plus ingénieux de l'esprit humain. » Non qu'elle soit sans défauts, et qu'il y faille chercher toutes les perfections de l'art, de la morale et de la philosophie. Homère n'a rien de commun avec Moïse ; c'est un panthéiste qui n'a d'autre dieu que la nature ^ Mais ce qui est admirable dans Homère, c'est le dessein de son poëme, que tout le monde a méconnu. Le dessein de l'Iliade, ce n'est ni le siège de Troie, ni la colère d'Achille : « c'est la destruction entière de la maison de Priam et le transport de la couronne de Troie dans la branche collatérale et dans la personne d'Énée, arrière-petit-fils d'Assaracus, frère d'Hus , comme le prouve le nom même du poëme : Ilias. Car que signifie ce nom ? Une seule chose, la ville d'Hus, ou la maison et la postérité d'Hus. C'est comme si on intitulait aujourd'hui un poëme épique latin, Valesias. Ce titre ne signifierait rien, sinon la fm ou le sort des Valois, et la suite nécessaire, qui était que l'auguste maison de Bourbon montât sur le trône-. »
Le P. Hardouin emploie la seconde partie de son Apologie h. exposer la ThéomytJwlogie de Y Iliade. Les dieux d'Homère ne sont pas des dieux, parce qu'ils ne sont pas des personnes, «t des substances animées ou intellectuelles. » Ce sont des personnifications allégoriques de bonnes qualités que la nature, le seul dieu que reconnaisse Homère, donne aux hommes ; ce sont des abstractions pures, destinées à orner le poëme épique '. Le principal, c'est de démêler les allégories dans l'action de VIliade, et c'est à quoi personne n'a encore songé, ce qui est fâcheux; car les allégories sont partout. Ainsi ces simples paroles que Thétis adresse à Jupiter {l'" chant, v. 508) : « Comblez mon fils de gloire, » on les a prises pour la prière d'une mère au maître des
1. Apolofjie dllomèrc, p. 2 et 3. Paris, 171(5. — 2. Ibid., p. Xi. à. Ibid., p. 04.
dieux. Mais ïhétis, ce n'est pas une mère, ce n'est pas une femme; son lils Achille, ce n'est pas un lîls, ce n'est pas un liomme ; Thétis, c'est l'emblème de la flotte des Grecs; Achille, c'est la personniflcation du corps de la marine; et ce passage d'Homère signilie que la flotte des Grecs demande pour les ofliciers de marine les faveurs du destin '. A'oilà un spécimen des interprétations de l'apologiste d'Homère. Le P.'Hardouin expliquait l'/Ziarfe par une sorte d'allégorie continue, à l'usage d'un petit nombre d'initiés, comme on a tenté de nos jours d'expliquer la Divine Comédie. lUen de plus antipoétique que ce système fantastique d'interprétation. Aux divinités vivantes de Ylliade, substituer de froides abstractions ; à la place de ces admirables peintures de la nature et de la vie, comprises et admirées de tout le monde, supposer les combinaisons compliquées d'un symbolisme au-dessus du vulgaire , c'était le rêve le plus chimérique et le plus injurieux pour Homère. Mme Dacier ne put contenir son courroux. Elle aussi découvrait des allégories dans Homère; elle aussi avait construit un système d'interprétation, et c'est pour cela qu'elle fut sans pitié pour le P. Hardouin. Les systèmes ne se pardonnent pas entre eux. Mme Dacier n'a pas de peine à prouver à son adversaire que son explication du dessein de Ylliade est une fantaisie d'imagination, et qu'Homère serait le plus méchant poète , s'il avait été nécessaire au genre humain , pour le bien comprendre, d'attendre la venue du P. Hardouin et de son A^jologie. « Les dieux d'Homère, ditelle, ne sont, selon le P. Hardouin, que la nature ou le destin, et les bonnes qualités qu'elle donne. Cette imagination me fait souvenir d'un souper que quelque ville municipale donna un jour à Auguste, si je ne me trompe. La table fut couverte d'une infinité de mets ; Auguste, fiché de cette