‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 2 sur 115 · I.K GTET-APENS · texte numérisé non relu

I.K GTET-APENS

celle noble ville libre, tu supplies pour devenir le dernier parmi les gens qui s'imaginent avoir revu en naissant le dntil de mépriser les enfants du Iravail, de l'industrie et du cominerce? Quel lot serait le tien, mon pauvre Daniel? Tu ne serais parmi eux (ju'un intrus à qui son nouvel état n'aurait apporté (|n'une l iche inell'arahle.

Le jeune homme laissa retomber ses bras et parut entièrement découragé. Dans ses yeux plaintifs, qu'il tenait (ixés sur son père, brillaient deux larmes.

Lamelle le regarda un moment avec compassion; puis il lui ))rit la main et dit avec douceur :

— Allons, mon fils, il faut être plus fort. Si mes paroles t'attristent, c'est paicc (ju'elles contiennent une vérité <|ui, je le comprends, ne peut être (jue bien [ténible pour toi.

— Non, mon père, ce n'est pas une vérité, du moins à mes yeux; ce qui me tourmente, c'est votre rigueur envers moi.

— .Ma rigueur?

— Oui, mon père; ce malin, le cœur me battait de joie; je me berçais d'un doux espoir que vous approuveriez num projet... Et s'il pouvait s'élever quelque obstacle, j'espérais (|ue vons, si généreux et si bon, vous m'auriez consolé et encouragé. Comme je me suis trompé ! Vos paroles sont autant de poignards qui me percent le cœur.

Lamelle était profondément ému. Il craignait d'avoir été trop loin.

— Mais, mon pauvre Daniel, dit-il, encore une fois, ce n'est |)as moi qui le fais souffrir; c'esl la vérilé, rindexible vérité.

— ruis-je vous démontrer ([ue vons vous trompez tout à fait, mon père ?

— Certainement, je ne demande pas mieux.

— Eh bien, mon père, écoutez-moi sans prévention. Vons rêvez pour moi un lot comme le vôtre. Si votre désir s'aecoinpiissail, je serais un bourgmestre de Liège. Moi, au contraire, je prie Dieu do ilétonrner de mes lèvres re raliro d'amertume. Oui, je vons vois, mon père, depuis de longues années, employer votre lemps, voire travail, votre intelligence, loule votre existence enfin au saint et au biiMi de tous. Quelle est votre récompense? L'inquiétude per|»étuelle, lingralilude, la haine, la calomnie, les tentatives d'assassinat! Vous n'avez pas un momenl.de Iranquillité, Vos jours et vos nuits sont troublés par les alarmes et la crainte, sinon pour vous-même, du moins pour les intérêts publics dont vous êtes le gardien, et, si les oppresseurs iiiomphi-nl jamais du peuple liégi-ois, ce même peuple prolanera peut-être le tond)eau du défenseur de sa liberté... Je ne veux pas d'une pareille vie. Mon âme n'esl pas assez forte i)0ur se

charger volontairement d'un tel fardeau. Elle veut le bonheur calme, le repos, la paix.

— En effet, défendre le droit contre la force, c'est se charger les épaules d'une lourde croix! soupira Lamelle. Mais, si nous raisonnions tous de la sorte, le genre humain ne serail-il pas condamné à un esclavage éternel? Et n'y a-t-il pas quelque douceur dans la conviction (ju'on se sacrifie à l'accomplissement d'un devoir difficile!

— Vous dites, mon pèie, que je serai exposé aux humiliations des gentilshommes? Cela pourrail être si je fré(|uentais leur compagnie; mais non, notre plan est fait : Claire ne veut pas que notre bonheur dépende d'autre chose que de nousmêmes. Nous habiterons une campagne sur les bords de la Meuse; nous y vivrons humblement, mais tranciuillement, ne prenant que Dieu pour juge, et la nature pour témoin de nos actions; et, pendant que d'autres se fatiguent et s'exténuent sur la mer orageuse des passions humaines et des luîtes politiques, nous jouirons de la douce paix de deux âmes qui ne connaissent d'autre source de bonheur que le repos et l'amour.

Lamelle écoulait en silence les paroles enlhousiasles de son fils. Lorsque le jeune homme eut fini, le père resta encore sans répondre.

Daniel, qui se croyait déjà triomphant, saisit la main de son père cl poursuivit d'un ton caressant :

— Allons, mon père, prenez une généreuse résolution el chassez les rêves que vous inspirent votre tendresse el votre fierté paternelles. Que serait-ce si de pareils rêves se réalisaient, si je devenais bourgmestre, écbevin, ou chef de parti? Eloigné des affaires publiques, vous craindriez et vous souffririez encore pour voire propre fils, (jui aurait pris voire j)lace dans la lutte ineessanle des intérêts humains; triste vie, ou l'on n'attend le repos que de la mort! Accordez-moi, par votre consentement, le moyen de préparer une relraitti à vos vieux jours. Vous conlinnerez à vous fatiguer, à vous sacrifier pour la défense du peu|)le et de la liberté. .le le sais, votre âme forte ne désertera |)as le combat. Mais, après cha(|ue (îllorl, après cliacjue lulle pénible, vous viendrez vous reposer dans notre paradis de paix et d'amour. Le doux sourire et l'aimable parole de ma Claire rempliront votre ca.'ur de lumière el de joie; mes enfanls — Dieu vous donnera des pelits-enfanls, mon père! — essuieront la sueur de votre front, grimperont sur vos gênons, vous délasseront par leurs baisers... El ainsi, sous l'ombre séculaire des grands arbres, entouré el aimé de tous ceux qui vous soni chers, vous jouirez avec ma mère d'une douce et heureuse vieillesse, récompene légitime d'une vie laborieuse cl pénible.

— Daniel, murmura Lamelle, profondément

LE GUET-APENS

ému, n'essaye pas de m'entraîner. Oui, je le sais, une vie aussi agitée que la mienne n'est pas le bonheur... Et tu crois que le comte de Warfuzée consentirait?

— J'en suis presque sûr, mon père, mon cœur me dit qu'il acceptera avec joie voire proposition.

— J'en doute...

— Mais essayez, du moins ! Je n'en demande pas davantage.

— Eli bien, dit Laruelle, j'essayerai. Cela me coûte beaucoup; mais, puisque lu penses que ton bonheur en dépend, je le ferai!

— Je vous remercie, mon père, s'écria Daniel, soyez béni pour votre bonté ! Quand irez-vous chez le comte?

— Quand? Puisque j'y suis résolu, j'irai tout de suite. Il me reste encore quelques heures avant la réunion du conseil échevinal. Si j'y allais maintenant? Nos doutes seraient bientôt éclaircis...

— Je vous en prie, mon père, écoulez cette bonne inspiration!

Le bourgmestre se leva, appela Jaspar et demanda son manteau et son épée.

En sortant, il dit à son fils :

— Je ne compte pas sur un succès, Daniel; mais crois bien que j'agirai avec un ardent et sincère désir de t'apporler une bonne nouvelle. Continue donc à espérer; mais fortifie aussi ton cœur contre un échec possible.

Il sortit et se dirigea vers le cloître Saint-Jean. Il n'avait pas beaucoup de temps pour réfléchir à ce qu'il allait tenter, car son habitation n'était pas loin de la place Saint-Jean. Aussi, quelques minutes plus tard, il frappait à la porte de Warfuzée.

Il demanda si le comte était à la maison et pouvait lui accorder un entrelien particulier; Gobert répondit par un signe affîrmatif, mais il ajouta qu'en ce moment le comte était en conversation avec quelqu'un et qu'il avait défendu qu'on le dérangeât; mais celte défense ne pouvait concerner le bourgmestre. Gobert lui ouvrit donc la porte du salon et le pria d'attendre quelques minutes.

A son entrée, Laruelle entendit un petit cri de joie ou de crainte. Il aperçut la jeune Claire de Warfuzée, qui, toute confuse et le front rougissant, se tournait vers lui et lui faisait une profonde révérence.

Le bourgmestre, un peu surpris de cette rencontre, s'approcha de la jeune fille, et lui dit avec un sourire :

— Mes sincères amitiés à ma chère demoiselle de Warfuzée. Si j'entrais sans me faire annoncer, c'est la faute de Gobert. Ma présence semble vous avoir surprise? Pardonnez-moi, je vous prie.

— Non, non, c'est la joie, monsieur le bourgmestre, bégaya-t-elle.

— La joie, mademoiselle? reprit-il, étonné de la franchise de la jeune fille.

— Ah! voici qui modère mon premier mouvement, reprit la jeune fille avec une moue charmante. Vous me dites : « Mademoiselle, » cela m'attriste. Avant-hier encore, lorsque je vous ai rencontré sur la place Saint-Laurent, vous m'avez appelée une dizaine de fois Claire, tout court. Vous voyez bien quo je les ai comptées.

Le bourgmestre la regarda un instant avec une tendresse réelle. Elle souriait. C'était comme une conversation des yeux que tous deux comprenaient clairement.

— Douce enchanteresse! murmura-t-il à part lui. Ah! il n'est pas étonnant que votre regard seul ouvre le ciel à un cœur digne de vous.

Puis, adressant de nouveau la parole à la jeune fille, il reprit :

— Claire, — Claire, puisque vous le désirez, — vous êtes si franche avec moi, que je voudrais bien vous demander quelque chose. Je suis venu ici pour parlera votre père. Comprendrez-vousle butde ma visite? Oui sans doute, puisque vous m'avez salué avec un cri de joie ; ce que mon fils me disait est donc la vérité? Si votre père consentait, voudriez-vous rendre Daniel heureux en devenant mon enfant? Vous semblez émue? Répondez-moi, je vous en prie.

— Oh! la réponse est sur mes lèvres, depuis que mes yeux vous ont vu, dit-elle; mais je n'ose pas. Vous me trouveriez hardie et inconvenante.

— Ne craignez rien, Claire, votre franchise me charme.

— Eh bien, recevez donc ma réponse... Sur tout, pour toujours ! s'écria-t-elle.

Et elle se jeta au cou du bourgmestre, le serra dans ses bras, et le baisa si tendrement, que le brave homme, tout attendri, se sentit venir les larmes aux yeux.

Le domestique annonça à M. Laruelle que son maître l'altendait dans son cabinet. Le bourgmestre, encore tout ému, suivit le valet; Warfuzée vint au-devant de lui, lui serra les mains et le combla des marques de l'amitié la plus vive.

Lorsque tous deux furent assis, Warfuzée demanda :

— Maintenant, mon cher Laruelle, qu'est-ce qui me procure le plaisir de votre agréable visite? Une affaire grave ?

— Oui, seigneur comte, une afl'aire très grave et si difficile à expliquer, que je ne sais par où commencer, répondit le bourgmeslre.

— Vous savez, mon ami, que je suis prêt à tout, même à donner ma vie pour la ville de Liège et son noble peuple...

— Ce n'est pas cela, seigneur comte, ce ne sont

LK GlIET-APENS.

pas des affaires d'Elal qui m'amènent. Je viens vous parler de mon fils Daniel el de votre (ille Claire.

Warl'uzée le rejjarda avec étonnemenl.

— Oui, seigneur comte, ce n'est pas le bourgmestre, c'est le père qui vous parle. Vous ave/ accueilli mon lils avec une bienveillance extrême. Il a eu de fréquentes occasions de se trouver avec mademoiselle Claire; voire (ille est douce el belle. N'avez-vous jamais supposé que mon lils put devenir sensible à tant de cbarmes?

— Avec (|uel sérieux vous me le demandez? dit Warfuzée. Vous m'in(|uiétez !

— Kn elVet, seigneur comte, nous n'avons pas été prudents. Nous aurions dû prévoir que deux jeunes gens, tous deux candides et sans expérience, ne pourraient rester longtemps indilTérents l'un à l'autre et (jue petit à petit ils se sentiraient attirés par une sympathie qui jetterait dans leur conir de profondes racines. Une pareille inclination, si |)ure ((u'elle soil...

— Ali çà! mon bon ami Laruelle, s'écria Warfuzée en riant, si je ne me trompe, vous employez tous ces détours uni(|uemenl pour m'aj)|)rendre (jue .M. Daniel est amoureux de Claire?

Le bourgmestre secoua la léte en signe d'adirmalion.

— Kb bien, qu'y a-t-il la de si étonnant el de si terrible? Il me semblait aussi l'avoir remarqué ; mais, depuis que Daniel avait mis fin à ses visites, je croyais ni'élre trompé.

— Non pas, comte, il avait peur de ses propres sentiments et il s'efforçait de les vaincre. Dans cette lutte, il a souffert cruellement, mais cela n'a servi (ju'à redoubler son amour.

— Ainsi, Daniel aime Claire? demanda Warfuzée.

— Oui, épordument.

— Kt Claire?

— Lille laime aussi ; je crois même que, à cet égard, il n'y a entre eux aucune différence.

— Kt c'est là ce qui cause votre inquiétude, mon cher Laruelle? s'écria Warlusée. Nos enfants s'aiment? Tant mieux!

— Tant mieux? reprit le bourgmestre stupéfait.

— Kb oui! ils sont au |)rintem|»s de la vie; l'amour est la (leur du cœur. Kt, puisque nous, leurs pères, nous sommes unis si étroitement par l'amitié, lai>sons nos enfanisétrc amis de la fa<;on la [tins naturelle à leur âge.

Le bourgmestre se tut un instant et reprit :

— L'amitié, seigneur comte, peut durer élernelb'iiienl sans amener un changement dans notre état; l'amour, au contraire, ne penl mener qu'au malheur et à la douleur, lorsqu'il ne peut pas atteindre son but légitime.

— Son but légitime? dit Warfuzée. Soyez donc franc, bourgmestre. Est-ce un mariage entre Daniel el Claire que vous venez me proposer?

— Je voulais vous demander, seigneur comte, si mon fils peut se flatter qu'un jour ses désirs s'accompliront, ou bien s'il doit étouffer dans son cœur un amour sans espoir?

— Donnez-moi la main, mon bon Laruelle! s'écria le eomttï. Vous sendilez craindre (jue je ne fasse des dillicullés! Vous vous trompez, je consens.

— Au mariage de votre fille avec mon fils?

— Certes. Vous me regardez d'un air incrédule? Ce que je vous dis est sincère. Si je n'avais pas pensé à tort (|ue l'amour de Daniel pour Claire s'était affaibli, je serais allé moi-même vous prier d'accepter cette union entre nos deux maisons. Je vous étonne? Vous prévoyiez des difficultés?

— Je ne vous le cache pas, seigneur comte : la différence de nos positions sociales...

— J'y penserais bien par rapport à d'autres personnes, mais pour vous, impossible! Vous êtes bourgmestre de Liège, vous êtes mon meilleur ami. C'est ilonc une affaire entendue... Cependanl, les jeunes gens devront prendre un peu de patience. Je ne puis laisser ce mariage s'accomplir sans en donner connaissance aux principaux membres de ma famille; à mon frère de Uenesse surtout, et à ma sœur Laurc, (jui est abbesse en France.

— Et s'ils s'y opposaient? demanda Laruelle.

— Ils ne s'y opi)oseront pas, vu les circonstances où je me trouve. En tout cas, ce n'est (ju'une formalité pour me conformer aux usages. Je n'ai pas besoin de leur consenlemenl. Ce n'est (|u"anx sentiments de mon frère et de ma sœur que j'attache quelque importance. Leurs objections, d'ailleurs, ne m'empêcheraient pas de faire ce que j'ai résolu. Pensez-vous, bourgmestre, qu'il y ait quelque chose an monde d'assez puissant pour me faire oublier ce <|ueje vous dois? iMe croyez-vous capable de vous infliger, à vous et à votre fils, un outrage sanglant? Ne vous iiuiuiétez donc de rien et regardez ce mariage comme conclu.

— Je vous suis profondément reconnaissant de celte preuve d'amitié, dit Laruelle. Croyez que je ferai tout C(! (jui est en moi pour (|nc voire enfant soit heureuse. Daniel est mon unique héritier, il sera riche...

— Mais, monsieur le bourgme.'-tre, à quoi pensezvous? Allez-vous parler d'argent? entre nous!

— Soit, vous êles vraiment un noble caractère, seigneur comte; je vous demanderai encore une faveur. Daniel altend votre réponse avec une anxiété bien naturelle, sa joie sera inexprimable. Permettez-moi d'aller à l'instant môme lui porter l'heureuse nouvelle.

LE (iUET-APENS.

Le cavalier tire de dessous son manteau un pistolet. (Page 19.)

Le comte se leva de son fauteuil.

— Je comprends votre impatience paternelle, dit-il, et Je vais également surprendre Claire. Mais, monsieur le bourgmestre, puisque vous voici, permettez-moi de vous dire un mot d'une au Ire affaire. Avez-vous appris que les chiroux, à peine vaincus, sont de nouveau en relations avec les Espagnols de Navagne et d'Argenteau, afin de préparer de nouvelles attaques?

— Je ne pourrais le croire, cela me fùt-il assuré par un témoin oculaire, répondit Lamelle.

— C'est ainsi pourtant, mon ami; mais, soyez tranquille, je veille, et je tiendrai bientôt les fils de celte intrigue. Déjà, j'ai trouvé deux ou trois cbiroux qui viennent me dire ce qu'on fait dans ces assemblées secrètes, et, dussé-je me faire passer moi-même pour un chiroux, ma reconnaissance pour la vil'e de Liège me rendrait capable déjouer un pareil rôle... Je vous en préviens, parce que

quelquefois on voit sortir de ma maison un chiroux bien connu... Si par hasard on vous en parlait, riez-en dans votre barbe; vous savez ce que cela signifie.

— Vous vous donnez vraiment trop de peine, murmura Lamelle. Je crains seulement que vous ne vous exposiez à de graves désagréments. Rien ne vaut mieux, selon moi, que de combattre ouvertement les ennemis de la ville et de la liberté.

— Oui, pour vous, mon ami; mais, moi, je suis un diplomate.

— Permettez-moi maintenant de vous quitter, dit Lamelle; je suis sur des charbons ardents.

— Promettez-moi avant tout de venir passer la soirée chez moi, avec madame Lamelle et Daniel.

— J'accepte avec reconnaissance et avec joie. Adieu donc, seigneur de Warfuzée, à ce soir.

Le bourgmestre, après lui avoir serré la main, se di^i^ea vers la rue.

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