I E GL'ET-APENS
tous les jours le joune hom ne à renouveler ses visites chez ses (il les; mais Daniel avait, jusqu'alors, inventé mille prétextes pour décliner cet lion: eur.
il sivait <|ue le jeune baron de Saizan fréquentait plus (|ue jamais la maison du comte, et il ne se sentait ni l'envie ni la force de courir au-devant du chagrin que In vue du bonheur d'autrui devait infliger à son cœur. Toutefois, la veille encore, Warfuzée avait tant insisté, (jue Daiiiid, sans commettre une grossière impolitesse, ne pouvait plus ^e dispenser de rendre aux demoiselles de Warfuzée la visite (ju'elles attendaient de lui. C'était déjà la seconde fois, ce jour-là, (jji'il venait jusqu'à l'entrée de la place Saint-Jean pour remplir ce pénible devoir. Après avoir hésité quelques instants encore, il prit la direction de la rue des Céli'stins, passa le pont d'Avroy, erra quelque temps sous les arbres, et finit par se laisser tomber sur un banc, tout irrésolu et découratré
Ce qui le retenait ainsi, c'était l'idée (|u'il n'y aurait pas seulement quelque chose de douloureux, mais aussi quelque chose de ridicule dans sa situation chez le comte de Warfuzée. Sans doute il allait y retrouver Trédéric de Saizan i;n conversati(m intime avec Claire. Que pouvait-il aller faire làv Ne rou;,'irait-il |»as à chaque mot, et ne seraitil pas, pour lui-même et pour les autres, un objet de raillerie et de pitié?
Il avait beaucoup souiïerl et son cœur saignait encore. Pourquoi rouvrir celle blessure à demi fermée. Pourquoi aller mesurer encore l'élendue de la |)erte qu'il avait faite et des illusions qu'il était condamné à combattre? Tandis qu'il se désobiit ainsi et se plaignait de la rigueur du sort, un frisson i'agita soudain. 11 détourna la tôle pour échappera une vue pénible; mais, lorsqu'il entendit ({u'on s'approchait de lui, il lit un suprême effort pour donner à son visage une expression d'indifférence et salua avec une politesse calme le jeune baron de Saizan (jui venait de s'asseoir à côté de lui î-ur le banc et lui avait pris la main en disant :
— (ja, mon bon Daniel, on ne vous voit plus; ce n'e>t pas bien d'abandonner ainsi sans raisons vos meilleurs amis. La pauvre Claire s'élail telletnenl accoutumée à votre présence, qu'elle parle tous les jours de vous. Klle est un peu malade; pour(|Utii ne venez-vous pas la consoler? Vous ne me crovez pas? Mais la naïve cnlani ne prend aucun plaisir à ce qu'on appelle les entretiens de CDur. Kiitre elle et vous, il y a une certaine aflinilé de caractère, il n'e>t d(Mic pa^ étonnant qu'elle aime tant à causer avec vous. Car, au milieu de ses sœurs, elle vit, pour ain.^i dire, dans un ccnoplet 'rtclemenl.
Daniel murmura quelques excuses banales.
— Nous pourrions si bien nous distraire ensemble, reprit le jeune baron. Je vais presque tous les jours deux fois chez le comie; j'y passe habituellement mes soirées. Vicndrez-vous? Promellez-lemoi en ami ; Claire en sera enchantée. Quand pouvons-nous attendre volie bonne visite?
-- J'irai probajjlement aujourd'hui présenter mes respects à mesdemoiselles de Warfuzée, répondit Daniel avec embarras.
— C'est parfait, venez ce soir, nous passerons quelques instants agréables. Je vous trouve singulier, mon cher Laruelle. Vous n'êtes pas malade, j'espère? J'en serais désolé. Je vous dirais bien quelque chose, Daniel; un secret, mais vous vous moqueriez de moi, je le crains.
Il se pencha vers l'oreille du jeune Laruelle et m.irmnra :
— Daniel, j'ai laissé prendre mon ca-ur, je suis amoureux.
Il ne remarqua pas riMi|)ression profonde que ces paroles produisirent sur Daniel; car celui-ci cacha son émotion sous un rire moqueur, et demanda :
— Vraiment, vous êtes amoureux, et l'on vous paye de retour?
— Oui, j'en suis ausii certain ([ue de mon existence.
— Alors, vous devez être bien heureux, murmura Daniel d'une voix étranglée.
— Heureux? répéta l'autre. Oui et non. Si j'étais tout à fait maître de moi, je reprendrais mon c(eur; mais, vous le savez, ou vous ne le savez pas, l'amour est un implacable tyran. La chose est laite, et, quels que soient les obstacles, je suis résolu à les surmonter. Lucie est une jolie fdle, elle est intelligente, spirituelle, et l'éclat de ses grands yeux noirs...
— (Jue diles-vons, Lucie! s'écria Daniel, dont l'œil éiincela. Lucie? vous aimez Lucie?
— Pourquoi vous en étonner si fort? N'est-elle pas digne de mes hommages?
— Sans doute, sans donle, Frédéric, elle les mérite de tous points. Et elle vous aime, ditesvous? Hépélez-le-moi, |)our queje le croie.
— .M "enviez-vous donc son amour? demanda de Saizan, tout surpris. C'est impossible ! Il y a un matenlendu. J'aurais cru plutôt (juc, si vous aviez éprouvé (|uel<jue penchant pour une des demoiselles de Warfuzée, c'eût élé pour Claire. iMais, pour Lucie, (jui s'en lut ilouté!
Daniel, en proie au plus grand trouble, aurait volontiers sauté au c(tu de Frédéric pour le remercier de cette conlidence inattendue, mais il se contint, prit les deux mains de son ami, et ré|)ondit :
— Oui, baron, oui, mtm cher ami, ma surprise était l'effet d'un malentendu. C'est bien mademoi-
LE Gl KT-AF'EXS.
selle Lucie que vous aimez et qui n'est pas indifférente à votre amour? Je ne puis le croire.
— Et pourquoi?
— Parce que je m'étais persuadé que Claire était l'objet de votre affection.
— Claire? Allons, allons, vous n'y pensez pas, Daniel. Sans doute elle est jolie, et son cœur est excellent; mais c'est presque encore une enfant, sans expérience du monde, tandis que Lucie a éié à la cour et possède toutes les qualités nécessaires pour briller dans le monde.
— Vous parliez d'obstacles, reprit Daniel, quels obstacles peut-il y avoir entre vous? Mademoiselle Lucie n'est-elle pas comme vous d'un sang noble?
— Oui, mais le comte de Warfuzée se trouve dans une posilion équivoque. Tous ses biens sont sous séquestre. Mon père ne pourrait pas actuellement consentira un mnriage, et moi-même, je ne l'accepterais pas; nous sommes esclaves de l'honneur de notre maison. Il faudra donc que j'attende jusqu'à ce qu'il soit statué difinilivement sur les affaires du comte de Warfuzée. Combien de temps? Hélas! je n'en sais rien... Ainsi, à ce soir; nous causerons encore de ceci h. l'occasion. Tout n'est pas rose à mes yeux; mais, quand on peut épancher ses inquiétudes dans le cœur d'un ami, cela nous rend un peu de patience et de courage. 1! faut que j'aille au val Benoît m'acquitter d'un message de mademoiselle Lucie. A ce soir!
Après avoir donné à Daniel une cordiale poignée de mnin, il le quitta, et continua son chemin le long du quai,
A peine s'était-il éloigné que Daniel se leva en étouffant un cri de joie. Ses yeux brillaient d'une ardeur nouvelle et il respirait à pleins poumons comme un homme dont la poitrine est soulagée d'un grand poids.
— Elle ne l'aime pas! Il aime Lucie! disait-il à voix basse. 0 Dieu, que j'ai souffert! Fatale erreur de mon esprit! J'errais sans but dans la vie, comme à travers la plus sombre nuit, et vuilà que le soleil reparaît tellement radieux, que sa lumière m'éblouit.
Il fit rapidement quelques pas, puis il s'arrêta, retenu par une réflexion subite et murmura :
— Oui, oui, si radieux, que sa lumière m'éblouit et m'aveugle! Claire m'aimera-t-elle plus pour cela? Mon sang esl-il devenu plus noble? Oh! n'importe! il y a dans le cœur de l'homme des forces cachées auxquelles rien ne résiste, ni la volonté, ni la raison, ni la crainte des humiliations. Le sort en est jeté, quel sera son arrêt? Le bonheur ou d'éternels regrets? Oh! je le saurai; le doute affreux qui me rongeait le cœur a du moins disparu,
El il reprit son pas alerte jusqu'à ce qu'il fut
près de la porte d'Avroy, où l'affluence des passants le rappela à la conscience de lui-même.
Il ralentit peu à peu sa marche, son esprit se calma et il se mit, autant que son agitation le permettait, àcherchercomment il justifierait sa longue absence aux yeux des demoiselles de Warfuzée. Il se demanda aussi ce qu'il dirait à Claire, si, selon ses habitudes, elle lui fournissait l'occasion de lui parler en toute confiance, sans que ses sœurs l'entendissent.
Il se sentait porté à avouer franchement les causes de son chagrin, et à lui arracher aussi une explication qui lui permît d'espérer, ou lui ôtàt toute illusion vaine. Mais le jeune homme, i-i courageux dans les autres circonstances de la vie, était faible dans les choses du cœur. Un pareil aveu l'effrayait d'avance, et, rien que d'y penser, le cœur lui battait violemment.
Sa main tremblait lorsqu'elle souleva le marteau de for de la porte du comte,
— Ah! bonjour, monsieur Lamelle! s'écria Gobert qui vint lui ouvrir. Entrez ! Quel plaisir de vous revoir î
Daniel demanda si les demoiselles de Warfuzée étaient chez elles.
— C'est-à-dire, répondit le valet, les trois aînées sont sorties en voiture avec leur père, mais elles ne tarderont pas à revenir. Entrez au salon, monsieur Lamelle, vous y trouverez mademoiselle Claire. Elle sera bien joyeuse, car, depuis que vous ne venez plus ici, toute sa gaieté a disparu.
Daniel, hésitant, balbutia quelques excuses ; mais bientôt il rassembla tout son courage et dit d'un ton résolu :
— Soit, Gobert, conduis-moi auprès de ta jeune maîtresse.
Le valet le précéda dans le vestibule, ouvrit une porte et annonça :
— M, Daniel Laruelle!
Le cœur du jeune homme battait violemment ; il se sentait oppressé par une crainte indéfinissable ; mais, avant qu'il eût le temps de s'avancer jusqu'au milieu de l'appartement, Claire, qui était assise auprès de la fenêtre, s'élança vers lui en poussant un cri de joie, lui prit les deux mains et lui dit avec émotion :
— Ah! monsieur Daniel ! vous voilà enfin! que je suis heureuse ! Venez, venez, près de la fenêtre, il faut que je vous gronde. Asseyez- vous... Pourquoi m'avez-vous fait souffrir ainsi et laissée devenir malade, tandis que votre seule présence suffisait pour me consoler et me guérir?
Sa voix s'allércâ; les larmes lui vinrent aux yeux et un profond soupir souleva sa poitrine.
— Daniel, poursuivit-elle, que vous ai-je fait pour que vous ayez repoussé les instances de mon
LE GUET-APENS
pèio? Oui, oui, bien cruftllemenl repoussé; car | mon père vous a dit combien j'avais de clia}.'rin; il j vous a supplie de venir me consoler, el vous, vous m'avez sans pille abandonnce à mes douleurs. Si j'ai, sans le savoir, prononcé un mol qui ait pu vous blesser, oubliez-le, el pardonnez-moi.
Daniel, toul Iremblant, reganiail la jeune (ille dont les yeux humides étaient fixés sur les siens. 11 était si ému, (lu'il lui fallut faire un violent effort pour retenir ses larmes.
— Claire, répondit-il, si la fatalité m'a rendu cruel envers vous, j'étais bien plus cruel envers moi-même. Ce que j'ai soulTert, ma douleur, mon désespoir, je ne saurais les dépeindre.
— Vous! pourquoi, Daniel?
— Pourquoi, pourquoi ! balbulia-t-il, je n)C croyais le plus mal heureux des hommes; je portais un poifîuard dans mon CdMir.
— Ciel, vous m'épouvantez! dit la jeune lille.
— C'était une erreur de mon esprit, Claire; maiscelle erreur me rendait lellementmalheureux,
que je voulais mourir.
— Pauvre Daniel ! Vous auriez donc soulIVrt plus que moi. Mais la raison ?
— La raison, Claire? Je croyais que vous m'aviez repris v»ttre amitié.
Quelle idée ! Serais-je donc coupable de quel-
(jue?...
— ,Ie croyais (|ue vous me haïssiez, Claire.
— Mais comment est-il possible de se tromper ainsi! Moi, vous haïr, Daniel? Vous si bon, si fiénéreux, vous le sauveur de mon père ? Oh ! ce n'est pas bien, Daniel, de me croire capable de tant d'ingratitude et d'injustice 1 Je devrais me fâcher; que vous ai-je jamais dit ou fait qui vous donne le droit d'avoir si mauvaise opinion.de mon crr-ureldemon caractère? Je croyais, monsieur Daniel, que vous aviez |dus d'estime et d'affection pour votre pauvre amie. Hélas! moi (|ui étais si heureuse do vous revoir, et voilà que vous me déchirez le cmur sans pitié.
Klle racha .'■on visage dans ses mains pour ne pas laisser voir >cs larmes.
Daniel ne trouvait pas un mot; sa tête se perdait, il regardait en silence la jeune fdle tout on pleurs et esçavail de trouver le courage nécessaire pour lui faire l'aveu qu'il avait sur ses lèvres. Il respira avec forée et dit d'une voix dont le trouble trahissait une émotion |irofon(le :
— Claire, ne pleurez pas, et pardonnez-moi la douleur que je vous cause malgré moi. Je voudrais vous expliquer les motifs de mon égarement; mai> jo n'ose... et pourtant ce serait le seul remède à nos maux, le seul qui puisse faire cesser le malentendu (|ui vous a si cruellement fait .souffrir et qui vous ferait souffrir encore davantage s'il se
prolongeait. Ah ! si j'osais vous ouvrir mon cœur!
— Parlez, Daniel, parlez, s'écria-t-elle, vous me faites trembler.
— Eh bien, j'essayerai de vous faire toucher du doigt la plaie dont mon cœur a saigné. Mais, je vous en supplie, Claire, si mon espérance vous paraît trop ambitieuse el vous blesse, pardonnez à ma pauvre âme exallée... Souvenez-vous qu'un jour, dans le jardin de M. di' Saizan, vous m'avez parlé du château de ^Varfuzée : vous m'avez attendri par le tableau louchant de la douce vie •lue vous y avez menée. Depuis lors, mon esprit s'égare en des rêves enchantés. Je me vois riche, en possession d'un beau château, sur une hante montagne, non loin des bords de la Meuse qu'il domine. Tout ce qui peut réjouir les yeux et le cœur s'y tionve réuni : montagnes el vallées, eaux vives, fontaines jaillissantes, rochers abrupts, campagnes fertiles, bois épais, oiseaux et fleurs, air et espace, soleil radieux et frais ombrages... C'est là que je vis en imagination, loin du bruit de la ville, loin de toute lutte, de toute haine, heureux dans un |)aradis de paix, d'amitié, d'amour, plein de reconnaissance envers Dieu...
A celle peinture enthousiaste, Claire avait découvert son visage et écoulait avec émotion. Elle poussa enfin un cri de joie et dit :
— Ah! Daniel, quel rêve enchanteur !... Et... vous vivez tout seul dans ce paradis terrestre?
— Non, Claire. Dans mon rêve, j'ai une compagne qui ne me quitte jamais. Ses idées sont les miennes, son C(eur bat à l'unisson du mien. Elle est plus belle que les roses qui s'épanouissent sous nos pas, plus pure que les lis qui ouvrent leurs calices pour attirer un de ses reganls, plus tondre que la tourterelle, vivante image de l'amoui' sous les ombrages de la forél...
La jeune fille se leva, recula d'un pas, et balbutia d'une voix à peine intelligible :
— Celle femme, cette femme si complètement heureuse?...
— Pardonnez, Claire, dit le jeune homme en lui tendant les mains, pardonnez. Celte femme adorée, c'est vous!
Claire jela un cri et s'affaissa sur une chaise.
— Moi, murinura-t-elle, moi ! celte femme l'objet de vos rêves, c'est moi, moi. Claire de Warfuzée !
— .Ma hardiesse et mon orgueil vous blessent! dit Daniel en sou|iirant d'un air déc(»ura;:é. Je comprends; mon sort est décidé. Plus de paix, plus de censolalion pour moi ici-bas. Je vous ai donné le droit de me hair.
Et sa tète retomba sur sa poitrine.
— Que dites-vous, Daniel? s'écria Claire. Vous liaïr?.\h! cela me serait impossible, lors même
LE GUET-APENS
Elle se jeta au cou du bourgmestre. (Page 1 1.)
que vous me feriez du mal. Votre paradis n'est qu'un rêve, mais je rends grâce au ciel que, même dans un rêve, vous ayez pensé à moi.
Une vive rougeur couvrit son front et elle baissa les yeux.
— Merci! ô merci! murmura Daniel à qui l'émotion coupait presque la parole : ainsi, vous me croyez digne de tant de bonheur? Vous ne m'interdiriez pas l'espoir de voir ce rêve se réaliser un jour?
Claire se leva soudain ; l'expression de son visage était calme et grave.
— Daniel, dit-elle, vous avez un noble et sensible cœur. Vous comprendrez donc que nous ne pouvons causer plus longtemps de ces choses-là. Quittez-moi pour aujourd'hui, je ferai connaître à mon père mes vœux et les vôtres. C'est à lui seul de décider si voire rêve peut devenir une réalité.
— Quoi! Claire, vous consentiriez?...
— A jouir du bonheur que vous avez si poétiquement dépeint, à mener une vie si douce, si heureuse et si tranquille? Ah! Daniel, qui pourrait le refuser?... Mais partez maintenant, mon ami, soyez raisonnable.
— Eh bien, je pars, dit le jeune homme, je m'en vais le cœur inondé de reconnaissance. Mais il me vient une idée. Ne vaudrait-il pas mieux, Claire, que mon père vînt d'abord parler à M. le comte? car il pourrait s'élever certains obstacles matériels que nos parents seuls peuvent lever...
— Ah! j'entends la voiture qui revient, s'écria la jeune fille. Restez, Daniel; si une occasion se présente, je parlerai à mon père en votre présence... Vous semblez effrayé? Pourquoi donc?
— Je vous en prie, Claire, attendez encore, jusqu'à ce que mon père en ait parlé au vôtre. La chose n'est pas si simple ni si facile que vous le croyez.
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— Maintenant, Daniel, soyez calme et tenezvous bien ; voici mes sœurs.
Les demoiselles de Warfnzée, suivies de leur père, saluèrent le jeune homme avec de bruyantes félicitations sur son retour. Warfuzée lui serra cordialement la main et le remercia d'avoir enfin tenu sa promesse.
Daniel, encoure par ces témoifruafres d'amitié, se sentit fort et répondit de son mieux aux ([ueslions qu'on lui adressa. Il se défendit môme, sans trop de timidité, contre les remarques moqueuses des jeunes lillos, qui prétendaient que Claire et lui avaient l'air sérieux comme s'ils s'étaient querellés.
Le comte, après ces premières politesses, sonna el demanda à Goberl si l'on n'avait pas apporté de lettres pour lui.
Le valet lui en remit deux ou trois.
— Excusez-moi, mon cher Lamelle, dit le comte qui avait pris un siè.ne; dans un inslant je suis à vous. — Ah! ah! mesdemoiselles, contina-t-il en re^rardant la première enveloppe. Une lettre de votre frère Albert,
Les jeunes fdles le regardèrent avec curiosité; mais lui, après avoir ouvert la letlre, se mit à lire avec une agiialion croissante.
— Qu'est ceci? dit-il en pAlissant. Impossible; une pareille trahison!
— 0 ciel! est-il arrivé malheur à notre pauvre frère?
Le comte se leva, et se fit violence pour cacher son épouvante.
— Non, non, ce n'est rien, répondit-il. Tes affaires politiijues, des secrets d'Ktatqui me préoccupent et m'inquiètent. Ne me demandez rien pour le moment. Je m'expli(|ut'rai tout à riicure. Il fant que je sorte sur-le-cham|), — Monsieur Daniel, veuillez m'excuser.
Il se dirigea vers la porte et dit à (lobort dans le vestibule :
— Non, je n'ai [»as besoin de la voilure. Dételez, je reviens a l'instant.
Il traversa rapidement la rue Saint-Adalberl et la place Saint-Paul en grondant sourdement, et s'arrêta bientôt devant la maison du rèsld, nt français.
Sans laisser au valet le temps de rannonctr, il pénétra dans les appartements et vint avec colère h M. de Mouzon qui s'était levé pour le saluer,
— Ah V'*! monsieur le résident, |tonvez-vnus me donner l'explication iTuni- trahison aussi inouïe? .\-l-on perdu la télc h Paris, ou est-ce Satan lui-même (|ui les inspire? Bien fou serait relui qui servirait le loi de Frane h ce prix. Mieux vaut être alors son ennemi que son ami,
— ,\Iais, mon digne comte, dit de Monzon,
qu'est-il arrivé ? Je ne vous comprends pas.
— Ah ! vous ne me comprenez pas, fit Warfuzée avec une ironie amère, je viens de recevoir une lettre de mon fils Albert, (|ni m'annonce de Paris la récompense que m'accorde M, de lUcbelieu pour les importants services que j'ai rendus au roi de France, Elle est belle, la récompense, elle est brillante, elle est royale !
— Vous la trouvez trop faible, seigneur comte, et vous en êtes mécontent ?
— Mécontent? ré|)éta Warfuzée avec un sourire aigre. Vous ne la connaissez j)as? Non? Eh bien, on a arrêté mon fils à Paris et on l'a mis à la Bastille,
— Sur l'ordre du cardinal-ministre?
— Sur l'ordre du roi, murmura le résident,
— Pourquoi? S'est-il rendu coupable de quelque méfait !
— Non, on l'a jelé à la Bastille comme prisonnier d'État, en otage, pour répondre de ma fidélité. Mais c'est égal, le roi peut faire périr mon fils, s'il le veut. Je me vengerai. On saura là-bas qu'on ne peut pas impunément insulter le comte de Warfuzée dans son propre sang.
— C'est une triste nouvelle en effet, monsieur le comte; mais calmez-vous, ne vous laissez pas emporter par votre juste ressentiment et par votre douleur. Il y aura bien moyen de rendre à votre fils son honneur et ses dignités,
— Vous croyez, monsieur le résident ? On ne sort pas si facilement de la Bastille,
— Oui, mon-ieur le comte, mais j'ai des raisons particulières de croire qu'il y a un malentendu ; el, (juand je l'aurai prouvé là-bas...
— Vous voyez donc bien que vous aviez connaissance de cette infâme trahison, s'écria Warfuzée avec méfiance et en lui jetant nn coup d'ceil plein de reproche.
— Non, répondit le résident sans se laisser émouvoir par la vivacité du comte, non, je ne savais absolument rien de ce triste événement; mais j'ai reçu aussi des lettres de Paris et je devine quelles sont les causes de l'arrestation de votre fils, les causes alléguées, bien entendu.
— Et ces causes, ces prétextes sont?...
— Vous ne le croirez pas, mon digne comte, je n'ose presciue pas vous le dire, car je reconnais que vous avez le droit de considérer comme une sanglante injure la seule pensée d'une pareille accusation.
— Mais pourquoi tant de détours? interrompit Warfuzée. Vops me mettez à la torture, monsieur le résident; de quelle accusation |iarlez-vons?
De Monzon regarda le comte en face sans intention api arenle, el répondit :
i — Vous savez comme moi, mon cher Warfuzée,
LE GUET-APENS
que l'Espagne entrelient partout des espions, même à la cour de France, si bien que le cardinalministre lui-même n'est pas sûr de la fidélité de ses serviteurs. Mais vous êtes également convaincu, je pense, que mon roi est aussi à même de savoir ce qui se passe à la cour de Bruxelles, et vous étonnerai-je en disant qu'il a même à son service des gens qui serveillent à Bruxelles l'emploi des fonds du Trésor?
Le comte eut un léger tressaillement; mais il cacha son inquiétude sous un éclat de rire et s'écria :
— Mais, monsieur le résident, à quoi bon toutes ces cérémonies pour me dire une chose que je sais parfaitement? Qu'est-ce que le Trésor de Bruxelles peut avoir de commun avec mon fils à Paris?
— Vous allez le comprendre, ou du moins vous pressentirez le malentendu qui a amené l'arrestation de voire fils. On a reçu à Paris la nouvelle qu'une somme de dix mille livres est sortie de la caisse des fonds secrets de l'Espagne à Bruxelles, et que celte somme a été envoyée à Liège par l'intermédiaire de certaine personne. Ah! vous avez des raisons de vous indigner, mon cher comte. Ce n'est presque pas croyable, mais c'est ainsi : on croit que cet argent, ces dix mille livres, sorties des caisses du Trésor à Bruxelles, vous étaient destinées. Je sais bien que cela ne peut pas être vrai, mais vous comprenez qu'une pareille nouvelle, quoique fausse, a dû mettre le cardinalministre dans une violente colère.
Warfuzée, qui jusque-là avait écouté, pâle, immobile et les dents serrées, éclata tout à coup en reproches, et, malgré les efforts du résident pour le calmer, il donna un libre cours à sa colère. Il répondit qu'en effel il avait reçu de l'argent deBruxelle&, mais en payement d'une ancienne créance; il pouvait nommer la personne, une personne honorable et connue, un négociant qui ne s'occupe que de son commerce... Mais, puisqu'on osait lui faire une si grave offense par cette supposition blessante, il croyait au-dessous de sa dignité de donner de plus amples explications. En un mot, il accusa, il menaça, il parla de vengeance avec une indignation si bien jouée, qu'il parvint à éveiller des doutes dans l'esprit de Mouzon, et peut-être à le tromper complètement.
Quoi qu'il en fût, le résident l'assura qu'il allait écrire immédiatement à Paris de la façon la plus pressante, pour affirmer à Richelieu que Tavis qu'il avait reçu était faux et qu'il fallait mettre sans retard le fils de Warfuzée en liberté. Par la même occasion, il rappellerait les éminents services que le comte venait de rendre, et demanderait la récompense qu'ils avaient méritée.
Après avoir reçu du résident les plus brillantes
promesses, Warfuzée se laissa calmer en apparence, mais il prétexta qu'il avait besoin de repos après une si vive agitation et qu'il lui fallait rentrer chez lui. Il ajouta qu'il attendrait avec confiance le résultat des démarches de de Mouzon, persuadé que ce dernier saurait bien lui faire rendre la faveur du roi et faire mettre son fils en liberté.
Ils se serrèrent la main et se quittèrent de la façon la plus cordiale.
Warfuzée, arrivé au bout de la rue des Clarisses, tourna à droite du côté de la Meuse, et se mit à marcher avec agitation le long des quais. Mais, même sur celle promenade déserte, il y avait encore trop de monde. Il voulait respirer en pleine liberté, loin des oreilles qui pouvaient entendre les sourdes imprécations échappées à sa colère, loin des yeux qui pourraient voir la tempête qui grondait dans son sein.
Il dépassa le pont des Arches et marcha jusqu'au quai Saint-Léonard. Là, sous l'ombrage des arbres, à moitié caché à la vue des rares promeneurs, il s'assit sur un banc de pierre et laissa ses regards errer au fil de l'eau. Il y resta une grande heure, haletant et plongé dans des réflexions qui devaient être bien tumultueuses, à en juger par les paroles sans suite etles interjections furieuses qui sortaient de sa poitrine, tandis qu'il se passait la main sur le front.
Naturellement le nom de de Mouzon revenait de temps à autre dans son monologue; mais comment se faisait-il qu'il y mêlât avec presque autant d'amertume le nom de son ami et protecteur Lamelle? Quel sombre projet formait-il donc?
Depuis quelque temps, il se tenait immobile sans qu'un mot ou un geste vînt trahir ce qui se passait dans son esprit, lorsque tout à coup il se leva et s'écria avec les signes de la joie la plus vive :
— Oui, oui, le moyen est trouvé, ah! l'on saura ce qu'il en coûte de m'offenser et de se moquer de moi, et alors je serai remis en possession de mes biens, de mes honneurs, de mes dignités. Le sort propice me ramènera dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter. Si je réussis, le monde sera étonné de mon habileté et de mon courage.
11 retourna le long des quais, traversa rapidement les rues de la ville et atteignit bientôt sa maison.
— Gobert, dit-il, ne laisse entrer personne, je ne veux être troublé en aucune façon, entends-îu?
Il se mit à écrire sans ôter son chapeau ni son épée; sa main courait sur le papier sans qu'il eut besoin de s'arrêter pour chercher ses phrases, car, lorsqu'il signa sa lettre au bout d'un quart d'heure, il n'avait pas hésité une seule fois. Avant de la cacheter, il la parcourut encore une fois des yeux
LE GUET-APENS
et, arrivé à la dernière page, il lut à voix basse : « Comtne je vous le disais, venez parle bateau de Namur. Il y a une raison. Faites-vous dosceiidre à (Juincjuenipoix, vous m'y trouverez el je vous dirai l'allrense trahison qui se trame ici contre le roi d'Espaj;ne. Je ne veux confier ce secret à personne autre (|ue vous. Si vous ne venez pas, Liège est jterdu à jamais pour le prince-évè(iue. Ainsi, écrivez-moi imniédialemcnt, mon digne monsieur Devrièse, quel jour et à quelle heure je j)uis vous attendre. Je vous en prie, ne refusez |as. Votre bonheur, voire élévation et la mienne en dépendent. >»
Il écrivit sur l'adresse le nom de « M. Dupuis, marchand à Naniur », cacheta sa lettre, se leva el sonna.
— Goberl, dit-il, lu sais bien ce magasin de draps de la rue Féronslrée, où il y a un éléphant d'or?
— Sans doule, monsieur n'a pas oublié que j'y suis déjà allé une fois.
— th bien, tu remettras celte lettre entre les mains du marchand lui-même. .Mais non, donne, je dois sortir, la rue Féronstrée est sur mon chemin ; je veux faire connaissance avec le marchand.
11 prit la lettre des mains de Gobert, qui lo suivit d'un air étonné, tira la porte après lui, et disparut sous les arbres de la place Saint-Jean.
Daniel était assis sur le banc rustique dans le jardin de son père et ses yeux se fixaient sur la porte de la maison.
l'ne vieille dame entra dans le jardin. Le jeune homme se leva, alla à sa rencontre et lui serra la main avec tendresse en disant :
— Kli bien, ma chère mère, vous apportez une bonne nouvelle, n'est-ce pas? Mon père a consenti? Vous secouez la tète : aurait-il refusé?
— M l'un ni l'autre, répondit-elle. Ton père veut mûrement peser la chose avant de prendre une décision. Je ne le le cache pas, Daniel : il espère pouvoir l'amener par ses conseils à renoncer à un mariafie (|n'il ne juge ni avantageux ni convenable.
— (J ma mère, s'écria le jeune homme, ce .serait me condamner à une vie amère et inconsolable! Vous, à qui j'ai entièrement ouvert mon cœur, vous en èies toujours convaincue!
— Oui, mon fils, aussi je ne doute jtas que nous ne réussissions, si tu te tiens ferme dans la résolution, si tn ne laisses pas rroire k ton père que le temps cl les conseils pourraient triompher de ton
amour. Va maintenant auprès de lui, aie bon courage. J'ai, autant que possible, préparé le terrain.
— Mais, ma mère, murmuia-t-il, mainlenant mon père est encore agité , il peut être mal disposé; si j'ajournais ma tentative jusqu'à ce soir ou demain matin?
— xNon. Daniel, il faut battre le fer pendant (juil est chaud. D'ailleurs, ton père t'attend... On dirait vraiment que tu as peur. Un homme comme toi, (jui n'a pas tremblé en voyant la mort en face! -Mais, dans les affaires de cœur, le plus fort devient pareil à un enfant craintif, il en est toujours ainsi... Allons, allons, en avant... Cela ira bien.
Ft elle le poussa vers la maison en riant.
Daniel la remercia j)ar un tendre regard et répondit en s'arrélant devant la porte de la maison :
— Ma chère mère, que vous êtes bonne pour moi! Si Dieu me donne le bonheur rêvé, comme nous vous aimerons tous deux!
— Don, bon, je le sais bien, (lalteur, dil-elle tout émue. Entre, je t'attendrai ici avec autant d'inquiétude et d'espoir que si c'était moi qui désirais me marier.
Daniel entra. A la porte du cabinet de son père, il s'arrêta un instant pour recueillir ses idées el son courage, puis il poussa la porte avec résolution.
Le bourgmestre regarda son fils avec un léger sourire et dit :
— Fh bien, '.non pauvre Daniel, quelle idée étrange! du moins, à en croire ta mère, car son amour pour toi la porte sans d(nite à exagérer les choses. Une Warfuzée! peste! on pourrait être plus modeste dans son choix.
— Par jtitié, mon père, ne plaisantez pas, dit le jeune homme. Vos paroles me font mal. Mon amour est si profond el si sincère, que la moindre mo- (juerie de votre part me déchire le cœur.
M. Lamelle secoua la lete et parut surpris de l'altération de la voix de Daniel. Il lui dit d'un air pensif et comme se parlant à lui-même :
— Oui? Fn sommes-nous là? J'aurais dû le prévoir; mais les soins [loliliques, les nombreux devoirs de ma place ne me laissent, hélas! pas le temps de veiller sur ma pr(q)re maison. Je supposais bien qu'il devait y avoir une certaine inclination entre toi et la plus jeune des demoiselles de Warfuzée. Mais j'étais assez simple el assez confiant pour croire qu'un seuliinent calme, fondé sur la reconnaissance et sur une certaine analogie de caractères, n-'aurait jamais éveillé en toi des vœux si ambitieux et si dangereux. Je le pense encore. Tu as un bon cfeurelnn esprit raisonnable. Après avoir pesé et examiné la chose avec moi, tu renonceras peut-être à un projet qui peut devenir pour
LE GUET-APENS
toi une source de déceptions amères, et pour moi, de grandes humiliations.
— Ne l'espérez pas, mon père, répondit tristement Daniel. Toute ma vie est là pour témoigner de mon respect pour vous, mais aujourd'hui je ne puis pas suivre votre conseil. Si vous me refusez le bonheur que j'implore de votre amour, je me soumettrai; mais vous m'aurez condamné à un désespoir immense et à une douleur éternelle.
— Ah! mon cher Daniel, tu prends la chose au tragique, répondit le bourgmestre avec bonté. On parle toujours ainsi lorsqu'on est touché au cœur; mais, si profonde que soit cette blessure, le temps et la raison la guériront.
— Pourquoi, mon père, vous montrer si impitoyable? cela ne vous est pas naturel. Si vous saviez combien votre incrédulité me fait souffrir? Accusez-moi d'égarement, de témérité et d'orgueil, mais ne doutez pas de la profondeur, de la force de mes sentiments. Et dire que, hier encore, je croyais que le choix de mon cœur vous réjouirait.
— Me réjouirait? reprit le bourgmestre étonné.
— Oui, mon père; n'avez-vous pas, en ma présence, depuis qu'elle est ici, parlé cent fois avec éloge de Claire de Warfuzée? N'avez-vous pas exprimé votre admiration pour sa jeauté, son amabilité, sa candeur, pour le charme inexprimable qu'elle exerce, sans le savoir, sur tous ceux qui l'approchent, et qui lui gagne tous les cœurs? Ce sont vos propres paroles ; et si, à votre âge, chargé de soins et de travaux comme vous l'êtes, vous n'avez pu rester insensible à tant de séductions, comment aurais-ju pu, moi qui suis jeune, résister à un pareil enchantement?
— Tu es éloquent, Daniel, dit le bourgmestre, et, certes, s'il n'y avait pas de raisons pour étouffer la voix du cœur, je bénirais Dieu d'avoir choisi pour compagne à mon fils unique un ange si pur. Ce n'est pas là l'obstacle. Elle est de sang noble; nous ne sommes que des bourgeois...
— Mais cela n'est pas un obstacle, mon père, objecta le jeune homme. Moi-même, je l'ai cru lontemps et j'en ai souffert plus que je ne puis dire. Ma crainte était vaine. Claire n'y attache aucune importance. Au contraire, elle désire une vie tranquille et modeste.
— Oui, Claire, c'est possible ; l'amour est aveugle; mais son père, Daniel, oubliera-t-il la distance ?
— Il donnera son consentement avec joie, dit le jeune homme.
— Tu le crois?
— Ne voit-on pas souvent de pareils mariages à Liège, mon père?
— A Liège, oui, dans la noblesse liégeoise; mais le comte de Warfuzée appartient à une autre
espèce de gentilshommes. Il a passé presque toute sa vie à la cour des souverains. Sa maison est alliée par le sang aux plus grandes familles des Pays- Bas. Je suis certain qu'il regrettera profondément d'être forcé de repousser une proposition comme la tienne; car le monde considère un tel refus comme une injure; mais que peut-il y faire, si le respect de son nom et l'opposition de toute sa famille l'y obligent?
— Ne me découragez pas ainsi, mon père, dit Daniel en soupirant. Il est votre ami, vous lui avez rendu les plus grands services. Il se rappellera que j'ai versé mon sang pour le délivrer des mains des Espagnols...
— Lui demander son consentement comme payement de ces services? jamais cela, Daniel !
— Mais, mon père, le comte de son côté a préservé la ville de Liège d'un danger imminent et renversé les projets de méchantes gens qui voulaient vous tuer. Il n'y a donc plus rien à payer entre vous; votre amitié réciproque écartera seule tous les obstacles.
M. Lamelle secoua la tête avec une expression de tristesse.
— Allons, mon père, soyez généreux! supplia le jeune homme; accordez-moi le bonheur que j'implore de votre bonté ! ma reconnaissance sera éternelle.
Le bourgmestre ne répondit que par une interjection sourde; il luttait contre des réflexions qui lui causaient une émotion pénible ; au bout d'un instant, il reprit avec une nuance d'amertume :
— Le comte refusera... Il peut refuser. Comprends-tu cela, mon fils? Vois-tu ton père, le chef du libre peuple de Liège, murmurer une timide prière devant un gentilhomme? Entends-tu comment on lui dit ou comment on lui fait comprendre que sa demande est inacceptable, parce que ses parents étaient des marchands, et que ce n'est que du sang roturier qui coule dans ses veines?
— Vous avez trop d'humilité, mon père, et vous méconnaissez votre propre valeur. Le bourgmestre de Liège est l'ami des souverains et des rois, qui le respecte'nt et le flattent !
— Trop d'humilité? répéta Lamelle en levant la tête. Je n'ai pas d'humilité, mon fils; c'est un sentiment de fierté qui m'anime. Si les nobles ont à garder l'honneur de leur race, nous, bourgeois, nous avons également notre dignité à garder. Ce mariage, s'il pouvait avoir lieu, je ne le considérerais pas comme un honneur. Mais puisqu'il y a encore tant d'inégalité entre les hommes, il vaudrait mieux que chacun restât à son rang. Toi, Daniel, qui es tout mon espoir, — toi que mes rêves paternels voient à la tête du peuple liégeois et qui dois être un jour le premier bourgeois de