La Harpe, Ltjcée, UV partie, XVIII" siècle, Poésie
la versification pour la poésie. 11 mentionne bien en passant le plaisir que procurent à l'esprit les grandes images, et l'on peut croire qu'il va parler de l'imagination ; mais il a soin d'ajouter que de toutes les images, les plus belles et les seules vraiment neuves, ce sont les images spirituelles, autrement dit les pensées, et il en donne cet exemple: Quand La Motte appelle les flatteurs
Idolâtres tyrans des rois,
ou qu'il dit :
Et le crime serait paisible, Sans le remords incorruptible Qui s'élève encor contre lui ,
les expressions idolâtres, tyrans, remords incorruptible, sont des images spirituelles. l\ serait plus vrai dédire qu'elles ne sont nullement des images. Mais Fontenelle les préfère à toutes les autres, parce qu'elles offrent une combinaison d'idées plus nouvelle et plus utile. Plus de gens diront : la diligente abeille, que le remords incorruptible. Fontenelle conclut à l'emploi des images spirituelles dans la poésie ; en d'autres termes, la poésie n'est pour lui qu'une forme du bel esprit et de la philosophie.
Au-dessus des images spirituelles il y a des images plus si)irituelles encore, placées dans une région où l'esprit humain ne s'élance qu'avec peine : ce sont les images de l'ordre général de l'univers, de l'espace, du temps, des esprits, de la divinité; elles sont métaphysiques; on pourrait les a[)peler intellectuelles, pour les distinguer de celles qui ne sont que spirituelles. Fontenelle regarde cette poésie métaphysique comme le plus grand effort de l'esprit humain : peu d'esprits en seraient capables, peu de lecteurs la goûteraient; mais qu'importe? elle serait le vrai chef-d'œuvre poétique par excellence. Il cite, comme un des modèles de
poésie intellectuelle, cette strophe prodigieuse de La Motte :
La nature est mon seul guide ;
Représente-moi le vide
A l'infini répandu ;
Dans ce qui s'ofîre k ma vue
J'imagine l'étendue,
Et ne vois que l'étendu.
Et cette autre :
La substance de ce vide Entre ce corps supposé Se répand comme un fluide :
Ce n'est qu'im plein déguisé !
Fontenelle ne voit pas qu'à force de spiritualiser la poésie, la poésie n'existe plus ; il en fait une idée pure, une idée rationnelle, une algèbre de la pensée. La poésie n'est pas une idée pure ; c'est l'homme même avec toutes les facultés de son esprit, avec tous les sens de son corps, et c'est là ce qui fait sa beauté, a La poésie, a dit M. de Lamartine, c'est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur, de plus divin dans la pensée, dans ce que la nature a de plus magnifique, les images, et de plus mélodieux, les sons. Elle est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière; et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence, qui saisit l'homme par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour l'âme, image pour l'imagination, et musique pour l'oreille'. » Fontenelle faisait de la poésie le chiffre des idées métaphysiques : c'était la tuer, et les poètes le sentaient bien. J.-B. Rousseau disait spirituellement de La Motte, qu'il représentait récitant ses odes sur le Parnasse devant Apollon et les Muses :
Ces odes-lh frisent bien le Perrault.... Lors Apollon bâillant h bouche close :