Préface sur le Traité du vide
2. Il date de 1647 à 1651; mais il n'était pas imprimé quand Fontenelle entra en lice en 1688. Voir la belle édition des Pensées qu'a donnée M. Havet.
3. Le XVIII* siècle héritera à son tour de i'iilée de Bacon , de Descartes et de Pascal. Dans un discours prononcé à la Sorbonne, Turgot dira éloquemment : a Les phénomènes de la nature, soumis à des lois constantes,
CHAriTIlE V.
Autres causes générales de la querelle des anciens et des modernes. — De l'enseignement de ranliquité et de la traduction au XVII* siècle.
Parmi les causes de la querelle des anciens et des modernes, il en est une très-directe et très-importante, qui doit attirer notre attention : je veux parler de la manière
sont renfermés dans un cercle de révolutions, toujours les mêmes. Tout
renaît, tout périt, et, dans les générations successives par lesquelles les
végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à
chaque instant l'image de ce qu'il fait disparaître. La succession des
hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours
varié. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui
lient l'état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes
multipliés du langage et de l'écriture, en donnant aux hommes le moyen
de s'assurer la possession de leurs idées et de la communiquer aux autres.
ont formé un trésor commun qu'une génération transmet à l'autre, ainsi
qu'un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle , et le
genre humain, depuis son origine, paraît, aux yeux d'un philosophe, un
tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses
progrès. » {'2' discours, 1750. OEuvres de Tiirgot , t. II.)
Les citations que je viens de faire dans ce chapitre suffisent à montrer l'inexactitude de la thèse d'un philosophe de nos jours, M. P. Leroux, qui cherche à établir que « la France, après avoir ouvert la route du rationalisme solitaire ou de la psychologie, avec Descartes, s'en est retirée, pour en prendre une autre, celle de la philosophie et de la perfectibilité.» {De VHumanité, liv. L) Il n'y a pas eu dans l'adoption de l'idée de progrt's une dénation de l'esprit cartésien. Loin de là, la doctrine de la perfectibilité de l'homme est issue en droite ligne du cartésianisme. C'est un cartésien, Leibnitz, (jui a dit expressément: Videtur homo ad perfectionem rentre passe, formule significative de la théorie du progrès. M. Leroux, ennemi de Descartes, est un cartésien sans le savoir.
dont on a conçu, au xvii* siècle, l'étude et la traduction des anciens.
De loin , les grands noms de Port-Royal nous inspirent , pour l'enseignement au xvn* siècle, un respect qu'affaiblit un examen plus attentif. Malgré les efforts des maîtres illustres de Port-Royal, malgré la réputation pédagogique de la Société de Jésus, l'étude de l'antiquité fut, pendant une grande partie du xvii^ siècle , bien incomplète et bien peu méthodique. Depuis les statuts de 1600, donnés par Henri IV, après l'interruption apportée dans les études par la guerre civile, l'Université ne s'était pas renouvelée; l'enseignement public, qui devrait être toujours en avance sur la société, se trouvait en retard . Un des premiers bons écrivains de la langue française, Guillaume du Vair, premier président au parlement de Provence, publia en 1614 un Traité de l'éloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse. Les raisons principales qu'il donne de cette bassesse sont : « La première , le défaut des grandes affaires, et en même temps celui d'une juste récompense ; la seconde, le peu d'attachement de la noblesse française pour cette étude; la troisième, la difficulté de l'art, qui demande tant de talents et tant d'exercice pour le faire valoir. » Le remède qu'il propose, c'est l'étude et l'imitation des anciens , trop négligée de ses contemporains, et, pour les y exciter par son exemple, il traduit en français les discours de Démosthène et d'Eschine Sur la Couronne et le Pro Milonc.
Les plaintes et les encouragements du chancelier du Vair n'empêchèrent pas les générations formées sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, celles précisément dont Desmarets et Perrault font partie , d'ignorer les anciens ou de les mal connaître. Vingt-quatre ans après du Vair, en 1638, dans des Considérations sur l'éloquence française adressées au cardinal de Richelieu , La Mothe Le Vayer reconnaissait « que depuis M, du Vair on ne pou-
vait nier sans injustice qu'on se fût avancé de quelques pas dans l'éloquence , mais qu'on ne pouvait encore prétendre aller de pair avec ces grands hommes de l'antiquité , que M. du Vair loue dans son Traité. » Il vante à son tour les anciens, et il invite les Français à les prendre pour modèles, au lieu de les abandonner comme ils font. Les mondains eux-mêmes sentaient l'insuflisance de l'enseignement public , et en signalaient les pauvres résultats. Le chevalier de Méré dit quelque part que, de son temps, il n'y avait que les docteurs qui sussent le grec et le latin K Même après la réforme introduite dans les études par MM. de Port-Royal, ni l'enseignement public de l'Université, ni l'enseignement privé n'adoptèrent immédiatement les saines idées des Arnauld et des Nicole. On en resta longtemps encore aux vieilles habitudes. En 1 67 1 , Molière reprend contre les études de son temps les railleries de Rabelais contre maître Jobelin et les sophistes en langue latine, et il tourne en ridicule y\. Robinet et les règles de Jean Despautère :
Omne vire soli quod convenit este virile.
Pour ne citer qu'un exemple, on enseignait encore la lecture aux enfants en leur faisant épeler du latin , malgré la sage recommandation de Port-Royal, qui prescrit de les faire épeler en français. On employait à cet apprentissage stérile trois ou quatre années ; on dégoûtait les enfants de la langue latine en la leur imposant à la place de la langue maternelles et cet usage continuel du latin, appliqué à toutes les actions de leur vie d'écolier, corrompait en eux le sentiment et le goût de la vraie latinité. Il y avait plus d'un siècle que Mathurin Cordier avait dénoncé les mauvais
1. Méré, cité par M. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Rotjal, t. III, p. 420.