‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 115 sur 115 · I.'ONCLK HT I.A MKCK · texte numérisé non relu

I.'ONCLK HT I.A MKCK

— Fuis, luis, mallieureux.

— l'ourquoi? Que l'esl-il arrivé?

— Fuis, c'est le vieux moulin à partilcs de \\t'i:,uis. Oui'llo lolic aussi! Croire que mmleinoisellf lialewyn est ici sur le ÏU'^in ! Klle est pruliableiueiit déjà à Paris. Tu réves toujours. MaMjreons

quelque chose bien vite, et allons nous coucher. — Soit, allons! répéta le jeune avocat, ému et désappointé'.

1. LV|ii«»ile i|iii suit fl termine L'Oncle fl lu Mece a pour liln- : l'n Siuriftce.

FIN IiK L ONCLK KT \. \ M K C E

Hermaa... monsieur Van Borgstal! (Page 6.)

UN SACRIFICE

Il faisait encore nuit, mais une pâle lueur, messagère du soleil levant, commençait à poindre à l'orient.

Le cor des Alpes rompit le silence de la nature ; ses sons plaintifs résonnaient sur la cime du Righi.

A l'instant s'éleva, dans toutes les chambres des deux hôtels, un bruit extraordinaire de voix joyeuses, de gens qui s'appelaient les uns les autres, de portes qu'on ouvrait et qu'on fermait. Chacun s'habillait avec une impatience fiévreuse

1 . L'épisode qui précède Un Sacrifice, a pour titre : L'Oncle et la nièce.

pour ne pas manquer le spectacle grandiose que le cor des Alpes annonçait.

Lorsque Herman et Max s'empressèrent à leur tour de sortir de l'hôtel, ils ne purent s'empêcher de rire. Ils voyaient devant eux une procession de spectres fuyants, qui couraient à toutes jambes pour atteindre la hauteur d'où l'on dominait les vastes perspectives de l'orient. Tous les voyageurs, hommes, femmes et enfants, étaient enveloppés de couvertures blanches ou bigarrées, de châles, de manteaux, et avaient la tête et le cou couverts de mouchoirs et d'écharpes de toutes les formes et de toutes les couleurs.

L'empressement de cette foule paraissait d'autant plus singulier que les étoiles brillaient encore

Mil.

UN SACHIFICE.

d.iiis II' firmament (riiii bleu sombre, et (\ue, ;i qntlijue di>larice, les objets disparaissaient encore, pour ainsi dire, dans un.irépuscule {çris et froid.

Cependant les Fl.imamls suivirent les autres sur la liauleur, mais en se ienanl autant que possible à (li>tanct' des plus bavards et des plus bruyants, pour ne pas èlre troublés dans la contemplation des merveilles qu'on leur avait |ro mises. Silencieux, ou n'éclianj;eanl que de courtes ob*-ervations, ils lenaieiil Id'il li\é sur Ibori/on du cùté de l'orient et jetaient de lemjis en temps un coup d'u'il rapide derrière eu\, vers les Alpes nei- {îeusps, dont le sommet commençait à paraître enllammé. Droit devant eux, à (|ueb|ues lieues, s'étendait la l.ir};e vallée, à plusieurs mille pieds de profondeur. Au-dessus des lacs et des rivières élaienl suspetidns, immobiles, des nuaj-es blancs, ressemblant de loin à des cbaines de montagnes; les bois étaient encore cachés dans le brouillard noclurnp;au fond des abimos, derrière le côté occidental des croupes rocheuses, régnait encore une obscurité impénétrable.

— Singulière réilexion que je fais là! dit llerman ; tout est encore indistinct et sans forme; on |)eut à peine distinguer les uns des antres le ciel, la teire, les montagnes, les eaux, les hauteurs et les vallées. Je me ligure que, comme des génies anti diluviens, nous regardons ici le désordre, le chaos primitiC.

— Oui, et que nous attendons, le cœur paljiilant, que le tout- puissant : Fiat lu.r, (jtie hi lumière siiil I sorte de la bouche du Créateur pour transformer le chaos en un monde admirable.

— C'est bien là ce que je voulais dire, Max... Vois, là, d» rrière nous, les montagnes de glace, les géants neigeux des Alpes. Leurs sou)mels voient le sol il (jui est encore caché pour imus; ils sont déjà dorés et irrisés, tandis que \à, dans le fonil, tout est encore morne et endormi dans le crépusc le gris.

— Oui, répondit lejeune médecin; mais, tandis que niiu> regardons du cot<' des Alpes, h; soleil pourrait nous surprendre. Tiens, vois, déjà des bandes rougeàlres, marquent la place ou sa lumière créalri( e va paraître. La clarté commence ;i se répandie; les bois et les montagnes prennent de- lormes nioin- inrléci^es. Les bandes rouges deviennent brdiantes comme de la lave en ébullilion ; les brouillards se remuent; une vie myslérie se .inime les vapeurs; elles se balancent et s'agiieni, c'est la dernière Inlte de la nuit contre le jour... I ais attention, le (iréaleur répèle le Fiai lui- qui éveilla le monde à la vie !

L.i poitrine d'Ilerinan se souleva et il poussa un long cii «l'admiration.

Le soleil majestueux s'était levé tout à coup derrière l'hori/on. Du moins ce ne pouvait être que le llambeau du jour, ce foyer rouge et éiincelant qui, pareil à un l'eu électrique colossal, envoyait dans toutes les directions ses rayons aveuglants et inondait toute la nature de ses torrents de lumière.

Les Flamands furenl obligés de l'ermer les yeux ou de les détduiiier de ce spectacle grandiose Au bout d'un iiislant. le foyer devint de plus en plus doux, et alors ils reconnurent comment le soleil, en donnant à tout la couleur, la forme et la vie, leur avait donné réellement une représentation de la création originelle.

Les brouillards se dissi|)èrenl, les nuages montèrent plus haut dans le ciel ; un bruit mystérieux s'éleva de touie la nature, comme si, dans la matière sensible, palpitait aussi un cn-ur vivant.

Longtemps les IMamands contemplèrent ce spectacle incomparable, muets d'élonnement et d'admiration, jusqu'à ce que les brouillards montant le long et autour du lUghi-Kulm, s'épaissirent en véritables nuages et interceptèrent la vue dans plus d'une direction. Ils virent alors la plupart des voyageurs retourner les uns après les autres à l'hôtel, el ."-e trouvèrent enlin complètement seuls.

— Celte indescriptible tableau vaut seul un voyage en Suisse, dit llerman. Je ne m'étonne plus maintenant que certains peuples aient adoré le soleil comme l'image de Dieu, de sa grandeur el de sa toute-puissance.

— Oui, répoiidit Max, de toutes les œuvres de la cr-^ation, c'est la plus grande et la plus belle... Mais il lait terriblement froid et humide ici. Il me sembh^ que je suis gelé. Faisons comme les autres, llerman; tous ces gens-là vont se remettre au lit pour se réchauffer.

— Au lit, maintenant, Max ?

— (lertainemenl, il n'est pas encore six heures. .Nous avons tout le temps. Pour voyager ainsi des journées entières, il ne faut pas surmener son cheval. Ou md le corps est exténué, l'àme perd sa force de jouissance.

— Dormir? Tu pourrais dormir maintenant? répéta llerman.

— Qui sait? Je veux du moins essayer; et, si nou< ne dormons |)as, nous nous reposerons et nous nous réi haulferons. Sois rais(Minalde, llerman, et suis mon bon conseil.

Ils retournèrent à l'hôtel et montèrent dans leur chambre...

Li'e couple il'heures après, ils étaient avec leur guide SOI la porte de Iholel, prêts à redescendre le Higlii.

A [leine avaient-ils suivi la pente pendant (jnel-

UN SACIUKICE.

ques centaines de pas, que Max Kapelings interpella son ami :

— Eh bien, Herman, lu ne dis rien, et lu as l'air soucieux.

— En effet, et c'est un peu ta faute.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire, Max, que tu as eu tort de me condamner à rester couché dans mon lit, les yeux ouverts, pendant deux longues heures. Dieu t'a doué d'un heureux naturel : tu as dormi, peutêtre. Mais ne comprends-lu pas que des milliers d'idées doivent m'avoir traversé l'esprit pendant celle longue insomnie?

— Pas des idées tristes, je l'espère?

— Si fait, hélas ! des idées fort tristes. Pendant tout ce temps, la pauvre Florence m'est apparue, toute en pleurs, et l'appelant à son secours.

— Y aurait-il réellement du magnétisme sous jeu? murmura le jeune docteur en souriant. On dit en effet qu'il y a des personnes qui, sous l'in- (luence d'une force mystérieuse, ont l'intuition de ce qui se passe à de grandes distances. Mais tu prends tes hallucinations et tes rêves pour des réalités. Le magnétisme n'est pour rien là dedans.

— Je reconnais, Max, que ce ne sont que des terreurs imaginaires; mais elles n'en assombrissent pas moins mon esprit. Que veux-tu ? Ma pitié pour celle pauvre malade est extraordinaire. Je me liens pour convaincu, à tort ou à raison, que Florence aspire après ton retour comme après un bienfait qui doit la préserver de la mort.

— Exagération à part, tu as peut-être raison, répondit Max flalté par les paroles de son ami. Oui, Florence doit désirer ma présence. Peutêtre regrette- t-elle la société de celui qui lui a rendu si vite la confiance et la vie ; mais, s'il fallait salisfaire les vœux des malades, ce ne serait pas assez d'un médecin pour chacun d'eux. M. Halewyn est probablement à Gorteghem maintenant. Les préparatifs pour la réception du gouverneur de la province, et surtout la fête que l'on doit donner en son honneur, permettront à Florence d'attendre mon retour sans impatience et sans chagrin. Qu'est-ce que huit Jours ? Ce soir nous couchons à Andermatt; demain nous faisons l'ascension du Saint-Gothard, et à la fin de la semaine nous sommes de retour à Berne.

. — Oui, lu as raison, Max, je ne suis qu'un rêveur, murmura le jeune avocat, en secouant la tête. C'est pourtant inexplicable : je ne puis chasser de mon esprit l'idée que la pauvre Florence est en ce moment beaucoup plus malade que tu ne le supposes... Mais ne t'en occupe pas davantage; tout à l'heure ce nuage de mon cerveau se dissipera.

Il se tut un instant, puis il s'écria tout à coup :

— Mon Dieu, que vois-je là? Ce n'est pas possible !

— Qu'est-ce qui le prend? demanda Max. Tu me fais peur. ïu vas me l'aire croire que l'image de Florence s'est dressée devant tes yeux, invisible pour le commun des profanes.

— Vois, vois, au loin, Max, tout au bas du chemin, %. Halewyn.

— M. Halewyn? Mais en effet! c'est lui... Lui ici! Je ne sais plus que penser. Si ce n'est pas de la magie, l'explique qui pourra. C'est positivement lui, avec ses favoris blancs et son paletot brun. Il marche la tête penchée et le regard baissé : c'est son habitude. D'où vient-il ? Il attend le gouverneur de la province à Gorteghem... et le voilà qui se promène sur le Riglii ! Mon esprit s'égare à chercher...

— Il est tout seul ! Et Florence? dit Herman, qui ne quittait pas des yeux le vieillard et n'écoutait pas les réponses de son ami.

— Allons, allons, ce mystère m'agace et m'impatiente, dit Max. Marchons un peu plus vile; M. Halewyn nous expliquera lui-même celle énigme.

Ils virent que le vieillard, absorbé dans ses réilexions, continuait à monter, la tête basse, et qu'il ne les apercevrait vraisemblablement pas avant d'être tout près d'eux.

C'est ce qui arriva en effet. Les jeunes gens furent obligés de l'appeler par son nom et de le saluer à haute voix pour le tirer de sa préoccupation.

Il s'arrêta et les considéra avec stupeur, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.

— Vous ici, sur le Righi, messieurs? dit-il. Je pensais à vous à l'iiislanl même, et je vous voyais en idée sur la me ci du Saint-Gothard, poussant des cris d'adn?iration.

— El nous qui, il n'y a pas dix minutes, calculions que vous pouviez déjà être en Flandre ! s'écria le jeune médecin.

— Mademoiselle Florence n'est pas avec vous! demanda Herman. Je vous en prie, monsieur, donnez-nous des nouvelles de sa santé.

Le vieillard secoua la tète.

— Mauvaise, mauvaise! soupira-t-il.

— Mauvaise, ô ciel ! s'écria le jeune avocat. Je le pensais bien. Vois-tu, Max, que je ne me trompais pas ! Et où est la pauvre fille, monsieur?

— Elle est à Ihôtel, sur le Staff el^ à un quart de lieue d'ici environ. Elle est au lit et ne se sent ni la force ni le courage de se lever.

— Pardonnez-moi, monsieur Halewyn, dit Max Kapelings en l'inlerrompaul; mademoiselle Flo-

UN SACRIFICE

rence est malade, diles-vous? Que vieiit-ello elonc faire sur lo Rij^hi ?

— Jf ne U' sais pas moi-même, répondit M. lialewyti d'un ton désolé. J'aurais mieux fait de suivre (iilélement votre (oiisei! et de retourner à la maison; mais une fois (pie ma pauvre nièce se laisse aller au dée()urai,'emenl, il n'y a pas moyen de lui refuser quelque chose.

— C'est donc elle-même qui vous a déterminé à monter sur le Hii^lii? C'est iincompréliensible. Cela minspiic une certaine inquiétude... Et la réception du gouverneur de la province, monsieur?

— Venez, je redescends la monlai,Mie avec vous jusqu'au Slalfel, dit le vieillard; je ne veux pas interrompre plus lon';teinps votre marche. D'ailleurs je n'ai rien à faire, je me promène par ennui, pour me distraire (hî mes doulouieuses pensées. Je vous expliquerai, chemin faisant, pourquoi vous me rencontrez sur le IUi,'hi.

Et, rebroussant chemin avec les jeunes gens, M. llalewyn reprit :

— Vous avez vu, messieurs, qu'à llergiswyl, au moment de notre séparation, Florence ne pouvait retenir ses larmes. Depuis lors elle a perdu courage et s'est sentie malade. Notre ilépart tie Suisse lui inspirait une crainte secrète. Je ne pouvais pas la consoler; je devais retourner chez moi pour recevoir le gouverneur de la province Nous arrivâmes ainsi à Lucerne, au Schweizer-Hof, où je trouvai une lettre à mon adresse. Dans cette lettre on m'annonçait que l'inauguration de la chaussée élail retardée de (juinze jours, à la demande du liouverncur lui-même. Cela me donnait la liberté de rester encore deux semaines en Suisse si nous en avions la faut lisie. La joie de Florence était indicible; dans son agitation maladive elle exagère tout. Elle se sentait guérie tout à coup et se réjouissait comme si le Ciid lui eût accordé un bonheur inappréciable. Elle voulait, sans perdre un instant, aller au bateau à vapeur pour se rendre à P'inelen. Vous savez, messieurs, (jue c'est là que l'on doit aborder pour gagner Amslegg; le village où, suivant votre premier projet, vous deviez séjourner pendant (|u<dc|nes jours. (J'esl aussi la roule vers le Saint-Cothard. Je devinais bien jionrqnoi Florence avait si grande hàledese rendre à Flneb'n;et, lorscjue je l'inlerrogeai à ce sujet, elle en convint sans détour. Elle espérait vous rejoindre, docteur, et vous revoir, ne fût-ce que |ien- (l;inl (|uel(pies mioiiles. Je ne com|)rends pas qu.lle étrange influence, ipielle attraction vmis exercez sur ma nièce. On serait prescjue tenté de de croire que vous êtes devenu pour elle la santé et la vie même. Cela ressemble à ce qu'on appelle le magnétisme.

— Le magnétisme ! s'écria Max Uapelings avec

une joitf qu'il ne cherchait pas à dissimuler. (Jui sait, monsieur? C'est une force mystérieuse, une attraction secrète entre les âmes, dont personne encore n'a pu découvrir les lois.

— Mais non, mon jeune ami, à part la sensibilité exagérée d'une jeune tillo maladive, la chose me parait toute naturelle. Par vos bonnes paroles vous avez relevé le moral de ma nièce, et vous lui avez inspiré de la confiance. Cette confiance, elle l'a |)erdu dès qu'elle a cessé de vous voir. Est-il étonnant après cela (ju'elle désire se retrouver auprès de vous, pour que vous lui rendiez le courage et l'espérance?

— Pauvre demoiselle Florence ! soupira Herman, qui, justjue-là, avait écouté avec un trouble croissant. Elle est donc vraiment très malade, monsieur ?

— Cependant, reprit Max, elle ne pouvait pas supposer que je serais sur le Uighi, puisque nous ne savions pas nous-mêmes que nous y viendrions.

— Je me suis creusé la tête pour me l'expli- <juei', répondit le vieillard, et j'avoue que je n'y suis point parvenu. Nous arrivions sur le quai pour prendre le bateau (jui va à Fuelen. Pendant (jue nous attendions la cloche du dé|)art, il se lit un revirement soudain dans les idées de Florence; elle ne voulait plus aller à Fuelen ce jour-là, et désirait, au contraire, monter sur le Uighi. Il suflirail d'envoyer nos bagages à Amstegg, où nous serions arrivés dans la soirée du lendemain. Elle disait que, si elle avait une si grande envie de monter sur le Higlii, c'était seulement pour voir de là le lever du soleil ; mais son désir était si ardent, que j'en demeurai tout stupéfait. En vous rencontrant tout à l'heure, je me demandais, docteur, si vous n'aviez |)as dit à ma nièce que vous aviez l'intention de visiter le Righi.

— Nullement, monsieur, nous n'y avons songé qu'après votre départ.

— C'est un inexplicable concours de circonstances.

— El (|uand mademoiselle Florence est-elle redevenue malade? demanda Merman, qui ne songeait (ju'aux sonffratu'es de la jeune fille.

— Tout alla passablement bien jusqu'à mi-cùle, répondit le vieillard. Florence, — c'est la première fois que je fais cette observation, — FloreiK (; ne peut pas supporter la solitude.

— Vous voyez bien, monsieur, que je vous disais la vérité ! s'écria Max.

— Oui, doi'leur, vous aviez raison. Assise ainsi pendant des heures entières dans sa chaise à porteurs, ma nièce restait plongée dans ses pensées et devenait de plus eu |)lus mélancolique, et, lor.s- (jue nous arrivâmes à l'hùtel sur le Staffel, elle avait perdu de nouveau tout son courage. Elle ne

UN SACRIFICE

11 brisa contre le roc la lèle du pauvre agneau affamé... (Page 11.)

voulait même plus se laisser porter jusque sur le Righi-Kulm. Après une fort triste soirée, elle est allée se mettre dans son lit, qu'elle n'a plus quitté.

— Mais qu'éprouve-t-elle? qu'a-t-elle? demanda Max Rapelings.

— Je n'en sais rien, docteur. Elle a la fièvre et se plaint de maux de tête. Ces maladies de langueur sont incompréhensibles. On serait tenté de croire qu'elle ne souffre que des maux purement imaginaires, que ce ne sont que des caprices. Mais la mort, qui en est tôt ou tard la conséquence, prouve bien, hélas ! que tous ces changements d'humeur ont une cause fatale.

— La mort ! murmura Herman épouvanté : oh ! non, non, cela ne peut pas être.

— Bah ! imaginations que tout cela, dit Max Rapelings en riant. Je vous répète, monsieur Halewyn, que votre nièce n'est pas sérieusement malade. Ce qui trouble ses nerfs et pourrait finir

par la rendre réellement malade, vous savez ce que c'est, monsieur, elle le dit elle-même : la solitude. Eh bien, suivez mon conseil, hàtez-vous de retourner en Flandre. Conduisez votre nièce dans le monde, recevez nombreuse compagnie. Ne lui laissez pas le temps d'être seule avec ses idées noires.

— Je le ferai, docteur, répondit le vieillard en poussant un profond soupir ; mais j'en ferai l'épreuve sans beaucoup d'espoir. Je ne le sens que trop bien. Dieu a décidé que je resterais seul sur la terre... Voilà l'iiôtel sur le Slatfel. Puis-je vous inviter à entrer un instant ? J'irai annoncer votre présence à Florence, et elle se lèvera probablement pour venir vous saluer.

Les jeunes gens assurèrent qu'ils ne conlinueraien-t pas leur voyage sans avoir vu mademoiselle Florence et remonté son courage.

Poussé par une secrète impatience, Herman

IN SAClllFICE

marcha en avant et outra le premier dans l'hôtel. Il vit dans une salle du rez-de-chaussée Florence, assise auprès d'une table, le Iront dans les mains, et si prolondénient plonj,'ée dans ses tristes idées qu'elle ne le vit pas approcher.

— Mademoiselle, vous êtes malade ? bégaya-t-il.

Le son bien connu de cette voi.\ douce et amicale frappa la jeune (ille comme le coup d'une baguette maijique. Elle se leva, le visage illuminé par un sourire de bonheur et s'écria :

— llerman!... monsieur Van Borgstal ! Mes nerfs malades me trompent-ils?... Ah! et voilà mon docteur, mon bon docteur... C'est donc Dieu lui nu'-me (|ui, dans sa miséricorde, vous envoie pour me consoler ".'

Klle prit la main de Max Rapelings et balbutia, profondément émue :

— Ah! ([ue je suis contente! C'est comme si vous m'apportiez la vie. C'est étrange, étrange! Ce (jui m'arrive maintenant, je l'ai demandé au Ciel dans mes prières depuis hier.

— CaTmez-vous, mademoiselle, interrompit Max Kapelings d'un ion sérieux; voire oncle m'a dit que vous vous sentiez de nouveau malade.

— Oui, malade, désolée, malheureuse, répondit-elle; mais votre arrivée seule, docteur, me rend la force et le courage.

— Voyez-vous bien, monsieur llalewyn, que vous vous êtes trompé? dit .Max Kapelings. Mademoiselle n'est pas malade du tout.

— Elle me stupéfie, dit le vieillard. Ah! Florence, lu m'as donc trompé? Pourquoi m'eiïrayestu, hélas! par celte teinte aggravation de ton mal?

La jeune (ille regarda son oncle avec surprise, comme si elle ne comprenait pas le sens de son reproche.

— Une feinte aggravation de mon mal! répélal-elle. Moi, vous Iromper, mon cher oncle? non, j'étais bien malaile, très malade, je vous assure, et je souffrais beaucoup. Mais à présent, l'arrivée de mon cher docteur... Peut-ôlre me Irompé-je moi-même, peut-être n'y a-t-il rien de changé dans mon triste état, mais il me send)le que la (onliante m'est revenue el que je m'éveille à une vie nouvelle. Ce n'est pas ma faute; je ne le comprends pas, mais je n'en remercie pas moins le bon Dieu pour la douce consolation f|u'il envoie à une pauvre malade.

Max Kapelings prit une chaise et s'assit à côté de Florence; il lui làta le pouls et se mil à l'interroger sur son indisposition de la veille. Son ami prit égaleiiienl place devant la table.

Tous deux rivalisèrent délo(|uence et de persuasion pour convaincre la jeune (ille <|u'elle avaiH((rt de se laisser abattre, et (pi't'lle guérirait infadlibleiii.'i.t Ils lui promirent une longue et heureuse

vie, lui répétèrent toutes les raisons et loules les assurances qu'ils lui avaient déjà données à llergisvvyl; en un mot, ils la consolèrent si bien ([ue Florence ne voulut plus entendre parler de sa nialatii»', et (|ii'elle donna elle-nu*Mne un aiilre cours à la conversalion. Elle pria llerman de lui décrire le lever du soleil, tel (lu'il Favail vu sur la pointe du Highi.

Le jeune avocat épancha dans cette narration, non seulement tout l'enthousiasme de son admiration, mais aussi l'immense joie (|ni le transportait. 11 prêta au soleil un éclat merveilleux, à la nature des beautés infinies; et, pendant un cjuarl d'heure, il tint la jeune fille ravie, suspendue à ses lèvres, comme si sa parole eût été la musique la plus douce el la plus délicieuse.

Lorsque celte description fut lerniinée, el (jue les jeunes gens eurent échangé encore quelques réflexions sur ce sujet, on leur demanda par quel hasard ils se trouvaient sur le Kighi; el, à cette occasion, il fui reconnu unanimement qu'ils avaient tons été [tousses |)ar une attraction secrète el irrésistible vers l'endroit où ils devaient se rencontrer. On causa, on s'amusa et l'on rit comme si l'on n'avait jamais pensé au chagrin ni à la maladie.

L'oncle considérait sa nièce avec stupeur et secouait la tête (l'on air pensif; mais il n'en était pas moins satisfait de la voir subitement consolée et de bonne humeur.

Le lemps se passait ainsi; on ne songeait pas à se séparer.

Enfin l'oncle dit :

— Florence, nous ne pouvons pas trop exiger de la complaisance de ces messieurs. Tu le vois, ils ont leurs alpenstocks avec eux : ils étaient en route pour descendre la montagne, lors(|ue le hasard me les fil rencontrer. Sonhaile-leur un bon voyage, el ne les retiens pas plus longtemps.

La jeune fille le regarda d'un air inquiet et surpris.

— Docteur, vous me (|nittez déjà! dit-elle en soupirant; et >a physionomie s'attrista tout-à-coup. Oh ! je vous en supplie, ayez pitié de moi, ne parlez pas encore!

— Mais, mademoiselle, répondit Max Kapelings, nous ne pouvons pas élire tlomicile sur le Kighi. Il faut (|uc nous soyons à Fluelen avant le soir. N'aviez-vous pas aussi l'intention de descendre jusfju'à Weggis?

— Sans (loule, docteur, après le dîner.

— Eh bien. puis(|ue vous ne vous sentez plus malade, pn'parez-vous à vous mettre en rcnite, nous descendrons la montagne de con)|iagnie.

— Je n'ose pas accepter votre ofTre gracieuse, dit l'onrle, nous dérangeons votre voyage.

— Ne laites pas allention à cela, monsieur,

UN SACniFlCE.

s'écria llerman! c'est une faveur pour nous (|ue ] l'occasion d'être agréable à mademoiselle Florence.

— Eh bien, soit; je vous remercie de tout cœur, messieurs; je vais chercher les porteurs.

A peine M. llalewyn étail-il sorti de la salle, que Florence saisit les deux mains de Max Uapelings et leva sur lui ses yeux suppliants.

— J'ai une prière à vous adresser, docteur, ditelle, m'accorderez-vous ce que je désire?

— Probablement, mademoiselle. Qu'est-ce?

— Je voudrais rester toujours avec vous et ne plus jamais vous quitter.

Un frémissement courut dans les veines d'Herman, qui regarda la jeune fille d'un air abasourdi.

— Vous comprenez, mademoiselle, que pareille chose est impossible, répondit Max Rapelings, avec un sourire. Chacun de nous a sa route à suivre icibas.

— Oui, sans doute, mais pourquoi nous séparer? Pourquoi me laisseriez-vous aller seule, aussi longtemps que nos chemins suivent la même direction? Vous allez à Saint-Gothard, nous à Amstegg; ce village est plus loin que Fluelen sur votre route. Laissez- moi donc aller avec vous.

— N'est-ce que cela, mademoiselle? s'écria Herman tout joyeux; votre aimable et charmante société sera un bonheur pour nous.

— Eu effet, ajouta Max, pourquoi supposez-vous, mademoiselle, que nous ayons l'idée de refuser?

— Mon oncle m'a déjà grondée parce qu'il se figure que je suis trop indiscrète avec vous. Il me reproche d'abuser de votre bonté. Il se défendra de vous suivre, de crainte de vous gêner et d'être un obstacle à vos plaisirs. Je vous en prie, docteur, persuadez-le que notre société ne vous est point à charge. Faites-le par pitié pour une malade : je vous en serai si reconnaissante!

Max Rapelings, étonné, plongea son regard dans les beaux yeux noirs de la jeune fille pour tâcher de pénétrer la cause de cet ardent désir. Elle comprit assurément le sens de ce regard profond, car elle répondit sans hésitation :

— Mon oncle n'y comprend rien non plus. Jusqu'à présent j'avais peur de tous les jeunes gens; mais de vous ! ah! je voudrais que vous fussiez deux frères et que je pusse être votre sœur! Votre gaieté et votre bonne humeur seraient la source inépuisable où je viendrais p*iiser le courage et l'espérance...

— Bah, bah, fiez-vous à moi pour cela, mademoiselle; je suis-votre médecin, et M. Halewyn ne refusera pas de suivre mon conseil. Nous irons ensemble à Amstegg.

— Alors je fais encore une plus belle proposition, s'écria Herman. Il y a trop de monde sur le bateau

à vapeur; louons une barque particulière. Nous voguerons tout à fait seuls, sous le clair soleil, bercés sur le beau lac et les yeu\ fixés sur les merveilles de la nature. Nous nous figurerons que nous sommes à Venise. Oui, quoique je ne sois qu'un mauvais musicien, et que ce soit hasardeux d'oser chanter en présence d'une artiste consommée, je connais un chant de rameurs, une barcarole. Tu sais bien, Max?

Ma légère gondole, Sur l'eau, dans la niiil, vole Vers le pays charmant Où le boniieur m'attend...

— Allons, deviens-tu fou? interrompit le jeune médecin; chanter dans un hôtel! Tu veux donc qu'on te prenne pour un musicien ambulant?

— Ah! que c'est joli; que c'est gai! s'écria Florence les larmes aux yeux. Monsieur van Borgstal, vous avez une jolie voix de ténor!... que je suis contente! Le chant, c'est la fleur de la vie, la voix de l'âme.

— Tout est prêt, messieurs, dit M. llalewyn en rentrant dans la salle. Dans deux ou trois minutes les porteurs seront devant la porte. Florence, va dans ta chambre, ferme ton sac de voyage, et fais-le descendre par le garçon. Nous ne pouvons pas faire attendre longtemps ces messieurs.

La jeune fille, en s'éloignant, jeta encore un regard suppliant au jeune docteur.

Celui-ci se mit immédiatement en devoir de prouver à M. Halewyn que, puisqu'il avait comme eux l'intention de se rendre à Fluelen, c'était un hasard qui leur fournissait l'occasion de passer toute cette journée ensemble. L'oncle refusa d'abord, sous prétexte qu'il ne voulait pas les priver de leur liberté. Il comprenait bien leur généreuse intention, mais il se faisait un scrupule d'en abuser. Herman se joignit à son ami pour vaincre la résistance du vieillard et donna surtout pour raison que ce long voyage en compagnie de mademoiselle Florence leur permettrait de lui inspirer une confiance moins sujette à s'ébranler, et de la prémunir contre de nouveaux découragements.

M. Halewyn, qui ne leur avait résisté que par pure politesse, se laissa convaincre sans trop de peine et finit par accepter avec plaisir leur proposition.

Ils devaient donc se rendre ensemble à Fluelen et à Amstegg; puis les jeunes gens disaient adieu à leurs compagnons dans ce dernier village, pour aller passer la nuit à Andermatt, au pied du mont Saint-Gothard.

Quelques minutes plus tard, Florence se plaça dans sa chaise à porteurs, et toute la société se mit à descendre.

IN SACKIFICK.

M;i\ lla|ielinps avait engai;t'' uiip coiiversalioii suivie avec M. Ilalewyn. Ilerman martliait le |)lus souviMit à tôle (le la chaise à porteurs et éiliaiigeail avec Florence quelques mots sur le paysajre et sur le plaisir qu'ils se promettaient île leur traversée sur le lac des Ouatre-Caiitons.

Par un sentiment de bienséance, il n'osait pas rester constamment auprès de la jeune fille; et pressait le pas de temps en temps pour se rapprocher de M. Ilalewyn et de Max.

Depuis quelques minutes, il marchait entre les deux groupes et venait de s'arrêter pour attendre les porteurs, lorscju'il vit Florence sauter à bas de sa chaise et venir vers lui.

— Que fais-tu. ma nièce? lu vas te fatii^uer, dit l'oncle, qui s'élait retourné par hasard. Nous avons encore près de trois heures à marcher.

— Le terrain est uni ici et la pente presque insensible, mon cher oncle, répondit-elle. Dès qui- je me sentirai fatiguée, je remonterai dans ma chaise.

— In peu de mouvement fera beaucoup de bien à mademoiselle, dit Ma.\.

— Oui, oui, dorteur, ne vous infjuiétez [)as de moi, continue/ votre conversation avec mon oncle. J'ai une question à faire à .M. Van Dorgstal au sujet de sa mère.

Le jeune docteur reprit >a marche et continua à causer avec l'oncle.

— Au sujet de ma mère, mademoiselle? demanda Ilerman en réglant son pas sur celui de la jeune fille.

— Oui, monsieur, répondit-elle, c'est une idée qui m'est revenue cent fois à l'esprit depuis hier au soir. Il m'était resté un souvenir très confus de ma première enfance ; ce souvenir est devenu peu à peu plus clair dans mon esprit. Je me trompe peul-étre, mais, — je ne sais pour(|uoi, — je me réjouissais en songeant que je connaissais peutêtre votre mère.

— J'en serais bien heureux, mademoiselle.

— Mon oncle m'a dit (jue vous étiez le lils uui(|ue de madame Van Dorgstal. C'est ce (|ui m'a fait douter... N'avez-vou^ pas eu une S(eur (jui s'appelait .Amélie?

— .Ma sœur Amélie vit encore, répondit le jeune homme étonné des paroles de Florence. .Ma stt'ur est mariée et elle habite Driixelles.

— Ah ! alors je connais votre mère ! N'est-ce pas une grande et belle femme, avec des grands yeux brtms, et un sourire si doux qu'on se sent attiré vers elle par un sentiment de confiance et d'amitié?

— .Mais, grand Dieu ! comment est-ce possible? s'écria Ilerman; en trois mois vous \ene/ de tracer le portrait de ma mère d';iprès nature.

- Ouand on est malade, la mémoire acquiert une puissance étonnante. Je n'avais (jue dix ans lois(|ue j'eus l'occasion de voir une seule fois madame Van Borgstal, et je la revois encore là, devant mes yeux, comme si cela datait d'hier. C'est dans le grand pensionnai de Jette-Saint- Pierre que j'ai connu votre sœur .\mélie. Oui, monsieur. Je ne la connaissais ])ourtant pas particulièrement. Votre sœur était dans les classes supérieures; elle avait au moins six ans de plus que moi. .Mais, pendant la malailie de sa (ille, madame Borgstal est venue plusieurs fois à la pension. J'ai vu un jour éclater sa joie maternelle, lorsque, ayant encore les yeux |ileins de larmes, elle enteiulit qu'on lui criait de loin : Voire enfant est sauvée! Oh ! je n'ai rien oublié; elle me distineua entre toutes les petites pensionnaires, et elle me fil présent d'une jolie boîte de bonbons; en même temps elle m'embrassa, — ici sur la joue gauche, — mais un baiser si doux et si tendre, qu'elle m'apparul comme la mère (|ue Dieu m'avait prématurément enlevée... Ce sont les rêves d'un esprit malade; je suis encore une grande enfant, n'esl-ce pas?

Ilerman avait de la peine à retenir les larmes d'attendrissement prèles à s'échapper de ses yeux. Pour l'aire diversion, il s'écria à haute voix :

— .Max, .Max, arrèle-toi un instant; apprends une chose inattendue : mademoiselle Florence connaît ma mère aussi bien que moi-même.

— Il n'y a plus rien qui m'étonne, lépondit en riant le docteur. Depuis (|ue nous sommes en Suisse, nous tombims de surprise en surprise.

Ils attendirent (|ue Florence les eut rejoints; Ilerman répéta alors à son ami tout ce que la jeune fille lui avait raconté; ils échangèrent (|ueli|ues observations à ce sujet, et ainsi la conversation devint générale. Il faut croire qu'llerman n'éprouvait plus le même désir d'être seul avec Floren» e, on que son émotion durait encore ; car, pendant quebjue temps, il ne s'éloigna plus de son ami.

La jeune fille, obéissant aux conseils de son oncle, remonta dans sa chaise à porteurs, à la condition d'en desccndie de nouveau dès qu'elle serait un peu reposée.

Le jeune avocat marchait à côté de .M. Ilalewyn et avait l'air d'é( outer la ( onversalion de ce flernier avec Max; mais, au commencement, il lui lut impossible de prêter la moindre altenli<tn h ce (ju'ils disaient. Floien<e connaissait sa mère ! Elle sentait encore sur sa joue le baiser (ju'elle avait reçu d'elle! Oue signifiait ce nouveau concours de circonstances? Pourquoi ces deux femmes, —une mère et une jeune orpheline, — avaient-elles érhangé celte tendre et amicab* étreinte, il y avait huit ans déjà? Était-il dans la volonté de Dieu de

UN SACHIFICE.

r/iunir ces trois créatures par un même lien? Toutes ces pensées se croisaient dans son cerveau, enveloppées d'une sorte de brouillard. Cependant insensiblement son émotion s'apaisa el finit par se calmer tout à fait. Interpellé par Max, il prit part à la conversation, tout en jetant de temps à autre un regard amical du côté de Florence.

La jeune fille descendit de nouveau de sa chaise à porteurs et rejoignit son oncle et nos deux amis. Le chemin traversait en ce moment une prairie très unie, et elle ne se sentait pas du tout fatiguée. Elle s'ennuyait de voir ces deux messieurs causer si gaiement avec son oncle et de ne rien entendre de leur entretien.

Elle se mit donc à marcher pendant quelque temps à côté du jeune médecin, qui, pour la distraire, mêlait à la conversation une foule d'amusantes anecdotes, de gais propos et de spirituelles saillies.

Les accidents du chemin la ramenèrent ensuite à côté d'Ilerman, qui marchait une couple de pas en arriérée

Après un instant de silence, Florence dit comme une personne qui pense tout haut ;

— Quel bonheur d'avoir une mère ! une mère qui nous aime, qui souffre avec nous, qui sait lire dans les yeux de son enfant la cause de son chagrin, et qui verse le baume de sa tendresse sur la moindre de ses douleurs ! Ah ! si Dieu ne m'avait pas rendue sitôt orpheline, je ne serais pas tombée malade. Il y a dans le cœur de toute créature humaine un besoin d'épanchement ; mais ce besoin peut-il trouver une satisfaction plus grande que dans le cœur d'une mère, toujours aimant, toujours ouvert, source inépuisable de confiance et d'inaltérable amour? Telle est votre mère pour vous, n'est-ce pas, monsieur Van Borgstal ?

— C'est bien beau et bien vrai ce que vous dites là, mademoiselle, murmura Herman. J'ose à peine l'avouer; mais je ne puis entendre parler de ma mère avec tant de sentiment sans en être profondément touché. Sous ce rapport je suis encore simple et naïf comme un enfant. Comme vous le dites si bien, mademoiselle, ma mère est pour moi l'image de l'amour le plus sincère, le plus tendre et le plus pur.

— Oh ! je sais bien que vous êtes un bon fils et que vous aimez tendrement votre mère !

— Qui vous a dit cela, mademoiselle ? demanda le jeune avocat d'un air surpris.

— C'est mon oncle qui me l'a dit; mais je l'aurais facilement deviné. Quel est le cœur noble et sensible qui n'aimerait point sa mère ? Hélas ! il faut avoir perdu la sienne, comme moi, pour mesurer toute la puissance de cette loi naturelle.

Quant à vous, monsieur Van Borgstal, l'arnour que vous portez à votre mère doit être bien profond et bien sincère, puisque vous avez résolu de ne jamais la quitter aussi longtemps qu'elle vivra.. Mon oncle m'a dit que vous ne vous marierez jamais, uniquement pour pouvoir rester auprès de votre mère et ne point la laisser finir ses jours dans l'isolement.

Herman ne savait que répondre : contredire la jeune fille lui était impossible; confirmer ce qu'elle disait, il n'en avait nulle envie. Il balbutia donc quelques réserves.

— JNon, non, reprit Florence, n'essayez pas de dissimuler vos mérites, monsieur ; votre conduite envers votre mère est noble et belle, et elle m'inspire de l'estime et du respect, parce que tout orpheline que je suis, ou plulôt, en ma qualité d'orpheline, je sais appréciera sa valeur un pareil sentiment. Ainsi je n'ai ni père ni mère, et le besoin d'aimer quelqu'un à leur place m'a poussée à reporter tout l'amour dont mon cœur est capable sur mon vieil oncle, qui est pour moi un second père. Comme vous, monsieur, j'ai résolu de rester avec lui jusqu'à la fin de sa vie ou de la mienne.

— En cela vous avez grand tort, mademoiselle, permettez-moi de vous le dire, se récria Herman avec un tel accent de désappointement que la jeune fille en fut tout étonnée.

— Tort? répéta-t-elle.

— Oui, certes, mademoiselle; le dévouement ne doit pas être un sacrifice; vous ne devez pas être une victime ; car ainsi vous anéantissez même la possibilité du dévouement.

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais essayer de me faire comprendre : vous demeurez avec votre oncle dans un vieux château sombre; vous n'y voyez que de vieilles gens; vous n'y entendez jamais une voix qui trouve un écho dans votre âme. Pauvre cœur isolé qui, sans le savoir, languissez dans un désert, demeurez ainsi et laissez votre beau printemps s'écouler sans verdure et sans fleurs; qu'avez-vous eu de la vie? Rien que les ténèbres, l'ennui, le découragement, le chagrin...

— Vous exagérez, monsieur, dit Florence.

— J'exagère, mademoiselle? Mais la maladie qui vous épouvante, qu'est-elle autre chose que la suite d'un triste isolement ? Un éternel hiver qui lient votre âme enfermée dans un cercle de glace ? Quoi ! vous avez de l'esprit, vous êtes instruite, la musique est un besoin de votre cœur, vous êtes une artiste distinguée, et vous vous cloîtrez dans un sombre et vieux château, sans autres compagnons, sans autres auditeurs que les murs humides de votre prison ! Oh ! ne dites pas que cela vous plaît ainsi; ne dites pas que la reconnaissance et

IN sAf.uinct:.

l'amour que vous ave/ pour votre oncle vous ren- i tleiil ce sacrilice ai.'réiil)le et facile. Vous vous trou:|>ez par gtiu-rosité : vous avtv. cru à toit que vous étiez atteinte d'une maladie qui mettait vos jours en dangiM-; mais pour{|uoi vous ftcs-vous plu à croire (juc vos craintes étaient l'oïKlres? Votre sacrifice ne serait-il pas un suicide'.' Kl, dans ce cas, qu'est-ce donc que ce dévouement, qui laisserait votre oncle seul et désolé dans la vie?

— Oue vos partîtes sont dures el sévères, monsieur Van Bor;;slal ! balbutia la jeime fille au comble de rétonneinent. Ktes-vous donc lïicbé contre moi?

— Oli ! non, mademoi.Nolie, je me laisse (emporter par mes idées, répondit llerman en riant de sa [)ropre exaltation. Cependant il y a (|uel(iue chose de sérieux dans ce (jue je dis. Ne sentezvous pas, au fond, que j'ai raison?

La jeune fille secoua la tête et baissa les yeux.

— Ah ça 1 il me semble que vous ne vous ennuyez pas du tout à vous deux ! s'écria Max, qui s'était arrêté avec iM. Ilalewyn pour les attendre. On dirait que vous ne vous douiez pas de notre présence. De «juoi causiez-vous donc si sérieusement ?

— D'une chose très simple, répondit llerman. J'essayais de convaincre mademoiselle Florence que la solitude lui fait mal.

— C'est surprenant, dit l'oncle; depuis une demi-heure le docteur me soutient absolument la même chose. Est-ce par suite d'un accord arrêté d'avance entre vous deux?

— Cela devient plaisant, sur ma parole, reprit Max; si ce n'est pas le majrnétisme qui s'en mêle, alors c'est le hasard qui se moque de nons. Depuis que nous sommes en Suisse, on dirait que mon ami el moi nous n'avons qu'un seul cœur pour sentir, un seul cerveau jionr penser...

— Cela jirouverait uiii(|ut'mcnl, interrompit le vieillard, qu'il y a enlro vos deux esprits une {grande sympathie.

— Ah! que c'est beau, fxclama la jeune (ille, deux cœurs qui battent à l'unisson ! (juc celle douce et pure amitié doit vous être chcre, messieurs !

— Florence, dit le vieillard, nous nous sommes arrêtés en cet endroit |»arce que, à partir d'ici, le chemin devient étroit et pierreux, el la ponte très rapide. Il faut remonter dans la chaise à |iorleurs el ne plus en sortir avant que nous soyons arrivés au bas de la montagne. Tu as marché assez lon^'temps, puis(|ue nous passons toute la journée en compaj:nie <le ces deux aimables jeunes gens.

En efTet, à partir de là, le chemin devenait très difficile, el les voyageurs se virent obligés de

marcher les uns derrière les autres. En outre, ils

commençaient à se fatiguer, car le soleil tombait d'aplomb sur eux et la température était brûlante. Ils ne pouvaient donc échanger que quelques mots de temps en temps.

L'après-midi était déjà avancé lors<|u'ils arrivèrent à Weggis, el entrèrent à riiùtel île la Concorde pour diiier.

Le repas fut très gai : Florence, fortifiée par sa longue promenade, avait bon a|)pétil et ne refusa pas de vider une couple de verres de vin.

llerman était plus réservé ; des idées singulières lui iraversaiiîut le cerveau; mais personne ne s'en aperçut, car il s'elforçait de prendre part à la conversation avec une certaine gaieté.

Les voyageurs n'avaient pas de temps à perdre : aussi, même avant ([ue le dîner fui fini, Max se leva de table el se rendit sur le (|uai pour chercher une barque. 11 revint bientôt annoncer (|u'il avait loué un joli petit bateau, avec des bancs commodes, el léger comme utic gondole vénitienne.

llerman et Florence coururent :\ la barque tout joyeux el s'installèrent à cùlé l'un de l'autre sur le banc d'arrière.

Max Uapelings qui vint bientôt les rejoindre avec l'oncle, dit en badinant à son ami :

— Voyez-vous, l'égoiste? toujours pressé de prendre la meilleure |)lace. Aurais-tu fait un complot avec mademoiselle pour exclure le docteur de votre société ? Mais cela ne vous réussira pas celte fois-ci. Venez, monsieur Ilalewyn, asseyezvous ici près de moi; ils ne pourront rien se dire que nous ne l'entendions.

— Tu as été créé et mis au monde ponr me taquiner, grommela llerman; mais il faut supporter beaucoup de choses d'un ami.

— Oui, docteur, je vous en prie, dit Florence, restez ainsi le visage tourné vers moi : nous pourrons causer gaiemenl tons ensemble, comme si nous étions à la maison assis autour d'une table.

Pendant (ju'ils écliangeaient des paroles, les rameurs de la barque leur avaient déjà fait faire un bon bout du chemin sur le lac.

La surface du lac, d'un vert clair, était unie comme un miroir; ça et là seulement les rayons du soleil faisaient jaillir des rides de l'eau comme un scintillement d'or liquide ou un ruissellement de |»ierreries. Des barques, des chaloupes à voiles et des bateaux à vapeur se croisaient dans tons les sens. De jolis villages avec leurs petites églises, leurs chalets j)iltores(|ues et leurs vergers verts souriaient de loin aux voyageurs, pareils à ces j(»uels de .Nuremberg qui font les tiélices des enfants. De toutes parts, autour du lac des (Jualre-

UN SACRIFICE

Cantons, s'élevaient dos montagnes, tantôt en ponte insensible comme des collines, et couronnées de jardins de plaisance et de vieux clifileaux; tantôt laides et rocheuses, d'un escarpement effrayant; plus loin poussant jusque dans le cœur du pays leurs chaînes colossales couvertes de sombres forêts, ou cachant dans les nuai;es leurs cimes brumeuses.

— Combien les Suisses doivent aimer leur pays ! s'écria Florence, et comme ils doivent être reconnaissants envers celui qui leur a prodigué toutes ces merveilles ! La Suisse est pour moi la couronne de la création, et le lac des Quatre-Gantons le plus beau diamant de cette couronne.

— La comparaison est poétique et juste, dit Hermau; mais peut-êlre les habitants du pays ne sentent-ils pas aussi profondément toute la grandeur et toute la majesté de leur patrie. Nous autres, nés et élevés dans les pays de plaine, nous sommes, dès nos premiers pas au milieu de cette nature alpestre, touchés d'un sentiment d'amour, de respect et de reconnaissance pour le créateur de ces merveilleux chefs-d'œuvre.

— Terre bénie! s'écria la jeune fille. Tout est ici bienfaisant et beau. Tandis que le soleil verse ses chauds rayons sur le lac étincelant, une brise fraîche se joue autour de notre barque; l'air est plein des plus doux parfums... Tenez, j'ouvre la bouche pour mieux respirer. Je voudrais amasser dans ma poitrine une provision de cet air vivifiant...

En causant ainsi, ils regardaient, avec une animation que rien ne lassait, les magnifiques paysages qui se déroulaient devant leurs yeux comme un gigantesque panorama.

Ils avaient traversé le défilé des Nez et atteint l'élargissement de Buochser. Leurs regards se portaient sur les effroyables pans de roc du Burgerstock.

A cet endroit un bateau à vapeur passa près d'eux avec une grande rapidité et fit balancer leur petite barque sur l'eau comme un berceau d'enfant.

Florence poussa un cri de joie et dit :

— Vite, monsieur Van Borgslal, votre barcarolle, voire chant de gondolier; c'est le vrai moment : notre barque bat la mesure...

Herman ne se fit pas prier et entonna vivement la barcarolle. Sa voix mélodieuse résonnait sur l'étangjusque dans les cavités des montagnes environnantes. A la deuxième strophe, Florence mêla sa voix à celle du jeune homme, et Max chanta la partie de basse. Lors([ue le refrain fut repris pour la troisième fois, le vieillard lui-même fit chorus avec les autres.

La scène se termina par un éclat de rire uni-

versel, auquel s'associèrent même les rameurs de la barque. On voyait aussi sur le rivage du village de Cersau des gens qui agitaient leurs chapeaux en signe d'applaudissements. Florence battait des mains comme une enfant naïve. C'était une joie, un plaisir ! l'îlle, ([ui jusqu'alors avait langui dans la solitude et l'abandon, elle ne se doutait pas que la vie fùl si agréable et si belle !

— Ah! ça, mais cela va trop loin! murmura l'oncle à moitié confus. Je crois que ces messieurs m'ont ensorcelé aussi. Vais-je par hasard devenir fou sur mes vieux jours ? Voilà que je me laisse entraîner sans le savoir, et que je me mets à chanter à tue-tête comme un jeune homme de vingt ans !... Non, non, tais-toi, Florence, ne chante plus. Nous approchons du rivage; que penseraient de nous tous ces gens-là ?

— Votre oncle a raison, dit Max : voyez tout ce monde là-bas qui nous regarde.

— Chanter, chanter sous le soleil radieux, au milieu des œuvres admirables du Créateur, voilà vivre, vivre doublement, murmura Florence encore tout agitée par la joie. Mais, comme vous dites, mon oncle, nous sommes trop près du rivage. Tiens, que signifie cette singulière croix de bois contre ce rocher?

Un vieux matelot, qui se tenait au gouvernail et qui n'attendait évidemment que cette question pour mériter une récompense supplémentaire par ses explications, se leva et dit en bon français :

— L'endroit où cette croix est plantée est le Kindlismord.

— Le Kindlismord? (meurtre de l'enfant), répéta Max.

— Un crime affreux a été commis là, reprit le vieux rameur. Un pauvre joueur de violon vint un jour ici dans une barque avec son enfant : l'enfant avait faim et demandait du pain en pleurant. Il faut croire que le malheureux père était devenu fou de misère et de désespoir, car il aborda à cet endroit et brisa contre le roc la tète du pauvre agneau affamé...

Ce récit soima comme un accord faux dans la joyeuse disposition d'esprit des jeunes gens; ils baissèrent la tète sans rien dire.

— 11 y a donc aussi des taches dans le beau ciel de la Suisse? grommela Max.

— En Suisse les crimes sont plus rares qu'ailleurs, répondit le rameur; mais nulle part l'homme n'est parfait, et le malheur habile partout.

Ils |)assèrent bientôt devant l'embouchure de la Muotta, devant le Wytenstein qui se dresse hors des eaux, pareil à une quille solitaire, et se montrèrent l'un à l'autre avec efii\>i le sauvage Achsenberg, qui s'élevait dans le lointain.

UN SACRIFICE

Le vieux marinier, so voyant ac«epté pour cicérone, conlinua à leur expli(|uer ce qu'ils voyaient; il leur nomma les villages et les montajjMies, et leur dit enlin :

— Nous voici maintenant sur Vnior sec, renommé dans le monde entier parce (pTil baigne le pays où demeurait l'héroique tiuillaume Tell, et où il a préparé et accompli la délivrance de sa patrie. Voyez-vous, là, tout on haut, sur la rive droite, ces deux maisons? Il y a là un plateau (ju'on appelle le Griilli. C'est l'endroit où, par une nuit tranquille et sombre de l'année i:]07, trente-trois bommes intrépides se rassemblèrent et jurèrent, à la face de Dieu, de délivrer leur pays de la tyrannie et de l'esclavage. Et le l'ait suivant vous prouve, messieurs, que les Suisses saluent cet endroit avec respect, comme le berceau de leur liberté. En 1783, l'abbé Raynal, un riche Français, voulut y élever un monument à ses Irais; mais l'autorité cantonale d'I'ii relusa son offre et lui donna de son relus la raison suivante : f Ce plateau est universellement connu, et ce qui s'y passa autrefois est gravé d'une manière ineffaçable dans le cœur de tous les Suisses. Par conséquent il n'est pas besoin d'un monument particulier pour rappeler à ce i)euple la liberté dont il jouit encore, grâce au courage héroïque de ses ancêtres. »

— Les Suisses sont un noble et digne peuple, dit Max Ilapelings.

— Mademoiselle et ces messieurs connaissent sans doute l'histoire de Guillaume Tell? Oui ne la connaît pas? poursuivit le matelot. Vous savez (jue, dans ce temps-là, notre patrie était cruellement opprimée et profondément humiliée. Un tyran du nom de Gcssler, gouverneur nommé par l'empereur Albert, régnait sur nous avec une cruauté féroce et nous courbait sous un joug de fer. Il avait fait planter sur la place du marché d'Allorf, où il demeurait, un poteau coiffé de son chapt'au, et il exigeait que clia(|ue Suisse s'inclinât en passant devant ce poteau et se découvrît comme devant le gouverneur lui-même. Le cœur fier de Cuillaume Tell refusa de subir celle humiliation. Le tyran, pour le punir, le condamna à enlever d'un Irait d'arbalète une pomme placée sur la tôte de son (ils : s'il manquait la pomme, le bourreau devait lui trancher la tète sur l'heure, ('•uillaume qui était un excellent tireur, enleva la pomme; mais Gessler, remarquant qu'il avait caché une seconde (lèche dans son pourpoint, lui demanda ce qu'il en voulait faire. Tell répondit sans lrcnd>ler : • Si ma (lèche avait louché la tète de mon malheureux (ils, celle-ci aurait percé ton cmur impitoyable. « Le gouverneur, au lieu de rendre à Guillaume Tell la liberté promise, le fit

arrêter de nouveau et charger de chaînes... Vous visiterez probablement Allorf, messienr*;-, vous y verrez une petite tourelle élevée à l'endroit où le fils (le Tell s'est tenu, la pomme sur la tête, et, à une centaine de pa>; plus loin, une fontaine à la place d'où Guillaume a tiré. Enfin, à un (juart de lieue d'Alforl, est situé Bnrglen, village natal du libérateur de notre patrie.

La petite caravane écoulait avec plaisir les explications du vieux rameur qui s'exprimait ti'ès correctement en français, et (|ui semblait pénétré d'orgueil patrioliciue et d'amour de la liberté.

— II y a en Suisse un grand nombre de ces endroits consacrés, reprit-il. Vous voyez là-bas le sauvage Achsenberg, et à .son pied une chapelle. Cet endroit se nomme plateau de Tell ou saut de Tell. Il lant savoir que le farouche Gessler voulait conduire (juillaume enchaîné à son château de Kussnacht. Il le fil jeter dans une barijue et y entra lui-même pour veiller sur son prisonnier. Mais une effroyable tempête se déchaîna sur le lac; gouverner le bateau devenait impossible, et tous allaient infailliblement trouver la mort dans les flots écumanls. On détacha les fers de Guillaume Tell pour lui conlier le gouvernail. Il maîtrisa en elfet l'esquif affolé, et le mena juscju'au rivage où vous voyez cette chapelle. Là il sauta à terre et repoussa de nouveau du pied la barque dans les (lots.

Le tyran arriva cependant sain et sauf à Brunnen, et de là à Artli, pour regagner son château. Mais, en route, il fut attendu par Tell, (|ui lui perça le cœur d'une (lèche. Cependant tout nétait |)as fini par là, me.^siours ! Heaucoup de batailles furent livrées, beaucoup d'exploits accomplis, des torrents de sang versés, avant que la liberté de la Suisse fût définitivement établie telle que nous en jouissons aujourd'hui... Et je veux vous faire juger par un seul fait de l'intrépidité et de l'audace avec lesquelles nos pères coiMbatlaienl leurs ennemis. Nous sommes passés non loin du défilé des Nez devant un village qu'on appelle Burgcnslalt. Les femmes y jcmisscnl encore du privilège daller les premières à l'offrande dans l'église. La raison en est (|ue les femmes de Durgenstadt, en 1315, prirent part aux combats contre l'armée autrichienne, et assurèrent par leur vaillance une victoire éclatante à leur pays.

Le vieux rameur donna encore d'autres explications aux jeunes gens qui le (jueslionnaient jusqu'à ce qu'enfin, la traverbée achevée, on débarqua à Fluclen.

Là, beaucoup de voitures altendaient les voyageurs pour \e> conduire soit à Altorf, soit à Andermalt. Toute la compagnie s'installa dans une voiture découverte.

Chemin faisant, Florence devint pensive et dis-

l'N SACI! IPICE

Florence fuyait devant un taureau. (Page 23.)

traite. Interrogée sur les causes de ce changement, elle répondit sans hésiter que l'approche du moment des adieux l'attristait. Encore une heure peut-être, et il faudrait se séparer de nouveau, puisqu'elle devait descendre avec son oncle à Amstegg, tandis que le docteur et son ami continueraient leur voyage jusqu'à Andermatt.

Il ne lui fut néanmoins pas difficile de décider les jeunes geus à rester encore une soirée de plus avec elle. Ils ne demandaient pas mieux que de prolonger les heures agréables qu'ils devaient à la compagnie de la douce et sensible jeune fille. Ils passeraient donc également la nuit à Amstegg. D'ailleurs, il était déjà tard, et le soir allait tomber.

A Amstegg ils descendirent tous ensemble dans un assez bel hôtel, où M. Halewyn retint pour son usage un salon et deux chambres à coucher donnant sur la rue. Les deux jeunes gens eurent chacun une chambre à l'étage au-dessus.

Tandis que la compagnie était attablée et causait gaiement en soupant, les sons d'un piano résonnèrent tout à coup dans la maison ; Florence poussa un cri de joie, comme si cette musique lui promettait un grand bonheur.

L'hôtelier leur dit que c'était sa petite-fille qui jouait; mais que, s'il plaisait à mademoiselle ou à ces messieurs de faire de la musique, le piano était à leur disposition.

Florence ne se le fit pas dire deux fois. Tout le monde se leva et se rendit au salon où se trouvait le piano.

La jeune fille, qui avait perdu toute sa timidité, se mit à jouer tout ce qu'elle savait de mémoire. Elle chanta des romances françaises et flamandes, et même de grands morceaux d'opéras connus.

Herman et son ami s'enhardirent aussi à chanter des chansons sérieuses et comiques. S'ils n'étaient pas bons musiciens, ils avaient de? voix

IN SACniFK.K.

jeunes et de jeunes cœurs. Enfin ils chantèrent tous ensemble les airs les plus connus. Quel plaisir, (juelle gaii'tô, ((uel enthousiasme! C'était une véritable kermesse, une fête cordiale. Aucun d'eux ne ressentait la moindre fatii,'ue de cette journée si bien remplie et de ce long voyaiie.

Ce lut seulement lorsque l'oncle les réduisit au silence pour ainsi dire par force, et déclara que Florence devait absolument se coucher, qu'ils s'apereurent tous qu'ils étaient non seulement fatiiiués, mais harassés, et qu'au premier moment de relâche ils s'assoupiraient sans s'en douter.

Tout en chantant, la jeune fille, avec une ruse naive, avait imploré de son médecin une nouvelle com|)laisance. Les jeunes gens (jui ne se sentaient plus la force de lui rien refuser, avaient résolu de |)asser encore à .Amstegiï toute la journée du lendemain pour se reposer avant de monter sur le Sainl-dothard. On emploierait cette journée non à V(»yager, mais à se promener, à (làner, à causer et s'amuser sans fatigue, se serait un beau jour pour eux et povir Florence !

Chacun prit sa bougie et monta à sa chambre en se souhaitant une bonne nuit.

Ilerman Van Borgstal n'avait pas bien dormi. Sa nuit avait été occupée, tantôt par de doux rêves et par d'heureuses prévisions, tantôt par des doutes afllij:eants et de tristes incertitudes.

Il s'était levé et avait pris place devant une table, près de la fenêtre, |)our écrire une lettre à sa mère. Le papier reçut probablement les confidences entières de son âme émue, car il souriait en écrivant, ses yeux étincelaient, et l'exaltation se lisait dans tous ses traits; un motnent il laissa tonibei sa plume et s'écria à hante voix, comme pour convaincre sa mère d'une vérité iinpoitante:

— Kllc vous connaît, elle vous aime, elle est belle, intelliirente et bonne comme un anj;e ! Elle montre encore avec joie el orgueil la |dacc où vous l'avez baisée tendrement sur la joue. Oh ! mère, il fajidrait la voir maintenant! Cette jolie enfant, ce frai> bouton de rose est devenu un lis superbe dont la pureté virfiinale, dont l'éclat doux et tranquille vous charmeront.

l'uis il reprit la plume et traça sur le papier ces parole-, entllon^iaste^, pour se remettre ;ï parler tout haut à sa mère l'instant d'après.

Au bout d'une heure, il arriva à la lin de sa lon.trne lettre, non sans de nouvelles et nombreuses inlerniplions. Aprè> lavoir cachetée, il la mitdans la poche de son paletot.

Cependant il resta as>is, Ntmgeanl et rélléchis-

sant. D'aboid son sourire joyeux attestait que ses réflexions devaient être d'une natuie agréable, mais petit à petit, son esprit mctbile se lonrna vers des idées moins encourageantes, car un voile de doute inquiet assombrit sa physionomie, el il laissa tomber sa tête dans ses mains en poussant un profond soupir.

En ce moment, la porte de sa chambre s'ouvrit doucement, et Max Uapelings entra sur la pointe du pied, sans que Ilerman le remanjuàt. Le jeune docteur considéra un instant son ami avec un sourire ironique, puis il donna à son visage une expression d'inquiétude, el s'avança vers la fenêtre.

Il regarda Ilerman en face, sans rien dire, et, lorsque celui-ci en exprima son étonnemenl, il lui demanda :

— N'as-tu rien à me dire?

— Mais qu'aurais-je à te dire? murmura le jeune avocat. Tuas un air si singulier, Max! T'est-il arrivé quelque chose de désagréable?

— Ah! que j'ai mal dormi! répondit Max en son|)irant. J'ai la tète pleine de billevesées. Si cela dure lon.iitcmps ainsi, le pauvre .Max en deviendra tout à tait fou avant de revoir son pays natal. Il paraît, Ilerman, que tu es également poursuivi par des pensées in(|uiètes, puis(|ne je te trouve levé de si bonne heure et déjà tout habillé?

— J'ai profité de l'occasion pour écrire à nos parents, Max. l'eiulant la journée nous n'en eussions pas trouvé le temps.

— Et tu as bien dormi?

— Passablement, .Max.

— Vraiment? Et tu n'as pas élé troublé par un flot de pensées, par des rêves continuels?

— Je ne prétends pas cela. J'ai pensé au plaisir que nous avons goiilè hier.

— Et pas à autre chose?

— Et en même temps à la candeur, à la naïveté charmante de mademoiselle llalewyn.

Max llapelings se laissa choir sur un siège et marmotta en soupirant :

— Combien j'envie ta froideur, Ilerman! Ah! je ne nu; sens pas heureux. Je suis confus (;t j'ai peur; mon co'ur a besoin d'épanchemenl...

— Ah çà, répondit le jeune avocat, non sans une certaine frayeur, nous sommes restés trop longtemps sérieux, n'est-ce pas?C"est un besoin de ta nature qui le pousse par ici pour te mo({uer un peu de Ion ami?

— Non, non, c'est sérieux celle fois. Crois-iu donc Ilerman, que le pauvre Max liapelings, parce qu'il est plus ou moins contrefait, n'a pas du tout de C(nur? Moucheron, mile ou papillon, tout ce qui touche à la flamme se brûle les ailes.

— Sois clair, je t'en supplie, (|ue veux-tu ilire? — Oh! je sais bien, murmura ,Ma\ avec une

UN SACllIFlCE.

étincelle de reproche dans les yeux, il y a beaucoup de gens qui, à ma place, cacheraient leur chagrin et souffriraient en silence; mais je suis un ami véritable moi, et ni honte ni crainte ne peuvent me retenir ni me rendre coupable de dissimulation.

Herman, qui commençait à croire que son ami parlait sérieusement, le regardait avec une inquiétude croissante.

— Supposons un instant, Max, dit-il, que lu ne viennes pas pour te divertir à mes dépens. J'attends avec impatience la confidence que tu me promets.

— Est-elle pénible? balbutia Max d'un ton courageux. Herman, mon ami plains-moi... je suis amoureux, éperdument amoureux !

— Toi! s'écria Herman subitement effrayé. Toi amoureux! Et de qui?

— Cela n'est pas difficile à deviner. Le médecin a guéri sa malade ; mais, hélas ! la malade a causé à son tour bien du mal à son médecin.

— C'est impossible, impossible! s'écria Herman tout tremblant. Tu me trompes. Mais ce serait de ta part une bien cruelle plaisanterie.

— Ecoute, reprit Max Rapelings, sans faire en apparence aucune attention à l'agitation de son ami; écoule, je vais te dire ce qui me rend malheureux : sous le doux regard de ses yeux noirs, sous le charme de son esprit candide, sous la séduction d'une voix angélique, mon âme a succombé et, rêveur insensé, je me suis mis à faire des projets d'avenir et à bàlir des châteaux en Espagne. Quel bonheur inaltérable je me promettais! Mais ce brillant et somptueux édifice ne pouvait pas rester debout : il tombait en ruine chaque fois que ma raison jalouse évoquait la triste réalité. L'objet de mon amour est si naif que son cœur ne sait peut-être pas encore ce que c'est qu'aimer ; et, s'il le savait, serais-je bien celui qu'elle choisirait? Elle a résolu, irrévocablement résolu, de fuir le mariage comme un danger terrible : son oncle ne le redoute pas moins qu'elle; quanta mon père, consentirait-il? Et, si j'étais assez favorisé de la fortune pour obtenir l'amour de cet ange, que d'insurmontables obstacles!...

— Tu railles, tu railles, interrompit Herman avec anxiété.

— Crois-le si tu veux, je sens la blessure dans mon cœur et ne la cache pas.

— Hélas! quel affreux malheur! s'écria Herman. Plût à Dieu que nous ne fussions jamais venus en Suisse! La lin de toutes ces joies devait donc être un malheur, une malédiction?

— Une malédiction, Herman?

~ Oui, oui, et pis encore! je sens les larmes jaillir de mes yeux! Notre tendre amitié serait bri-

sée! Entre nous se dresserait un ohstaolo ('leruol, une implacable el monstrueuse passion : la jalousie! Oh! non non, fuyons ces lieux funestes pour sauver notre amitié; pas de femme entre nous.

Herman avait prononcé ces paroles en faisant des gestes violents et avec l'accent du plus profond désespoir; il avait même pris sa valise afin de tout préparer pour un départ immédiat; mais il là laissa retomber et regarda Max Rapelings avec stupéfaction en l'entendant tout à coup éclater de rire.

— Ce n'est pas vrai! tu n'aimes pas Florence? s'écria-t-il avec une expression de bonheur contenu.

— Badinage ! plaisanterie pure ! pour t'arracher à les rêves égoïstes.

Herman se laissa aller sur un fauteuil, et dit avec un dépit sincère :

— Max, Max, tu as agi cruellement avec ri^oi. Je ne t'aurais jamais cru capable d'une aussi froide cruauté.

— Quelle cruauté? Pouvais-je deviner que tu fusses si éperdument amoureux de ma malade? Est-ce que tu me l'as jamais dit? Cela t'apprendra à faire des cachoteries avec moi et à me déguiser ce qui se passe dans ton cœur. Je t'en veux : c'est une leçon que j'ai voulu te donner.

— Max, mon cher Max, je n'osais pas même m'avouer la vérité, et je me disposais à aller t'éveiller pour te demander conseil... conseil et consolation, car je suis bien tourmenté.

— Ta, ta, lu dissimules, hypocrite; je croyais te surprendre au lit, el, en regardant par le trou de la serrure, je t'ai vu remuer les bras comme un tragédien qui répète son rôle, el je t'ai entendu déclamer sur les anges, les roses et les lis.

— Tu m'as écouté !

— Oh! c'était bien inutile; dès hier je connaissais les rêves tristes ou gais qui devaient l'agiter ; c'est pour cela que je t'ai débité, par pure plaisanterie, les grands sentiments qui troublaient mon âme!... N'étaient-ce pas mot pour mol tes propres pensées? Nie-le, si lu l'oses?

— Je ne le nierai pas ; c'est la vérité, Max.

— Eh bien, puisque tu en conviens, je te pardonne ta dissimulation. Toute plaisanterie à part, causons un peu sérieusement. Je veux te prouver que lu as en moi un ami qui ne mérite nullement la défiance; tandis que toi, absorbé par un sentiment exclusif, tu ne songeais qu'aux beaux yeux el à la jolie voix de mademoiselle Halenyn, moi je ne cessais de penser à loi. Si je n'ai pas bien dormi celte nuit, ce qui est exact, c'est parce que je m'inquiétais de ton bonheuretde ton avenir; car, il ne faut pas se le dissimuler, l'alfreux romau du gant jaune marche avec rapidité vers un dénoue-

UN SACRIFICE

iiit'iil heureux ou Irisle. J'auiais dû le prévoir; j'aurais pu encore l'euipèclier avaul-hier, mainleuanl il esl troj) tard; il'ailleurs, je ne suis pas moins coupable (|ue loi.

— Toi, coupable? répéta llermau.

— Oui, car si ces relations devenaient jamais pour lui une source de cliajjrin, je devrais encourir au moins la nioilié de la responsabilité : le l'ait est . juc j'ai caressé aussi certain espoir poui' moimême et que je me suis bercé de certains rêves d'avenir.

— Parle clairement, .Max, je t'en prie, tu me fais souflrir.

— Toujours déliant! Hier, lorsque nous éti()n> assis dans la bari|ne, il m'a suffi de regarder bim au fond des yeux de la cbarmanle fille pour nie dire: Florence n'est pas malade; elle deviendra une femme forte. Klle a un cu-ur excellent, elle est sensible, inlellii^enle, spirituelle, en un mot, elle est charmante; et de plus, ee qui n'est pas à dédaigner, elle a deux cent mille francs de dot. Elle possède donc uioralement et matériellement tout ce qu'il faut pour rendre mon ami Uerman parfaitement heureux.

— .Max, mon bon Max, t'es-lu réellement dit cela? s'écria le jeune avocat en lui serrant les mains avec reconnaissam;e.

— Ne te hâte |)as de me remercier ou de madmirer : il y avait beaucoup d'égoisme dans mes réllexions. Peut-être, sans cet intérêt personnel, eussé-je été moins généreux. Vois-tu, je me disais : mon ami Ilerman se mariera un jour ou l'autre; avec nu (d'ur comme le sien, ce dénonemcHt est infaillible; sa femme ne me connaîtra peut-être pas; je deviendrai un étranger dans sa maison...

— Jamais, jamais! interrompit ilerman, une amitié connne la nôtre doit être éternelle!

— Mais, me disais-je encore, si Ilerman devient le liancé de la douce Florence, alors j'aurai contribué à son bonheur... le pauvre .Max ne sera pas pour sa femme un inconnu, mais un bon et cher ami. Alors, comprends-tu, alors je ferais pour ainsi dire partie de la famille. Je jouerais avec tes enfants, el, s'ils étaient malades, je les soignerais et Je les guérirais. Je les aimerais comme la lumière de mes yeux... Letir mère ne m'em|iécherait pas de les aimer; car les douces paroles qu'elle a |"rononcées sur leKighi résonnent encore à mes oreilles. Ne m'a-t-elle pas dit : « Je voudrais que vous fussiez frères et que je puisse être votre scnur?... Il Ah! tu es vraiment fou, Ilerman, voilà que tu te mets à lartrn)yer.

— Kt lu trouves cela élonn.uit? miiniiuia llcriiian eu riant à travers ses larmes. Mais c'est le ciel que tu ouvres devant n.es yeux : amitié, amour,

bonlieui'inliui . mou cteurse fond dans ma poitrine. 0 Max, je vivrais entre deux anges, car ton Ame n'est faite (jue de bonté et de dévouement.

— .Mais voici le revers de la médaille, reprit le jeune docteur : tu as remarqué, je le pense du moins, (jue, pendant toute la journée d'hier, je l'ai donné vingt occasions de causer seul avec Florence. Pendant ce temps, moi j'ai fait tous mes elTorts pour préparer [irudemmenl l'oncle au dénoue(neMt de notre roman. M. llalewyn est un brave homme, mais il a la tête dnrt'.Tout à l'heure, pendant (|iie lu étais eu train de jouer la tragédie tout seul, j'ai voulu le convaincre (ju'il devait conseiller à sa nièce de se marier, parce que ce serait le pins sur moyen de faire cesser l'isolement qui leur rend la vie si triste à tous les deux. 11 n'entend pas de cette oreilie-là, du moins jusqu'à présent. Je me suis presque mis en colère. Naturellement je ne veux pas qu'il me suppose des arrière-pensées à ton sujet. Au contraire, je ne laisse point passer une heure sans répéter sur tous les tons (|ue tu t'es toi-même voué au célibat, du moinsjusqu'à l'âge de trente-six ans.

— Oh ! oh ! .Max, ce n'est pas bien ! (juelle imprudence !

— Tu crois cela? Mais, sans cette assurance, M. llalewyn nous aurai fuis comme des gens dangereux, qui menacent son repos et son bonheur. Maintenant il ne voit en nous qu'une paire de bons amis, jeunes gens simples et naïfs (|ui, par pitié et par générosité, font tout ce qui leur esl possible afin d'égayer sa nièce et de la distraire de ses idées de maladie. S'il savait l'espoir que lu nourris au fond de ton cœur, il partirait aujourd'hui même, peut-être sans nous dire adieu. Il y a (|uelque peu d'égoisme au foml de ses réllexions. Il sent que, si la présence de sa nièce venait à lui man({uer, et qu'il dût habiter tout seul son vieux château, la vie lui deviendrait bientôt insupportable... Ft ta mère, Ilerman, n'espêre-l-elle pas de son côté que tu te marieras très tard ? Elle a aussi peur de se voir seule et délaissée, (iomment triompher de ces appréhensions et leur épargner à tous deux un chagrin réel?

— Tais-loi, Max, je l'en prie, lu m'assombris l'esprit, soupira le jeune avocat.

— Oni, je le sais bien; mais fermer les yeux j)our ne pas voir l'ennemi, ce n'est pas le moyen de gagner la bataille. Je ne parlerai pas d'un dernier doute; c'est Ion affaire à toi. Mademoiselle Florence a-t-elle qnel(|ue conscience de l'amour qui s'éveille dans son cœur? C'est ce que je ne >anrais dire. Elle est encore si naïve! .Mais qu'une .sym[».ilhie secrète la pousse vers toi, c'est pour moi chose claire commi; le jour.

— Le crois-lu xr.iiriieiit, .Max ?

UN SACRIFICE

— El toi, ne le crois-tu pas ?

— J'ose ;ï peine l'espérer. La mort malheureuse de sa sœur... elle frémit à la seule idée de sacrifier sa liberté.

— Bail ! folies que tout cela ! L'homme qu'elle aimera sera doué à ses yeux de toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur de sa vie.

— Florence est-elle descendue ? demanda Herman.

— Non, mais son oncle m'a dit qu'elle allait se lever.

— Le soleil paraît d'un éclat !... quelle belle et joyeuse journée cela nous promet!

— C'est-à-dire, Herman, que tu te trompes cette fois.

— Comment cela?

— Comprends-moi bien : je raisonne froidement. Dans la disposition d'esprit où tu te trouves maintenant, il ne serait pas convenable de rester plus longtemps dans la compagnie de M. Halewyn. Ce serait le tromper, pour ainsi dire. Nous devons agir en honnêtes gens ; nous ne saurions, il est vrai, parlir avant le dîner; mais laisse-moi faire, j'inventerai quelque bon prétexte pour que nous puissions continuer notre voyage vers le Saint- Gothard.

Le jeune avocat ne voulut pas d'abord admettre cet arrangement, et fit beaucoup d'objections; mais, si pénible qu'il lui fût de prendre si tôt congé de Florence, il finit par se soumettre aux bonnes raisons de son ami. Celui-ci lui dit :

— En pareille occurrence il faut se faire désirer. Mademoiselle Halewyn redeviendra triste et sentira ce qui lui manque. De cette mélancolie, l'amour naît plus puissant et plus passionné que du plus doux tête-à-tête. Nous abrégerons notre voyage. Je déviderai petit à petit cet écheveau de fil devant ta mère, et je ferai la même chose à Gorteghem, avec l'oncle... Viens maintenant; Florence est peut-être descendue depuis longtemps. Est-ce que mon plan ne te convient pas ?

— Je te remercie, Max, tu as un bon cœur. Mais, je l'avoue, cet adieu prématuré m'altriste...

— C'est naturel; mais, pour mériter un si grand bonheur, il faut bien savoir souffrir un peu.

lis étaient déjà sur l'escalier lorsque Max Rapelings ajouta en descendant :

— Je n'ai pas besoin de te recommander la réserve. Tu t'es montré hier si prudent et en même temps si aimable avec les Halewyn, que j'en ai été très étonné. Moi qui craignais de te voir tomber dans l'exagération ! Cela me prouve, Herman, que, sous l'empire d'un sentiment vrai et profond, tu sais être sérieux. Reste de même ce matin.

Ils ouvrirent la porte de la salle. Florence vint à leur rencontre, gaie et souriante. Elle paraissait

bien portante, et même un léger incarnat colorait ses joues. Elle s'écria joyeusement qu'elle se sentait extrêmement forte et qu'elle avait envie de marcher, de beaucoup marcher pendant cette journée.

A peine avaient-ils échangé les compliments d'usage, que Max Rapelings prononça quelques paroles afin de préparer la jeune fille à les voir continuer leur voyage pour le Saint-Gothard ; mais Florence ne lui laissa pas le temps de s'expliquer clairement.

— Quel beau temps aujourd'hui ! s'écria-t-elJe. Le ciel est d'un bleu sans nuage, et l'air d'une douceur charmante. L'hôtelier nous a dit que sur la montagne, en face de l'hôtel, il y a de magnifiques bois et de fraîches prairies. On arrive même par là à un glacier. Je veux essayer si je ne puis pas, toute seule et sans l'aide de personne, gravir cette montagne et puis me reposer, et causer. Ah ! docteur, nous auronà encore plus de plaisir qu'hier.

— Mademoiselle, ne vous formalisez pas, balbutia Max Rapelings, si avant midi nous sommes obligés de...

— Mais, mon digne docteur, nous ne revenons que dans l'après-midi, poursuivit-elle avec animation. J'ai déjà retenu un jeune garçon pour porter quelques rafraîchissements sur la montagne, et au besoin pour montrer le chemin. J'ai rêvé toute la nuit de ce projet. Mon oncle trouvait d'abord que c'était une folie ; mais il a fini par y consentir, N'est-ce pas, mon cher oncle?

— Qui pourrait te refuser quelque chose, surtout lorsque la satisfaction d'un caprice semble te rendre si heureuse? répondit M Halewyn avec un sourire. Je suis curieux de te voir grimper sur la montagne. Après les dix premières minutes tu y renonceras.

— Nous verrons bien, mon oncle, nous verrons bien ! Et, si la force et le courage me manquent réellement, alors nous redescendrons dans la vallée. Je ne risque rien d'essayer; mais ne vous hâtez pas trop de triompher, mon oncle : si je ne me trompe, vous serez stupéfait.

Herman considéra l'animation de la jeune fille avec un muet étonnement. H se mit à espérer que son ami serait contraint d'accéder aux désirs de Florence. La séparation serait ainsi retardée jusqu'au soir, et peut-être même jusqu'au lendemain.

En effet, quoi que Max Rapelings s'elTorçàt d'alléguer pour déconseiller la promenade sur la montagne, et quelque raison qu'il ajoutât pour prouver que son ami et lui étaient forcés de reprendre avant midi le voyage interrompu, il ne put résister aux douces prières et aux ardentes supplications de sa malade. D'ailleurs, M. Halewyn

UN SACIUFICE.

insistait aussi pour obleiiir de lui cette diTiiitTe marque d'ohlii^eance el d'auiilié.

Il luiit donc par consenlir à tout, en nuirnniraiit avec d«''|>it, coniine un soldat vaincu :

— Je m'incline devant nue puissance mystérieuse. Nous sommes le jouet d'un sort inconi- |uéhensible. Kh bien soit, encore un jour.

Quehjues instants après ils étaient tous réunis au pied de la monlai^nc el regardaient d'un air de doute et d'ironie le sentier escarpt* qui montait en zigzag, comme un ruban, entre le gazon et les arbrisseaux. Aucun d'eux ne pouvait croire que Florence lut capable de parvenir au tiers seulement de la liauteur; mais la jeune fille, qui s'applaudissait d'avance de son triomphe, se mit conlageusemenl à i^rimper.

Après dix minutes des plus grands efforts, elle s'appuya louto hors d'haleine contre le pan rocheux lit' la montairne et murmura :

— Ouf! Je n'en puis plus... c'est... plus dil'licile que je ne pensais.

— Meuoncez à celte difficile ascension... mademoiselle, dit Max (|ui la suivait, vous n'arriverez jamais... jus(|u'en haut de la montagne.

— .Mais, docteur, répondit-elle, vous n'êtes pas moins essoufflé que moi. Cela se passera. Nous nous reposerons souvent. Je ne renonce pas si vite à la lutte. Je veux voir jusqu'où vont mes forces... Allons, allons, debout, messieurs! C'est déjà fini. En avant !

C'est ainsi qu'après de nombreux repos et des temps d'arrêt assez longs, ils montèrent de plus en en plus haut, jusqu'à ce qu'enfin la jeune fille, harassée et épuisée, se laissât tomber sur un bloc de rocher.

— Hélas! je me suis abusée sur mes forces, ditelle toute découragée. Je sens l»ien maintenant que je suis encore liés faible !

— Ah ! mademoiselle, comment pouvez-vous être aussi injuste envers vous même ! s'écria llermau. Ce ([ue vous venez d'accomplir est le fait d'une femme forte el courageuse. Voyez donc comme nous sommes essoufflés el haletants; nous lit' sommes pas moins f.iligués (|ue vous.

— Oui, monsieur Van llorgstal, répondit-elle avec un sourire de reconnaissance, la boulé de votre cœur vous tait toujours trouver quelque raison de m'encourag<'r »'l do me flatter... mais c'est bien triste pour moi. Voyez, encore trois portées de flèche, et nous étions au sommet de la montagne. Kiilrevoir le but et retomber vaincue, éjiuisée, sans pouvoir l'alleindre! n'est-ce pas bien cruel".'

— Repose-loi bien, Florence, nous redescendrons lentement <lans la v.illée, dit .M. Ilalewyn. Ce que tu as fait est déjà un vrai miracle. .Sois-en contente pour aujourd'hui.

— Kh bien, |)uis(iu'il ne peul en être autrement, il faut bien (|ue je me soumette! dit-elle en soupirail. Ce|ieiidant j'aurais béni Dieu du fond du co'ur si J'avais pu atteindre la cime de la montagne ! C'est peut-être un eiifautillage. mais dans cette victoire remportée sur ma faiblesse, j'aurais |)uisé la conviction <jue je ne redeviendrais |dus malade. Mais hélas !...

— Ne parle pas tant, ma nièce, interrompit l'onde, cela te fatigue trop.

On se tut pendant (juelque temps.

— Si lu es tout à l'ait re|>osée maintenant, Florence, dit M. Ilalewyn, nous allons ledescendre tout doucenitint.

Tout le monde se leva.

— Descendre? murmura la jeune fille en regardant alternativement vers le pied el vers le sommet de la montagne. Descendre? mais il me sendjle (jue mes forces sont revenues. Il y a encore dt' l'espoir. Je veux essayer.

On s'efforça de la faire renoncer à ce projet; mais elle résista à toutes les représentations amicales, donnant pour raison dernière (ju'elle ne savait pas ommenl cela se faisait, mais que la cime de la montagne exerçait sur elle une mystérieuse el irrérislible altraction. Klle voulait tenter un dernier efftut pour satisfaire, s'il était possible, cet étrange et fiévreux désir de son cceur.

On se remit donc à grimper, en se reposant souvent, Florence désespéra encore plus d'une fois, mais enfin, aidée de Max qui la précédait et qui la tenait par la main pour lui rendre l'ascension plus lacile, elle arriva sur le plateau qui forme le sommet de la montagne, et malgré son épuisement, elle s'écria avec une joie triomphante :

— J'y suis, j'y suis! J'ai vaincu, Dieu soit loué! Klle se tut et s'assit tonte haietanle sur le gazon,

à coté de son oncle, qui n'élail pas moins tàligué.

11 y eut un long silence.

Florence, la première, retrouva assez de souffle pour reprendre la conversation. Sou cœur débordait de joie; il y avait vraiment quel<|ue chose d'enfantin dans le bonheur que lui procurait l'accomplisssemeiil de ses souhaits. Klle ne cessait de répéter :

— Non, non, je ne suis plu> malade! Le bon docteur a fait un miracle. Il me semble que, dès aujourd'hui, je pourrais gravir toutes les inoiitagnes de la Suisse. (Ju'un voyage à pied comme celui-ci est donc .«alutaire! Plus de chaise à porteurs. .Marcher, beaucoup marcher; il me faut de l'espaci; el du mouvemeiil.

.M. Ilalewyn regarda sa nièce avec un sourire de salisfactiiiu, mais en même temps avec un exlréme étonnemeiil. Il ne pouvait en croire ses yeux ; il s'imaginait (|U(! ce courage apparent

UN SACRIFICE

Ift

n'élait (|u'un ncîliveau caprice, une bravade, <iui ne durerait pas longtemps.

Les jeunes gens lélicitèrent la jeune lille sur son énergie et sur cette force de volonté qui l'avait mise en état d'accomplir ce (ju'ils regardaient eux-mêmes comme un prodige. Florence jouissait de leurs éloges avec tant de joie et tant d'orgueil que ses grands yeux noirs en étaient rayonnants.

— A tout travail son salaire ! s'écria Max. Si ma malade est un ange, elle n'est pas de la famille de ceux qui peuvent vivre sans manger. Je suis cuisinier; je vais dresser la table. Que cela va nous sembler bon, sur l'herbe, au sommet d'une montagne, sous le beau ciel de Dieu?

Il appela le jeune garçon, prit le panier aux provisions, étendit une nappe sur le gazon, y plaça les assiettes, et servit au milieu un poulet froid.

Cette occupation lui fournit l'occasion de débiter mille plaisanteries qui faisaient éclater de rire ses auditeurs. Il avait cherché longtemps un moyen de faire tenir la bouteille debout sur la nappe; mais enfin, n'y pouvant parvenir, il alla ramasser une grande pierre plate et la laissa tomber entre les assiettes. Sur cette pierre il plaça triomphalement la bouteille, avec les verres tout autour, et réclama l'admiration de l'assistance pour son ingénieuse invention.

Quand tout fut prêt il s'écria :

— A table ! à table ! Prenez chacun une chaise et asseyez-vous sur l'herbe. Nous ne ressemblons pas mal aux vieux Romains, qui mangaient couchés sur des lits de repos en pente. Quant à moi, je vais imiter l'attitude que j'ai apprise de mon tailleur.

Il vit que Florence, ne sachant probablement pas comment prendre place au festin, s'était agenouillée devant la nappe.

— Pas comme cela, mademoiselle, dit-il. Cette position vous fatiguerait trop.

— Je veux prier, répondit la jeune fille.

— Prier? répéta Max étonné du ton solennel de sa voix.

— Si nous, en ce lieu et à ce moment, nous ne nous sentions point portés à remercier Dieu de sa bonté, dit-elle, où le besoin de prier s'éveillerait jamais en nos âmes ? Puisque nous sommes si gais et si heureux, n'oublions pas celui qui est la source de toute félicité.

Tous courbèrent la tête en silence. Une larme brilla dans les yeux d'Herman. Peut-être se sentait-il incapable de prier; jamais Florence ne lui avait paru si belle qu'en ce moment où, les mains jointes, elle adressait au ciel de ferventes actions de grâces. Dans son exaltation, il croyait voir la

jeune fille entourée d'une auréole lumineuse (jui la transfigurait en une créature angéli(|ue.

Sans doutt! cette impression profonde eût tempéré leur franche gaieté si Florence elle-même, dès qu'elle eut fini sa prière, ne les eût remis immédiatement dans leurs bonnes dispositions.

On mangea du meilleur appétit, et on but quelques verres de vin fortifiant, tout en causant le plus gaiement du monde. Max surtout était intarissable en spirituelles saillies.

A la fin, Florence se levant par un mouvement plein de vivacité, s'écria:

— Ah! que la vie est belle, que la vie est bonne! Et dire que souvent, pendant ma triste maladie, j'ai prié Dieu de me délivrer de ce fardeau! mais plus de réflexions attristantes. Venez, messieurs, promenons-nous maintenant, promenons-nous sans but, flânons et causons. ..Non, non, docteur, je ne suis pas fatiguée; je veux marcher, me donner du mouvement; je le sens bien, vous aviez raison; c'est là le puissant remède qui me rendra forte contre le mal !

La société traversa de vastes prairies dont la surface n'était accidentée que par de petits vallons ou par des collines en pente douce. A leur gauche, à quelque distance, le flanc rocheux de la montagne descendait presque à pic dans le fond d'une large vallée; mais les voyageurs se tenaient autant que possible éloignés des bords de cette profondeur vertigineuse, parce que Florence en avait peur. D'ailleurs le sentier frayé à travers le gazon leur montrait la route qu'ils pouvaient suivre en toute sécurité.

Tout ce qu'ils voyaient était pour eux sujet d'é oanement et d'observations intéressantes: les bois d'un vert sombre qui semblaient grimper sur le versant de la montagne opposée ; les Alpes couvertes de neiges, dont les cimes transparentes et irisées bornaient l'horizon du coté droit; le silence solennel et la majestueuse sublimité de cette nature primitive...

Max Rapelings trouva l'occasion de donner à ses compagnons quelques explications scientifiques sur la géogonie alpestre, sur la formation probable des montagnes, des vallées, des mers de glace et des lacs. Dieu lui-même avait-il créé le monde avec ces inégalités? ou bien le foyer intérieur avait-il çà et là brisé, déchiré et soulevé la croûte de la terre? ou enfin le globe terrestre avait-il été entouré d'une mer dont les houles et les courants violents avaient creusé des vallées et formé des montagnes?

L'oncle prenait plus de plaisir à ces entretiens sérieux qu'aux épanchements d'une joie enfantine. Il écoutait les paroles du docteur avec une attention soutenue; peu à peu il lui présenta des objec-

UN SACRIFICE

fions et il liiiit i)ar disouler ohaudemonl les différents sysl»'mes ou les dilTérniles hy|»otlu''s«'sde géo- ^îonie (]ui avaient été produites dans ces dernitTS temps par certains savants ténicraires. Le docteur et M. lialewyn s'arrêtaient souvent, et, pour appiner leurs opinions contradictoires, Iraçaienl avec la pointe de leurs alpensloks. sur le sol, des cercles ou d'autres sij^nes i,'éodési(iues.

rioreiice et Hernian trouvaient ([ue ce n'était ni l'heure ni le lieu de se livrer à ces froides et creuses recherches ; aussi, tandis que l'oncle el .Ma\ Itapelinjrs s'embrouillaient de plus en plus dans leur savante discussion, les deux jeunes gens avaient pris les devants et repris leur joyeuse causerie sans but, simple et naïve, sautant d'un sujet à un autre, pleine de la douce et pure jdie qui inondait leurs jeunes cœurs.

dépendant, sans (|u*ils s'en aperçussent, leui' entrelien avait aussi pris insensiblement une tournure moins superlicielle; car, depuis (juelques minutes ils causaient sérieusement, sans regarder le paysage et sans faire attention à la nature qui les entourait.

Probablement Herman disait des choses qui faisaient réfléchir la jeune (ille, car elle l'écoutail très attentivement et manifestait son approbation par de légers signes de tète.

— Oui, oui, mon ami a raison, conclut le jeune avocat en terminant nu long raisonnement, il y a des moments où l'homme est dominé par une puissance mystérieuse; dans ces moments-là, notre volonté est pour ainsi dire paralysée; nos idées semblent venir d'une autre source (|ue de notre cerveau, et nous nous sentons poussés malgré nous vers des démarches ou des événements (jui nous effrayent et anx(|nelles nous voudrions échaj)per.

- En elTet, répondit Florence, j'ai éprouvé la même chose. Lorsque je vous ai vu assis pour la première fois au balcon, à Berne, il m'a semblé qu«i d'un seul regard je pouvais lire jnsqu'an fond de votre cœur. Dès ce moment-là je savais, on du moins je croyais savoir que Dieu vous avait doué d'une àme bonne, compatissante, généreuse, et — comment est-ce possible? — dès lors je vous connaissais déjà tel que vous êtes réellement. Les belles journées qti'il nous a été donné de passer ensemble n'ont pas démenti ma première impression.

— Ah 1 mademoiselle, vous me jugez avec troji d'indulgence, murmura le jeune avocat tout ému.

Mais elle ne se laissa pa> détourner de son idée el reprit :

— Plus tard, lorsque nous vous entendîmes parler le gantois avec votre ami près de la fosse aux ours, à Berne, vous passâtes à nos yeux pour le lieutenant de lanciers, notre ennemi, un homme

qui méditait de me faire subir le même sort auquel a succombé ma pauvre sœur Frédéritiue. Dès ce jour-là, j'aurais dû vous craindre et vous hair. Mais cela me fut impossible; j'avais beau imaginer toute sorte de griefs contre vous, je |iens;ais à vous sans haine el sans colère. .Mon oncle me parlait constamment de votre fausseté, de votre cupidité, de votre impudence... Je voulais vous fuir, el clia(iue lois que je vous rencontrais, mou cœur était saisi d'une joie involontaire. Ces mouvements contiadictoires m'él(»tmaient et m'effrayaient comme un insondable mystère.

— Ce mystère, mademoiselle, laissez-moi l'appeler autrement, répondit Herman avec une certaine agitation. Cette puissance inconnue (|ui, bien que nous fussions des étrangers l'un pour l'autre, soumettait nos esprits à la même inHuence et nous inspirait les mêmes idées, celte force qui nous [loussait irrésistiblement vers des lieux el des personnes que nous voulions éviter, ce bonheur singulier qui nous réunissait sisouvenlau moment ou nous nous y attendions le moins, ne le méconnaisse/ pas plus longtemps : c'était la volonté de Dieu même!...

Il prononça ces derniers mots avec une expression si étrange et avec une telle passion, (|ue Florence, étonnée, le regarda en souriant.

— Vous prenez les choses bien sérieusement, dit-elle; sans doute il ne se fait rien ici-bas sans la permission du Ciel; mais une rencontre de circonstances extraordinaires peut bien être aussi un effet du hasard.

Le jeune avocat baissa la tête et se tut. Il semblait tout à fait découragé par la froide observation de la jeune fille.

— Ce (jue je viens de dire vous attriste? demanda-t-elle. I'our(|uoi... Vous ne répondez pas? Aurais-je, sans le savoir, prononcé des paroles qu' pouvaient vous être désagréables? Je vous en prie, monsieur, pardonnez-le-moi.

Herman releva la tète et répondit :

— .Non, non, nous ne sommes point le jouet d'un hasard aveugle. Si je n'étais retenu par la crainte, je vous ferais partager entièrement ma conviclion, car j'ai une preuve matérielle, irrécusable, de l'influence r|u'une |)uissance supérieure exerce sur nous.

— Une preuve matérielle? murmura Florence d'un air étonné.

— Je n'ose presque pas vous en parler, répliqua-t-il. C'est tellement étrange, tellement surprenant! Kt, si je m'étais trom|)é, vous vous moqueriez de moi. Peut-être seriez-vous froissée lie ma hardiesse... mais n'importe! vous me pardonneriez cette erreur de mon imagination... MadeuK»iselIe, près de la fo8.se aux ours, à Berne,

UN SACRIFICE

Le sang jaillit. (Page !2'J.)

j'ai eu le bonheur de ramasser votre gant. Possédez-vous encore ce gant?

— Quelle singulière question! dit-elle en riant. Il est probablement dans ma malle, avec d'autres gants fanés. J'ai acheté une nouvelle provision de gants à Lucerne.

— Ainsi, vous n'avez pas perdu ce gant une seconde fois?

— Non ; du moins que je sache,

— Alors je me suis trompé. Je suis vraiment un écervelé, un enfant, soupira Herman confus et découragé.

— Attendez donc, reprit Florence en appuyant sur son front l'index de sa main droite. Il me semble que j'ai oublié ce gant dans une voiture sur la route d'Iiilerlaken à Grindelwald. Oui, je m'en souviens maintenant.

— Voyez-vous bien, mademoiselle! s'écria Herman triomphant.

Elle secoua la tête d'un air de doute, pour lui faire entendre qu'elle ne le comprenait pas.

— N'êtes-vous pas descendue de voiture à un endroit que l'on nomme les Deux-Lutchines? demanda-t-il.

— Vous m'effrayez, monsieur. En effet, je me suis promenée là quelques instants sur les bords d'un ruisseau qui tombait en cascades blanches d'écume. Comment pouvez-vous le savoir? Étiez- Tous présent?

— Ah ! mon Dieu, je vous remercie ! je ne m'étais pastrompé! s'écrialejeuneavocattransporté dejoie.

Il lira son portefeuille de sa poche et remit le gant à la jeune fille.

Celle-ci le regarda curieusement, y glissa ses doigts et murmura toute stupéfaite :

— C'est mon gant, le même que j'ailaissé tomber à Berne! Et vous l'avez trouvé pour la seconde fois? c'est inexplicable.

UN SACHIFICE.

— Oui, inademoist'llo, inexplicable, en clTet, sans riiiterveiilioii d'une puissance supérieure, s'écria llerman avec un Ironblc el une aj^ilation qu'il s'eiïorçait vainement de maîtriser. Kcoulez l'histoire singulière île ce j^aiit. Mon ami le trouva sur le gazon, à côté de la cascade dont vous parliez tout à l'heure. Je le reconnus au |)remier coup d'd'il pour le voire. A quoi? je ne saurais le dire; c'est une conviction (jui n.e vint dn plus profond de mon àme. Mon ami, se mo(|uanl de ce (ju'il appelait ma folie, jela le gant dans le courant du ruisseau. Obéissant à je ne sais quelle impulsion mystérieuse, el avant d'avoir la conscience de ce que Je faisais, je me précipitai dans le lit de la cascade pour aller chercher à travers les pierres 1 ohjel qui m'attirait avec unç force invincibh'. Je le mis dans mon portefeuille, bien décide à le conserver éternellement en souvenir de la jeune malade inconnue dont le regard doux et plaintif avait fait sur moi une ineiïaçable impression. Comment cela se fit, je n'en sais rien, mais, à partir du moment où je portai ce gant si près de mon cœur, il se passa en moi quel(|ue chose d'incompréliensilile; je ne pensais qu'il vous, je ne rêvais (|ue de vous, mes yeux ne voyaient plus que votre image ; en un mol, vous remplissiez tonte ma vie... Pardonnez mon émotion : mon respect poui' vous esl innni ; laissez-moi continuer, je vous en prie... Mon ami, dans sa manie de plaisanter, prétendait qu'une parcelle de voire àme était cachée dans le gant, et que cet objet était chargé d'un fluide magnétique qui m'ensorcelait. Il badinait, et cependant il disait la vérité. Pour me soustraire à celte influence réelle ou snp|)osée, il jela le gant |)ar la fenêtre, à (irindeluald, dans l'obscurité. Le lendemain un garçon de l'iiotel nous le ra|iporla. Sur la mer de glace, Max le rejeta dans un abîme .«ans fond, bien persuadé celte fois (|ii'aucun (nil humain ne le reverrait |)lus jamais. Le lendemain, nous montâmes sur le Faulhorn, qui a huit mille pieds de haut, comme vous savez, et là, sur celle montagne, le gant nous revint. Notre jeune guide l'avait trouvé le malin même sur les bords de la Lutchine. Mon ami, |)our |»laisanlcr selon son habilude, exprima l'idée (|ue le gant était un lien invisible entre votre cieur et le mien, un fil magnétique, qui, malgré l'espace el la distance, étaldissail un rapport secret entre nos deux âmes. Sa plaisanterie, était encore une vérité. Ah! mademoiselle, vous deviez nie liair comme un ennemi; une jeune fille étrangère el inconnue dtvail me rester indiiréreiile ; nous avons voulu nous (viicr l'un el l'autre; mais la Providence, qui dispose «les destinées humaines, nous a réunis malgré nous, hésisterez-vnns plus longtemps à In conviction (|ui' la main rie Dieu elle-

même nous mène vers une inévitable destinée?

— Je ne vous comprends pas bien, dit Florence d'une voix mal assurée. De quelle destinée voulezvous parler? Oui, il esl possible (pic le Ciel, par des voies impénétrables, m'ait ramenée eu présence de celui qui devait me consoler et me guérir. Plus d'une fois, dans mes prières, j'en ai exprimé mon ardente reconnaissance.

— Ce n'est pas là ce que je veux dire, balbutia llerman avec une nuai\ce de dépit.

— Je vous en supplie, parlez clairement alors, monsieur.

Clairement? Hélas! à (juoi bon, si votre cœur esl assez indifférent pour ne pas me comprendre? Ne voyez-vous pas ce que la sainle volonté de Dieu vous ordonne? Vous ne pouvez pas retomber dans l'isolement; l'isolement vous tuera. Il faut qu'il y ail quel(|u'un à vos côtés pour vous défendre contre la tristesse el le découragement, quelqu'un qui ait pour uni(|ne but de vous rendre heureuse, qui sème conlinuellement sous vos pas les fleurs sans cesse renaissantes du dévouement, de la tendresse et de l'amour! un ami, un frère... un fiancé !

Florence tenait la lêle baissée : elle avait compris cette fois ce que le jeune homme voulait dire, car elle murmura à voix basse :

— Un fiancé? Je tremble...

— Quel sort re'^plendissant de joie et de bonheur! s'écria llerman ave*- enthousiasme. Deux cœurs débordant de foi el d'espérance; deux êtres jeunes, qui, la main dans la main, entrent dans le chemin de la vie, mettent tout en commun, se consolent el se soutiennent l'un l'autre, pariagent les mêmes plaisirs et les mêmes peines, el confondent leurs deux existences dans le sentiment de leur félicilé et dans une immense reconnaissance envers le Créateur (jui leur a fait celte magnifique destinée !

llerman, en parlant ainsi, regardai! avec une attente fiévreuse la jeune; (ille, qui paraissait en |)roie à une lutte intérieure. Le moment était solennel. Qu'allail-ellc réjiondre?

— Tableau séduisant! murmura-t-elle. Le ciel sur terre! mais ce ciel ne s'ouvrira jamais pour moi !

— Vous n'avez pas de confiance en l'avenir? s'écria llerman. Je vous rendrais malheureuse, moi, (pii donnerais jus(|u'à la dernière goutte de mon sang pour vous épargner le plus petit chagrin!

— Oh ! je le sais bien, répondit la jeune fille. Vous, vois, la bonté et la douceur même, vous n'auriez pas le cour.ige de faire sonlfrir la pauvre Florence...

— - Va vous, mademoiselle?

UN SAC lU FIGE.

Une vive rougeur monta au front de la jeune fille.

— Je voudrais être votre sœur, dit-elle, pour posséder votre amitié, pour me consacrer à vous seul! Ah! si Dieu m'avait donné ce doux nom, chaque hattement de mon cœur eût été un souhait de bonheur pour vous. Mais hélas!...

— 0 Florence, dites un seul mot, et vous me rendez fou de joie. Dites-le, et ce ciel radieux devient le nôtre.

— Impossible! impossible! balbutia la jeune fille avec un accent plein d'angoisse et de découragement. L'ombre pâle de ma sœur Frédérique se dresse devant moi. Elle me regarde avec des yeux en pleurs, elle me rappelle une promesse inviolable, elle (ne crie que je dois vous fuir...

— Ciel ! il n'y aurait donc plus d'espoir?

— Non, il n'y en a pas.

Ils demeurèrent un instant silencieux.

— Fatal obstacle qui s'est élevé entre nous, soupira Florence; sombre nuage qui assombrit pour toujours le ciel de notre douce amitié !

— Beau rêve, rêve enchanteur qui s'évanouit ! murmura le jeune homme. Ah! pourquoi ai-je laissé cet amour germer et grandir ainsi au fond de mon cœur /

— Oh ! Herman, soyez généreux, ayez pitié de la pauvre Florence, dit-elle. Ne me parlez plus de choses pareilles. Restez un ami, un frère pour moi. Ne vous éloignez pas, ne me rejetez pas dans mon triste isolement. Croyez-moi, mon âme vous bénira pour ce sacrifice.

— Eh bien, soit, répondit le jeune avocat avec un profond soupir. Oui, acceptons ce sort cruel ; que ma vie devienne sans but, qu'une seule et amère idée remplisse désormais mon esprit : le regret, l'éternel regret du bonheur perdu !

La jeune fille émue s'arrêta timidement, et fit même un pas en arrière pour attendre son oncle. Ce mouvement désespéra Herman.

— Vous voulez me quitter? s'écria-t-il ; mes paroles vous blessent? Dès aujourd'hui vous me fuiriez comme un ennemi? Oh! non, non, restez, je vous en supplie. Du moins, ne me reprenez pas votre amitié. Ne craignez plus rien : nous redeviendrons des enfants insoucieux et naïfs, nous rirons et nous nous amuserons comme auparavant.

La jeune fille, avec un peu d'hésitation, revint se placer à côté de lui.

Par un effort suprême de volonté, Herman parvint à feindre la gaieté et se mil à parler de mille choses indifférentes, quoique, au fond du cœur, il souffrît cruellement.

Florence, de son côté, s'efforçait de soutenir la conversation sur un ton dégagé; mais, comme ils

étaient profondément émus l'un et l'autre, ils n'y réussirent pas.

Florence, embarrassée par ces efforts infructueux, inventa un moyen singulier de distraire le jeune homme de ses tristes idées, et en même temps de se tirer elle-même de sa situation difficile.

— Je pensais là à l'étonnante histoire du gant, dit-elle, et en y réfléchissant bien, — vous ne me croirez peut-être pas, — mais je suis presque certaine que nous nous sommes trompés tous les deux. Non, ce n'est pas mon gant, car il devait y avoir une marque de fabrique à l'intérieur. Et il n'y a pas de marque semblable. Faites-le-moi voir encore une fois.

Herman le lui tendit avec une feinte indifférence.

Elle s'enfuit avec le gant, et s'écria en riant aux éclats :

— Ah ! ah ! il y a une parcelle de mon âme dans ce morceau de peau? Je veux vous punir de votre crédulité. Vous ne l'aurez plus: je veux le jeter au fond du premier précipice que nous rencontrerons. Cela vous apprendra!

Comme Herman avait fait un mouvement pour la suivre, elle grimpa avec une surprenante agilité sur une hauteur gazonnée et disparut aux regards du jeune homme.

Blessé par l'indifférence de la jeune fille, il marcha lentement sur ses traces. La tête penchée sur sa poitrine, il était plongé dans une rêverie désespérée. Florence, la douce Florence, si sensible pour toute chose, n'était insensible qu'à ses vœux et à sa douleur! La mort malheureuse de sa sœur n'était pas le seul obstacle que le sort eût élevé entre elle et lui. Son cœur n'était pas accessible à un sentiment plus intime et plus tendre que l'amitié. L'idée que Dieu lui-même avait destiné leurs âmes à une union éternelle n'était donc qu'un vain rêve!

Pendant qu'il réfléchissait ainsi, il crut tout à coup entendre dans le lointain un cri de détresse et en même temps un mugissement sourd et prolongé comme celui d'une bête furieuse.

Il s'élança avec angoisse dans le sentier escarpé qui conduisait sur la hauteur.

Sur le plateau verdoyant de la montagne, il n'aperçut d'abord que quelques vaches qui, toutes, avaient la tête tournée du même côté. Il fit encore quelques pas en avant et gravit une petite éminence...

Là il vit un spectacle dont l'horreur lui glaça le sang dans les veines et lui fit dresser les cheveux sur la tête : Florence fuyait devant un taure.m qui, excité sans doute par son châle rouge, courait après elle, les cornes baissées, et en poussant

UN SACRIFICE

lies beiijîleinenls luriboiids. Encore une minute, el la bêle furieuse allait lancer rinl'orlunée jeune j lille en l'air d'un coup de corne et écraser son I corps sous ses pieds!

' Hernian, plus mort que vif, s'élança |HMir la

I défendre et la sauver. Mais, avant i|n'il eut pu j atteindre l'endroit latal, Florence était tombée du 1 liaut d'un escarpement de la monla;-'iie. Affreuse j certitude ! Elle iiisait bh'ssée au fond d'un épou- 1 vaiitable abime !

Le jeune homme sentait ses jambes se dérober sous lui; il voulait crier, il voulait courir; il ne le pouvait pas...

Mais les forces lui revinrent tout à coup. 11 passa comme une llèclie devant le taureau et sauta, d'une hauteur de dix ou douze pieds, ilu côté où Florence avait disparu.

Il se trouvait là sur un rebord étroit, pareil à un sentier frayé pour les chèvres. Sous ses pieds, la montagne descendait presque à pic à une effrayante profondeur.

Il jeta autour de lui un coup d'œil rapide comme l'éclair. Le j^ant était à ses pieds. Pas autre chose d'elle, rien! Oui, oui, elle gisait blessée au fond de l'ahime.

Sans se soucier s'il risquait sa propre vie, il rampa vers le bas jusqu'à un rocher qui faisait saillie, et là, se retenant aux aspérités de la pierre, il se coucha à plat ventre, avança la tête pardessus le b(»rd et rei,'arda dans le sombre i)ré- . cipice; mais il ne |iul disliiiiiuer l'objet confus et sans forme qui gisait comme un point rouge entre les blocs de roche, à plusieurs mille pieds de profondeur.

Haletant, consterné, pâle comme un linge; presque mourant de désespoir, il se releva.

Alors il remartjua, un peu plus sur le côté, un endroit où la rnonlai;ne descendait par une pente moins escarpée. Ce chemin le conduisait peut-être au fond du goutire.

Dans cette ith-e, il remonta de nouveau à l'endroit où il avait trouvé le gant et suivit rapidement le sentier sur le bord du roc.

Un cri d'angoisse sortit de sa poitrine oppressée, lorsqu'il vit .M. Halewyn et .Max lîapelings venir à sa rencontre.

Il leva les mains vers le ciel et s'écria :

— 0 malheur, malheur! Dans cet abime! Je la suis, je veux mourir près de son crops brisé. Max, par ici, par ici.

H voulait dépasser son ami ; mais celui-ci effrayé- (le la pâleur mortelle de son visage, ouvrit les bras et le retint.

— Pour l'amour du ciel, Merman, demandat-il, qu'est-il donc arrivé? Ouel rêve affreux l'agite? De quoi parles-lu? de qui?

— Florence... un taureau... elle git au fond de rabinie! balbutia le jeune homme, qui, tout à fait hors de lui, se débattait violemment pour s'arracher des bras de son ami.

— Mais tu te tiompes, s'écria Max. FNuence vit et elle est saine el sauve. Elle est assise là, derrière le coin de la montagne, el elle est occupée à enlever la terre du bas de sa robe. Elle nous envoie chercher après toi.

liû rire effrayant, mélangé d'une joie immense et d'une cruelle incertitude, contracta le visage d'ilerman.

— Ecoute, c'est sa voix, dit le jeune docteur eu se retournant. Et regarde, la voilà elle-même qui vient vers nous.

Le jeune avocat demeurait immobile; il fixait sur la jeune fille, qui s'approchait, des yeux si hagards et si effrayés (pi'on eût pu croire qu'un spectre était sorti de lerre devant lui.

Mais, lorsque Florence eut parlé et prononcé son nom, tous ses doutes s'évanouirent. Un cri, un horrible cri qui semblait lui déchirer la poitrine, retentit dans les montagnes. Cette secousse violente était plus douloureuse peut-être pour sa sensibilité nerveuse <iue la certitude du |)lus all'reux malheur.

Il tremblait, il chancelait, et finit par tomber en poussant une sourde plainte contre la paroi du rocher. Ses yeux se fermèrent; il était pâle comme un cadavre et ne respirait plus.

Tous s'élancèrent pour le soutenir et pour l'assister.

Max Rapelings dénoua sa cravate; Florence lui tenait les mains en pleurant ; mais, comme il restait sourd à ses cris de (lésej*poir, elle se laissa tomber à genoux el s'écria d'une voix suppliante, en levant les yeux vers le ciel :

— .Mon Dieu, Dieu juste. Dieu fout-puissant, prenez ma vie, mais jetez un regard de miséricorde sur cette pauvre victime de la pitié. Grâce, grâce |tonr lui el pour moi!

Elle retourna prés du jeune homme évanoui, prit sa tête entre ses mains, la mouilla de ses larmes et l'appela par son nom avec l'accent de l'amour le plus ardent et du plus profond désespoir.

Cette voix trouva sans doute un puissant écho dans le co'ur d'ilerman, car il rouvrit les yeux, regarda autour de lui et jeta sur la jeune fille un coup d'ceil surplis el interrogateur. En la voyant lui sourire à travers ses larmes, il se leva el dit :

— Je me souviens! ,Mi! Florence, mes yeux peuvent encore vous voir vivante! Il y a une joie violente et plus fatale (|ue le plus mortel désespoir... .Ne sois pas si affecté, mon cher Max; c'est lini. L'effroi, la terreur... Cela va se passer.

UN SACRIFICE

La jeune fille, afin de lui prouver qu'il avait eu lort (le s'inquiéter, lui expliqua qu'elle avait sauté sur le sentier pour éviter les atteintes du taureau et qu'en même temps elle avait jeté le châle rouge dans le précipice.

Elle était tombée, il est vrai, et avait éprouvé une forte secousse, mais d'ailleurs elle n'avait eu aucun mal.

Max Rapelings demanda à son tour quelques explications sur la rencontre d'Herman avec le taureau, car il ne doutait pas que son ami n'eût été aux prises avec l'animal furieux. Mais le jeune homme ne fit à ce sujet qu'une réponse brève et distraite.

En ce moment le docteur remarqua avec surprise le gant qui gisait par terre, à l'endroit où Herman était tombé évanoui. Il regarda son ami d'un air interrogateur.

— Oui, oui, je ne m'étais pas trompé, répondit Herman en souriant tristement. C'était, c'est son gant! Fatal souvenir qui m'a rejeté dans un fol égarement... et qui m'a fait au cœur une cruelle et inguérissable blessure!

Il prit le gant, le lança dans une profonde crevasse du rocher, et reprit d'une voix sombre :

— Loin, loin de moi tout ce qui peut me rappeler ce terrible événement! Ah! je vouirais fuir, fuir au bout du monde, pour me soustraire à ce souvenir funeste. Allons-nous-en, et oublions pour jamais ce que j'ai cru voir aujourd'hui!

En achevant ces mots, il se mit à marcher à pas précipités dans le sentier.

Un peu plus loin, lorsque le chemin fut devenu plus large et la pente moins rapide, les autres le rejoignirent et se placèrent à côté de lui, s'efforçant de calmer son agitation par de bonnes pa. rôles.

Il souriait et faisait des efforts sur lui-même pour leur persuader qu'jls n'avaient aucune raison d'être inquiets sur son compte. Il ne lui manquait rien, disait-il; il ne ressentait qu'une certaine fatigue dans les jambes, suite inévitable du choc nerveux qu'il avait éprouvé.

M. Halewyn et Max Rapelings voulaient le soutenir, mais il refusa absolument leur aide, disant qu'il marcherait très bien seul.

Lorsque enfin Florence, malgré sa résistance, le contraignit à s'appuyer sur son bras, une étincelle de joie, un rayon de bonheur brilla dans ses yeux, et pendant assez longtemps il parut délivré de ses sombres préoccupations. Mais cette éclaircie ne dura guère; insensiblement sa tête retomba sur sa poitrine, et il parut replongé dans une sorte d'insensibilité rêveuse.

Lorsque son ami ou la jeune fille le tiraient de celte espèce de somnolence en lui adressant quel-

ques paroles d'encouragement, il relevait parfois la tète par un mouvement nerveux, regardait d'un œil fixe et égaré dans l'espace, et frémissait comme si la terrible scène de la chute de Florence dans l'abîme se représentait encore à ses yeux. Alors un gémissement sourd soulevait sa poitrine, et il se mettait à sourire en se moquant de la faiblesse et de la folie de son imagination.

Voyant que ses amis restaient inquiets de son état, il se fit violence pour prendre part à la conversation et pour feindre une gaieté qui était bien loin de son cœur. Il parvint ainsi à les tranquilliser un peu; il prétendait aller beaucoup mieux; il ne lui fallait, disait-il, qu'un peu de repos pour se remettre tout à fait du coup violent qui l'avait jrappé.

Ils arrivèrent ainsi sur le bord du rapide escarpement, au pied du(|uel est situé le village J'Ams-

tegg.

Il était beaucoup plus facile de descendre que de monter; cependant Herman éprouvait si souvent le besoin de reposer que son ami proposa d'envoyer en avant le jeune garçon qui portait les provisions pour faire venir une chaise à porteurs; mais le jeune avocat ne voulut pas en entendre parler, répétant toujours qu'à l'exception d'une grande fatigue bien naturelle, il n'éprouvait absolument rien.

En effet, après un court repos, il rassembla de nouveau ses forces et continua à descendre. C'était une chose touchante que l'empressement de Florence à soutenir le jeune homme au risque de tomber elle-même et de se faire du mal. Voyaitelle une pierre dans le chemin, elle prenait les devants pour l'écarter. Une branche de pin menaçait-elle de le Irapper au visage, elle courait la relever ou la briser. On eût dit que cette pâle et maladive jeune fille avait été douée tout à coup d'un courage et d'une force viriles. En même temps elle parlait à Herman un langage où respirait un intérêt si tendre et une sollicitude si inquiète, qu'en toute autre circonstance, ce témoignage eût suffi pour transporterie jeune homme au comble du bonheur.

Mais, en ce moment, il était presque insensible. Il suivait Florence presque machinalement, et, malgré le sourire reconnaissant qui se dessinait sur ses lèvres, l'expression de son visage restait immobile, et il y avait dans sa physionomie quelque chose de vague, comme s'il pensait à tout autre chose qu'à ce qu'il voyait.

Enfin on arriva à l'hôtel à Anistegg. Là on voulut faire prendre à Herman une jatte de fort bouillon, mais il refusa, sous prétexte qu'il ne désirait rien et qu'il n'avait besoin de rien que d'un peu de repos. Il dit qu'il allait se mettre au lit pour une

iQ

LN SACUIFICE.

heure ou deux, après quoi il viendrait souper avec ses coiDpagiions de voya}i;e.

Il lil un nouvel elTorl sur lui-même el soutint que l'inquiétude de son ami n'avait aucune espèce de londenienl. Que lui inanquait-il en eiïet? Devaient-ils suppost-r qu'il devii'iuirail malade pour un peu d'agitation ({ui n'avait aucune raison de se prolonger? il ne larderait pas à leur prouver que leur solliiilude et leur bonté leur inspiraient de fausses alarmes.

Kn achevant ces mots, il ([uilta la salle avec son ami et monta à sa chamhre.

Max lui làla encore le pouls, il voulut lui faire apporter un bain de pied bouillant; mais llernian lui répondit en souriant que tous ces soins étaienl superflus et (ju'il n'avait absoluiiienl besoin de rien. Il était convaincu, disait-il, (|ue, s'il pouvait dormir une heure ou deux, il serait ensuite complèemenl remis. Il ne fallait donc que le laisser en repos; c'était tout ce qu'il demandait.

Il se n)il au lit avec une certaine impatience de ton el de pestes, il lira les rideaux parce (jue la lumière du jour le faliiruait.

Max Kapelinps resta assis à son chevet dans un fauteuil. Le cicur lui battait en rentendant respirer.

Que devait-il |)enser? que devait-il craindre? Son imaL;inalion lui rappelait certaines maladies, plus redoutables les unes que les autres, (|ui peuvent trouver leur cause dans une émotion violente. Il l'avait bien vu, ce n'était pas leriroi (|ui avait frappé le plus profondément le cn-ur de son ami , c'était la joie qui l'avait |)our ainsi dire foudroyé, lorsque celle qu'il supposait broyée et brisée, lui était apparue tout à coup j)leine de vie. Ces deux terribles secousses se suivant de si prés étaienl bien capables de briser le cd'ur d'un homme; mais de tels effets sont rares heureusement. Non, non, llerman avait par sa nature l'humeur très mobile; ses nerfs étaient plus habitués à ces sensations vives que ceux d'un homme plus froid et moins impressionnable, et c'est aus^i pour cela qu'ils devaient résister à des émotions violentes. Comme il l'avait dit lui-même, dés (|u'il aurait pris un peu de repos, son indisposition serait tout à fait passée, ou du moins bien diminuée.

C'est ainsi que Max llapelinps luttait contre les réflexions pleines d'anxiété qui le faisaient frissonner et s'elforrait de ramener la tranquillité dans sou propre co'ur. Il y réussit enfin, surtout (|uand il entcndii que la respiration de son ami était éjrale et douce.

Alors il entr'ouN ril un peu les rideaux, considéra un instant le visage d'Ilerman; puis il se rassit dans son fauteuil et murmura avec joie :

— il dort, il dort tranquille; ce ne sera rien.

Ah! j'élais en proie à une frayeur horrible! Mais Dieu soit loué! je me trompais.

Kn ce moineul la porte de lappartement s'ouvrit, et M. Ilalewyn entra sur la pointe du pied.

.Max mil un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence.

— Eh bien, demanda .M. Ilalewyn en parlant à voix basse à l'oreille du docteur, comment va M. Van Borgstal?

— Il dort paisiblement : ne le réveillez pas. .Nous avions tort île nous inquiéter.

— Pauvre Florence! dit le vieillard en soupirant. Elle est en bas (]ui jdeure à attendrir un cœur de pierre. Elle m envoie pour m'informerde l'étal (lu malade. Comme elle sera contente de cette bonne nouvelle !

En achevant ces mots, il sortit de l'appartement avec les mêmes précautions (jue lorsqu'il était entré.

Max le suivit dans le coriidor. Il vit Florence en pleurs sur la marche supérieure de l'escalier.

Elle le regarda avec des yeux qui imploraient ardemment une réponse rassurante.

— .Mademoiselle, lui dit .Max, vous avez eu tort de vous alarmer ainsi. Il dort, il dort paisiblement. Tout à l'heure il viendra vous dire luimême qu'il se sent bien portant et aussi dispos qu'auparavant.

— Vous ne me trompez point par pitié? demanda-t-elle.

— Voulez-vous le voir dormir, mademoiselle?

— Oh ! non. non. Dieu m'exaucera; je vais encore prier. Ne troublons pas son repos : venez, mon oncle, je suis consolée, j'attendrai avec patience.

.Max llapelings rentra dans l'appartement, se rassit dans son fauteuil an chevet du lit et écouta le faible bruit qui lui prouvait que son ami contiimait il dormir derrière ses rideaux d'un sommeil r.'paraieur.

in

l'ne heure après, Max Kapidings ouvrit la porte de l'appartement de son ami et regarda dans le couloir pour voir si per.-onne ne venait; son visage pâle trahissait une vive inquiétude.

Il poussa une interjection étouffée en apercevant le propriétaire qui arrivait au bout du couloir. Il lui lil signe d'approcher «t lui dit à l'oreille d'une voix ccuitenue :

— Diles-moi, je vous prie, monsieur, y a-t-il un médecin dans ri" village?

— Non, I épondit i'botelier, noire commune est trop petite pour cela. En cas de besoin, nous allons chercher un inédeiin à Altorf. Votre camarade est-il vraiment malade?

UN SACIllFICE.

— Oui, monsieur.

— Gravement malade?

— Je n'en sais rien : cela pourrait devenir plus grave. Diable! pas de médecin à Amstegg! Qu'on attelle tout de suite une voilure et qu'on aille en chercher un à Altorf. Qu'on ne regarde pas à l'argent, mais qu'on se dépêche; fallùt-il crever les chevaux, Je payerai tout. Je vous en supplie, monsieur, venez-moi en aide avec zèle, et je vous en serai éternellement reconnaissant.

— Ne vous inquiétez pas ainsi, monsieur, dit l'hôtelier d'un ton très calme; je vous comprends : un ami si loin de votre patrie, cela vous eUraye; mais ce ne sera rien. Nous avons déjà vu ces choses-là plus d'une fois : un coup de soleil, un refroidissement, une fièvre...

— Qu'on aille chercher un médecin! s'écria Max Rapelings, exaspéré par la froideur de l'hôtelier.

— Mais j'y pense, reprit celui-ci ; il y a un moyen de vous satisfaire immédiatement, monsieur. A quelques pas d'ici est l'hôtel de l'Étoile. Depuis quelques jours un médecin célèbre, professeur dans une université d'Allemagne, y est descendu. Je vais l'envoyer chercher; les médecins ne refusent jamais de venir lorsqu'on invoque leur secours.

— Dieu soit loué! Je vous remercie... permettez-moi de vous faire encore une prière. Vous savez que nous sommes venus ici avec un vieux monsieur et une jeune demoiselle un peu pâle?

— Oui, la pauvre enfant paraît fort triste; elle doit avoir pleuré.

— Eh bien, il ne faut pas qu'ils sachent qu'on est allé chercher le médecin, cela leur causerait une cruelle inquiétude. Et pourquoi les faire souffrir, peut-être sans raison? Vous comprenez, monsieur?

— Sans doute, sans doute, ils n'en sauront rien. On fera entrer le docteur par la porte de la cour.

— Encore un mot, monsieur. Être ainsi tout seul avec mon ami! c'est cruel; je puis avoir à chaque instant besoin de quelque chose. Je voudrais avoir à ma disposition un domestique adroit, un homme de confiance; n'importe ce que cela coûterait.

— J'en ai un dont vous serez content, monsieur, répondit l'hôtelier. 11 ira d'abord prévenir le docteur, puis il viendra se mettre à votre service. Soyez donc tranquille, monsieur, votre souhait va être accompli sur-le-champ.

A ces mots il redescendit l'escalier.

Max Rapelings rentra dans la chambre et regarda pendant quelque temps dans une immobilité complète le lit dont les rideaux étaient ent'rouverts. Sans doute Herman était en proie à une fièvre brûlante, car il bredouillait des phrases incompré-

hensibles, portait souvent la main à son front et poussait (i(;s plaintes élouffées, comme si un feu dévorant lui consumait le cerveau. Parfois il semblait pris d'une crampe, car il faisait des soubresauts et se détirail les membres sous la couverture par des mouvements brusques et nerveux.

Le jeune docteur s'approcha plus près du lit, contempla avec angoisse le visage égaréde son ami, et se laissareîomber sur sa chaise avec un profond soupir.

— Doute affreux, mortelle incertitude ! murmura-t-il. Mon Dieu ! mon Dieu ! ne m'ôlez pas le flambeau de la science ! Ah ! j'essaie de me tromper moi-même. Les fatals symptômes ne sontils pas complets et incontestables? Non, non, la sensibilité, la crainle m'aveuglent. Il y a d'autres maladies, il y a certaines fièvres qui peuvent se développer de la même manière.... mais la céphalalgie, le délire, le transport au cerveau?

Il se leva et se mit à marcher à grands pas dans la chambre comme un homme qui veut échapper par le mouvement à des pensées qui le tourmentent.

Deux coups légèrement frappés à la porte le tirèrent de sa douloureuse préoccupation. Il sortit de la cham.bre et trouva sur le palier un domestique d'un certain âge qui lui dit :

— Monsieur, le médecin va venir tout de suite, il me suit. Monsieur a-t-il encore quelque chose à me commander? Je suis exclusivement à son service.

— C'est bien, mon ami, répondit Max. Laissezmoi seul avec le docteur. Mais tenez-vous prêta venir dès que je sonnerai. Personne ne peut entrer que vous... Et vous, ne faites mine de rien, ne parlez de rien, et faites en sorte qu'on ne sache rien en bas de ce qui se passe ici. Je vous récompenserai généreusement.

— Soyez tranquille, monsieur, mon maître m'a fait connaître votre désir; j'ai compris... Voilà le docteur qui monte l'escalier. J'attends vos ordres.

Le personnage qui parut sur le palier était un homme d'environ cinquante ans, tout à fait vêtu de noir, d'une physionomie sérieuse qui inspirait le respect.

Max Rapelings alla au devant de lui et lui dit:

— Monsieur le professeur, combien je vous dois de reconnaissance pour votre obligeance! Dans cette chambre est couché mon ami, avec tous les symptômes d'une fièvre cérébrale; je n'ose presque pas dire le mot: il me fait frémir de terreur et de désespoir : une méningite!

— Une méningite, une inflammation de la membrane du cerveau? répéta le vieux médecin. Non, non, vous vous serez trompé, monsieur. Dites-moi,

UN SACRIFICE

lOimiUMit votre ami est-il devenu malade? Son mal a-l-il une cause connue?

Max Rapelings lui expli(iua comment Ilerman, croyant (juiine jeune fdle avec laquelle il se trouvait en socij'té venait de tomber dans un précipice, avait été frappé d'une terreur excessive, et comment il avait élé secoué plus violemment encore en voyant tout à coup reparaître saine et sauve à ses yeux celle qu'il croyait morle. Comment, à la suite de ces deux émotions successives, il s'était senti accablé et rompu de (ati},'ne, et comment enlin il avait succombé à une irrésistible envie de dormir.

Dans cette explication, el dans la description des symptômes qu'il avait observés, il employa d'une façon si précise et si heureuse les termes techni(|ues, que le professeur, étonné, lui demanda :

— Monsieur est étudiant en médecine?

— Docteur en médecine et en chirurgie, monsieur, répondit Max. Mais, je le sens bien maintenant, il me manque re\|>érience et le calme. Venez, venez, voyez par vous-même. Dites-moi si je puis espérer.

Le professeur se dirigea vers la chambre désignée :

— .l'ai donc affaire à un confrère, dit-il ; à un confrère qui me prouve qu'il a fait d'excellentes études, delà facilitera ma tâche.

— Je vous en prie, parlez doucement, dit Max ii voix basse. Mon ami a encore de temps en temps (les intervalles de lucidité. Il pourrait comprendre ce que nous disons.

Tous deux prirent des sièges et s'assirent en silence auprès du lit. Le professeur tenait le re;zard attaché sur le jeune malade et épiait les si;:nes sur lesquels il devait asseoir son jiip:ement.

.Max Rapelini^s, au contraire, épiait avec angoisse et le cœur palpitant, sur le visage du vieux médecin, la moindre contraction de ses traits; mais rien ne vint trahir sa pensée, pas une ride, i)as un froncement de sourcil.

Moment plein d'anxiété ! Le premier mol rpii allait sortir de sa bouche devait être ou un arrêt de mort, ou la fin d'une affreuse anxiété!

Le profe.sseur se leva, prit sa chaise, la porta jusqu'à II fenêtre et fit h .Max llapelings signe de le suivre.

Lorsque tous deux furent assis, ce dernier demanda, la jioitrine oppressée el respirant à peine :

— Eh bien, monsieur le professeur! Parlez, je vous en prie.

— Je ne piiis que vous dire ce que vous savez aus>i bien que moi, monsieur, répomlit-il. 11 est impossible de méconnaître les symptômes.

— Ciel ! s'écria .Max, en passant ses mains dans ses cheveux, ce serait vraiment une méningite?

— Vous n'en avez pas douté un seul instant, mon jeune collègue, une méningite, période d'exaltation.

Max, complètement découragé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine, poussa un cri étouffé et se mil à pleurer à chaudes larmes.

— .\lIons, mon jeune ami, ne vous laissez pas abattre ainsi par le désespoir, dit le professeur. Souvenez-vous (|ne vous êtes médecin et qu'il y a là un malade que vous ne guérirez pas avec des pleurs. Prenez courage, et lAchez de trouver la force nécessaire à l'accomplissement d'un devoir pénible.

Max Kapelings essuya ses larmes avec un geste convulsif.

— Ah ! je comprends maintenant, s'écria-l-il, pourquoi la sensibilité et la pitié sont de mauvaises qualités pour un médecin. Elles l'aveuglent et le paralysent. Puisqu'il le faut, eh bien, j'oublierai (jiie ce malaile est mon unique ami, (|u'il est |)lus qu'un frère |)our moi... La méningite n'est pas toujours mortelle.

— Pas toujours, non, j)as toujours, grommela le professeur en secouant la tèle ; mais je n'en ai pas vu beaucoup dans ma vie...

Max lui mit la main sur la bouche el lui dit d'une voix su[)pliante :

— Ah ! monsieur, soyez généreux, laissez-moi du moins un rayon d'espoir, Si faible qu'il soit, j'en ai besoin pour ne pas perdre la tête, pour ne pas succomber. Je veux lutter jusqu'au bout. Que faut-il faire?

— Vous le savez bien : comprimer, arrêter le mal avec violence, et ainsi briser son cours, si c'est possible.

— Oui, oui, lui tirerdu sang, beaucoup de sang.

— Et des sinapismes aux pieds; de l'eau froide sur la tête et du caloinel à l'intérieur.

A ces mots le professeur se leva et lira de sa poche un étui vert rem|)li de lancettes el d'instruments (le chirurgie.

— Vous lui tiendrez le bras, et vous recevrez le sang dans ce bassin, dit-il.

— .Mon Dieu, soupira Maxavecépouvante, comme élève interne d'un grand hôpital, j'ai vu opérer beaucoup et j'ai beaucoup opéré moi-même; mais son sang h lui, à Ilerman, le sang de mon pauvre ami, ce n'est pas la même chose ! Peut-être la force m'abandonnera-t-elle.

Il tira le cordon de la sonnette : le domesti(|iie parut.

On lui fil tenir le bassin en lui disant quel service on atlcndail de lui.

UN SACRIFICE

M Halewvn s'était mis devant la fenêtre. (Page 34.)

Max Rapelings parla au malade afin de lui faire comprendre, t-i c'était possible, qu'on avait l'intention de lui tirer ûi sang. Mais Ilerman fixait sur lui des yeux sans regard qui ;iltestaieiit assez que, pour le moment du moins, il n'avait aucune conscience de ce qui se passait en lui et autour de lui.

Le jeune docteur rassembla tout son courage prit le bras de son ami et le présenta à la lancelte que le professeur tenait prête entre ses doigts.

Le sang jaillit dans le bassin, tandis que Max Rapelings détournait les yeux et tremblait si fort, qu'il faisait trembler également le bras de son ami.

Ce n'est que lorsque le malade eut perdu une quantité considérable de sang que le professeur ferma la piqûre et lui banda le bras.

Le valet avait disparu avec le bassin et revint presque immétlialement.

Max, qui avait repris un peu de cjurage, lui

ordonna d'aller à la cuisine, d'y faire chauffer en toute liàte de la farine de lin, et d'en faire un cataplasme avec beaucoup de moutarde; puis de l'apporler tout brûlant. S'il n'y avait pas de farine de lin dans la maison il fallait tacher de s'en procurer à quelque prix que ce fût.

— Venez dans un quart d'heure à l'hôtel de l'Étoile, dit le professeur au domestique. Je vous remettrai quelque chose que vous apporterez à monsieur.

Et, se tournant vers son jeune confrère, il poursuivit :

— j'ai du calomel dans ma malle; vous ne serez donc pas obligé d'envoyer à Altorf. En toute autre circonslance. je regrelteraisde devoir quit'.er un malade dans une circonstance aussi critique; mais maintenant que vous ne conservez plus aucun doute sur la nature de la maladie, vous savez parfaitement bien aussi, monsieur, quels sont les

U.N SACRIFICE

inoy.ns (|ii(' la science nous prescrit d'essayer. Ma malle est prèle; il tant que je me rende à Lucerne, où je suis appelé pour un très malheureux accident. Je retarderais bien mon départ d'un jour, mais cela n'est pas nécessaire. La méniiii;ilc est une maladie connue, et, à l'exception des remèdes {généraux dont nous avons parlé, il n'y a rien en quoi l'on puisse avoir ({uelque confiance. Je vais donc vous quitter, en souhaitant, sans oser l'espérer, que la nature fasse pour l'ami (|ui vous est si cher un de ces miracles (ju'elle opère quelquefois dans le corps humain.

— Oh ! monsieui-, cunsidez-moi, doniie/-m(»i un peu d'espoir, dit .Max Hapelings, en tendant les mains vers lui d'un air suppliant.

— Fussicz-vous étranger à la science, je ne pourrais pas vous tromper par pitié. Mais vous êtes médecin, et vous pouvez calculer aussi bien que moi les chances (|ui restent encore; car je pense bien que vous avez déjà vu de ces cas-là. Je vous donnerai un conseil. Si votre ami a des parents, écrivez-leur immédiatemcnl. Ce serait une trop lourde responsabilité pour vous si, pour première nouvelle de sa maladie, ils lecevaient une lettre de deuil. Vous le savez, l'inllammation des membranes du cerveau peut avoir un dénouement rapide, mais le plus souvent elle dure plusieurs jours. Les parents de votre ami pourraient avoir le temps de venir jusqu'ici et fie fermer les yeux de leur malheureux fils... ou, (|ui sait? d'assister à sa guérison. Dans tous les cas, vous vous serez acquitté d'un devoir impérieux. Et maintenant, adieu, monsieur, soyez ferme et courageux.

Max Hapelings, muet et tremblant, le suivit des yeux et écouta le bruit de ses pas aussi longtemps qu'il put l'entendre. Alors il rentra dans la chambre, alla pendant quelques instants de droite à gauche comme un insensé et murmura d'une voix rauque :

— Une méningite! Et il en mourrait? 0 Dieu miséricordieux, ayez pitié de nous !... Écrire, il tant que j'écrive ? Pauvre mère ! El c'est ma main qui doit lui faire cette terrible blessure... (\m la tuera peut-être? Ah ! je ne lui dirai pas tout, je comprimerai mon propre déses| oir pour lui laisser quelque espérance... Mais il faut ([u'elle sache pourtant (ju'un grave danger menace son lils. Elle viendra, elle accourra; son amour lui donnera des ailes. Hélas î je la vois déjà dans ce long et triste vG\age, arrosant le chemin de ses larmes maternelles...

Il s'assit devant la table, prit une feuille de papier, et -émit à écrire en se parlant à lui-même. Sa main tremblante courait avec rapidité sur son papier, comme si sa plume était devenue un outil pensant. Parfois le nom de Morence ou de .M. Ilalewvn tombait de ses lèvres. Sa voix redevint même

plus clair et plus forte lorsque les mots « l'amour, un amour immense » sortirent de sa bouche.

En moins de (jueliiues minutes il eiil rempli deux pages. Il ferma sa lettre avec les mêmes mouvements fiévreux et se levait pour aller tirer le cordon de la sonnette, lorsfjue le domestique entra avec une casserole fumante, et posa sur la table la farine de lin et la moutarde demandées.

— -Monsieur, voici le petit paciuelque le professeur m'a remis, dit-il.

— Y a-t-il un bureau de poste à Amstcgg? demanda le jeune docteur.

— Oui, monsieur,

— Quanti pari le courrier pour Lucerne?

— Ce soir même.

— Portez vite cette lettre.

Le valet sorti, Max lépandit la farine de lin sur un linge, prépara le sina|iisme, et le jjosa tout fumant sur les pieds du malade.

Pendant qu'il était encore occupé à l'attacher, une crampe soudaine contracta les membres d'ilerman, qui se mit à crier d'un ton déchirant :

— A l'aide, Max, .Max... .Morte ! Là, cet objet rouge.., du sang sur ces rochers... Adieu, .Max,., le guuHVe... mon tombeau!

Le jeune docleur lui souleva la tête.

— Ilerman. mon ami, dit-il, je suis ici. Sois calme. Je te guérirai.

Le malade resta un moment immobile; mais alors, comme si la voix de son ami avait éveillé un douloureux écho dans son cerveau, il murmura :

— Guérir?.., brisée... morle pour toujours... un fantôme, un spectre!... va-l'en, va-t'en!.,, mère, ma chère mère, je suis de retour.., oh ! les montagnes... ces yeux noirs... tout est fini!.., pauvre mère!

.MaxRapelings arrangea la couverture, ferma les rideaux, et recula jus(|u'au fauteuil où il se laissa tonîber frissonnant et découragé.

II était facile de voir aux mouvements convulsifs de son visage i\u\\ luttait péniblement pour rel«;nir les larmes qui lui venaicMil aux yeux. Mais il devint plus calme. II regardait le plancher et ne bougeait plus. Plongé dans ses pensées pleines d'angoisse, il avait l'air d'une stalue de pierre.

Tout à coup, saisi d'une crainte nouvelle, il se leva en sursaut, et s'écria :

— Ces pas... cette voix ! Florence ! monsieur Haie, wyu !

Il couru! à la porte et porta la main à la clef, comme s'il allait fermer. Un Irisle sourire se dessina sur ses lèvres. Il lâcha la clef et mumura :

— A quoi bon? Je ne peux pas les laisser dans l'ignorance jusqu'à ce qu'un malheur imminent... Pauvre fille, pourrez-vous supporter ce coup lerribb; ? Du courage, il nous faut du courage !

UN SACRIFICE

Florence entra avec son oncle.

— Ayez pi tic (le nous, Monsieur, bégaya-t-elle, ne nous cachez rien. Est-il vrai que votre ami est malade, gravement malade, mortellement malade '?

— Il est malade, très malade, répondit Max Rapelings hésitant; mais il n'y a pas de raison de craindre que... que le mal...

En ce moment, un gémissement pénible se fit entendre derrière les rideaux, et Herman cria d'un ton qui fit frémir la jeune fille et qui lui glaça le sang dans les veines :

— Morte... morte... avec mon âme! je vais mourir, je veux reposer... là, au fond de l'abîme. Mère, mère, adieu!

Florence recula en tressaillant, chancela sur ses jambes et s'élança vers le jeune docteur en poussant un cri d'*hgoisse. L'effroi et la douleur lui avaient troublé l'esprit; elle ne savait plus ce qu'elle faisait, car elle jeta les bras autour du cou de Max Rapelings, laissa tomber sa tête sur la poitrine du jeune homme, et demanda en sanglotant qu'il la consolât.

Le pauvre garçon était si ému lui-même, qu'il ne se sentait pas la force de dire une parole rassurante. La vue des larmes de Florence lui avait ôté tout son courage, et il s'était pris à pleurer lui-même.

Les yeux de M. Ilalewyn étaient également humides, et il jeta sur sa nièce désolée un regard triste et irrésolu.

— Viens, Florence, dit-il au bout d'un moment. Le mal est assez grave par lui-même. Ne l'exagère pas. M. Van Borgstal est jeune et fort ; la nature triomphera de sa maladie. N'est-ce pas, docteur, c'est aussi votre conviction ? Parlez, je vous en prie.

Max Rapelings, qui était parvenu à rassembler ses forces, conduisit la jeune fille près d'une chaise et s'assit à côté d'elle en disant :

— Je voudrais vous cacher la vérité, mais je ne le puis pas. Moi aussi j'ai besoin de consolations. L'ami, le frère, rendent le médecin impuissant. Oui, la maladie qui fait couler nos larmes est grave, dangereuse, souvent fatale; mais on peut en guérir; on en guérit même assez souvent. Espérons donc, espérons en sa force, en sa jeunesse, en sa bonne constitution. Je veillerai et je ferai tout ce que prescrit la science. Vous, mademoiselle, qui lui rendez aujourd'hui la pitié qu'il éprouvait si profondément pour vous, priez, oh ! priez pour lui. Car là où le secours des hommes est impuissant, il ne reste que le recours vers Dieu.

— Ilélas! répondit-elle en soupirant, le voilà étendu là comme un pauvre martyr, lui qui a sacrifié son beau voyage par commisération pour une pauvre fille inconnue! Quelle récompense!

Moi, infortunée, je suis la cause de son mallieurî Ah ! je mourrais avec joie, si ma mort pouvait lui rendre la santé !

— Mais non, il n'y a point de votre faute, mademoiselle, répliqua Max, Voilà des idées folles cpii n'ont pas le moindre fondement. Pourquoi être à ce point injuste envers vous-même? Le désespoir rend impuissant. Tâchons plutôt de prendre un peu de courage. Les plaintes ne peuvent rien contre le mal. Aidez-moi plutôt à guérir notre pauvre ami. J'ai besoin d'eau citronnée, d'eau froide et fraîche, venant de la source, pour le désaltérer, pour calmer sa soif brûlante.

Florence fut debout en un clin-d'œil.

— Vous aider, je puis vous aider? s'écria-t-elle. Oui, oui, luttons ensemble contre sa maladie! Je vole, j'ai compris : une limonade froide, de l'eau qui découle des glaciers...

Et elle sortit en courant.

— Fasse Dieu que nous n'ayons point à pleurer sur deux malades! soupira M. Halewyn.

— Non, ne craignez pas cela, répondit Max. L'activité du cerveau, les mouvements du cœur, si pénibles qu'ils soient, ne peuvent pas faire de mal à votre nièce, au contraire, ces secousses activent la circulation de son sang. C'est une heureuse idée qui m'a inspiré de la prier de m'assister. Elle y trouvera le courage et la force que je ne pourrais pas lui donner par mes paroles.

Herman ne cessait de s'agiter dans son lit en balbutiant mille phrases confuses, décousues et inintelligibles; il ne s'interrompait que pour pousser des cris perçants poussés par la vivacité de ses souffrances.

— C'est le mal qu'il a dans la tête, dit Max. Pauvre ami ! il souffre terriblement.

— Mais quelle est donc cette cruelle maladie? demanda l'oncle.

— C'est une inflammation des méninges, ou membranes du cerveau, monsieur.

— Un mal aussi violent ne peut pas durer longtemps, sans doute?

— Oh ! si, sept ou huit jours; plus ou moins, on ne peut pas le savoir d'avance.

— On dirait, docteur, que les nerfs de l'homme devraient se rompre dans ces crampes violentes.

— Oui, monsieur, cependant ce n'est pas la période la plus dangereuse du mal. Le collapsus, le relâchement doit suivre. Si sa constitution peut résister pendant plusieurs jours à cette lutte muette et sombre, alors il est sauvé, et il sortira de cette maladie comme s'il ne lui était rien arrivé. Il ne lui resterait plus qu'une grande faiblesse, mais qui serait bientôt passée.

— Et vous espérez cet heureux résultat, n'ost-ce pas, docteur?

UN SAr.HIFICE.

— Je loinmence à espt'rer, monsieur. Votre 1 |trt''seii(t' el l'aide de riiadeiiioiselle l'Ioreiice me (loiineiil du couraj^e. Il n'est jamais bon de rester seul (|uand on est ai'llijfé ou elVrayé.

Florence rentra, apportant sur un plateau deux carafes et (|uel<|ues tasses.

— Voici la limonade et l'eau jrlacée, dit-elle. > il vous mai\i|ue (juelijue chose, docteur, ne m éparjiuez pas. l'ernieltez-mui de vousètre utile; j'en ai besoin, cela me donne un peu de conraj^e.

— Mais, mademoiselle, il y a un domesliijue....

— Non, non, je vous en supplie, pus de domesliiiue. Je suis ici la j;arde-nialade, je veux être votre servante. Allons, ilunnez à boire à votre ami : il n'y a pas trop de jus de citron dans la limonade, je sais cominenl «die doit être.

Max Kapelings remplit une tasse à moitié, ouvrit les rideaux, et essaya de verser la limonade dans la bouche de son ami.

La vue des \eux hagards et des traits égarés du jeune homme arracha un cri à Florence, mais elle se lit violence, et continua à regardei- le malade, muette et tremblante...

Après des ellorls souvent renouvtdés, le docteur se retourna :

— Impossihit! de lui ouvrir la bouche, dit-il en s()n|)iranl. 1! laut attendre!... c'est fàclieux pourtant. Il devrait prendre beaucoup de celte boi.sson, beaucoup, beaucoup!

— Laissez-moi essayer à mon tour, dit Florence, j ai soigné aussi ma pauvre so'ur Frédérique. Et, sans attendre le consentement du docteur, elle prit la tasse et l'approcha des lèvres du malade.

Il lui résista également; du moins ses dents restaient convulsivement serrées.

Klle se pencha sur le lit, approcha sa bouche de l'oreille du jeune homme, el lui dit d'un ton insinuant :

— Ileruian, llerman, buvez; c'est moi, moi, votre amie, Florence !

Li' malade ouvrit la bouche et vida la soucoupe.

— Il me reconnaît ! s'écria joyeusemenl la jeune lille.

— C'est surprenant, le charme dure jusque sur le bord de la tombe! marmotta Max Hapeling> entre ^es dents.

La jeune tille avait rempli une nouvelle tasse et la pré-.enlail an\ lèvres du jeune homme.

— Ah ! vous me reconnaissez, pauvre ami ! buvez, Imvez, nous vous guérirons, dit-elle.

Le malade but encore, puis, tout à coup, il leva les bras, les jeta autour du cou de la jeune fille pour l'embrasser, et s'écria :

— Merci, chère mère, merci, tu es si bonne!

— 0 mon hieu! il me pieud pour sa mère, dit la jeune lille, les larmes aux yeux. Sa mère! l'anvre l'ennoe (|ui ne sait pas(|ue son malheureux eidanl... .Mais non, non, pins de larnu's : travailler, vedier, lutter... Parlez, docteur, avez-vous ici tout ce dont vous avez besoin?

— J'appellerai le domesti(|ue, répondit Max, pour qu'il ni'ap|iorte quel(|ues coussins, surtout un oreiller de crins pour élever la tète du malade.

— Oui, il reposera plus facilement ainsi; je conijirends, je sais ce ([ui' vous désirez, dit Florence (jui sortit de la cliaiidire en courant.

Elle rentra pres(iu'aussilùl [torlant un coussin sous son bras, et suivie du domesti(jue qui en portait encore deux autres.

— Allons, docteur, dit-elle, relevons un peu sa tète, cela le soulagera. Ma sœur aussi devait être couchée ainsi, et nulle autre (jue moi ne pouvait arranger ses coussins.

Le domestique, (jui était resté dans l'appartement après avtdr allumé les lumières, ne sortit (pie lorsijue .Max Kapelings se tourna vers lui et lui (il com|>rendre, d'un signe de tète, que, pour le moment, il n'avait plus besoin de ses services.

.Mais, avant de sortir, il dit au jeune médecin.

— .Monsieur, il mesl venu une idée «jue mon maille a approuvée. Vous voyez bien cette porte lermée, dans le coin de la chambre? C'est une autre cliandire. Le voyageur (pii l'occupail est parti tout à l'heure par la malle-poste du soir. Si monsieur le trouve hou, je porterai son bagage dans cette cliand)re ; de cette la(,on il pourra rester conslanmient près du malade, et prendre un peu de repos s'il en a envie.

— Ah! c'est une bonne idée, mon ami, répondit Max. Vous êtes un brave garçon et un lioinme de bon sens; j'aurai du plaisir à vous récompenser.

— J'ai eu un moment I intention, reprit le garçon, de vous ollrir de nie conriier par terre sur un matelas dans un coin de cette chambre; mais je me dresserai nu lit en bas, tout près de la sonnette, et, cmiime je suis décide à ne pas me déshabiller, an moindre signal je me tiendrai prêt à vous servir.

Il mit une clef dans la serrure de la porte fermée, et sortit.

— .Maintenant, tout ce qu'il nous reste à faire, mes amis, dit Max, c'est d'attendre patiemment et en silence. Dans une lièvre de cette nature, tous les bruits sont désagréables et douloureux pour le malade, bien (|uil ne le fasse pas voir. Nous lui donnerons à boire de temps en temps, et nous lui ralraichiron.s la tête avec des linges

UN SACRIFICE

mouillés. Pour le surplus, il faut le laisser en paix.

Ils prirent place sur trois chaises et n'échangèrent plus que quelques paroles brèves et à voix basse.

Il se passa ainsi plusieurs heures sans qu'aucun changement se manifestât dans l'état du malade. Il continuait à balbutier dans son délire des phrases entrecoupées auxquelles on ne pouvait attacher aucun sens sinon que la chute supposée de la jeune fille dans l'aljîme et sa réapparition soudaine lui travaillaient le cerveau. Souvent il prononçait le nom de sa mère et appelait son ami Max; mais, lorsque celui-ci lui adressait la parole, il ne manifestait par aucun signe qu'il s'aperçût de sa présence.

Florence ne pouvait se tenir tranf[uille sur sa chaise. A chaque instant elle voulait renouveler les linges trempés d'eau glacée sur le front du malade, lui donner à boire, ou arranger mieux ses oreillers.

Elle cherchait par cette activité à maîtriser l'angoisse et le chagrin qui l'agitaient si vivement. Au moindre mouvement du docteur, elle était devant le lit à côté de lui, elle l'assistait, donnait de la force et ouvrait son cœur à l'espérance dans la miséricorde de Dieu.

C'est ainsi qu'ils souffraient ensemble, qu'ils espéraient, qu'ils craignaient, qu'ils aimaient ensemble; et par cette fusion de leurs émotions, de leur amitié et de leur amour pour le pauvre malade, il se forma une si fraternelle communion entre les deux âmes, qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour se communiquer les pensées qui s'élevaient en eux. Du simple regard leur suffisait.

L'oncle Halewyn étant allé chercher quelque chose dans sa chambre trouva à son retour le jeune docteur et sa nièce assis tous deux devant le lit, la main dans la main, et versant des larmes. Le vieillard, malgré son étonnement, fut profondément touché par ce tableau : il lui semblait voir un frère et une sœur pleurant ensemble sur les souffrances d'un frère bien-aimé.

Il essaya de consoler les jeunes gens, et lorsqu'il y eut à peu près réussi, il dit à Max :

— Monsieur Rapelings, j'ai une pleine confiance dans votre savoir et dans votre expérience, mais seul ainsi, votre responsabilité est trop grande. L'hôtelier dit qu'il y a un bon médecin à Altorf. Ne voudriez-vous pas l'appeler?

— Vous avez raison, monsieur, mais il est trop tard pour aujourd'hui.

— Pas du tout. Il y a en bas un homme qui est tout prêt à aller à Altorf, si nous le désirons. Puisje l'envoyer ?

— Oui, votre conseil est bon et prudent, mais il n'est pas nécessaire (|u'on oblige ce médecin à faire ce voyage la nuit. Demain nous pourrons constater peut-être quelque changement. Que le docteur vienne dans la matinée.

Lorsque l'oncle se fut ac{|iiitté de son message et qu'il rentra dans la chambre, il surprit un sourire sur les lèvres des jeunes gens, el il leur demanda la cause de cette disposition d'esprit favorable.

— Il est plus calme, dit Florence d'une voix contenue ; il ne souffre plus autant : son délire diminue. Ecoutez, mon cher oncle, il ne parle plus, et il paraît reposer. Le docteur espère; il croit que notre pauvre malade va mieux.

Elle fut interrompue dans ses heureux présages par un cri douloureux d'Herman et par un craquement du lit sous la violence de ses mouvements convulsifs.

Elle poussa un profond soupir et se rassit toute découragée.

Cependant elle se calma bientôt.

Ainsi se passa le temps, ainsi s'écoulèrent les heures jusqu'à ce que minuit sonnât à la tour de l'église.

Alors Max Rapelings conseilla à la jeune fille et à son oncle d'aller se coucher. Il n'avait plus besoin d'aide pour le moment, el il voulait veiller seul auprès du lit de son ami. L'oncle, au contraire, voulait tenir compagnie au docteur pendant que sa nièce irait se reposer. Ils étaient hommes et pouvaient passer la nuit sans dormir; mais Florence ne devait pas abuser de ses forces ni s'exposer à retomber malade elle-même. Le combat de générosité dura si longtemps, et Florence paraissait si contrariée, si désolée de quitter la chambre, qu'il était plus de deux heures du matin lorsque le vieillard parvint à emmener sa nièce et que tous deux dirent adieu au docteur jusqu'au lendemain.

Pendant toute la nuit Max resta assis au chevet de son ami. Heures tristes et amères pour son cœur fraternel ! Le délire et l'agitation convulsive avaient augmenté. La maladie n'avait pas encore atteint son plein développement.

Le lendemain matin, lorsque M. Halewyn monta seul l'escalier et parut sur le palier, il vit le domestique sortir de la chambre du malade avec un bassin plein de sang; il demanda avec angoisse ce que cela signifiait, et il obtint pour réponse :

— Non, le jeune monsieur ne va pas plus mal. On l'a saigné encore une fois. Le médecin dAltorf est près de lui. C'est un homme très savant et de beaucoup d'expérience.

A la porte de la chambre, il rencontra Max Rapelings avec le vieux docteur qui sortait précisé-

IN SACIUFICE.

mont. Tous deux échangeaient encore quelques mais sur la maladie el les moyens «le iruérison qu'on pouvait essayer.

— Ah ! monsieur Halewyn, dit- Max, entrez, je vous prie, et veillez un instant sur mon pauvre ami. Il n'y a |ias encore de clianiremenl, mais cependant il ne va pas plus mal.

Le vieillard approcha une chaise du lit et s'assit tranquillement, écoutant la respiration pesante du malade derrière les rideaux, et les mots inintelligihles qui s'échappaient constamment de ses lèvres.

Tout à coup la voix d'Herman devint forte et claire; il sendilait en proie à un violent accès de délire ; tandis que M. Halewyn écoutait avec anxiété les paroles du jeune homme, le malade murmura di>linrtement :

— .Mère, je l'aime... ardemment, justju'au tombeau... Florence... que Dieu lui donne... ma fiancée... votre fille... je ne peux vivre sans elle... la mort... la mort...

Et puis il poussa un profond soupir el il retomba soudain dans une immobilité comjdèle, comme si ses nerf-s s'étaient brisés dans celte tension convulsive.

— Sa fiancée? Florence? Il l'aime éperdument ! Il ne peut vivre sans elle! dit M. Halewyn en s(; levant tout elfrayé. Quel nouveau malheur nous menace ici ? Ce qu'il dit là dans son délire, seraitce la vérité ? Mais alors, s'il guérit, nous serions obli,;.'és d'ouvrir dans son creur une nouvelle source de chagrin et de désespoir? II ne nous a a donc pas crus lorsque nous lui avons assuré et répété que Florence n'acceptera jamais la main d'aucun homirie.

.Max Kapelings rentra.

— .Notre pauvre malade va passablement bien, dit-il. La fièvre cérébrale suit son cours naturel. On ne peut pas encore se prononcer. Le médecin d'.\ltorf est un hcmme instruit et sensé; mais il n'a rien |)u dire sur la méningite que j » ne connusse déjà.

Il s'approcha du lit et posa une nouvelle compresse sur le front brûlant de son ami. M. Halewyn s'était mis devant la fenêtre. H le rejoignit et lui demanda :

— Kl mademoiselle Florence, a-t-elle bien passé la nuit?

— Vous pouvez le penser ! dorleur, répondit-il. A peine les premières lueurs de l'aube entraientelles dans 5a chambre, qu'elle voulait fléjà se lever; mais je l'ai forcée de rester au lit. File ne peut pas comproMietlresi iuiprudemment sa santé.

— Vous avez raison, monsieur; le repos de la nuit est indispensable.

Le vieillard demeura un instant plongé dans

ses réflexions, puis il reprit en secouant la léte :

— Hegrettable romplication ! Hocteur, vous êles un homme raisonnable et posé, et l'on peut parler avec vous, en toute confiance, de choses que l'on voudrait tenir cachées au monde entier. Votre ami, dans son délire, vient d.î prononcer distinctement des paroles fort claires qui me remplissent de crainte et de tristesse. Il disait à sa mère qu'il aime éperdument ma nièce et qu'il veut l'avoir pour liancée, (|u'il ne peut pas vivre sans elle.

— N'y faites pas attention, monsieur, répondit Max avec embarras; c'est une des suites ordinaires des dérangemeiils du cerveau, de pousser le malade à tout exagérer.

— Mais saviez vous (|ue cette inclination eût germé dans son ccrur?

— Je le savais depuis hier matin. C'est pour cela que nous voulions vous quitter et (jue nous avons insisté si longtemps pour continuer notre voyage en Suisse, C'est vous-même, monsieur, qui nous en avez empêchés. Qu'y a-t-il d'étonnant à pareille chose? Deux jeunes gens que Dieu semble avoir créés l'un pour l'autre.

— Quoi ! ma nièce aurait aussi...

— Je n'en sais rien ; mon ami ni moi nous ne l'avons pas int-^rrogée à ce sujet. Vous ne pouvez méconnaître, monsieur, que, tout en faisant nos elTorts pour la distraire et l'égayer, nous n'ayons pas cessé de témoigner le plus grand respecta mademoiselle Florence.

— C'est malheureux, et je plains sincèrement le pauvre jeune homme, dit M. Halewyn. Ma nièce ne peut pas se marier. Ce serait donc un amour sans fin possible ?

— Ne parlons pas de cela maintenant, monsieur, répondit Max, Si mon ami guérit, il ne saura plus rien de tout ce qu'il a dit dans son délire ; et, si son âme monte au ciel, elle emportera avec elle le souvenir de ce (jui vous trouble et vous in(|uiète sans motif.

— Mais s'il parlait ainsi en présence de Florence? Klle ne peut pas entendre, je ne le veux pas.

— Que voulez- vous que je vous réponde, monsieur? murmura Max en haussant tristement les épaules. Si vctus croyez que votre intérêt vous commande de me laisser seul à Amstegg, je ne peux pas vous empêcher de partir.

— Partir! répéta le vieillard en repoussant cette idée avec indignation. Vous laisser seul ([uand votre ami est en danger de mort ! Vous me prenez donc pour un homme sans C(eur?

— Déridez, monsieur, vous êtes libre. Je ne sais quel conseil vous donner.

— Non, je veux rester jusqu'à ce que votre ami soit sauvé ou jus(|u'à ce que notre présence vous

UN SACRIFICE

devienne inutile. Si je pouvais tenir Florence éloignée du malade !

— Le pourrait-elle ? Y consentirait-elle, monsieur?

Le vieillard secoua la lôte en signe de dénégation.

— Eh bien, acceptons donc patiemment ce que nous ne pouvons éviter. Il est à croire que mon ami n'exprimera plus distinctement les mêmes idées. Du moins, jusqu'à présent, je n'ai rien entendu de pareil. La saignée l'a agité et surexcité pour un instant. Maintenant il est tranquille de nouveau, et ce qu'il murmure est inintelligible ou n'a aucun sens. S'il arrivait qu'il recommençât à dire des choses que mademoiselle Florence ne doit pas entendre, nous trouverions bien un moyen de la faire sortir de la chambre...

— Taisez-vous, monsieur, taisez-vous, interrompit le vieillard. Ces pas... Elle est là.

La jeune fille s'avança jusqu'auprès du lit, regarda un instant llerman en silence, puis demanda au docteur comment allait le malade. La réponse de Max la remplit de joie. Sans doute, pendant sa longue nuit d'insomnie, elle avait été assaillie par la terrible pensée que peut-être, à son réveil, elle trouverait le pauvre jeune homme à l'agonie. Il n'y avait rien de changé dans son état; ils pouvaient espérer! C'était une première victoire remportée sur le mal, pensait-elle.

Dans son exaltation elle s'écria qu' llerman guérirait infailliblement, elle en était convaincue; elle le sentait à la joie involontaire qui la pénétrait,

Max Rapelings, malgré le désir qu'il avait de la croire, se vit contraint, pour la préserver d'une désillusion funeste, de combattre cet espoir irréfléchi ou du moins de le modérer beaucoup.

Mais il n'y réussit pas. Florence conserva son courage et sa confiance, d'autant plus que, dans le courant de cette journée, le malade devint de plus en plus calme, ne délira presque plus, et reposa si paisiblement que, vers le soir, Max Rapelings, qui était resté assis auprès de son lit, dit à M. Halewyn et à sa nièce .

— Le coUajiaus, la détente commence. Dieu soit loué ! la première crise est traversée. Espérons que sa constitution sortira également victorieuse de cette nouvelle épreuve. Maintenant le malade n'a plus besoin que d'un repos absolu. Suivez mon conseil, retirez-vous. S'il arrivait quelque chose, si votre aide ou votre présence pouvaient m'être utiles, je vous ferais prévenir immédiatement par le domestique.

M. Halewyn et sa nièce ne suivirent ce conseil qu'après avoir passé encore une heure dans la chambre du malade.

Le lendemain et les deux jours suivants, le malade resta dans le même état. On l'entendait respirer, mais il demeurait étendu sur le dos .sans faire le moindre mouvement; il ne voyait pas, il n'entendait pas, tout sentiment semblait éteint en lui. Son visage, très amaigri, était d'une pâleur cadavérique, et sans le léger mouvement de sa poitrine, attestant qu'une àme habitait encore ce corps insensible, on aurait cru voir un mort.

C'était dans la nuit du sixième jour après la fatale promenade sur la montagne. Florence avait résolu de veiller, pour permettre au pauvre Max de prendre un peu de repos. Malgré toutes les objections que ce projet avait soulevées, elle avait voulu absolument rester, et elle était restée auprès de lui. Le docteur s'était jeté tout habillé sur son lit, dans la chambre voisine, et était tombé endormi, accablé sous le poids d'une insurmontable fatigue. M. Halewyn était étendu dans un fauteuil, près de la fenêtre, et dormait également.

Déjà les premières lueurs de l'aube matinale faisaient pâlir la lumière de la lampe.,. Le soleil devait être levé derrière les montagnes, car bientôt ses rayons, inondant la vallée de Madéran, pénétrèrent dans la chambre.

Depuis de longues heures, Florence était assise à côté du lit, priant en silence.

Elle portail de temps en temps ses regards sur la figure immobile et détendue du malade, qui ne s'était pas plus remué de toute la nuit que si c'eût été un cadavre; puis elle joignait de nouveau les mains, levait vers le ciel ses yeux suppliants et continuait à demander à Dieu grâce et assistance pour le pauvre patient.

Tout à coup elle poussa un petit cri étoulTé de surprise et de joie. Elle croyait que le jeune homme avait fait un mouvement... Cependant il était toujours immobile. S'était-elle trompée? L'espérance et l'inquiétude lui troublaient-elles l'esprit ?

Non, non, il remuait les bras sous la couverture, et il sembla à la jeune fille que d'imperceptibles frémissements lui parcouraient le visage... Mais, si ce n'était pas un rêve, sa joie ne fut pas de longue durée, car il retomba immédiatement dans la plus complète immobilité.

Ces secousses violentes, — celte joie vive et cette amère désillusion, — rendirent la jeune fille presque folle. Elle se leva et posa sa main sur le front glacé du malade, se pencha sur lui, lui murmura à l'oreille de douces et consolantes paroles, et effleura sa figure de sa chaude haleine, comme si elle voulait verser une partie de sa propre vie dans la poitrine du jeune homme.

— llerman, llerman, s'écria-t-elle enfin d'une voix étoulTée, écoutez-moi! C'est Florence, qui

UN SACUIFICE.

vous... qui vous aime!... Ali ! ne me laissez pas i mourir! I{r'Vi'illt'/-vous, rt''veiilez-vous... Hélas! toujours sur le bord de la tombe ! Vous vouliez donner voire sang pour me voir bien porlanle et heureuse: si je pouvais donner une partie de mon être pour vous voir revivre! Ilerman, llerman...

Elle se redressa soudain et recula d'un pas en arrière. Les yeux du jeune homme étaient ouverts ! Mais aucune étincelle d'inlelliirence ne brillait encore dans son ref^ard (ixe et vitreux...

La jeune lille, troublée, n'osait point parler; elle était pâle et elle tremblait; mais son visage était illuminé |)ar un rayon d'espérance.

Alors le malade étendit ses membres et tourna sa tête sur le coté; ses yeux commençaient à s'animer, car il les fixait avec une sorte de slu|)eur égarée sur la jeune lille. Un faible sourire entrouvrit ses lèvres pâles, et il iiiurniura très tlistinctement :

— Florence!... vous !... Où suis-je?

Et en disant ces mots, il tira sa main de dessous la couverture, et essava de la tendre à la jeune (ille.

Elle prit sa main, et s'écria avec une joie fiévreuse, en versant des larmes de bonheur qui brillaient comme des perles sur ses joues :

— Hermaii, mon pauvre ami, vous avez été malade. Dieu m'a exaucée : vous allez guérir. Tenez-vous tranquille, restez en repos...

— Max, où est .Max? balbutia le jeune homme.

— Oh ! il sera fou de bonheur, npoiidit-elle. Kcoulez, il vient, ne bougez pas, posez votre lèle sur l'oreiller.

Et, sans rélléchir que le bruit et les secousses pouvaient faire du mal au pauvre jeune homme, elle courut jusqu'à la porte qui communiquait avec la chambre voisine et y frappa fortement, elle éveilla également son oncle, et, (|uand le jeune docteur, ému et elfrayé, entra dans la chambre, elle s'écria en battant des mains:

— Il vil, il voit, il parle; il me reronnail, il vous demande.

— Ah ! Dieu est bon ! s'écria .Max Hapelings.

Il s'élança vers le lit et déposa un baiser fraternel et triomphant sur h' front de son ami, lui prodigua toutes les consolations que lui suggérait son amitié, et l'assura qu'il serait bientôt guéri. Il n'avait qu'à se tenir en repos. La maladie était vaincue.

Des larmes d'attendrissement tombaient de tous les yeux. M. Ilalev^yn lui-même avait peine à se retenir lie |tleiirer; ils comblèrent le jeune homme encore à moitié délirant de felicitaliotis et de démonstrations de joie.

Le malade porta la main a »nn front et (jt signe qu'il voulait parler.

— J'ai été malade; oui, je me souviens... (|ui m'a guéri? demaiida-t-il.

Ils le regardèrent sans répondre.

— Ai-je rêvé? reprit-il. Je voyais un ange, un esprit céleste... qui me donnait à boire... C'était la vie (|ue je buvais... ce breuvage circulait dans mes veines comme un feu doux... et vivifiant... Cet ange l'avez-vous vu?

— Florence ! murmura le jeune docteur avec étonnement.

— Florence? répéta le malade. Où est-elle? L'oncle et .Max Hapelings se retournèrent. Florence était agenouillée à l'autre bout de la

chambre, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, adressant à Dieu d'ardentes actions de grâces.

Le malade la vit et s'écria :

— Oh ! oui, oui, le voilà, voilà le bon génie, l'ange qui m'a guéri !

Après ime demi-heure donnée aux épanchements de la joie fiévreuse que toiit le monde ressentait à cause de l'heureuse guérison d'Ilerman, celui-ci manifesta le désir de se lever, ne fut-ce que pour un instant. 11 lui était pénible de rester couché.

M. Ilalevvyn et Florence s'éloignèrent et regagnèrent leur appartement, jusqu'au moment où le domestique viendrait les avertir qu'ils pouvaient retourner près du malade.

La jeune fille ne cessait de se livrer à l'expansion de sa joie; mais elle finit par remar(|uer que son oncle demeurait taciturne, et secouait la tête comme si ([uelque pensée l'inquiétait.

— Mais, mon cher oncle, s'écria-t-elle, à quoi pensez-vous donc ainsi? Pourquoi ret air soucieux? Vous reste-l-il des craintes? Non, non, il est guéri, tout à fait guéri ; il reprendra bientôt ses forces. Vous avez entendu ce (|u'a dit son ami, et son ami est un savant médecin, vous le savez bien. Ah, ah, sa mère, madame Van Borgslal, va venir! Elle le croyait peut-être perdu pour elle, la pauvre femme, el le trouvera sauvé et tout à l'ait guéri. Oiiellc joie poilr elle !

— Assieds-toi, Florence, dit l'oncle. J'ai à t'interroger sur un point de la plus haute importance. Tu sais qu'il n'y a qu'une seule chose au monde qui me préoccupe, c'est ton bonheur. Je le parlerai comme un père à sa fille. Réponds-moi avec confiance et avec franchise.

La jeune fille le regarda avec un étonnement qui n'était pas exempt diniiniétude.

— l'endaiil que je me trouvai-^ seul au chevet de M. Van lîorg^lal, reprit le vieillard, il a pro-

UN SACRIFICE

Il courut, en chancelant, à la rencontre de sa mère. (Page -43.

nonce dans son délire des paroles étranges, mais pourtant très claires, qui me firent trembler de surprise et de crainte. Il parlait d'amour, de fiancée, de mariage, et il prononçait ton nom. Savais-tu qu'un semblable sentiment fût éclos dans son cœur?... Ne sois pas confuse, ma bonne Florence, je ne veux pas te faire de peine.

— Je le savais, ba!butia-t-elle.

— Depuis quand?

— Il venait de m'en faire l'aveu au moment de mon fatal accident. C'était même pour l'interrompre que je m'étais mise à gravir la hauteur.

— II t'a déclaré qu'il t'aimait?

— Non, mon oncle, il voulait me persuader que le mariage me rendrait heureuse ; mais il ne pariait pas de lui.

— Et toi, Florence, tu l'as bien compris, du moins ?

— Oui, je l'ai compris.

— Tu m'as caché cela, Florence ! Ce n'est pas bien, dit M. Halewyn en soupirant.

— Mon cher oncle, ne m'accusez pas, dit-elle tout émue. Je n'en étais pas certaine. Et puis sa maladie, l'effroi, les angoisses, tout cela a fait que je n'y ai plus pensé.

Il y eut un moment de silence.

— Le mal serait déjà grand, reprit le vieillard, si cette malheureuse inclination devait être pour le pauvre jeune homme une source de chagrin, du moins pendant quelque temps. Mais ce serait pis, bien pis, Florence, si ton cœur s'était également laissé entraîner.

Il regarda sa nièce d'un air interrogateur. Une vive rougeur monta à ses joues ordinairement si pâles, et elle courba le front, toute confuse sous le regard de son oncle.

— Hélas! ce que je craignais est donc vrai! murmura le vieillard avec un accent de profonde

L'N SAClilI'ICE.

tristesse. Je ne te fais pas de reproches, Florence. Je saiMiuo ces stMitiinenls s'tWeillenl en nous sans que nous lo sacliions. iioruian Van HoPizstal est un bon et noble jeune lionnne, d'une l'amille honorable et distinguée. Je ne l'accuserai ni ne te i;rondeiai; mais tu écouleras la saine raison el tu éloull'eras dans Ion cœur une inclination qui coniproniet le bonheur de la vie entière. As-tu oublié si vile, en si peu de jours, le sort infortuné de ta fœur Frédérique?

— Oli ! non, mon cher oncle, répondit Florence. Ma sœur ? elle est toujours là devant mes yeux ! Mais M. Van Bor;:stal est la douceur. la bonté même; il est incapable de faire le moindre mal à (|uelqu'un. Il mourrait plutôt que de me.. .

— En ce moment, oui, Florence, je le crois; mais la nalure humaine est si changeante! et plus on est sensible et impressionnable, plus on est sujet à devenir inconstant. La passion est un feu dévorant qui consume avec une incroyable rapidité les choses dont elle doit s'alimenter et vivre, puis elle s'éteint. Ton père, à son lit de mort, ne m'al-il pas confié ton sort? Le dernier soupir de la sœur n'a-t-il pas élé une prière jiour le préserver éternellement du danger qui le menace aujourd'hui? Aie donc pitié de moi el de toi-même. La responsabilité qui pèse sur moi esl terrible. Suj)posons que les vœux de .M. Van IJorgstal puissent se réaliser : tu serais donc sa femme, et, d'après la loi. indissolublement unie à son sort et soumise à sa volonlé. Ton oncle, le frère de ton père, perdrait même le droit de te donner le moindre conseil, et de demander compte à Ion mari de sa conduite envers toi. .Vh ! si ton époux sentait au bout de quel(|ue temps son amour se refroidir? Si tu finissais par lui devenir indillérenle. . . Ne tremble pns ainsi, Florence. .Ne l'imagine pas que je crée des fantômes pour ré|)ouvanter. C'est la triste histoire de tant de ménages !... Alors ton mari déserterait la maison où l'ennui habiterait avec lui; il t»; laisserait seule et chercherait à se distraire avec des amis, peut-élre en (ais.inl des dépenses filles. El toi. pauvre délaissée, tu retomberais malade, tu en mourrais peut-être! el moi. témoin muet et désespéré de ton malheur, je n'aurais ni le pouvoir ni le droit de le sauver ou de te consoler. J'en mourrais, c'est sur. Mort pleine d'angoisse et d'amertume! car j'aurais peur de retrouver là-h.iut ton père qui me crierait : « Frère. qu'as-lu fait de mon enfant?...» Tu pleures, Florence? Tu me trouves cruel? Ah! je le sais bien, tous les mariages ne sont pas si malheureux ; mais la pos>il)dité, le danger seul... .\(' ne me sens pas la force de tt; j.ousser dans celle voie obscure »"t incertaine. Voyons, parle, ronsolemoi. . . dis-moi que, de même (|ue la sœur Fré-

dérique, tu es irrévocablement décidée à l'abandonner aux vicissitudes du sort, et à courir les chances. . .

— .Non, non, mon oncle, vous avez raison, interrompit la jeune lille en poussant un profond soupir. J'ai peur. Le mariage esl une terrible loterie. N'y pensons plus. Je lâcherai d'oublier ce (jui s'est passé en Suisse. . . Uelournons en Flandre, j'ai besoin de repos; j'aspire maintenant après la solitude.

— Nous ne pouvons point partir si vite, objecta M. Halewyn. M. Van iJorgslal est à peine sorti d'une crise mortelle; le (juiiler ainsi, sans avoir la certitude (ju'il soit tout à lait i;uéri, serait inhumain. Nous partirons demain, s'il continue à aller mieux.. .

Il fut interrompu par l'entrée du domestique qui ^ vint leur annoncer ijuc le malade désirait leur j)résence.

.M. Ilalewyn dit à sa nièce en se levant :

— Sois prudente, niainlenant. Florence; ne laisse pas deviner que nous avons parlé entre nous de choses si délicates. .Montre-toi alfable et amicale envers lui comme auparavant; n'afflige pas inulilemenl ce pauvre jeune homme, mais garde une certaine réserve, pour que sa fatale espérance, que la maladie a peut être affaiblie, ne vienne pas se réveiller avec une nouvelle force.

— Necraigne/rien, mon oncle, murmura t- elle, puisque tel esl mon sort, je trouverai la force de le supporter avec patience.

En entrant dans la chambre, ils virent llerinan assis dans un fauteuil près de la fenêtre. 11 était pAle el maigre; cependant,;! leur vue, un gai sourire vint ranimer ses traits allongés, et il tendit la main à la jeune fille.

Florence s'arrêta en hésitant. Elle sentait le rouge de la confusion monter à son front.

— .MIons, courage, ne lui refuse pas celte preuve d'amitié, murmura le vieillard à son oreille.

La main qu'elle lemlail au nialailc irenihlait dans la sienne; mais, comme, sans bî remarfjuer, le jeune homme lui exprimait sa reconnaissance en leimes chaleureux, elle fut bientôt délivrée de sa timidité , et retrouva la présence d'esprit nécessaire pour lui repondre.

Fn instant après, elle était assise en face de lui, ne le regardant (|n';'i la dérobée, et lui adressant rarement la parole, avec une réserve (jui atlost.iil qu'un grand changement s'était produit en elle.

Dans le courant de celte journée, .M. Ilalewyn profila de toutes les occasions pour laisser les deux amis seuls ensemble, d s'éloigner avec sa nièce. Il revint souvent, à la vérité, ujais chaque

UN SAClUFlGïï.

fois sa présence était de plus courte durée. Il avait évidemment pour but de préparer le plus promptemeiU possible jlennan et sa nièce ;i un adieu définitif.

Herman ne faisait pas la moindre observation à ce sujet. Comme il était encore très faible et qu'il ne parlait pas beaucoup, il était difficile de deviner si l'attitude réservée de Florence faisait quelque impression sur lui. Du moins il n'en montrait aucun chagrin.

Le jeune docteur se doutait bien de ce qui était arrivé. Il voyait clairement que l'oncle devait avoir parlé à sa nièce des choses du cœur, et qu'il avait probablement essayé de détruire pour jamais dans cette jeune âme la douce espérance qui y était éclose.

II comprenait que Florence était profondément arnigée et ne se soumettait qu'avec douleur à cette cruelle contrainte. Il avait pitié de la jeune fille, et cependant il n'osait rien dire ni rien tenter pour convenir M. Halewyn à d'autres idées. D'ailleurs, il ne s'en reconnaissait pas le droit, et les circonstances lui paraissaient dans tous les cas très peu favoral)les. Le doute étaitmoins décourageant pour son ami qu'un arrêt définitif; et, comme Herman paraissait encore insensible à la froideur évidente de Florence, il n'était pas prudent de risquer des démarches qui pouvaient avoir pour résultat une explication plus nette, désespérante pour le malade.

Cependant Max ne renonçait pas à la lutte. Dans son opinion, Florence et Herman étaient nés l'un pour l'autre, et leur mariage devait assurer leur bonheur à tous deux. Peu importait au surplus comment les choses finiraient en Suisse. 11 était décidé à aller à Gorteghem anfin de faire comprendre à l'oncle, par des moyens efficaces et calculés, que de cette union dépendait la vie et le bonheur de sa nièce. Et il avait la ferme conviction de réussir. Il avait sauvé son ami d'une maladie grave; avec l'aide de Dieu il le sauverait bien aussi d'une affection de l'âme. Herman devait être heureux; c'était le but, la volonté, et le plus ardent souhait de son fraternel ami Max Rapelings.

Dans l'après-midi, M. Halewyn annonça qu'il retournait en Flandre. A cette nouvelle, Herman montra une grande tristesse, et ses yeux se remplirent de larmes; mais il eut la force de les coniprimer,et le vieillard lui persuada qu'il ne se pressait de retourner â Gorteghem que pour préparer au gouverneur la réception depuis longtemps annoncée.

Le jeune médecin qui, pour le bien-être de son ami, désirait maintenant l'éloignement de M. Halewyn, vint au secours de celui-ci ; si bien que son départ fut accepté en apparence avec résignation...

Le lendemain malin Max Ilapclings et le ouvalescentétaicnl assis dans un salon du rez-de-ch;iussée de riiùtcl. Herman, quoique, très faible, avait voulu descendre pour voir partir Florence.

Les deux amis ne disaient rien. Herman se faisait violence pour cacher la tristesse qui oppressait son cœur : Max n'osait point parler, de crainte ([ue ses paroles n'eussent pour consé(iuence de donner un nouvel aliment â l'émotion de son ami et peutêtre d'ouvrir la source de ses larmes prêtes â couler.

Un frisson parcourut leurs membres lorsqu'ils entendirent les claquements d'un fouet, et qu'ils virent en même temps une voilure attelée de deux chevaux s'arrêter devant la porte de l'hôtel.

Les garçons descendirent deux ou trois malles qu'ils portèrent dans la voilure.

M. Halewyn et sa nièce descendirent quel([ues minutes après.

Le cœur du malade battait violemment, mais il se fit violence et s'appuya sur le bord de la table pour être debout en échangeant avec elle ses tristes adieux, peut-être les derniers.

M. Halewyn prit la main du docteur et la serra cordialement, en lui exprimant sa reconnaissance en des termes chaleureux et profondément sentis. Mais Max n'eut pas la force de dissimuler son mécontentement; il relira sa main. Le vieillard!', regar.la d'un air étonné, mais il n'ajouta rien.

Pendant ce temps, Florence et Herman se tenaient l'un devant l'autre et se regardaient tristement.

— Pour toujours? demanda Herman, résigné en apparence.

— Pour toujours, dit-elle avec un soupir. Adieu.

— Adieu donc. Oubliez-moi!

— Au revoir, monsieur Van Borgstal, murmura l'oncle. Nous devons nous presser de partir. Il nous reste à peine le temps d'arriver â Fluelen avant le départ du bateau â vapeur. Venez, ma nièce.

Florence marcha vers la porte, monta en voiture avec son oncle st se cacha dans le fond.

Le fouet claqua de nouveau, la voiture s'ébranla, et fut en peu d'instants loin d'Amstegg.

Florence tenait les yeux baissés et paraissait absorbée dans de douloureuses pensées. Le vieillard la considérait avec compassion, et secouait de temps en temps la tête sans rien dire. Et qu'eùt-il dit, en effet? Il pouvait juger de l'excès du chagrin qui gontïait le cœur de sa pauvre nièce; mais la pénible impression de la séparation était encore trop récente. 11 fallait laisser à son émotion le temps de se calmer : alors elle se laisserait consoler et elle écouterait les bons conseils ; car c'était au fond une fille raisonnable et courageuse.

Le cocher, pour mériter le gros pourboire qui

IN SACRIFICE

lui avait éti'- i»romis, menait ses chevaux a fond de train et traversa Alloi 1 sans s'y arrêter.

Les voyajîeurs pouvaient avoir dépassé telle petite ville d'un bon (|oart de lieue, lorsqu'une des roues de la voilure sedélaclia. Celle-ci pencha sur lecôtr eoinine si elle allait verser.

Aux cris de M. Halewyn, le cocher arrôta ses chtvaux et descendit de son siège pour voir ce qui était arrivé.

— C'est un petit accident, monsieur, dit-il. Veuille/ descendre un in^^tant avec mademoiselle. Il y a une vis qui s'est détachée. Elle ne peut pas être tomltée bien loin; je la retrouverai tout de suite.

En disant ces mots il se mit à chercher à côté de la roule, mais il eut beau aller et venir, il ne trouva rien.

— Vous auriez iliï avoir plus de soin de voire voiture, grommela M. Halewyn, très mécontent. Nous allons certainement arriver trop tard pour le départ du bateau ;i vapeur.

— Cela se pourrait bien, en effet, monsieur. J'en guis fort contrarié, mais ce n'est pas de ma faute. J'ai un de mt'S(loinesli(jues(iui eslparliculièrenient chargé de soigner les voitures.

— El qu'allons-nous faire maintenant si vous ne retrouvez pas la vis? Nousnepouvons pourtant pas rester ici éiernellemeiil.

— Un (piart-d'lH'ure, monsieur, pas davantage. Avez patience jusque-là. Je vais voir une de mes connaissances. Celte homme me donnera un cou|) de main.

Il ilélcla les chevaux, avec l'aide du passant il poussa la voilure sur l'accotemenlde la roule. Après avoir détaché la vis de l'autre roue, il monta sur un des chevaux, lais.sa l'autre sous la garde de son camarade, et reiTitau trot le chemin d'Allorf.

M. Ilaleuyn passa le temps à murmurer contre celte fâcheuse contrariété (jui allait probablement les condamner à s'ennuyer très longtemps el très inutilement à Fluelen; car ce n'est ([ue toutes les trois ou quatre heures que les départs ont lieu de riuelen pour Luccrne.

La jeune (ille disait de temps en temps un mot pour calmer le dépit de son oncle el l'engager à prendre patience ; mais le plus souvent elle restait pensive el silencieuse.

Ce ne fut (|u'au b(»ul d'une demi-beurc que le cocher revint; puis il lui fallut encore quelque temps pour remettre sa voilure en état. Lorsque tout fut lini, l'oncle demanda : — Le bateau à vapeur est sans doute déjà parti maintenant ?

Oui, monsieur, l'heure eal malheureusement

pas«;ée, répondit le rocher.

|.;|, bien, conduisez-nous à 1 luden à riiàtt-l

de l'Aigle. .Nous y allemlrons le prochain départ.

Cette fois tout alla bien. Les voyageurs arrivèrent sans encombre à riiùlel indiqué.

Il s'assirent devant lalai)le,el M. Halewyn, pour consommer (pielque chose, demanda du thé et du pain.

Il y avait déjà une heure qu'ils étaient assis là. Le vieillard avait essayé à différentes reprises de remonter le moral de sa nièce sans toutefois lui parler de M. Van Horgslal; mais la jeune fille rêveuse restait indillérente à tout, malgré les efforts qu'elle faisait sur elle-même pour répondre aux paroles de son oncle.

.M. Halewyn, visiblement ennuyé, avait pris un journal. Peut-être y avait-il trouvé des nouvelles intéressantes, car, depuis quelques minutes, il était resté absorbé par sa leclure.

Florence se leva.

— Mon oncle, lui dit-elle, je vais un jx'u devant la porte, sur le quai. Ne vous dérangez pas de votre lecture, je ne m'éloigne (|ue d'une dizaine de pas.

Une fois dehors, elle s'approcha du bord du lac et regarda au loin en souriant Irislemenl sur le clair miroir des eaux. N'était-ce pas sur cette surface verte que la barque où il était assis à côté d'elle avait navigué ? Ces montagnes de rochers n'avaient-elles pas répété les sons de sa voix, lorsque tous ensemble, pleins de joie et de bonheur, ils avaient chanté en chœur la barcarolle llamande.

Mais un nuage de mélancolie et de découragement assombrit son visage, et elle regarda le mouvemement de l'eau dont les petites vagues venaient mourir à ses pieds avec un bouillonnement imperceptible.

— Pauvre Ilerman, dit-elle avec un soupir. Il n'est pas comme moi l'esclave d'un sort implacable. II se b(Mcera encore d"un espoir (|ui ne peut se réaliser ! Qu(dle douleur profonde j'ai lue dans ses yeux ! Ali ! je le sens bien par moi-même. Il V a quelque chose dans l'homme qui est indé- [lendaiil de sa volonté el de sa raison. El pourtant, je doisTonblitr. Lutler contre notre |tidpre cœur, quel devoir cruel ! Pleurer sur nos propres douleurs, cl pleurer sur ses souffrances à lui, l'être

aim(

Elle se lut et resta immobile. Elle s'ahimail de plus en plus profondément dans sa désolation, car ses veux restaiiMit vaguemenl fixés sur l'eau, et elle demeurait étrangère à tout ce (jui l'entourait.

Un hruil sourd el rapproché la tira de sa rêverie. C'était le bateau à va|icur qui arrivait à l'Iiiclen.

Il .lait déjà très près de la côte, car elle pouvait di-tinguff les nombreux passagers <|ui se ' trouvaient a bord.

UN SACRIFICE

'It

Je ne sais quel instinct secret lui faisait tenir les yeux fixés sur le bateau qui s'approchait. Tout à coup ses re^^anis étincelèrenl; son visage exprima tour à tour le doute, l'étonnement et la joie, et elle concentra toutes ses facultés dans ses yeux, pour reconnaître les traits d'une dame de haute taille, tout habillée de noir, qui, debout derrière la proue du navire, regardait du côté de Fluelen.

Profondément émue, ballotée entre une espérance timide et une incertitude inquiète, Florence fit quelques pas en avant pour s'approcher de l'endroit où les voyageurs devaient passer en débarquant. Elle voulait la voir de près, cette dame en noir dont l'approche la troublait d'une si étrange façon.

Lorsque l'étrangère fut près de cette jeune fille qui la regardait si fixement et avec une si singulière expression, elle s'arrêta et regarda à son tour avec un étonnement mêlé d'incertitude cette demoiselle inconnue.

Tout à coup un rayon de lumière parut éclairer son esprit. Elle fit un pas en avant, et demanda tout agitée :

— Mademoiselle Halewyn?

— Madame Van Borgstal? murmura Florence.

— Mon fils, mon fils? Parlez! Je viens trop tard, n'est-ce pas?ô mon Dieu! dites...

— II vit, il est sauvé ! s'écria joyeusement la jeune fille.

— Sauvé ! vous me trompez !

— Non, non, il est guéri, tout à fait guéri.

— Ah [ bénie soit la bouche qui annonce cette bonne nouvelle à sa mère! s'écria madame Van Borgstal en serrant la jeune fille sur son cœur et en l'embrassant tendrement.

— Guéri, il est guéri ! répéla-t-elle. Reditesmoi cette bonne parole... Vous pleurez aussi? Ah! vous avez raison; il mérite votre pitié; il vous aime si passionnément, le pauvre garçon ! Mais son ami m'a écrit des choses de si mauvais augure; il a pourtant été très malade, n'est-ce pas?

— Oui, madame, gravement malade, dangereusement malade; mais nous l'avons tous soigné et veillé comme un frère chéri. J'ai prié, beaucoup prié pour lui, et heureusement Dieu m'a exaucée !

Madame Van Borgstal, exaltée par les douces paroles de la jeune fille, par l'expression de ses beaux yeux noirs pleins de feu, et par l'excès de sa propre joie, saisit les deux mains de Florence et la regarda bien en face.

— Je sais tout, dit-elle; je connais l'espérance qui trouble l'esprit de mon fils; il me l'a écrit... Et vous, mademoiselle, vous en coûterait-il beau- , coup de vous confier au cœur d'une femme, d'une 1

mère, et de lui avouer que vous n'êtes pas restée insensible à un aussi ardent amour?

Florence se jeta au cou de madame Van Borgstal, l'embrassa sur la joue et murmura :

— J'étais encore petite enfant, lorsque je rêvais déjà que vous étiez ma mère. Si je pouvais vous nommer de ce nom, je serais au comble du bonheur. Mais, hélas ! cet heureux sort m'est interdit!

— Comment? ce serait impossible! pourquoi?

— Mon oncle...

— Votre oncle ? En effet, où est-il ?

— Là, dans cet hôtel, madame.

— Conduisez-moi vers lui. Je veux lui parler. Je le connais depuis longtemps. C'est un brave homme et un cœur d'or.

Les deux femmes disparurent sous la porte de l'hôtel.

Max Rapeliiigs, tout à fait seul maintenant avec son ami, s'était aussitôt mis en devoir de le consoler et de lui rendre un peu de courage; mais il avait beau renouveler ces fraternelles tantatives. Herman ne lui répondait presque pas; le plus souvent même il n'écoutait pas ses paroles et s'abandonnait à des rêveries sans fin dont il était impossible de le tirer.

Ce mutisme inquiétait le jeune docteur: il commençait à craindre de nouveaux dangers. Herman était encore extrêmement faible : ce chagrin rongeur, suivant de si près une maladie mortelle, pouvait lui devenir très funeste, ou tout au moins ralentir sa guérison et la rendre incertaine.

Ne sachant qu'inventer, Max, en désespoir de cause, conseilla à son ami de faire une courte promenade au grand air, ne fût-ce que quelques pas. Il espérait que la vue des montagnes, l'influence de l'air et de l'espace pourraient rasséréner un peu la triste humeur d'Herman, et le tirer de la sombre préoccupation où l'avait plongé le départ de Florence.

Il donna le bras au convalescent," et le mena à quelque distance de l'hôtel, au pied d'une montagne où les rayons obliques du soleil répandaient une douce chaleur.

— Il fait bon pour toi ici, dit-il; assieds-toi sur cette pierre pour un moment. Je vais chercher des chaises.

Il est impossible qu'un homme qui relève d'une longue et pénible maladie reste insensible aux beautés de la nature. II les considère avec joie comme un monde, comme une vie qui allait lui échapper et qui lui est rendue d'une façon ines-

UN SACIUI'ICE.

pêréf. Ihïnnan ressentit aussi celle impression. Il rojjardait autour de lui, le visage ('claire d'un gai sourire d'adiuiratiori; il cmbrassail d'un seul coup d'd'il les bois verdovanls, les rochers nus, les jolis chalets à côlé ilu lit pierreux du torrent cl les sommets de lilace des hautes Alpes (|ui rlincclaiiMit au soleil, cl se conloiulaient avec l'azur du ciel, par-dessus les cimes i;igiinlesques des autres montagnes.

Mais son rei,'ard s'atlacli:i surtout avec une sorte de lixilé douloureusf à uu sentier (jui, non loin de l'endroit où il était assis, gravissait la hauteur, pareil à un srrpenl blancliAfre. Flon'ncc avait foui»'' ce sentier : niomenls (rinclTable bonheur <|ui étaient perdus pour toujours!

Son visage s'assombrit, un profond soupir souleva sa poitrine, et il laissa retomber sa tête d'un air découragé.

.Max accourut avec un jeune garçon (jui portait deux chaises et un coussin.

— Voilà, s'écria le jeune docteur en arrangeant le coussin sur une des chaises, voilà qui sera commode pour loi, Herman. Tu pourras pendant quelque temps, jiMiir de l'air frais et de la douce chaleur sans te fatiguer.

Lorsqu'ils furent assis tous deux, Max reprit après un moment de silence :

— Herman, ce n'esl pas bien à loi de me faire tant de peine. Pour(|uoi ne causes-tu pas un peu? Cela dissiperait la tristesse et me consolerait en même temps, car ton mulisme me fait cruellement souiïrir.

— Mon bon et généreux ami, soupira Herman, pardonne-le-nmi. .Mille pensées tourbillonnent dans mon cerveau; ma télé est encore si faible!

— Mais à quoi penses-tu? Il vaul peut-être mieux ne pas le dissimuler plus litnglem|)s. A mademoiselle Florence, n'est-ce pas? toujours Florence!

— .Max, veux-tu que nous partions aujourd'hui pour la Flandre? demanda Herman.

— Partir aujourd'hui? impossible. Tes forces ne te permellent |)as encore de supporter un si long voyage... et d'ailleurs la mère est en roule mainlenanl pour la Suisse. Nous devons attendre son arrivée.

— Oui, ma mère. .\li! que je suis impalieni de la voir ! Quand arrivcra-l-clle?

— Demain, après-demain, on ne peut pas le savoir au juste. Mais (|u'elle soit partie dès (|n'elle a reçu ma lettre c'est ce dont nous ne devons pas douter. Sois doue luoins triste, Herman; elle te consolera et dissipera complètement ton chagrin .. Tu secoues la lète? I*ourquoi ce sourire d'amère ironie sur te-> lèvres? Tout espoir, tout courage e-.t-il donc étouiïè dans ton cœur?

— I>u courage? (|ue puis-je encore espérer? répli(|na lleinian avec amertume. N'a-t-elle pas elle-Miéuie changé ma vie en une nuit éternelle? Le cruel arrêt n'esl-il pas tombé de ses lèvres? Je l'entends encore; il résonne à mou oreille, il me glace le cœur. Adieu, m'a dit la cruelle, ailieu pour tcjujours !

— Herman, Herman, comment peux-lu le tourmenter toi-même, et moi avec loi, pnr des idées aussi injustes et aussi insensées? Insensible, elle? pauvre fille! Si lu avais pu la voir près du chevet de ton lit; elle pleurait, elle priait, elle souffrait, elle comptait les battements de ton cœur; ta vie était sa vie. Ah! si jamais (juelqu'un a été aimé ici-bas, c'est bien loi, Herman. L'apparente froideur de Florence a une autre cause ; je te l'ai déjà démontré bien des fois; mais, hélas? Ion cœur est fermé à toutes les idées qui ne nourrissent et ne caressent pas ton sombre désespoir.

lleiman ne paraissait pas l'entendre. Il tenait les yeux iixés au loin sur une voilure qui venait de s'arrêter devant la porte de l'hùlel. Pounjuoi celle voilure attir.iil-elle son attention? Il n'eut pas su le dire lui-même, car counne la roule du Sainl-Gothard passait par là, à chaciue instant des voilures s'y arrêlaient.

— Tu as tort, continua Max, de rester si obstinément sourd à toute consolation. Dès que nous serons de retour en l'iandre, j'irai à Gorleghem. Tu sais que j'ai beaucoup d'autorité sur Florence. Pendant ta maladie, nous sommes devenus réellement frère et sœur par l'épanchemenl de noire amitié réciproque, de notre sollicitude et de notre commune affection pour toi. FLlle ne me cachera pas (pie son ccnur aspire aiirès un bonheur (juc loi seul peux lui donner. M. Halewyn a peur. Le sort infortuné de sa ni(''ce Fré(léri(jue le fait reculer. .Mais il est bmi et généreux par nature; il hésitait déjà... encore quelques efforts, et je le convaincrai. Cette victoire devient le but de ma vie. Sois certain que je le convertirai. Oui, oui, Florence, la douce, l'aimable Florence doit devenir la liancc'C de mon ami; car il y a une voix (jui me crie : Dieu lui-même le veut... Ne crois-lu pas à cet heureux présage?

Herman, comme frajqié par un choc violenl, se leva d'un bond et s'écria, tremblant de surprise :

— Ciel, je rêve, je suis fou, c'est impossible ! c'est une illusion de mes sens égarés...

— Ah! mon pauvre ami, qu'as-lu? calme-loi! dit Max en le prenant dans ses bras,

— Là, là, Florence!... et, en croirai-jc mes yeux, ma mère, ma bonne mère ! Elles viennent vers nous ! M. Halewvn nous fait signe. Ce

UN SACRIFICE

n'est pas un miracle, ce n'est pas un rêve...

Kt, rassemblant toutes ses forces, il courut en chancelant, avec un joyeux empressement, à la rencontre de sa mère, lui jeta les bras autour du cou, et tomba, riant de bonheur, et bénissant Dieu, sur son cœur palpitant.

Les autres n'entendaient pas les paroles ardentes et confuses que la mère et le fils échangèrent entre leurs tendres embrassements.

Max Rapelings était pâle de surprise et de bonheur. Il avait peine à croire ce qui se passait sous ses yeux. La puissance mystérieuse qui avait dominé tout leur voyage en Suisse venait encore de ramener Florence et la mère d'Herman dans un lieu que la jeune fille ne devait jamais revoir! qu'est-ce que cela signifiait?

M. Halewyn et sa nièce étaient restés à quelques pas en arrière, et quoiqu'on vît des larmes briller dans leurs yeux, ils regardaient le jeune docteur avec un sourire de bonheur tel que le pauvre garçon en tremblait lui-même de joie.

Après de longs embrassements, après l'épanchement de son bonheur inespéré dans le sein maternel, Herman plongea ses yeux dans ceux de sa mère comme pour l'interroger sur la présence de mademoiselle Halewyn.

— Mon pauvre enfant, dit madame Van Borgstal, je te comprends. Tu me demandes ce que je t'apporte? Qu'est-ce qu'une mère peut apportera son fils bien-aimé, sinon la consolation et le bonheur? Tu as soulîert, n'est-ce pus? Ah! tes lettres me l'ont fait pressentir; et la noble jeune fille m'a tout dit. Reçois la récompense de ton pur amour. Dans mes bras, mes enfants, scellez vos fiançailles sur le sein d'une mère. Herman, mon fils, elle est ta fiancée!

La vallée retentit de cris joyeux, pendant que madame Van Borgstal et M. Halewyn embrassaient leurs enfants.

Max Rapelings seul était silencieux; il pleurait; un ruisseau de larmes coulait le long de ses joues... Il paraissait triste.

Celte attitude du jeune docteur frappa tout le monde de stupeur. Lorsque Herman se retourna vers son ami et le vit ainsi immobile et pleurant, il poussa un cri d'angoisse et pâlit comme si une pensée terrible le frappait tout à coup.

Il prit la main du jeune docteur et lui dit :

— Max, Max, ne me rends pas malheureux. Pourquoi pleures-tu si amèrement?

Max Rapelings redressa la tête, et murmura en riant à travers ses larmes :

— Je succombe à mon émotion, à ma joie. Ah ! le ciel m'a refusé un pareil bonheur sur tei-re; mais le voir heureux, mon bon, mon cher Herman, me comble d'une félicité inexprimable. Le plus

heureux de nous tous, ce n'est pas toi, c'est le pauvre Max!

Florence, profondément attendrie par les paroles du jeune homme et par l'étendue de son amitié pour Herman, s'élança vers lui et le serra tendrement dans ses bras.

— Vous serez notre ami fidèle, noire frère, s'écria-t-elle. Nous demeurerons tous ensemble, c'est décidé. Ce que le cœur a si étroitement uni doit rester uni pour toujours!

Et les échos de la vallée de Maderan répétèrent joyeusement :

— Pour toujours, pour toujours!

VJ

CONCLUSION

Aujourd'hui le château de Gorteghem est rebâti en partie. Les girouettes dorées resplendissent sur SCS tourelles, le soleil caresse ses pignons blancs, les fleurs répandent leurs parfums le long de ses sentiers, les oiseaux gazouillent dans ses bosquets, d'heureux habitants demeurent dans ses murs : la musique et le chant envoient leurs notes joyeuses à travers ses fenêtres...

Là vivent dans le calme et la paix du cœur, et dans la douce sérénité d'un bonheur inaltérable, les personnages que ce récit a fait connaître au lecteur : une mère, un vieil oncle, deux charmants époux, et leur ami toujours fidèle et dévoué, Max Rapelings.

Ce dernier est médecin de la commune; il guérit les malades, assiste les pauvres, console les affligés et égayé tout le monde par son aimable enjouement et par ses spirituelles saillies. Le sacrifice est resté un besoin de sa nature aimante.

Allez à Gorteghem par une belle journée de printemps, c'est une agréable promenade : l'épine des haies embaume les chemins de ses frais parfums, et l'alouette remplit les airs de ses mélodieuses chansons.

En outre, les habitants du château sont si aimables et si hospitaliers! Entrez hardiment au château; et si la chance vous favorise, vous les trouverez ensemble dans un salon du rez-dechaussée. Vous verrez avec quelle admiration souriante ils contemplent les jeux de deux petits enfants, de deux petits garçons aux yeux d'un noir de jais, pleins de feu, jolis et joufflus comme deux petits anges descendus du ciel.

Et puis vous verrez les enfants grimper sur les genoux de Max Rapelings, ^ crier de leurs petites voix argentines.

— Parrain docteur, parrain docteur, aller en Suisse à dada.

UN SACRIFICE

Et le bon doclour, pour satisfaire les petits enfants, les mettra à dicval sur «os j,'eiioux, et remuera les jambes, en cbanlant une chanson (|u'il a composée exprès pour eux :

Hue, hue, petit dada, Avec ta p'iilc queu'de rat,

Vite en route pour que l'on puisse

Visiter la liellc Suisse,

Pays d'amour et de gaîlé,

D'Iiéroïsaie el de liberté.

Terre de t;randeur infinie

Et par la main de Dieu bénie.

Hue, hue, petit dada!

K I N d'un s a C R 1 F I C K

A/fl'^

il^^^K'

WÈ

^£tS^§

■îc

VJ

Page 1