‹ OEuvres complètes de H. Rigault. Précédées d'une notice biographique et littéraireChapitre 182 sur 183 · I. iJictioiVKiiir pli.ilosoi)hiquc, art. i^ducatioii · texte numérisé non relu

I. iJictioiVKiiir pli.ilosoi)hiquc, art. i^ducatioii

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Uuelles ont été les conséquences de cet aflaiblissenicnldu respect public pour l'antiquité, qui commence à la lin du XVII* siècle, et, sauf quelques intermittences, a continué jusqu'à nos jours? L'un des effets de la querelle des anciens et des modernes, et le plus heureux, ce fut d'arrêter l'esprit français sur la pente de l'imitalion et de l'obéissance, où de grands esprits seuls pourraient maintenir leur indépendance et leur originalité. Certes ni Racine ni Fénclon n'avaient besoin, pour conserver la liberté de leur génie, que Perrault se moquât d'Homère. Ils admiraient l'antiquité sans idolâtrie, et l'imitaient comme il faut imiter, en tenant compte des diversités de temps, d'esprit et de mœurs; ils ne la copiaient pas. Mais à côté de ces grands esprits, préservés par leurs lumières et par leur force de la superstition et de la servitude, combien d'autres faisaient de l'antiquité mal comprise la règle inflexible du beau! Ce qu'ils admiraient chez les anciens, c'étaient des beautés imaginaires dont les anciens ne s'étaient pas doutés, et ce qu'ils n'admiraient pas, c'étaient les beautés solides et vraies. Ils proposaient au culte public l'image d'une antiquité contrefaite , et faisaient consister le goût dans une dévotion aveugle à cette fausse divinité. Cette école funeste du petit goût classique aurait fini, tant la puissance du nombre est redoutable, par triompher de l'école du grand goût, représentée par une minorité d'esprits supérieurs. L'autorité , voilà le principe qui aurait prévalu dans la littérature. Nous avons vu déjà quelle part l'autorité s'est faite au xvji" et même au xviii* siècle, et la déférence que les esprits les plus libres conservaient pour Aristote, qui régnait encore dans la littérature, après sa déchéance dans la philosophie. Oui sait où le pouvoir de la tradition se serait arrêté ? La tradition littéraire, si digne de respect quand elle n'usurpe pas la souveraineté qui appartient au génie, aurait fini par prétendre à cette infuillibilité qui est le privilège de la tra-

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dition religieuse. Il se serait établi tôt ou tard une sorte d'Église littéraire, dont l'orthodoxie imaginaire aurait substitué partout dans les ouvrages d'esprit la règle à l'inspiration, la correction à l'originalité, la médiocrité au génie. L'imitation aurait été le premier précepte de son catéchisme, l'imitation du chef-d'œuvre d'abord, puis l'imitation des imitations ; et la littérature, enfermée dans un cercle infranchissable, aurait enfanté des générations de copistes, occupés à tirer éternellement dCs épreuves affaiblies du même modèle. Combien d'œuvrcs littéraires, au xviip siècle, sont les reflets décolorés du siècle précédent! Proclamer dans la littérature et dans les arts le principe de lilierté, et par là continuer la révolution commencée par Descartes en philosopliie; rendre à l'inspiration ses droits; prévenir la formation d'une orthodoxie littéraire, qu'aurait inventée l'esprit de routine pour la ruine de l'originalité; donner au génie français, dont l'humilité diminue la force, le sentiment de sa grandeur; étendre et féconder le goût, en abolissant cette vieille idée que les formes de l'art ancien sont les seules formes de l'art, et en ouvrant de toutes parts des issues vers les littératures étrangères et les chefsd'œuvre modernes; multiplier ainsi les modèles, enseigner l'intelligence de toutes sortes de beautés, et fonder cette impartialité de goût qui est aujourd'hui l'honneur et la supériorité de la critique : voilà les conséquences heureuses de la querelle, que le temps a développées.

Mais en littérature comme en politique, la liberté ne se fait sa place le plus souvent qu'aux dépens de l'autorité, et, comme en religion, la tolérance ne s'étend guère qu'au préjudice de la foi. Ce que l'esprit moderne gagna, ce fut l'antiquité qui le perdit. A mesure que le goùl admit d'autres modèles que les écrits des anciens, qu'il reconnut d'autres règles que la tradition, d'autres formes de l'art que les formes classiques, et qu'il attacha plus de prix à l'inspi-

ration qu'à la discipline, le prestige de l'antiquité pâlit et s'ellaça. Il y a des antinomies qu'on regrette. On voudrait accorder les vérités contraires qui en forment les termes extrêmes ; mais, tout en reconnaissant la justesse de chacune d'elles, on a peine à découvrir l'intermédiaire qui les réconcilierait. Rigoureusement Horace et La Motte ont eu raison de combattre, comme une illusion de perspective, ce préjugé de beauté qui s'attache aux œuvres antiques, de proclamer le droit qu'a le beau d'être jeune, et celui qu'a la critique de soumettre à sa révision les ouvrages que le temps semble avoir consacrés. Et cependant n'est-il pas vrai aussi qu'une longue durée mérite le respect? N'est-il pas vrai que les esprits les plus libres et les moins soumis aux arrêts du passé, doivent ressentir une vénération involontaire en face de ces monuments des âges éloignés, que l'admiration des hommes a protégés contre les ravages du temps, et qui nous attestent à la fois l'antitiquité du génie de l'homme et l'admiration unanime des générations éteintes? Si l'on songe surtout aux incertitudes do la critique contemporaine, à son impuissance d'être vraie, même quand elle en a la volonté , si l'on songe à ces caprices du goût public, qui, pendant la vie et longtemps après la mort des plus grands écrivains, tiennent leurs noms suspendus entre la gloire et l'oubli, n'est-on pas tenté de ne croire délinitif que le jugement des siècles, et d'incliner sa liberté devant l'autorité de la tradition '.' Enfin, dans cet écroulement perpétuel de toutes choses dont l'homme est le témoin sur la terre, cette éternelle jeunesse des monuments de la poésie, de l'éloquence et de l'art, debout, depuis des milliers d'années, sur les ruines de tant de croyances, d'institutions et de lois, n'oflrel-elle pas un contraste qui fascine l'imagination et désarme le raisonnement? Au milieu de cet océan de choses éphémères qui coulent et s'enfuient, la durée, ce prodige!

n'est-elle pas une poésie, et, comme elle ressemble à un attribut divin plutôt qu'à un privilège de l'homme, le sentiment qu'elle nous inspire, semblable à la piété, n'est-il pas au fond une vertu ?

Ce respect mêlé d'amour pour les anciens, qui était une des vertus de l'esprit français, s'est trop tôt évanoui dans le triomphe des idées modernes. Quelle gloire c'eût été pour l'esprit français d'être à la fois affranchi et reconnaissant, et de marcher à la conquête de l'avenir en bénissant le passé! Mais ce n'est pas la coutume, qu'au lendemain de sa victoire, le progrès soit magnanime pour la tradition. L'une des premières conséquences de la querelle, ce fut l'iudifîérence que témoignèrent aux anciens ceux même d'entre les modernes qui , comme Voltaire , s'enivraient le moins de l'orgueil du présent. Quand on eut cessé de tourner les anciens en ridicule, on ne les outragea pas, on ne contesta pas leur génie. La tolérance publique leur laissa leur rang dans l'opinion, comme, au déclin du paganisme antique, la tiédeur universelle ouvrit aux dieux étrangers l'entrée du Panthéon romain. Ce furent des divinités sans culte et sans autels, qui n'eurent pour clergé que les prêtres de notre vieille Université, et pour fidèles qu'un certain nombre de familles, attachées de cœur au symbole et aux cérémonies de l'éducation classique. Aussi la querelle amena-t-ello encore une autre conséquence : l'affaiblissement des études. Ni les partisans des modernes, ni les zélateurs de l'antiquité ne s'y trompèrent, en France et à l'étranger. L'auteur d'une édition d'Horace, publiée à llaarlem en 1697, M. de Zurch, avait prédit avec douleur à Perrault qu'il finirait par dégoûter le public de l'antiquité ', et, comme un ami de Perrault se plaignait un jour que déjà on n'osait plus citer les anciens

1. Busnagc de Bcauval, OHi:ragvs îles savanls, dôcomhro lG9(i.

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illustres, le chef des moilernes lui avait répondu d'un air victorieux : « Il a plu au temps de faire passer cette mode.... je crois qu'il faut le trouver bon et s'y accommoder '. » Uollin, dans ses harangues universitaires, déplore avec une tristesse éloquente ce déclin des études grecques et latines. Un esprit judicieux, qui savait admirer à la fois les anciens et les modernes *, l'abbé Gédoyn, dénonce la décadence universelle des études latines, telle, dit-il , que « sur cinquante enfants qui sont dans une classe, il n'y en a pas dix qui prennent du goût pour le latin, » et le dégoût du public « qui ne peut souffrir dans les ouvrages d'esprit les citations latines, quelque heureuses qu'elles puissent être. » « Il semble, ajoute-t-il, que l'on n'écrit aujourd'hui que pour les femmes ou pour les ignorants. » Mais la plus forte peinture de la décadence des études classiques a été tracée par un érudit célèbre, dont les griefs contre les modernes dataient de loin, car il avait projeté de réfuter le traité de Charpentier sur V Excellence de la langue française ; je veux parler de Périzonius. En 1708, devant l'Académie de Leyde, il prononça un discours divisé en deux parties : la description brillante de la renaissance des études classiques en Europe au xv' et au xvr siècle, et le tableau lugubre de leur déclin au commencement du xvm^ Périzonius laisse éclater dans ses paroles une douleur profonde de l'atteinte portée à l'antiquité par les nouvelles idées littéraires. C'est le désespoir du savant qui croit assister à la dissolution du vieux monde grec et latin où il a vécu ; c'est le cri d'alarme du moraliste qui tremble de voir la passion des all'aires succéder dans la jeunesse moderne à l'amour des lettres ; cri

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