‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 170 sur 183 · I. Homère en arbitrarje, p · texte numérisé non relu

I. Homère en arbitrarje, p

cela seul qu'il est ancien, mérite le respect; et à La Motte, qu'un ouvrage moderne ne mérite pas, par cela seul qu'il est moderne, ce dédain injuste qu'on prodigue souvent à la nouveauté. « Vous avez raison de défendre Homère, dit-il àMmeDacier. — Vous avez le droit d'attaquer Homère, dit-il à La Motte, parce que tout écrivain, même un géomètre, a le droit de critiquer un livre, et que vous êtes un poêle plein d'esprit, un grand orateur et même un grand philosophe'. » Malgré ce déploiement préalable d'impartialité, Fourmont finit par incliner du côté des anciens, parce que nous n'avons pas d'Homère ni d'Iliade; et, sous prétexte de montrer à La^Motteet àMmeDacierce quec'estquelepoëme épique, et par quelles raisons il faut défendre Homère, il entame une exposition didactique des règles de l'épopée. En sa qualité de professeur de langue arabique, il aurait dû puiser dans la lecture des poëmes arabes des idées plus larges que celles de ses contemporains sur le poëme épique. Il n'en est rien. L'épopée, selon Fourmont, c'est toujours ce qu'on peut appeler l'épopée légale, consacrée par la jurisprudence d'Aristote, c'est-à-dire le récit d'une action une, continue, allégorique, vraisemblable*, etc. L'Iliade remplit exactement toutes les conditions : donc Homère est un grand poète épique; donc La Motte a eu tort de le mal attaquer, et Mme Dacier de ne pas bien le défendre. Fourmont, en avançant, s'est corrigé de sa douceur. Et cependant, peut-être aurait-il plus aisément réconcilié Mme Dacier avec La Motte, en partageant entre eux ses critiques avec politesse, que Huffier en leur distribuant ses louanges. On aime quelquefois mieux se voir condamné avec son adversaire que de le voir absous avec soi. Mais quand VExamen pacifique parut, la paix venait d'être signée, sous

1. Examen pacifique de la querelle de Mme Dacier et de M. de La Motte, p. GG. — 2. Ibid.

les auspices de M. de A'alincourt, le 5 avril 1716. M. de Yalincourt, ami commun de La Motte et de Mme Dacier, les invita tous deux à souper : c'était le jour des Rameaux, jour bien choisi, comme on l'a remarqué, pour le pardon chrétien des injures. Mlle de Launay assistait à ces agapes littéraires, et, dsns ses mémoires, en a consacré le souvenir avec beaucoup de grûce. « Avant que je fusse à la Bastille, dit-elle, M. de Yalincourt m'avait fait faire connaissance avec M. et Mme Dacier ; il m'avait même admise à un repas qu'il donna pour réunir les anciens et les modernes. La Motte, à la tête de ceux-ci, vivement attaqué par Mme Dacier, avait répondu poliment, mais avec force. Leur combat, qui faisait depuis longtemps l'amusement du public, cessa par l'entremise de M. de Yalincourt, leur ami commun. Après avoir négocié la paix entre eux, il en rendit l'acte solennel dans cette assemblée où les chefs des deux partis furent convoqués. J'y représentais la neutralité. On but à la santé d'Homère, et tout se passa bien*. » Je ne sais si Boivin, dont Mlle de Launay ne cite pas le nom, assistait au banquet. Mais La Motte se réconcilia sans peine avec lui : Boivin avait fait la moitié du chemin. La Motte ne se contenta pas de boire à la santé d'Homère, à la table de Yalincourt. En pleine Académie, devant le même auditoire qui avait applaudi ses Réflexions critiques, il rendit à Mme Dacier un

1. Mlle de Launay raconte ensuite les négociations de mariage qui se nouèrent entre elle et M. Dacier. Celui-ci. désolé de la mort de sa femme, parlait de se laisser mourir, a Quelle femme, disait-il, pourrait remplacer celle que j'ai perdue?... — Mlle de Launay, » lui répondit un jour le maréchal de La Ferté. Dacier accueillit cette ouverture avec plus d'attention qu'on n'en pouvait attendre d'un veuf si affligé. Bientôt on entra en pourparlers. Dacier poussait l'affaire avec empressement, et Mlle do Launay, irritée de la conduite de son ancien ami, le chevalier de Ménil , marquait beaucoup de bonne volonté, moitié par dépit, moitié par raison, car Dacier avait envoyé à M. de Valincourt, leur intermédiaire, le mémoire de son bien qu'il lui donnait tout en entier. « Mais Mme de Lambert, toute moderne, peut-être par dégoût d'un chef du parti opposé, nio

hommage solennel dans des vers lyriques respectueux et flatteurs, qui ne valaient pas les épigrammes de sa prose, mais qui touchèrent le cœur de Mme Dacier. A la rigueur, Mme Dacier aurait pu se plaindre encore, car La Motte, impénitent même après l'absolution, sacrifiait de nouveau des anciens illustres : Aspasic, Corinne et Sapho. Mais comme c'était aux pieds de Mme Dacier qu'il les immolait toutes, elle sourit et pardonna. L'ode se terminait par cette strophe où la cordialité remplaçait la poésie, et qui annonçait à l'Académie le dénoùment d'une lutte où il n'y avait eu ni vainqueurs ni vaincus :

Pardonne-moi, nonvellu Muse.

Dans le nouveau jour qui te luit, Tu vois que, si l'erreur m'abuse, C'est pour toi qu'elle me séduit.

Dans notre lutte poétique.

Du seul vrai le zèle héroïque Avait enflammé notre cœur.

Et qu'importait à notre gloire Qui de nous deux eût la victoire, Pour\-u que le vrai fût vainqueur'?

Tour qu'il ne manquât rien à la réconciliation, La Motte poussa la. courtoisie jusqu'à insérer à la fin des Réflexions critiques, comme un correctif de ses épigrammes, une page digne de se graver dans la mémoire de tous les gens de

peignit comme fort triste la vie de M. Dacier. «Que feriez-vous, me dita elle, d'un homme tout hérissé de grec, et quel cas ferait-il de vous qui a n'en savez pas un mot? » Ces raisons ébranlèrent Mlle de Launay. La répugnance de la duchesse du Maine à se séparer d'elle acheva de la décider. Elle se désista, sans se fâcher avec Dacier, qui mourut bientôt, mais non pas du chagrin d'avoir perdu sa femme. Mlle de Launay regretta de n'avoir pas épousé un homme riche qui devait sitôt mourir. Il est amusant de voir les opinions littéraires se mêler ainsi aux affaires privées, et les partisans des modernes empêcher les jeunes femmes d'épouser les partisans des anciens.

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