Voy. VHistoire de Port-Royal , t. III, p
effets de cette habitude, en vigueur dans presque toute l'Europe, de parler latin au collège', a Défaites-vous, disaitil aux jeunes gens , de ces façons de parler absurdes et toutes françaises que vous introduisez dans la langue latine : Exstirpate, pueri , non solum absurdas voces, sed etiam Gallicas ! » Vaine recommandation ! Il était inévitable que , du moment oii l'on substituait une langue morte à la langue maternelle, dans l'usage quotidien de la jeunesse, le français chassé par la porte rentrât par la fenêtre, et s'installât en pleine latinité. Rabelais, Noël du Fail ^ et bien d'autres, eurent beau tourner cette coutume en ridicule, elle persistait encore du temps de Rollin, qui a composé un chapitre de son Traité des Études ^ exprès pour la combattre. Rollin se plaint qu'elle expose les jeunes gens à commettre une foule d'incorrections en latin et à négliger le français; sur ce point , il est entièrement d'accord avec Port-Royal. Son chapitre sur l'étude de la langue française est digne de faire suite au Rèrilement d'études du grand Arnauld.
Ce n'est qu'avec Rollin, c'est-à-dire tout à la fin du siècle, que l'Université se réforma réellement. Avant Rollin, l'école d'enseignement la plus sérieuse fut Port-Royal, et les malheurs de cette illustre maison ne lui permirent pas de former de nombreux élèves. Même à Port-Royal , quoique le P. Labbe ait appelé les solitaires « la secte des hellénistes, » le grec ne tenait pas une grande place ; on peut le voir dans le Règlement d'études d' Arnauld. Le nombre des esprits distingués qui savaient le grec au xvn' siècle n'est pas considérable. Encore ne le savaient-ils guère que comme des gens du monde, et non comme les docteurs dont parle M. de
L De corrupti sermonis emendatione , Lî30. Mathurin Cordier cite des phrases des écoliers de son temps : Feci cadere meum librum , et ego feci unum ■pasUllum. C'est presque du latin macamnique.
2. Contes d'FutrapeL Conte de VÉcolicr qui parle latin à la chasse, XIII, p. 215. — 3. Traité des Études , liv. II, chap. m.
DES ANCIENS ET DES ^fODERNP:S. 61
Méré. Maucroix, Boileau , La Bruyère, et surtout Racine, étaient des liellénistes d'exception : les esprits les plus cultivés ne lisaient les écrivains grecs qu'à travers les traductions latines. Rollin a bien vu que c'était là le faible de son temps. Il insiste sur le grand avantage qu'a M. Despréaux de pouvoir relever « un grand nombre de bévues que son adversaire (Perrault), fort estimable d'ailleurs, a faites pour n'avoir lu les écrivains grecs que dans des traductions latines ; » il demande avec instance que l'on consulte les originaux, dont les traductions ne donnent qu'une idée infidèle; il encourage les jeunes gens à l'étude du grec, trop délaissée, par l'exemple d'un des plus illustres ancêtres du président de Mesme , de Henri de Mesme, qui raconte, dans un manuscrit communiqué à Rollin par le président, que dans sa jeunesse il récitait Homère d'un bout à l'autre. Rollin ajoute pieusement que, sans la connaissance du grec, il n'est pas possible d'entrer dans une étude sérieuse delà théologie, et cependant il reconnaît à la fin que les efiforts des maîtres sont le plus souvent inutiles, et que « la plupart des pères regardaient comme absolument perdu le temps qu'on oblige leurs enfants de donner à cette langue*. r>
Rollin avait raison : les traductions où ses contemporains lisaient les grands écrivains de la Grèce en offraient une image infidèle ; et par là elles nuisirent aux anciens, qu'elles empêchèrent d'être bien connus. C'est à peine si quelquesuns des meilleurs esprits du xvii' siècle, ceux qui pouvaient lire le grec dans le texte, se firent une idée juste de l'antiquité, tant il leur était difficile de se détacher des idées de leur temps ! A plus forte raison le public lettré, qui jugeait la Grèce sur les témoignages des traducteurs, la dut-il mal juger. Le xvi* siècle, si amoureux de l'antiquité, avait déjà donné l'exemple, en traduisant les anciens, d'une liberté
1 . Traité des Études , chap. ii, De l'élude de la langue grecque.
6â HISTOIRE DE I.A QUERELLE
excessive. Les vrais connaisseurs, comme de Thou, en admirant le charme et la grâce d'Amyot, ne se méprenaient pas sur son inexactitude'. Quelques-uns même, surtout parmi ses rivaux, Méziriac par exemple, la lui reprochaient trop sévèrement. Car quelle reconnaissance ne devons-nous pas à ces traducteurs du xvi* siècle, qui n'ont pas eu, comme nous, le secours de la philologie européenne pour éclaircir les textes, rapprocher les passages, rétahlir les lacunes? Ils étaient obligés souvent de remonter à la source de toutes les lumières, d'aller en Italie, pour y étudier dans les manuscrits l'auteur qu'ils voulaient traduire. C'est à Venise qu'Amyot découvrit un exemplaire de Diodore de Sicile; c'est à Rome, au Vatican, qu'il rencontra un Iléliodoreplus complet , qui lui permit de corriger heureusement son Histoire éthiopique. C'est en Italie que les grands érudits du xvi* siècle allaient chercher les anciens. Rabelais, Lambin, Muret et Montaigne lui-même, qui n'est pas un érudit, mais un grand ami de l'antiquité, avaient fait le voyage de Rome, Mais au xvir siècle, les traducteurs à la mode, Perrot d'Ablancourt , par exemple, ne vont pas chercher les anciens à Rome. Ils les arrangent dans leur cabinet , et les accommodent au goût de leur temps. Je ne parle pas seulement de l'inexactitude de couleur ; de ce côté le xvi* siècle n'est pas plus irréprochable que son successeur. Si Perrot traduit Quintes par messieurs, Amyot change les vestales en religieuses et prête à Denys des gendarmes; par un procédé inverse d'anachronisme , de Thou transporte dans notre histoire le vocabulaire politique de Rome , et travestit les magistrats en consuls, les membres du parlement en Po/rc*-
1. a Amyotus.... Plutarchum in linguam nostram Gallicam verterat, a majore elegautia quam fide, diim aurilius nostris iilaccie quam de sena. sus veritate laborare iiolius existiœat. » De Thou, De vita sua, V. C'est déjà presque le reproche que Courier adressera plus tard à Amyot : a II ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir tant soit peu la piirase. »
canscripti. Mais les traducteurs du xvii* siècle aggravèrent l'inexactitude du sens , bien plus fautive que celle de la couleur. Amyot ne se piquait pas de littéralité. Son rival Méziriac l'accusait de deux mille contre-sens'. Mais Amyot n'érigeait pas l'inexactitude en système. D'ailleurs le XVI' siècle a son excuse. Il voulait enrichir la littérature française des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Son travail était un travail d'appropriation, et pour que l'esprit français, assez ignorant encore, pût s'assimiler plus aisément les anciens , on les arrangeait à la moderne. Mais le xvii* siècle a une prétention de plus. Il veut s'approprier aussi les anciens, mais en les perfectionnant, pour les rendre plus dignes de lui. Son inhdélité se compose de beaucoup d'estime pour lui-même et de quelque dédain pour l'antiquité. L'esprit de la traduction au xvii* siècle est tout entier dans ce passage de Perrot d'Ablancourt : il écrit à Conrart, en lui dédiant son Lucien * :
« Comme la plupart des choses qui sont ici ne sont que des gentillesses et des railleries, qui sont diverses dans toutes les langues, on n'en pouvait faire de traduction régulière.... L'auteur allègue à tous propos des vers d'Homère qui seraient maintenant des pédanteries, sans parler de vieilles fables trop rebattues, de proverbes, d'exemples et de comparaisons surannées qui feraient à présent un effet tout contraire à son dessein ; car il s'agit ici de galanterie, et non pas d'érudition. Il a donc fallu changer tout cela pour faire quelque chose d'agréable; autrement ce ne serait pas Lucien, et ce qui plaît en sa langue ne serait pas supportable en la nôtre. D'ailleurs, comme dans les beaux visages il y a toujours quelque chose qu'on voudrait qui n'y fût pas, aussi dans les meilleurs auteurs, il y a des en-
1 . Voy. sur Amyot le travail excellent d'un jeune professeur que l'Université regrette, M. de Blignières {Essai sxir Amyot, p. 202).
2. Cette traduction de Lucien et cette épître dédicatoire sont de 16.34.
droits qu'il faut toucher ou éclaircir, particulièrement quand les choses ne sont faites que pour plaire: car alors on ne peut souffrir le moindre défaut; et pour peu qu'on manque de délicatesse, au lieu de divertir on ennuie. Je ne m'attache donc pas toujours aux paroles ni aux pensées de cet auteur; et demeurant dans son but, j'agence les choses à notre air et à notre façon. Les divers temps veulent nonseulement des paroles, mais des pensées différentes; et les ambassadeurs ont coutume de s'habiller à la mode du pays où l'on les envoie, de peur d'être ridicules à ceux à qui ils tâchent de plaire. Cela n'est pas proprement de la traduction, mais cela vaut mieux que la traduction. »
Telle est la profession de foi tout à fait dégagée de Perrot d'Ablancourt : il change son original, pour en faire quelque chose d'agréable. Lucien est son obligé. Et que le nom fameux de belles infidèles ne fasse pas supposer qu'en admirant le beau style du traducteur, le goût public désavouait sa méthode. Les esprits les plus délicats et les plus sensés se laissaient prendre au piège de ce beau langage. Saint-Évremont louait d'Ablancourt « de ce qu'il n'y a pas un terme à désirer en lui pour la netteté du sens; rien à désirer, rien à rejeter ^ » Patru, le sage Patru disait: « La belle manière de traduire que d'Ablancourt accrédite emporte l'admiration de tous les illustres de notre siècle, et il s'est proposé la vraie idée d'un bon traducteur, qui n'ôte rien à l'original de sa force ni de ses grAces^ » Cette poétique de d'Ablancourt , approuvée par les meilleurs juges, était celle de tous ses émules. Ainsi traduisaient Charpentier, l'interprète si libre de Xénophon, et le spirituel Maucroix, et Tourreil, que Racine appelait bourreau, parce qu'il donnait de l'esprit à Démosthène, mais que
L Saint-Évremout, De quelques traducteurs.
2. Vie de d'Ablancourt. — Voy. aussi Baillet, .hujement des savants^ t. II, iinrtie III. p. /|70.
Fléchier félicitait de laisser à Démosthène « toutes ses grâces et toute sa force'. » A peine quelques mécontents, Huet à leur tète, accusaient les traducteurs de mensonge, et leurs lecteurs de simplicité*. La liruyère, dans l'admirable discours qui précède sa traduction imparfaite de Théophraste, se plaint que le public ne sache pas se défaire de cette prévention pour ses coutumes et ses manières, qui le prive, dans la lecture des livres anciens, du plaisir et de l'instruction qu'il en doit attendre. Si cette prévention du public invitait les traducteurs à l'infidélité, il faut avouer que l'extrême docilité des traducteurs à s'y conformer entretenait la prévention du public. C'était la faute de tout le monde. Comment s'étonner dès lors que des hommes distingués, comme Desmarets et Perrault, qui ne jugeaient les anciens que sur ces images embellies, selon d'Ablancourt, et par conséquent enlaidies, selon le bon sens, ne les aient pas estimés à leur prix? Comment, en voyant leurs traducteurs, c'est-à-dire, apparemment, leurs admirateurs les plus vifs, se déclarer obligés de les habiller à la mode du jour, pour leur donner bon air, n'aurait-on pas été conduit à prêter aux modernes une supériorité d'élégance et de goût? Voltaire a dit: « Mme de Sévigné comparait ces traducteurs à des domestiques qui vont faire un message de la part de leurs maîtres, et qui disent souvent le contraire de ce qu'on leur a ordonné. Ils ont encore un autre défaut des domestiques : c'est de se croire aussi grands seigneurs que leur maître, surtout quand leur maître est fort ancien. i> Voilà précisément la disposition des traducteurs et du public au xvii* siècle : tout le monde se croyait grand seigneur à l'égard de l'antiquité. Il était naturel dès lors qu'en représentant les anciens on tâchât.
1, Œuvres de Tourreil; t. I, p. 53. Lettre de Fléchier, 30 août 1701.