Écrivains du siècle de l,ouis XIV. Art. du Bos
tel OU OU tel peuple ne contrarient pas la loi générale du progrès, il faudrait décrire le chemin que l'esprit humain doit suivre encore, en un mot, embrasser d'un même regard le passé et l'avenir. Exoriare aliquis !... Mais je crains qu'il ne s'écoule bien du temps encore avant qu'un pareil livre soit achevé.
Toutefois, pour avoir été si longtemps mal posée, la question n'a pas été stérile. Les modernes^ parmi leurs idées fausses, ont mis en lumière quelques vérités. En attirant par leur polémique l'attention publique sur le développement de l'esprit humain, c'est-à-dire sur une idée générale jusque-là reléguée dans la spéculation, ils ont popularisé l'idée du progrès, idée généreuse et salutaire, quand elle n'engendre pas l'orgueil, parce qu'en enfantant l'espérance en l'avenir, elle console les hommes, les encourage et ranime leur confiance dans la bonté de Dieu. L'idée de progrès n'est un péril et une folie que lorsque, promettant à la terre une félicité sans bornes, elle annule le ciel, et fait descendre au niveau de cette poussière terrestre le but de l'humanité, placé si haut au-dessus de nos têtes, a Quelle couche pour rêver la perfectibilité indéfinie, s'écriait récemment un grand poète, que ce globe pétri de cendres et de pleurs * ! » Mais si l'humanité, au lieu de rêver l'éternel progrès de sa grandeur et de sa félicité, se démontre seulement qu'elle a grandi depuis sa naissance, malgré l'écroulement perpétuel des choses humaines, comme elle a vécu, malgré la mort; si elle s'atteste à ellemême son progrès dans le passé, sans en conclure impérieusement l'infinie continuité de son progrès à venir; si la perfectibilité est pour elle un espoir autorisé par la Providence, et non pas un attribut altier dont l'homme se serve pour diviniser l'homme, quoi de plus juste alors,
1. M. de Lamartine. Notes sur mes lectures. Siècle du 2 mars 1858.
quoi déplus bienfaisant que cette conliance justiliée par l'histoire? quoi de plus religieux que cette pensée qui ennoblit la terre sans diminuer le prix du ciel, et qui élève l'homme sans abaisser Dieu? La plupart des esprits les moins faciles à se bercer d'illusions et à goûter les idylles de la philosophie des chimères, croient aujourd'hui au progrès, parce que cette foi se fonde sur l'histoire du passé. Ils n'aflirment pas la perfectibilité indélinie, pure hypothèse qui engage témérairement l'avenir. Ils n'essayent même pas de déterminer la route que l'humanité suit dans sa marche. Il est à peu près sûr que ce n'est pas la ligne droite , quoi que disent nos contemporains, qui aiment les chemins les plus courts. Est-ce la ligne brisée de Pascal, est-ce le cercle de Yico ou la spirale de Goethe ? Si nous pouvions résoudre cette question, nous tiendrions dans nos mains la clef de la philosophie de l'histoire, nous connaîtrions la loi suprême du développement de l'humanité, nous aurions le secret de Dieu, et jusqu'à présent Dieu ne s'est ouvert à personne. L'humanité marche, mais sans pouvoir dire comme le roi Mithridate :
Je sais tous les chemins par où je dois passer.
L'homme, individu ou nation, ressemble aux torrents des Alpes et des Pyrénées. Échappé de la cime d'un roc ou de la fente d'un glacier, ce ruisseau, qui doit plus tard verser dans un fleuve lointain ses eaux grossies par les sources des montagnes, et rouler avec lui dans l'immensité de l'Océan, sait-il s'il coulera dans une vallée sauvage ou dans une plaine riante, entre les rochers ou parmi les fleurs? Il s'élance, il se déploie en nappe limpide, il tombe en cascade bruyante, il se débat en grondant entre des blocs de granit ruisselants d'écume, et se perd dans des abîmes où ne pénètrent ni le soleil ni le regard de l'homme ; puis il remonte à la lumière, se replie, comme en se jouant, sur lui-
même ; et cependant il avance toujours, selon la pente que Dieu lui a faite, dans le lit que Dieu lui a creusé, vers le but où Dieu l'appelle. Ainsi va l'humanité. Sait-elle si elle doit traverser sur sa route des jours tristes ou des jours heureux, si un doux soleil luira ou si des orages fondront sur sa tête, si ses pas graviront de rudes sentiers ou fouleront l'herbe des prairies ? Elle marche en avant, même à travers la nuit de son ignorance, et ne dévie jamais du chemin tracé par la volonté éternelle. La maxime de Fénelon, où je voudrais changer un seul mot, si j'osais toucher aux paroles de Fénelon : œ L'homme avance et Dieu le mène, » est encore la plus vraie de toutes les philosophies de l'histoire.
Une autre idée vraie, popularisée par les modernes, est celle de la perpétuité des forces de la nature et de l'esprit humain, et avec elle, cette opinion qu'il y a dans le monde, à toutes les époques, une somme égale de talents. Cette somme se trouve inégalement répartie, en gros ou en petits lots, en génie ou en esprit. Il y a des époques imposantes, où les parts, plus considérables, sont concentrées entre les mains de quelques grands génies, comme au xvu* siècle ; il y en a d'autres où elles s'éparpillent entre une multitude de copartageants, comme aujourd'hui. De plus, il y a des temps où les esprits moins riches, parce que le trésor commun est plus divisé, ne trouvent même pas le libre usage des fonds qu'ils possèdent, les institutions politiques ne le permettant pas. Il y en a d'autres où, moins voisins de la nature, moins jeunes, par conséquent moins poètes, les peuples ne trouvent plus ni dans leur imagination, ni dans leurs langues, la môme naïveté pour exprimer les sentiments humains, le môme éclat de couleurs pour peindre l'éternelle beauté de la nature ; l'expérience l'emporte en eux sur l'enthousiasme; la philosophie, la morale et l'histoire sur la poésie ; la science sur l'art. Le progrès existe, mais il se déplace. Il n'est pas h la fois dans toutes les facultés
de l'esprit humain, de môme qu'il n'est pas à la fois chez tous les peuples, puisqu'il y a des peuples qui déclinent et qui tombent, comme il y en a qui s'élèvent et qui grandissent. Mais, quand il quitte certaines facultés de l'esprit humain et certaines nations, c'est pour visiter et pousser en avant d'autres facultés et d'autres peuples, au profit de la civilisation de l'univers; et c'est ainsi que le progrès général se concilie avec l'aflaiblissement de telle ou telle faculté dans l'esprit humain, avec le déclin de telle ou telle nation. Ce sont là des réserves que n'ont pas songé à faire les modernes. Partant de deux principes justes, la permanence des forces de la natureet l'accroissement perpétuel du nombre des idées, ils ont témérairement conclu du plus grand nombre d'idées à la supériorité des œuvres, et réduit l'art à une question d'arithmétique. Ils n'ont attaché assez d'importance ni aux institutions politiques qui ouvrent ou qui ferment la carrière à l'éloquence, ni k l'éducation publique, qui développe ou comprime les talents naturels, ni à l'apparition tardive d'une littérature dans le monde, retard irréparable, qui condamne le style à se raffiner pour raclieter le défaut de nouveauté dans la pensée. Ils n'ont pas tenu compte surtout de cette corruption des langues vieillies, qui ne diminue pas le prix du talent, mais qui altère inévitablement la beauté des œuvres, et qui produit sur le style le mieux doué l'effet délétère d'une atmosphère impure sur les corps les plus robustes. Quand une langue est saine, les plus médiocres écrivains ont la chance de bien écrire. Quand une langue est corrompue, les meilleurs courent le risque d'écrire mal. Il ne serait pas plus juste de faire aux premiers un mérite de l'excellence de leur langue, que de mésestimer les autres à cause de la corruption de la leur. La langue française, par exemple, s'est altérée depuis plus d'un siècle, par l'elVet même de la richesse et des qualités de l'esprit moderne. A
mesure que le fonds de nos idées s'est accru, nous avons voulu en faire tenir un plus grand nombre dans notre style, et la phrase française s'est peu à peu déformée. C'est en ce sens que, selon l'observation si juste de M. Guizot, l'abondance des sentiments et des idées, dans les littératures, est un obstacle à la perfection de l'art. Plus les matériaux de l'œuvre sont nombreux et variés, plus il est difficile de lui imprimer cette pureté de forme et cette simplicité de composition, conditions suprêmes de la beauté. Nous avons forcé la phrase française à s'avachir, en y entassant des idées, noL pas uniquement par une vanité de notre esprit, et pour paraître plus penser qu'on ne pensait autrefois, mais par impartialité, pour tenir compte de toutes les opinions, pour ne laisser échapper aucun point de vue, pour indiquer toutes les nuances, pour balancer dans un équihbre savant le plus et le moins, le pour et le contre. De là cette multitude d'adjectifs, qui s'empressent dans la phrase pour faire le service de tant d'idées : la période se tend, les formes du style s'altèrent, et la langue éclate comme un ballon trop gonflé. Sans doute, il y a encore de grands écrivains dans cet idiome défiguré, et d'aussi beaux génies qu'aux époques privilégiées de l'art le plus pur. Ce n'est pas la faute de nos prosateurs et de nos poètes, s'ils ne versent qu'un métal mêlé de scories dans les moules déformés du style; c'est la faute de tout le monde, et leur gloire n'en doit pas souffrir. Mais l'art en souffre, lui ; il pleure sur ces beautés perdues, et gémit de voir les œuvres des plus brillants esprits expier le péché de leur date par une imperfection native dont ils sontinnocents. Voilà quelques idées que ni les modernes ni les anciens n'ont produites dans la discussion, les uns pour les combattre, les autres pour s'en prévaloir. Des deux côtés on a commis bien des malentendus et des lacunes. Les anciens et les modernes ont eu tort et raison tour à tour. Les mo-
(Icrnex ont eu raison d'étendre à la littérature le principe du libre examen, de soutenir que ni la tradition , ni la règle, n'étaient la preuve et le fondement infaillible de la beauté dans l'art, et de prétendre à un autre honneur pour l'art qu'à celui d'imiter lidèlement l'antiquité. Les anciens ont eu raison de réclamer le respect des modernes pour le génie de l'antiquité, et de défendre contre l'ignorance et l'outrage des littératures admirables, que les moderms n'avaient pas étudiées. Les modernes ont eu le tort de pousser jusqu'à l'ingratitude leur rupture avec l'antiquité, et les anciens d'être reconnaissants envers elle jusqu'à la soumission. En général, les modernes ont eu plus d'esprit que de savoir; les anciens ont eu plus de savoir que d'esprit; et, sauf quelques exceptions éclatantes, les anciens, malgré leur savoir, n'ont guère mieux compris l'antiquité que les modernes. Aux xvii' et xviii^ siècles, les meilleurs amis des anciens ne voyageaient pas; ils n'allaient pas étudier la poésie antique sous les cieux qui l'ont inspirée. Pour Boileau, le Parnasse n'était qu'un grand Montmartre, et Tibur, rien de plus qu'Auteuil ou que Saint-Cloud. Plus curieux et moins casaniers que nos aïeux, nous passons les montagnes et les mers; nous visitons les terres, les îles, les fleuves, les climats décrits par Homère, Virgile et Horace ; il y a au moins une partie de leur poésie que nous comprenons mieux, c'est le paysage, parce que nous connaissons la nature qu'ils ont peinte, lleste toujours la difficulté des mœurs et de la langue, et sur ce point, une grande partie de l'antiquité nous échappe, comme elle échappait à nos pères. Que l'on change quelques expressions dans un passage de l'auteur latin, à plus forte raison de l'auteur grec le plus connu, si nous ne le savons pas par cœur, serons-nous en état de restituer le texte véritable? Supposons un Anglais qui connaisse aussi bien la langue française que nous connaissons la langue latine. On
récite devant lui l'oraison funèbre de Condé, qu'il n'a pas lue encore, ou qu'il se rappelle imparfaitement, et l'on change un mot dans Bossuet : « Averti par ma chevelure blanche , etc. » L'Anglais devinera-t-il qu'il y a dans le texte : « Averti par mes cheveux blancs ? » Il sait le français, il comprend Bossuet, mais non pas jusque-là. Nous sommes, à l'égard des langues anciennes, comme cet Anglais à l'égard de la langue française. Nous comprenons mieux que le xvn^ siècle la nature et le paysage dans les littératures antiques ; nous avons pénétré plus avant dans les mœurs des anciens, que nos travaux historiques nous ont fait connaître, et surtout nous savons les mieux goûter, parce que notre bel esprit n'est pas si gentilhomme et ne les dédaigne pas, et que nous nous piquons de tout comprendre ; mais nous sommes toujours arrêtés, comme on l'était au xvn" siècle, par notre connaissance imparfaite des langues de l'antiquité. Notre supériorité sur le xvir siècle, môme en ce point, c'est de méconnaître moins que lui les bornes de notre science, c'est de mieux savoir combien nous ignorons *.
Comme il arrive presque toujours, ce fut après l'apaisement de la querelle des anciens et des modernes qu'on s'avisa, en France, des réserves et des distinctions raisonnables qui auraient pu la terminer plus tôt. Le sage et ingénieux abbé du Bos, un moderne décidé pourtant, puisque, dépassant Perrault et Fontenelle, il trouve que la nature elle-même s'est perfectionnée , et que les arbres de son temps sont plus beaux que ceux d'autrefois^; du Bos dis-
1 . Ces réflexions, que je viens de transcrire, je les recueillais derniùremont d'une bouche Lien spirituelle, celle du Tréville de ce temps-ci. Qu'il me pardonne ce souvenir d'une de ses causeries : ce n'est pas ma faute si, dédaignant d'écrire , il donne à ceux qui l'écoutenl la tentation de lui dérober sa parole au passage, et de l'imprimer toute vive, au risque de la gâter.
2. Ki'prxicDis crilinues sur la poésie et sur la peinture, sect. xxxix, t. I. « Depuis Hapliai'l, l'arl el la nature se sont perfectionnés, et, si Uaphaël
tingua formellement, comme Wotton, les arts perfectibles des arts immédiatement parfaits. Son livre, malgré des théories et des jugements erronés, est un louable effort de justice et d'impartialité. Mais l'écrivain qui a le mieux indiqué les omissions et les excès commis par les deux partis dans la querelle des anciens et des modernes, et dont les arrêts ont eu le plus d'influence sur l'opinion de la postérité, c'est Voltaire. Quoique personne plus que lui n'ait travaillé h propager l'amour de l'humanité , il considère plutôt l'histoire des nations prises séparément, que celle du genre humain dans son ensemble. Les généralités vastes déplaisent à cet esprit si net : on dirait qu'il a peur d'être la dupe des mots. Quand il examine l'idée du progrès, il se contente d'étudier successivement les phases do grandeur et de décadence des peuples. Il ne paraît pas croire qu'au-dessus de ces fortunes particulières des nations qui se fondent, grandissent, et s'écroulent tour à tour, il est une destinée générale de l'humanité, dont les vicissitudes individuelles des peuples n'entravent pas le développement. Son point de vue est celui de Florus, et non pas celui de Pascal. Les peuples sont pour lui des individus qui ont leur enfance, leur jeunesse, leur virilité, leur déclin; l'humanité n'est pas une personne qui apprend et qui grandit toujours. Il croit aux périodes alternatives de progrès et de décadence; il ne croit pas au progrès continu. Se moquant de ceux qui disaient : « l'out est bien, » il ne pouvait prendre au sérieux ceux qui disaient : « Tout est mieux. »
Aux yeux de Voltaire, le règne de Louis XIV marque le plus haut point de grandeur oii les lettres et les arts puissent atteindre en France. Il aflirme partout que l'esprit
revenait au monde , il ferait encore mieux qu'il n'a pu faire dans le temps où la destinée l'avait placé; au lieu que Virgile ne pourrait point écrire un poème épique en français aussi bien qu'il l'a écrit en latin. »
502 HISTOIRE DE LA nUERELLE
français, parvenu à une telle hauteur , n'a plus qu'à descendre. Les vœux ironiques que dans la préface des Lois de Minos il forme pour l'avenir littéraire de la France, ressemblent à la prédiction de la décadence , et Voltaire a mis toute sa pensée dans ces alarmantes paroles : « Vous aurez en France des esprits cultivés et des talents.... Mais tout étant devenu lieu commun , tout étant problématique à force d'être discuté, l'extrême abondance et la satiété ayant pris la place de l'indigence oiJ nous étions avant le grand siècle, le dégoût du public succédant à cette ardeur qui nous animait du temps des grands hommes.... il est fort à craindre que le goût ne reste que chez un petit nombre d'esprits éclairés et que les arts ne tombent chez la nation. C'est ce qui arriva aux Grecs après Démosthène , Sophocle et Euripide. Ce fut le sort des Uomains après Cicéron, Virgile et Horace. Ce sera le nôtre. »
Mais dans cette décadence inévitable des lettres, des arts et du goût, Voltaire n'enveloppe ni les sciences ni la philosophie. Il a toujours insisté, avec bien plus de force encore que Wotton et que l'abbé du Bos, sur la distinction des travaux humains en deux ordres : ceux qui ont besoin du temps, et ceux qui peuvent s'en passer, pour arriver à la perfection. Il reproche vivement aux modernes de les avoir confondus, aussi bien que de ne tenir compte ni des climats ni des institutions politiques, dans leurs théories complaisantes de perfectibilité. Il admet avec Fontenelle que les arbres d'autrefois n'étaient pas plus grands que ceux d'aujourd'hui. « Mais supposez, dit-il, que les chênes de Dodone eussent parlé ; n'auraient-ils pas un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais ?... Ne se pourrait-il pas que la nature eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propres que la Westphalie et le Limousin à former certains génies, et que le
gouvernement d'Athènes eût mis dans la tête de Démostliène quelque chose que l'air de Glamart et de la Grenouillère, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tète d'Orner Talon et de Jérôme Bignon' ? » Voltaire fait asseoir Tullie à la toilette de Mme de Pompadour. La fille de Cicéron admire la glace qui réOéchit son visage, le fauteuil oij elle se repose, le télescope qui nous a révélé de nouveaux cieux, la boussole qui a découvert l'Amérique : i Je commence à craindre, dit-elle, que les modernes ne l'emportent sur les anciens. — Rassurez-vous, lui répond un duc et pair, présent à l'entretien ; nul homme n'ajjproche parmi nous de votre illustre père. La nature forme aujourd'hui comme autrefois des ûmes sublimes; mais ce sont de beaux germes qui, semés dans un mauvais terrain, ne viennent pas à maturité'. »
Ici Voltaire parle comme un ancien. Quand il passe de la comparaison générale des anciens et des modernes à l'appréciation particulière de tel ou tel ancien, il devient beaucoup plus moderne, et la supériorité qu'il concède en gros à l'antiquité, il la lui reprend en détail. Il admire sincèrement les Latins, mais en petit nombre : Cicéron, Virgile et Horace. Dans Lucrèce, le philosophe lui fait prendre en dégoût le poète', et il appelle la Pharsale de Lucain une gazette pleine de déclamation \ Quant aux Grecs, comme chez les jésuites, ainsi que dans l'Université, on les étudiait moins que les Latins, Voltaire n'a pas appris du P. Le Jay et du P. Porée à devenir un grand helléniste. Il estimait la langue grecque la plus belle des langues^ ; mais il ne la savait guère mieux que le maréchal de Richelieu, il le confesse lui-même, et c'est tout dire^ Lorsqu'à dix-neuf ans il com-
1. Dictionnaire philosophique, art. Anciens et modernes.— 2. Dialogues: La Toilette de .Vme de Pompadour. — 3. Tbid., Lucrèce et Posidonius.— 4. Essai sur la poésie épique. — 'u Dict. phil. , art. Lamjue. — 6. Épiire dcdicatoire des Lois de Minas. Voir aussi une lettre à Ciiabanon, i772.
posa son Œdipe, il ne lut celui de Sophocle que dans la traduction de Dacier, et sur la foi d'une version en prose, il dénonça « les contradictions, les absurdités et les vaines déclamations » du grand poëtc.Plus tard, ce fut après avoir lu le Thédlre des Grecs qu'il traita Eschyle de barbarc\ et Aristophane de baladin, de farceur à peine digne d'être admis à la foire Saint-Laurent. Dans sa jeunesse, il admirait Homère et l'appelait « un peintre sublime; » il plaignait les esprits philosophiques qui ne peuvent pardonner ses fautes en faveur de ses beautés « plus grandes que ses fautes. » Il prenait la défense de ses dieux et de ses héros, parce que c'étaient les héros et les dieux de son temps, et qu'Homère avait peint «■ les dieux tels qu'on les croyait, et les hommes tels qu'ils étaient. » H aimait jusqu'à Nausicaa, « lavant ses robes à la rivière. » « On pourra se moquer, disait gravement Voltaire, cela n'empêchera pas qu'une simplicité si respectable ne vaille bien la vaine pompe, la noblesse et l'oisiveté dans lesquelles les personnes d'un haut rang sont nourries ^ » Est-ce le 3Iondain qui parle , ou l'auteur de Têlêmaquc? Mais, en vieillissant. Voltaire devient moins homérique. H trouve que si La Motte a mal traduit Y Iliade, il l'a très-bien attaquée ^ Les héros d'Homère lui paraissent fastidieux, et ses dieux ridicules. Les grandes images de V Iliade, qui faisaient dire au sculpteur Rouchardon : « Lorsque j'ai lu Homère, j'ai cru avoir vingt pieds de haut, » n'ont pas plus de prix à ses yeux que les figures poétiques que les improvisateurs d'Italie laissent tomber de leur bouche, a plus serrées et plus abondantes que les neiges de l'hiver'*. » Le seigneur Pococurante avouant à Candide qu'il a V Iliade dans sa bibliothèque, par égard pour l'antiquité, comme on a de vieilles médailles, n'est pas loin d'ex-
1. Diclioiinaire pliilnsnpliiqrtc . art. AlJii'iswc. — 2. Essai sur la pnruie épique. — 3. J)icl. phit., ait. Ilpopdc. — 'i. Ibid., art. Anciens et modernes.
DKS ANCIKXS KT DKS MODERN'KS. 505
primer la dernière opinion de A'oitairc sur Homère. (Juand Voltaire se mêle de traduire VIliacle, il la corrige et l'abrège, ni plus ni moins que La Motte, pour le plus grand plaisir de ses contemporains '. A'oltaire n'a jamais compris dans Homère que certaines beautés accidentelles et relatives. Aujourd'hui nous admirons Homère d'avoir peint en traits immortels l'homme et la nature, parce que nous n'avons pas besoin que l'homme nous ressemble pour aimer les images qu'en trace la poésie. Nous tenons Hector, Achille, L'iysse, malgré leur barbarie, pour des exemplaires aussi vrais que nous-mêmes des passions éternelles de l'humanité. Pour le xviu' siècle, l'homme et la nature, c'étaient l'homme et la nature civilisés. Aux yeux de Voltaire, les héros d'Homère ne sont que des ébauches de l'homme véritable, qui est l'honnête homme du xviii" siècle, poli, sans préjugés, et collaborateur de VEncydopcdic. Les héros et les dieux d'Homère sont des portraits ressemblants des héros et des dieux de son temps, et c'est ce qui fait que son poëme, très-précieux pour les Grecs, «« n'est plus intéressant pour nous. » L'homme d'aujourd'hui n'est plus riiomme d'autrefois; et les peintures homériques, vraies d'une vérité accidentelle et relative, ont perdu leur prix : tel est, dans toute sa rigueur, le jugement de Voltaire sur
1. Voltaire raconte (clans le Dictionnaire philosophique , art. Scoliaste) qu'un jour un jeune homme est venu lui montrer une traduction d'un fragment fluXXIV= livre de l'Iliade, l'entrevue de Priam et d"AchilIe. Le jeune homme (on devine que c'est le vieux Voltaire) a retranclié la ]iUis IjcUc partie du discours de Priam : « Souviens-toi de ton père, Achille, sem- Llahle aux dieux, etc. » En revanche, alors qu'Homère se borne à dire : tt Priam supplie Achille en ces mots, » le jeune liomme peint en quatre vers la douleur du vieux roi. « Comment, dit Voltaire au traducteur avec une visible satisfaction, vous vous mêlez de peindre! Il me semble que je vois ce vieillard qui veut parler, et qui, dans sa douleur, ne peut d'abord que prononcer quelques mots étouffés par les soupirs. Cela n'est pas dans Homère, mais je vous le pardonne. » Ce je vous le pardonne, est incomparable. Voilà comme Voltaire comprenait Homère.
Homère. Il s'accorde mal avec son opinion générale sur la supériorité littéraire des anciens. Au fond, malgré ses objections si raisonnables et ses épigrammes si spirituelles contre Perrault et La Motte, Voltaire est du parti de La Motte et de Perrault. Le dernier mot de son opinion sur l'antiquité, c'est que les anciens sont les anciens, et que nous sommes les modernes; c'est que les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, intéressants pour les Romains et pour les Grecs, le sont beaucoup moins pour les Français; c'est qu'en les admirant, nous pouvons nous passer d'eux. Il y a loin de cette admiration tiède et plus qu'indépendante à l'enthousiasme imitateur des grands écrivains du xvn^ siècle. Ce n'est pas le goût du xvii« siècle, c'est le goût de Voltaire qui domine en France. Les esprits d'élite, en petit nombre, pensent avec Fénelon et Racine qu'il y aurait profit pour les modernes à garder les anciens pour guides dans l'étude de l'homme et de la nature. La grande majorité du public est d'avis qu'en toutes choses, et particulièrement sur la nature humaine, nous en savons bien plus que les anciens, et qu'il est inutile de les étudier. Voltaire a contribué à propager ce dédain. Sans cesse il dénonce à la risée publique l'éducation des collèges, où l'on apprend la couleur des cheveux de Lalagé, au lieu de se pourvoir « de tout ce qui peut faire réussir chacun dans la profession à laquelle il est destiné'. » Voltaire est un utilitaire, comme nous disons aujourd'hui, et les partisans de l'éducation professionnelle ont le droit d'inscrire son nom sur leur drapeau. Par une étrange contradiction, l'implacable railleur des Velches a répandu en France le goût et les idées des modernes, et l'auteur de VEpUre à Horace a porté de sa main légère un des plus rudes coups ii la popularité des anciens.