‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 114 sur 115 · L'épisode ()ui suit la Jeune femme pâle a pour litre · texte numérisé non relu

L'épisode ()ui suit la Jeune femme pâle a pour litre

1,'oNCLE tT La MtCE.

FIN Dr. I.A JEUKE FEMME l'ALF.

— Jacques Halewyii sur ce banc ? (Page 3.)

L'ONCLE ET LA NIÈCE'

Max et Herman entrèrent à l'hôtel.

Ils ne trouvèrent dans le salon du rez-dechaussée qu'un vieux monsieur, une dame et deux petits garçons, qui tous étaient occupés à feuilleter leurs guides de voyage, sans doute pour décider de quel côté ils se dirigeraient le lendemain. A l'entrée de nos deux amis, ces voyageurs levèrent à peine la tète.

Herman et son ami passèrent en s'inclinant, se mirent à table et demandèrent à l'hôtelier

1, L'épisode qui précède VOncle et la Nièce a pour titre : la Jeune Femme pâle.

de leur servir n'importe 'quoi pour leur souper.

On leur apporta un poulet froid avec de la salade.

Pendant qu'ils faisaient honneur à ce repas, Max dit au garçon qui les servait :

— Nous désirerions que l'on portât dans notre chambre tout ce qu'il faut pour écrire.

— C'est aujourd'hui mon tour, dit le jeune avocat .

— Je le sais bien, Herman; ce que j'en fais est pour te rappeler un devoir important que nous avons déjà négligé une fois.

— J'y pense depuis une heure. Ma lettre sera longue, car nous avons vu bien des choses, et il nous est survenu beaucoup d'événements en

vin.

L'ONCLE ET LA NIÈCE

peu de temps. El l'incidciil de mon portefeuille? .M;iis ce soir je suis iiicapalile d'écrire. Laissemoi attendre jusqu'à domain : je pourrai consacrer une partie de la matinée à écrire ma lettre. Puisque nous allons monter sur le Pilale, pourquoi nous presser si fort ?

— Encore un jour perdu !

— Oui, mais crois- moi, je tombe de sommeil; les morceaux restent suspendus au bout de ma founhettc. Le voyage de ce matin me pèse dans les jambes, ot ce long cahotement dans la voiture m'a donné une telle envie de dormir que je ne puis plus tenir les yeux ouverts. Si tu veux rester lève, Max, tu en es libre, quant à moi, je vais me mettre au lit pour n'obliger personne à m'y porter.

— Eh bien, soit ! écris une longue lettre demain matin; je crois que tu as raison, Herman. Je ne resterai pas non plus deux minutes les yeux ouverts... Kcllnt'r, donnoz-nons de la lumière.

Les Flamands s'étaient levés passablement tard et s'étaient fait servir à déjeuner dans leur chambre.

Herman avait commencé à écrire une lettre à sa mère. Comme il était en retard de deux jours, il voulut se le faire pardonner par un récit circonstancié de tout ce qu'ils avaient vu et de tout ce qui leur était arrivé. La lettre promettait donc d'être longue.

Il était impossible h .Max Rapelings de se taire pendant une heure entière; aussi troubla-t-il plus d'une fois son ami par ses réflexions. Enfin il lui dit :

— .\h ça, qu'est-ce ([uo je fais ici pendant (jue tu es absorbé par ta narration ? Je ne puis |)0urtant |tas rester dans cette chambre comme un muet, les bras croisés sur la poitrine.

— Descends, répondit Herman. N'as-tu pas remarqué hier soir (|ue nolie hôtel est situé sur le rivage du lac des Quatre-Cantons?

— Oui, le jardin louche au lac.

— Kh bien, va le promencn- au bord du lac : le soleil brille de tout son éclat; ce doit cire un magnifique spectacle.

— Tu as raison, Herman ; si je reste là, tu n'en auras jamais fini. Je descends dans le jardin de l'hAtel; viens m'y trouver après (|ue tu auras achevé ta lettre.

— Dis donc, Max, raconlerai-je à ma mère de quelle singulière façon nous avons retrouvé le gant sur le Faulhorn, entre les mains d'un petit guide suisse V

— Certainemt'nt; cola fera rire une bonne fois nos parents, surtout si tu leur écris en même temps que ce terrible Russe s'est métamorphosé en un Flamand de Cortegliem.

— Ne lui annoncerai-je pas aussi que j'ai l'intention, dès mon retour en Flandre, de sauver la jeune fille pâle, la nièce de Jacques Halewyn, des mains de son perfide oppresseur?

— Non, cela serait dangereux.

— Pourquoi?

— Ta mère sait que les avocats ne travaillent jamais pour rien. Elle ne croirait pas à ton désintéressement.

— Tu le moques encore une fois ?

— Pas le moins du monde : ta mère se forgerait immédialement le môme petit roman que je t'ai raconté hier au soir. Un jeune avocat qui, sans être prié, prend la défense d'une belle orpheline opprimée...

— Hall, bah! quand je lui dirai que nous ne voulons pas faire l'ascension du Highi et que nous allons, au contraire, grimper sur le Pilate uniquement pour ne plus la rencontrer...

— Alors elle ne sera guère moins inquiète, elle se dira : Mon fils a peur d'une belle et malheureuse jeune fille; il doit avoir ses raisons pour cela.

Herman se leva en riant, saisit l'inconigible railleur par les épaules, et le poussa hors de la chambre.

— Tu es né pour me tourmenter, lui cria-l-il; va-t'en, va-t'en, et avise-toi de revenir avant que j'aie fini !

Le jeune docteur descendit l'escalier et demanda à riiotelier si Ion pouvait aller au jardin pour voir la mer ou plutôt le lac.

— Oui, monsieur, répondit celui-ci, vous y trouverez deux bancs pour vous asseoir, et de là vous verrez le lac tout à fait sous vos pieds. Ces bancs sont placés là tout exprès pour les voyageurs, et l'on y jouit d'une très belle vue sur le Highi.

A peine .Max Uapelings avait-il f.iit quelques pas dans le jardin, qu'il s'arrêta frappé d'admiration et laissa errer ses yeux sur la perspective }:randiose et charmante à la fois (|ui se déroulait sous ses regards.

Le lac des Qualre-Cantons, que l'on nomme dans le pays F?0'mv;///.s7^///c;-.s<V, s'étendait devant lui, pareil à un miroir d'un vert clair dont la surface était agitée çà et là par des rides au reflet d'opale et dargent. De la place où il se trouvait, il voyait celte eau tranquille s'étendre jusqu'à Kiissnacht, à une dislance do plusieurs lieues. Des bateaux à vapeur, avec leur long panache de fumée, de petites bar(|ues, avec leurs voiles blanches, de petites chaloupes, avec leurs rames, naviguaient dans le lointain, allant ot venant d'un point de la cAtc à l'autre, .«ur les bords du lac; et, comme baignés par ses eaux transparentes,

L'ONCLE ET LA NIECE

étaient assis de jolis villages au milieu de jardins et de vergers fertiles. Et immédiatement après ces villages, d'immenses montagnes élevaient vers le ciel leurs croupes rugueuses. Leurs versants étaient couverts de bois touffus qui semblaient rangés les uns au-dessus des autres, comme s'ils étaient en mouvement et s'elïorçaient à l'envi de grimper sur la hauteur; d'abord les arbres au large feuillage, et derrière ceux-là, dans la couche d'air plus froide, les pins aux feuilles effilées comme des aiguilles, que leurs troncs droits et leurs branches pendantes faisaient ressembler de loin à de gigantesques candélabres. A l'horizon lointain, et à moitié noyée dans l'azur du ciel, se montrait çà et là une cime neigeuse des Alpes.

Sur cette nature imposante et enchanieresse le soleil brillait d'un admirable éclat. La surface du lac était-elle agitée par une petite brise ou par le sillage d'un bateau à vapeur, il se dégageait de là des milliers d'étincelles; on eût cru voir des fontaines ruisselantes de pierreries et des pluies d'or et d'argent. Le long des montagnes, dans les crevasses et dans les vallées, entre les arbres des bois rangés en amphithéâtre, le jeu de la lumière du soleil jetait mille teintes diverses et changeantes. Si les hauteurs en saillie et la surface des eaux étaient inondées d'une clarté plus vive, les objets plus éloignés et les profondeurs étaient noyés dans une vapeur purpurine si tendre et si pure, que l'imagination d'un peintre ne saurait rien inventer de plus charmant.

Max Rapelings était resté un instant plongé dans la contemplation de ce magnifique paysage; puis il tourna la tète pour regarder également la partie du lac qui s'étendait à sa droite; mais de ce côté le jardin était planté de grands arbres, et il y avait aussi un parterre de grands dahlias qui interceptaient la vue.

Il fil donc quelques pas vers les bancs dont l'hôtelier lui avait parlé, sans toutefois quitter des yeux le vaste lac et le sommet du Righi.

Mais arrivé près des bancs, un autre genre de surprise l'attendait; il recula de quelques pas en arrière et s'arrêta à demi caché derrière les dahlias.

— Ciel ! munnura-t-il en lui-même, est-ce bien possible ! le Russe? Jacques Halewyn sur ce banc? Pas de doute, c'est lui !

Il regarda autour de lui.

— Seul ! pensa-t-il; où peut être la jeune fille pâle? Dans l'hôtel! Et si Herman allait la rencontrer? Vraiment, si ce n'est pas de la sorcellerie, voilà qui y ressemble singulièrement. Fuir le Righi pour ne pas le rencontrer, et le trouver ici au pied du Pilate!... Mais, que vois-je ! 11 faut qu'il ait du chagrin. 11 reste insensible aux beautés

de cette merveilleuse nature, et ses regards ne se détachent pas du sol... Ne vois-je pas même une larme briller dans ses yeux? Quel danger nous menace donc ici ? Je vais avertir Herman...

Mais Jacques Halewyn leva la tète et aperçut celui qui semblait l'espionner.

Max Rapelings n'osa plus s'éloigner. Il prit son parti et s'avança hardiment vers le banc.

Le vieux monsieur devait l'avoir reconnu; il regarda l'arrivant bien en face avec une expression où se mêlaient la surprise, la tristesse et la colère.

Max le salua et balbutia en français :

— Un beau temps, monsieur ! Quel admirable paysage !

• — Parlez votre langue maternelle, dit Jacques Halewyn en flamand d'une voix tremblante. Ah ! je vous connais, je sais ce que vous venez chercher ici. C'est indigne et inhumain ce que vous faites-là; vous n'avez donc pas de cœur que vous poursuiviez ainsi sans pitié un malheureux vieillard et une pauvre jeune fille malade !

— Vraiment, monsieur, je ne vous comprends pas, murmura Max.

— Vous ne me comprenez pas? Comment? Vous n'avez peut-être jamais vu ma nièce avant ce jour, n'est-ce pas? Et parce qu'elle possède une certaine fortune, vous feignez de l'amour pour elle, et dans cet amour de commande vous puisez le droit d'empoisonner ma vie, de poursuivre une jeune fille souffrante jusqu'en Suisse ! Ah ! si j'étais plus jeune ! ce n'est pas impunément que vous vous permettriez tant d'outrages et de persécutions ! Mais aujourd'hui le vieillard impuissant deviendrait probablement votre victime. Ma pauvre nièce resterait sans appui dans le monde, et alors il vous serait facile, — loups affamés que vous êtes, — de dévorer l'agneau abandonné. Vous ne convoitez que sa fortune pour pouvoir la dissiper, et vous osez dire (|ue vous l'aimez!

— Moi? répondit le jeune médecin, qui avait écouté ces reproches avec le plus grand étonnement. Moi, j'ai dit que j'aimais votre nièce ?

— Non, pas vous, mais le lieutenant, votre compagnoH. Lui, qui a été assez effronté pour lui déclarer son faux amour dans une lettre.

— Mon compagnon, le lieutenant? répéta Max.

— Oui; où est-il donc, votre compagnon?

— Mon ami est là, dans l'hôtel, où il écrit une lettre à sa mère.

— Grand Dieu ! s'il avait l'impudence d'outrager Florence !

Et le vieillard se disposait à rentrer; mais Max lui barra le chemin et dit d'un ton dont le calme et la gravité étonnèrent M. Halewyn :

— Restez, monsieur, vous regretteriez amère-

L'ONCLE ET LA NIÈCE

ment ce que vous voulez faire. Vous êtes la victime d'une singulière méprise. Mon compa.nnon est un jeune avocat, et moi, je suis docteur en médecine. Avant la journée d'hier nous n'avions jamais entendu prononcer votre nom. Oui, jusqu'à Grindelwald même, nous vous avions pris pour un Husse.

Le vieillard lui jeta un regard perçant; mais il y avait dans l'accent du jeune homme tant de franchise et de conviction, qu'il se mit à douter.

— Et pourquoi alors nous avez vous suivis constamment depuis Herne? demanda-t-il.

— J'avais l'intention de vous faire la même (juestion, monsieur, répondit Max. Nous avons a|)pris sur le Faulhorn, de la bouche d'un marchand de guano, qui vous étiez. Il nous a dit que vous alliez à Lucerne pour faire l'ascension du Uiglii. L'excursion au Kighi se trouvait aussi sur notre programme de voyage; mais pour échapper à votre poursuite incessante, ou du moins pour ne pas vous rencontrer, nous avons renoncé à monter sur le Highi et résolu de faire l'ascension du Pilate.

— Dites-vous la vérité? demanda Halewyn en secouant la tête.

— Pourquoi suspectez-vous ma sincérité?

— C'est que je me trouve ici pour la même raison. J'étais convaincu, je ne sais trop pourquoi, que vous aviez découvert notre itinéraire et que vous nous suivriez sur le Righi. Nous sommes venus au Pilate pour vous éviter.

— C'est un bizarre concours de circonstances, monsieur. Si vous voulez rentrer dans l'hôtel maintenant, vous en êtes libre; mais laissez mon ami en paix et ne le cherchez pas. Il croit avoir des motifs de vous haïr, quoiqu'il n'eût jamais entendu parler de vous auparavant.

— De me hair?

— Oui, monsieur. Ces motifs existent-ils réellement? c'est ce dont je ne puis juger, quoique d'ailleurs je sois porté à croire que l'on a trompé mon ami, du moins en exagérant singulièrement les choses. Dans tous les ras, je pourrais au besoin vous demander ce qui vous donne le droit d'insulter deux jeunes gens qui ne vous connaissent pas et (jui ne vous cherchent point.

— Des motifs de me hair? murmura le vieillard avec une expression de douleur. M. Dorn, le marchand de guano, vous a-t-il dit du irial de moi?

— Pas grand'chose de bon, je l'avoue.

— Hélas! jamais de la vie je n'ai fait le plus léger tort à personne, dit Jacques Halewyn, et pourtant il y a beaucoup de gens qui m'en veulent. Déjà deux fois mes calf)mnialeurs ont été condamnés par le tribunal ; mais cela ne sert de rien,

— Voyez-vous, monsieur, mon compagnon a

un cœur sensible et généreux. Vous Pavez profondément blessé à Grindelwald. Il s'imagine d'ailleurs que c'est vous ()ui rendez votre nièce malade. La pâleur de la pauvre jeune fille lui a inspiré une grande pitié. Si vous ne l'olTensez pas, il ne vous ilira rien de désagréable, il est trop bien élevé pour cela; mais ne le regardez pas d'un air équivoque, ou il saisira l'occasion de venger du même coup la blessure de son honneur et les souffrances de votre nièce, souffrances qu'il vous attribue. Vous êtes donc entièrement le maître de la situation, et c'est avec raison que je vous rends responsable de tout ce qui peut arriver.

En prononçant ces derniers mots, Max Rapelings se retourna pour s'éloigner; mais le vieillard le retint.

— Accordez-moi encore un instant, monsieur, lui dit-il. Vous m'avez l'air d'un honnête homme et d'un homme raisonnable. Asseyez-vous, je vous en prie.

Lorsqu'ils eurent pris place tous les deux sur le banc, le visage tourné vers le lac, le vieux monsieur demanda :

— Ètes-vous Gantois?

— Oui, monsieur, de la paroisse de Saint- Pierre, à Gand.

— Et voire compagnon n'est pas deuxième lieutenant aux lanciers?

— Il est avocat et fils de madame van Borgstal.

— Madame van Borgstal ? la veuve du banquier?

— Comme vous dites.

— Est-il possible ! vous ne me trompez pas?

— Mais, monsieur, pourquoi vous Iromperais-je?

— Et vous êtes médecin ?

— Ancien interne de l'hôpital de Byloke et docteur en médecine. Mon nom est Max Rapelings, pour vous servir.

— Votre père est également médecin?

— En effet.

Le vieillard jirit la main du jeune homme et lui dit avec émotion :

— Pardonnez-moi les graves soupçons que j'avais conçus contre vous. J'ai étudié le droit dans ma jeunesse. Votre père a été pendant longtemps mon ami intime, et parmi tous les souvenirs de mes belles années d'études, son image est toujours vivante dans ma mémoire.

Il serra la main de Max avec force; mais le jeune homme paraissait recevoir ces témoignages d'amitié avec une certaine répugnance. Du moins il restait froid et conservait un air défiant.

Hélas! vous aussi, vous croyez que je suis

un méchant homme, un avare, un homme intéressé, un desj)ote sans âme, n'est-ce pas ? soupira M. Halewyn. Ne secouez pas la tête, je connais

L'ONCLE ET LA NIECE

...Max Rapelings, qui était resté en arrière avec lui... (Page 14.)

les bruits que répandent les gens de Gorteghem; je devine ce que le marchand de guano vous aura dit. Il est mon ennemi parce que je n'ai pas voulu lui permettre d'empiéter sur ma propriété. Le tribunal lui a donné tort, et il se venge par des calomnies. Ne vous a-t-il pas dit que je désire la mort de ma nièce pour hériter d'elle?

— Cela y ressemble plus ou moins, répondit Max d'un ton équivoque qui blessa et attrista visiblement le vieillard.

— Mais c'est faux, monsieur, absolument faux! s'écria-t-il. Elle est Tenlant de mon frère, le dernier rejeton de notre race. Si je pouvais par ma mort lui assurer une vie longue et heureuse, je descendrais dans la tombe avec joie. Je ne pense qu'à elle, je souffre pour elle, je travaille, je me dévoue pour elle. Tout le reste m'est indifférent. Je n'ai plus de frères ni de sœurs, plus de parents, pas d'enfants, elle est tout pour

moi, ma chère Florence. Et je souhaiterais sa mort! Mais c'est affreux ! Lorsque vous m'avez surpris sur ce banc, des larmes me venaient aux yeux, et mon cœur était gonflé d'amertume, uniquement parce que ce matin elle se plaignait de mal de tète et ne voulait pas se lever. Ah ! le voyage en Suisse ne lui a pas fait de bien ; elle est encore plus malade que lorsque nous avons quitté la Flandre !. . . Vous savez, ô mon Dieu ! que si elle devait mourir je ne lui survivrais pas.

En disant ces mots, il avait de nouveau les yeux remplis de larmes.

— Calmez-vous, monsieur, dit Max Rapelings, touché de compassion. Vous êtes malheureux, je le vois bien. Si vous êtes pour quelque chose dans l'état maladif de mademoiselle votre nièce, ce ne peut-être que par suite d'une erreur.

— Encore ! s'écria M. Halevvyn. Vous ne me croyez donc pas ?

L'ONCI.E ET LA KIÈCE.

— Si, monsieur, je vous crois et je vous louipremls. l'erraetlez-nuti seulenienl de vous poser une i|uesliou.

— Volontiers, J'ai confiance dans voire franchise.

— Kli bien, veuillez me dire s'il est vrai que vous teniez voire nièce enfermée dans voire château comme dans une prison, el que vous la priviez de toute liberté, celte source île toute force, de tout couraj,'e, de toute vitalité?

Le vieillard baissa les yeux comme embarrassé de répondre.

— S'il en est ainsi, il pourrait bien se faire que, sans le savoir, vous fussiez la cause de la maladie de votre nièce, continua Max l!apelini,'s d'un ton tranquille et doux.

— Le marchand de guano ne vous a-t-il point parlé de mon autre nièce? demanda M. Ilaiewyn en relevant la tète,

— Ah! vous avez encore une autre nièce? Je ne le savais |)as.

— Il vous l'a caché avec intention, afin de me rendre haïssable à vos yeux. Écoulez-moi donc, mon.>«ienr, je vais essayer devons faire comprendre les raisons de ma conduite, el alors vous m'approuverez, je l'espère. .Mon frère avait deux filles mineures, l'une Agée de douze ans cl l'autre de neuf. A son lit de mort il me supplia de veiller sur ses deux jeunes orjdielines el d'avoir pour elles l'alfection d'un bon père. Je le lui promis et j'ai tiiché d'accomplir lidèlemenl cette promesse. Mais il est probable que ma vigilance n'a pas été assez grande, car il est arrivé un terrible malheur. Frédérique, l'ainée de mes nièces, avait achevé son éducation cl était revenue au château pour l'habiler avec moi. Je lui laissais beaucoup de liberté, et m'efforçais de lui rendre la vie agréable; y avail-il r|ueli|ue part un divertissement au(}uel les }:ens bien élevés pouvaient prendre |)arl, je l'y conduisais. Nous allions souvent à Gand, aux fêles des .u'iandes sociétés. En un mol, je ne; me méfiais pas encore du inonde, el je croyais devoir en agir ainsi pour faciliter à ma nièce le moyen de contrarier un bon mariage. Hélas! comme je me trompais! l'eul-étre mon frère m'accusc-l-il uù haut du ciel, d'où il nous regarde, sa (ille el moi!

— Kl ce malheur ? demanda iMax, dont la curiojilé était \ivement excitée.

— Ce malheur? (>omment il devint possible, c'eslce que je ne sais pas encore, l'armi tous ceux qui parai>saienl asjtirer a la main de Frédéricjue, il y a>ail uw jeune homme qui ne lui convenait sous aucun rapport, lehls d'un banqueroutier, qui était lui-même un dissipateur sans cn-ur et sans honneur. Klle se laissa tellement fasciner par lui.

qu'elle résista à toutes les remontrances, à mes conseils paternels, à mes avertissements, à mes larmes. Je lus bien obligé de céder. Klle épousa donc l'homme (jui l'avait amenée à ce point d'aveuglemenl; el lui, le malheureux, n'eut rien de |dus pressé (|ue de réclamer devant les tribunaux les deux cent mille francs (|ui appartenaient à sa femme. Ils allèrent habiter lirnxelles. Le mari acheta des chevaux anglais; il devinl s|iorlsman acharné, et perdit de fortes sommes en pariant sur le turf. 11 joua, donna des fêles et gaspilla l'héritage (le I'rédéri(iue, absolument comme si ces deux cent mille fianc> ne devaient |ias avoir de fin. Se voyant enfin près de sa ruine, plutôt que de réduire son traia de maison à Bruxelles, il contraignit sa femme à le suivre à Paiis, où il dissipa en peu de temps ce (jui leur restait encore. Nous ne savions pas dans quelle position Frédérique se trouvait ; cai' soit qu'elle eut honte de nous l'avouer, soit ({u'elle fut réellement aigrie contre nous, elle avait rom[)u toute relation avec moi et avec sa S(eur. Hélas ! ce que la pauvre enfant avait souffert el dévoré en silence ne saurait se décrire; son indii,^nc mari, tout en dissipant sa fortune au jeu et dans d'infùmes orgies, n'avait jiour elle (jue des outrages cl des moqueries, et lorsqu'enfin elle voulut, par ses tardifs avertissement^, prévenir un désastre complet, il la maltraita si ciuellemenl et si longtemps, (jne la malheureuse jeune femme n'y put résister et fut atteinte d'une maladie mortelle. Alors le misérable la délaissa sans ari^ent, sans amis et sans espérance. Elle vendit le peu de meubles qui lui restaient encore, et vint frapper un soir à la porte du château de Gorteghem. Pendant trois mois nous l'avons vue mourir; elle pleurait toute la journée, el ne faisait (ju'invocjuer I)ieu pour lui demander pardon de ce qu'elle appelait un criminel égarement. Sa s(rur Florence, qui la soigna avec le plus tendre dévouement, dut entendre cent fois les avertissements qu'elle lui donnait afin de la préserver, elle aussi, d'im sort si misérable et d'une si Iriste i\\\. Onant à moi, elle m'accusait souvent, convaincue, disait-elle, (|ue si je ne l'avais pas exposée aux dangers du monde, elle aurait eu une existence longue el heureuse... El sur son lit de nmrt, — cruel souvenir, elle m'embrassa et me dit encore avec un accent (|ui me perça le cœur: « Mon oncle, je vous pardonne; je prierai mon jière ilaii> le ciel de vous pardonner aussi; mais veillez, veiih'z sur ma sieui! » Ces mots, dans la bouche (l'une mourante, qui, malgré sa conduite passée, m'était aussi chère (pie la lumière de mes yeux, firent sur moi une inipres>ion incffa(;able. L'idée que je puis avoir été réellement la cause de ses souffrances et de sa mort prématurée me poursuit comme une malédiction.

L'ONCLE ET LA NIECE

— Si vous avez erré, monsieur, ce n'a été que par excès de tendresse, dit Max.

— C'est vrai, mon ami ; l'excès de tendresse m'a rendu faible, répondit en soupirant Jacques Haie wyn.

— Et ne craignez-vous pas, monsieur, que cet excès d'affection ne vous amène aujourd'hui à pécher par l'excès contraire ?

Le vieillard secoua la tête avec un triste- sourire, comme s'il était persuadé que le jeune homme se trompait complètement.

— J'ai peut-être tort, continua celui-ci; mais pardonnez à un docteur en médecine de vous adresser quelques questions dictées par un véritable intérêt. Quel âge a mademoiselle Florence?

— Dix-huit ans.

— Elle est douce de caractère ?

— Douce comme un agneau. Cependant, depuis quelque temps, la maladie a un peu réagi sur ses nerfs; son humeur devient inégale, parfois fantasque; après le moindre signe d'impatience, elle me demande pardon les larmes aux yeux.

— Tousse-t-elle beaucoup?

— Presque pas; cela étonne tout le monde. Le plus pénible de son état est une insurmontable tristesse, un profond découragement.

— C'est bien cela, je ne me trompe pas ! s'écria Max triomphant, comme un médecin qui a découvert les symptômes d'une maladie cachée.

— Que voulez-vous dire ? murmura le vieillard surpris.

— Voyez-vous, monsieur, l'effroi que la fin malheureuse de sa sœur a inspiré à votre nièce lui a permis de lutter pendant de longues années contre les penchants impérieux de la nature humaine. Mais il vient un temps où cette lutte épuise les forces et prépare une proie à la tombe. Le moral et le physique ont d'étroites analogies : sans le mouvement du corps, pas de digestion réconfortante, pas de respiration qui renouvelle les forces vitales, pas de sang rougo; sans le mouvement de l'esprit, pas d'action de l'àme sur le cerveau et sur les nerfs. C'est comme un foyer qui, faute d'air, commence par fumer et finit par s'éteindre complètement, tandis qu'en soufflant dessus on pourrait' y faire briller une vive et joyeuse flamme.

— Inutile, tout est inutile, s'écria le vieillard. Hélas ! Dieu a décidé que je survivrais aux enfants de mon frère; en moi s'éteindra toute notre race.

— Pourquoi croyez-vous cela, monsieur ?

— Que peut l'homme contre l'impitoyable maladie qu'on nomme la phtisie?

— Mais vous vous trompez, monsieur, votre nièce n'est pas phtisique. Sans doute, si l'on

n'emploie aucun moyen pour faire circuler son sang avec plus de force, si on n'arrache pas son âme à la torpeur où elle languit, la maladie dont vous parlez pourrait attaquer ses poumons; mais jusqu'à présent cela n'est pas à craindre.

— Mais, docteur, comment pouvez-vous le savoir? demanda M. Halewyn étonné. Vous ne connaissez pas ma nièce.

— Je l'ai déjà rencontrée assez souvent, et j'ai eu l'occasion de l'examiner avec des yeux de médecin. Une vive pitié m'y poussait; et ne suspectez pas ma sincérité : je vous répèle avec la plus entière conviction que votre nièce n'est pas phlibique.

— Elle est pourtant gravement malade; qu'at-elle à votre avis? demanda le vieillard de plus en plus dominé par la parole ferme et décidée de Max Kapelings, qui montrait en celte circonstance qu'il pouvait être sérieux dans l'exercice de sa profession.

— Ce qu'elle a, monsieur; elle a ce que nous appelons une chloro-anémie, autrement dit les pâles couleurs. Celte indisposition n'est pas très difficile à guérir; mais elle devient souvent, faute d'être assez rapidement combattue, le chemin par lequel un ver mortel se glisse jusqu'au cœur delà plus belle fleur.

— Eh bien, docteur, dites-moi ce que je dois faire pour écarter ce ver redoutable ?

— Demeurez-vous encore longtemps en Suisse, monsieur?

— Non; cela m'est devenu tout à fait impossible. Une lettre que j'ai reçue à Berne m'oblige à retourner en Belgique. D'ailleurs, Florence se plaint que l'air vif des montagnes lui fait mal. Notre vieux médecin m'avait dit pourtant que je devais lui faire respirer l'air des plus hautes montagnes. Je suis ici depuis hier au soir avec l'intention de la faire transporter sur le Pilate. Les porteurs sont prêts; mais elle ne veut plus gravir de montagnes et me conjure de retourner en Flandre. A midi nous reparlons; cependant ce prompt départ me contrarie beaucoup : nous avions résolu d'aller à Amstegg et d'y passer quelques jours; on nous a assuré que cet endroit, protégé de toute part contre les vents froids, jouit d'une température très douce.

— Je songeais justement à vous conseiller de repartir pour la Belgique, dit Max. Là seulement vous pouvez mettre en pratique d'une manière efficace le moyen que je vais vous conseiller. Ce moyen est fort simple : invitez à votre château des gens spirituels et amusants, des jeunes filles de Page de votre nièce, des jeunes gens. Conduisezla dans des sociétés où il y ait un peu de plaisir et de gaieté. Vous secouez la tête, monsieur.

L'ONCLE HT LA MKCE

Voyez-vous, si l'on peut contparer U' corps humain à une niacliino i'lecti'o-niai,Miéli(iue, l'esloniac est le nn-ial, les poumons sont l'acide, et le cerveau est le point on les deux pôles sont mis en communicalion. Produisez cette communication par les mouvements de l'esprit, et vous verrez se cliaiifier les ténèbres de la langueur en une l)rillante lumière de vie.

— 11 est probablement déjà trop lard, dit M. lialewyn en lioclianl la tète, mais cependant votre conseil est sajie et bon en lui-même. J'y avais déjà pensé. Oui, j'c>sayerai de trouver dans notre commune quelques compa^ines, (juclques amies pour Florence.

— Ce ne sera pas suflisant, répli(|ua Max. Il faut recevoir du monde à votre cliàltau et conduire voire nièce dans la société.

— Impossible, docteui-, tout à l'ait impossible, répondit le vieillard ; Florence ne le voudrait pas. La seule idée d'un pareil projet l'épouvanterait. Ce sentiment vous étonne, je le comprends, mais vous le trouverez tout naturel lorsque vous saurez que Florence a pris l'irrévocable résolution de fuir le mariage comme un malheur. Elle ne se m.iriera jamais. Tant que je vivrai elle restera avec moi : si je viens à mourii'. elle cherchera dans le cloître un refuge contre les dangers auxquels sa pauvre sœur a succombé. Elle a peur des jeunes gens et de tous les hommes en général ; car elle voit dans chacun d'eux le semblable du tyran sans âme qui a fait mourir de chagrin la pauvre Frédérique. D'ailleurs elle a perdu tout courage; la conviction qu'elle est atteinte de la phtisie et condamnée à mourir jeune est si fortement enracinée dans son esprit, que rien au inonde ne peut détruire ni seulement aflaiblir en elle celte affreuse croyance.

— On est mademoiselle Florence maintenant? demanda Max; ne pourrais-je pas la voir? Il me semble <|ue je pourrais bien lui inspirer un |)eu de courage.

— Oh! non, ne l'espérez pas, docteur; pas à présent du moins. Elle est encore au lit, malade, désolée et indifférente à tout. Elle se lèvera tout à l'heure; j'essayerai de la décider à consetitir à votre visite. Mais toutes vos bonnes paroles resteront infructueuses... Quand montez-vous sur le Pilaie?

— Ce malin, monsieur, dés que mon ami aura uni d'écrire sa lettre; ou bien après le diner, s'il y reste trop longtemps occupé.

— Voir e ami e>t-il lui bon garçon "'

— Excellent, monsieur, un véritable cœur d'or.

— Et moi qui le considérais comme l'ennemi de mon bonheur sur tt-rre ! s'écria le \ieillard. Lorsque je vous ai cnti-ndii p.itliT flaniaud près do la

I fosse aux ours, à Berne, je ne doutai («as un instant que votre ami ne fut le jeune lieutenant de lanciers qui avait en eiïet menacé de suivre ma nièce jusqu'en Suisse. Le lieutenant est un dissipateur, un débauché, nii fat orgueilleux, absolnment comme le mari de ma pauvre Frédérique... Je voudrais voir votre ami avant votre départ pour le Pilate. Vous m'obligeriez en lui demanilant si ma visite lui serait agréable.

— .\h ! monsieur, il ne lui faut pas tant de i cérémonie, je vais aller l'appeler, et il s'empressera de venir à vous.

Max flapelings rentra dans l'hôtel et monta à sa chambre; son ami lui cria de loin :

— Je viens justeinent de finir. En voilà une lettre ! Huit jiages ! Si ma mère n'est |)as contente, elle sera bien difficile. Je lui ai raconté : la frayeur sur le Faulhorn, ce jeune garçon (jui s'est laissé tomber sur le bord de l'abime pour te don-

i nerilu courage, la mé|)rise concernant le Ilusse,

' la rencontre du marchand de guano, l'histoire de Jacques lialewyn, l'épisode du goitreux...

j Mais il lut sur le visage de Max qu'il devait

' être survenu quehjue chose de gi ave.

I — Eh bien! eh bien ! s'écria-t-il en s'interrompant tout à coup, qu'as-lu donc pour approcher ainsi à pas comptés? .\s-tu vu le Russe!

— Mieux que cela, répondit le jeune médecin : pendant tout le temps que tu as passé ici à écrire, j'ai causé avec lui, avec le Husse, avec Jacques lialewyn lui-même.

— Pas possible ! ïu plaisantes, Max. D'ailleurs c'est ton habitude.

— Hegarde-moi, ai-je envie de plaisanter? Tu seras encore bien plus étonné quand je t'aj)j)rendrai que M. lialewyn, que ce terrible Russe désire te parler pour le demander pardon de l'oiïense (ju'il l'a l'aile par erreur. Ah ! lu vois bien que le destin avait un but mystérieux lorsqu'il t'a fait oublier ton portefeuille ! Sans cet incident, nous fùt-il jamais venu à l'idée de monter sur le Pilate, et ne serions-nous |)as, à l'heure qu'il est, sur le bateau à vapeur de Fuelen? iNous devions rencontrer ici M. lialewyn et >a nièce. C'est pourquoi nous devions |iasser la nuit à Ilergiswyl.

— Ah ça, nous tombons donc de miracle en miracle ! ce serait vraiment à en perdre l'esprit. Mais je ne te crois pas, je ne puis pas le croire.

— Dc-cends avec nnti, llerman ; .M. lialewyn t'attend dans le jardin de l'hôtel.

— .Mais, pour l'amour de Dieu, donne-moi quelques explications! répliqua le jeune avocat, je crains (pie l«i ne sois en train de me jouer un tour de ta façon.

— Nous n'avons pas beaucoup de temps; mms poiirrions devenir impolis si nous le faisions

L'ONCLE P]T LA NIÈCE

attendre trop longtemps. "Viens, descendons; je te dirai chemin faisant... M. Ilalewyn a eu une autre nièce qui est morte très malheureusement des suites d'un mauvais mariage. Cela inspire à mademoiselle Florence et à lui-même une antipathie profonde, mêlée de crainte, contre tous les jeunes gens. La jeune fille a résolu de ne jamais se marier. Ils t'ont pris pour le lieutenant de lanciers dont le marchand de guano nous a parlé. Il sait maintenant qui nous sommes. 11 n'est ni tyran ni un monstre. Bien loin d'opprimer sa nièce, il mourrait volontiers pour lui rendre la santé. C'est la crainte d'un mariage fatal pour elle qui le pousse à la tenir éloignée du monde. Mademoiselle Florence se figure qu'elle est phtisique et se croit condamnée à une mort prématurée.

— La phthisie, ô ciel ! s'écria Herman avec effroi,

— Oui, mais en cela elle se trompe complètement, et je suis convaincu que si on peut lui ôter de la tête ces dangereuses idées, elle guérira bientôt. J'ai indiqué le remède à son oncle. Nous la verrons tantôt probablement; je veux essayer si je ne parviendrai pas à faire renaître le courage dans cette âme languissante. Et môme je te prierai de vouloir bien m'y aider par quelques-unes de ces bonnes et chaleureuses paroles dont tu possèdes le secret; mais non, tu te laisseras emporter par ton imagination et tu effrayeras ces braves gens.

— Ne crains rien : par pitié pour cette pauvre jeune fille, je saurai bien me contenir. Laissemoi participer à ta noble tentative.

— - Eh bien! soit; mais veille sur toi-même; un seul mot équivoque, et tu fais tomber dans l'eau mon projet.

— Ah ! tu as un projet ! Et quel projet ?

— La guérir, la guérir radicalement. Ils partent à midi pour retourner en Flandre; mais, dans trois semaines ou un mois, nous y serons de retour aussi. Je saurai faire comprendre à l'oncle quels sont les moyens qui doivent infailliblement guérir sa nièce. Le voilà là-bas, assis sur le banc ; sois calme et réservé, ou tu les éloignerais de toi comme si tu étais un homme dangereux.

— Tu m'effrayes, murmura Herman. Encore un autre roman !

— Non, puisqu'ils partent... Vois, il se lève et vient vers toi.

Jacques Halewyn s'avança en souriant à la rencontre du jeune avocat.

— Permettez-moi, monsieur Yan Borgstal, ditil, de vous serrer la main. Vous êtes le fils d'un brave et honnête homme que j'estimais beaucoup, et qui, comme banquier, m'a rendu quelques services. Pardonnez-moi mon erreur à votre sujet : votre ami vous a dit sans doute que je vous pre-

' nais pour un jeune lieutenant de lanciers dont la conduite m'avait donné des motifs de inéfontentement ?

— En effet, monsieur, réjiondit Herman en serrant cordialement la main qui lui était tendue. La chose est sans importance. Nous nous sommes trompés bien plus gravement sur votre compte.

— C'est ce qu'il paraît, monsieur. Vous avez cru, n'est-ce pas, que j'étais un méchant homme, un bourreau, le tyran de ma nièce ?

— J'en conviens, dit Herman; mais le visage de la jeune fille souffrante, quelques renseignements équivoques qu'on nous avait donnés à Berne..., ajoutez à cela l'imagination un peu vive de deux jeunes gens... vous comprenez, monsieur, c'étaient des rêves, des rêves ridicules, n'en parlons plus. Je m'estime heureux de pouvoir serrer la main d'un ami de mon père.

— Et moi je nie réjouis, monsieur Van Borgstal, de vous trouver sans rancune. Vous me pardonnez donc mes procédés quelque peu impolis?

— A votre tour, monsieur Halewyn, pardonnezmoi la haine que j'avais vouée au Russe inhumain, au bourreau supposé de la jeune malade.

— Je suis plutôt tenté de vous remercier de la générosité d'âme qui vous inspirait cette pitié pour ma pauvre nièce. Mais pour le moment je dois me contenter de vous souhaiter un bon et joyeux voyage en Suisse.

— Vous partez aujourd'hui pour la Belgique? demanda le jeune avocat.

— Oui, après le dîner.

— Et vous n'allez pas quelquefois à Gand?

— Pas souvent, monsieur Van Borgstal ; mais, pour vous obliger, je suis prêt à tout. Vous souhaitez peut-être que je porte de vos nouvelles à votre mère?

— Ah! monsieur, ce serait une grande joie pour elle de voir quelqu'un qui m'a rencontré en Suisse. D'ailleurs, vous pourriez lui raconter, si c'était votre bon plaisir, comment nous avons été tous les deux le jouet de la plus singulière méprise. Cette aventure la divertirait. Nous lui en parlons bien dans nos lettres, mais cela ne fait pas le même effet que le récit d'un témoin oculaire.

— Eh bien, mon jeune ami, soyez tranquille : le jour de mon arrivée, ou certainement le lendemain, j'irai la voir. Elle saura tout ce...

Il s'interrompit en voyant que les jeunes gens paraissaient frappés de surprise et tournaient les yeux vers l'hôtel.

— C'est ma nièce, dit-il. Elle s'est levée et elle me cherche.

La jeune fille venait de leur côté par le sentier qui tournait autour du parterre de dahlias. Elle était entièrement vêtue de noir, comme les jeunes

L'ON C 1-E ET LA MÈCE

gens l'avaient vue à Berne. Ses vrleinents, quoi(]ue simples, (Maient riches et de bon i;oùt : sa taille étail svelte cl rlaiirt'e, et, niali;ré sa pâleur, c'était intontestal)Iemei)l une très jolie femme.

Lors(|u'elle apereiit les deux étrangers;» eolé de son oncle, elle parut saisie de crainte et s'arrêta hésitante. I*eul-èlre allait-elle retourner sur ses pas, mais sou oncle lui cria en riant :

— Viens, viens donc, l'^lorence ; nous nous sommes trompés; ces messieurs sont de braves et honnêtes jeunes licns (jui désirent le présenter leurs hommages.

La jeune (ille s'approcha avec une visible méfiance et vint se placer à ccMé de son oncle pour se mettre sous sa protection.

M. llalewyn lui présenta l'un après l'autre les deux jeunes gens en disant :

— Voici .M. Max Uapelings, un savant docteur en médecine, le (ils d'un des meilleurs amis ([ue j'ai eus dans ma jeunesse; son compagnon est M. Van Borgstal, avoc;tl et fils de mon ancien banquier. Ils sont (îantois tous les deux el bons Flamands comme nous.

Florence s'inclina légèrement et murmura, le front rougissant :

— Nous avons rencontré plus d'une fois ces messieurs sur notre route : à Berne, â Grindelwald, à...

Kt, comme si elle craignait d'en dire davantage, elle se mil à balbutier el se tut.

— C'est étrange, mademoiselle, dit Ilernian ; nous vous croyions en route pour l'Italie, lorsipie votre présence sur le bateau à va|>eur de Thnn \inl réellement nous surprendre...

— Qu'v a-t-il d'élrange là-dedans? demanda Max llapelings. IVesque tous les voyageurs suivent le même chemin en Suisse. II serait beaucoup plus étonnant que l'on ne se rcnconlrAl pas plus d'une fois.

La jeune fdle tenait les yeux baissés el ne paraissait pas encore revenue de sa première crainte. Son altitude, sa pâleur, le faible son de sa voix, tout en elle trahissait la maladie el le découragement.

Son oncle murmura quelques mots à sou oreille pour lui faire comprendre qu'elle n'avait anrune raison d'avoir peur de ces jeunes gens, et (|u'elle devait se montrer un |)eu plus aimable avec des compatriotes qui étaient des gens du meilleur monde, et qui allaient les quitter tout à l'heure pour monter sur le l'ilate.

— Venez, messieurs, dil-il, asseyons-nous un instanl; la vue de ce lac, le plus beau de la Suisse, est un spectacle dont on ne peut jias espérer jouir .souvent en sa vie.

Les jeunes gens obéirent à son invitation. Sur

les instances de son oncle, Florence s'assit entre lui et Max Uapelings. Elle paraissait avoir moins peur de celui-ci (jue de son compagnon.

Ilcrman, pour rompre le silence cpii les embarrassait tous, se mit à parler avec animation de la délicieuse el saisissante nature qui les entourait : du beau lac, des hantes montagnes, des jolis villages dont les clochers s'élarii-aienlvers le ciel, du sein des jardins fleuris silués sur l'autre rive, du soleil brillant dans le bleu profond du ciel et de sa lumière magique inondant celle admirable création.

La jeune fiile se taisait et tenait le regard baissé, comme indiiférenle à cet obstacle; mais de temps en temps elle redressait la léle tout à coup; on eiU dit que, à certains moments, la voix douce et la parole sympathique du jeune avocat faisaient vibrer secrètement les cordes de son cd'iir.

Enfin elle s'écria, comme si elle pensait tout haut, en levant les yeux vers le ciel :

— Qu'ils sont heureux ceux au\(|nels Dieu a donné la santé el la force nécessaires pour admirer ses œuvres et pour en jouir! Mais une pauvre malade! Tout esl sombre devant ses regards voilés.

Sa voix était si triste et si désespérée, que les deux jeunes gens eu frémirent.

— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Max llapelings, répondant à une pensée qu'elle n'avait pas exprimée. Oui, vous vous trompez. Je vous en prie, laissez-moi vous làler le jiouls.

La jeune (ille, surprise d'une pareille demande, retira sa main.

— .Mais c'est mon droit ({non me refuse ici ! s'écria Max llapelings en riant el en relevant la tète avec une fierté bien jouée. .M. Halewyn sait bien que j'ai reçu, avec mon dipb'nne de docteur en médecine, la mission d'interroger tous ceux qui sont malades ou (lui croient l'êlre. La reine, lors(|u'elle est malale, doit tendre le bras à son médecin comme la plus humble des bourgeoises. N'ayez pas peur de moi, mademoiselle; j'espère bien que, avant deux ans écoulés, j'aurai l;\lé le pouls à la moitié de la ville de fîand, dussé-jc pour cela accom|)agner mon père dans ses visites.

— .Monsieur esl médecin cl il a beaucoup d'expérience, Florence, dit l'oncle; ce (|u'il te demande lui esl inspiré par l'intérêt et par la sympathie.

La jeune fille, sans résister davantage, lemlil sa main au jeune docteur.

Celui-ci tinl |)cndant assez longtemps le |)oignct entre les doigts.

— N'est-ce |)as, monsieur, murmura 1 l(»rence, que je suis malade, très malade.'

— Et (juelle maladie croyez-vous avoir? demanda Max.

L'OiNCLE ET LA NIECE.

La jeune (ille poussa un soupir de désespoir et posa sa main sur sa poitrine :

— Je le sais bien, dit-elle; c'est là que siège le mal terrible.

— Mon Dieu, quelle affreuse pensée! s'écria Ilerman en levant les mains au ciel.

Une larme brilla dans les yeux de M. llalewyn.

— Bien! bien ! dilcs tout ce qu'il vous plaira, reprit Max; un médecin ne se laisse troubler par rien. Voulez-vous que je vous ex[)lique de quoi vous souffrez, mademoiselle? Vous n'avez pas d'appétit, et quand par hasard vous mangez passablement, voire repas vous pèse sur l'estomac. Alors vos nerfs s'agitent, et vous vous sentez envahie par une tristesse irrésistible que nous nommons mélancolie. Vous êtes faible et vite fatiguée; la nuit votre repos est léger; vous ne dormez pas bien, et vous avez souvent des rêves qui vous attristent,

— Qui vous a dit tout cela, monsieur? demanda la jeune fille en regardant son oncle d'un air de reproche.

— Personne ne me l'a dit, mademoiselle, répondit Max avec un certain orgueil. Je suis médecin pour le dire aux autres... J'ai donc bien deviné?

— Oui, monsieur, c'est étonnant.

— Pourquoi montrez-vous donc votre poitrine, mademoiselle? C'est l'estomac, l'estomac seul qui est dérangé, ou plutôt affaibli. Fasse Dieu que je n'aie jamais à traiter de cas plus graves! je guérirais tous mes malades; et alors je serais certainement le premier médecin du monde.

— Vous les guéririez tous? répéta Florence d'un air de doute. Hélas ! ^e ne suis pas de ceuxlà. Encore quelques mois et j'irai retrouver ma sœur là-haut. Vous me trompez par compassion, monsieur; mais je sais trop bien que mon sort ne peut plus changer.

— Moi, je vous tromperais? Et pourquoi? Tenez, mademoiselle, croyez-moi, si la chose était possible, je voudrais changer de poumons avec vous, uniquement pour vous ôter de la tête la déplorable idée qui cause votre langueur.

— Oh! mademoiselle, je vous en prie, croyezle, s'écria Ilerman presque suppliant. Mon ami considère son art comme une mission sacrée; il ne peut pas vous tromper. Combien je remercie Dieu qui lui permet de vous donner une explication aussi consolante !

— Ah ! si je pouvais le croire ! Mais, messieurs, comment ai-je pu mériter l'intérêt que vous me témoignez? demanda la jeune fille.

— Ah ! s'écria Max Rapelings, je suis docteur en médecine, soldat de l'humanité souffrante, et partout où Fennemi, c'est-à-dire la maladie, se montre, nous entrons en lutte.

— Quel spectacle pour un cœur sensible ! s'écria Ilerman d'une voix profondément émue. Qu'il est horrible de penser qu'une si jeune fille, douée de tous les biens qui peuvent lui assurer une vie longue et heureuse, pourrait devenir la victime d'un mal imaginaire !

— D'un mal imaginaire! répéta Florence.

— Oui, d'une erreur de votre esprit, mademoiselle. Pour guérir complètement vous n'avez qu'à le vouloir, affirma Max,

— Guérir? croyez-vous vraiment que je pourrais encore guérir? Et que devrais-je faire pour cela, monsieur le docteur? demanda-t-elle.

— Je l'ai déjà dit à votre oncle, mademoiselle, et j'espère qu'il s'efforcera de suivre mon conseil. En ce qui vous concerne particulièrement, vous restez trop assise, et vous ne marchez pas assez. Pour rétablir votre estomac affaibli, vous devez vous promener avant chaque repas, d'abord avec mesure, selon vos forces, puis insensiblement de plus en plus. Alors les aliments ne vous pèseront plus sur l'estomac, et vous dormirez d'un sommeil réparateur; en outre, il est nécessaire que vous rassembliez votre courage et que vous preniez goût à la vie,

— Mais quels médicaments, monsieur?

— Pas de médicaments, pas d'autres que le mouvement, l'espoir, la gaieté et la confiance. Pour le surplus, suivez les conseils de votre oncle; et s'il veut vous conduire à Gand ou à Bruxelles pour vous procurer des distractions et un peu de plaisir, gardez-vous bien de refuser. Le mouvement du corps seul ne suffit pas : l'homme a une àme qui doit vivre également; sa nourriture consiste dans l'attention éveillée, dans les pensées, les émotions, les satisfactions; en un mot, dans le mouvement du cœur et du cerveau. Me comprenez-vous bien, mademoiselle?

— Oui, monsieur

— Et suivrez-vous mon conseil?

— J'essayerai, -monsieur. Hélas ! j'ai déjà essayé tant de moyens.

— Ah! mademoiselle, vous doutez encore, je le vois. Vous n'avez pas une foi entière en mes paroles. Pourtant, si vous voulez me promettre sincèrement de suivre mes prescriptions, je consens à rester responsable de votre santé et de votre vie. Si j'étais un homme indépendant, qui pût disposer d'une fortune personnelle, je n'hésiterais point à y engager tout ce que je possède.

— Ne refusez pas plus longtemps de le croire, madenmiselle, ajouta Ilerman d'un ton persuasif. Je suis un homme indépendant, moi, et je dispose d'une fortune personnelle. Eh bien! Je suis si complètement convaincu de la science et de la sincérité de mon ami, que j'engage mon héritage

L'ONCI-E ET LA NIÈCE

paternel comme garantie de la vc'rité de sa consolante prédiction.

— Merci, merci, monsieur! balbutia la jeune lille, dont les beaux yeux noirs brillèrent soudain d'un raycm d'espoir et de confiance.

Le vieil oncle prit la main de .Ma\ Uapelini:s et la serra avec force.

— Lors môme que je n'aurais pas foi en la sincérité de vos paroles, dit-il, je vous bénirais pour la consolation (|ue vous nous apportez. D'autres médecins nous ont dit à i)eu près la même cliose plus d'une fois...

— Kt vous ave/ douté, monsieur ?

— Ah ! c'est tout dillerent. Ils avaient l'air de douter eux-mêmes; ils n'avaient pas comme vous celte confiance absolue, cette foi jeune et ardente qui se communique el pénètre dans les cœurs avec la force irrésistible d'un courant électrique.

— Je vous remercie à mon tour de vos bonnes paroles, répondit le jeune médecin en se levant; mais puisque je suis devenu votre docteur, ne fut-ce (|ue pour une couple dbeurcs, vous allez commencer dès à présent à faire usage de mes remèdes. .Mademoiselle Tlorence est restée trop lonj;tempsau lit: ce sera bientôt l'heure du dîner. Si elle demeure assise là, elle ne pourra pas nianger, ou bien elle se sentira indisposée cet après-midi. Je vois là-bas un grand pont jeté audessus d'un détroit du lac. Il doit être agréable de regarder dans cette eau claire. l'romenons-nous de ce côté. Dès (|ue mademoiselle se sentira fatiguée, nous reviendrons sur nos pas... Eb bien, on hésite? Allons, en route, en route, c'est l'ordonnance de votre médecin.

Florence bégaya un refus; mais Max prenait un Ion si péremptoire qu'on eut dit qu'il avait le droit de commander. Sa vivacité, sa rondeur et sa gaieté, qui rendaient toute méfiance impossible, appelèrent un sourire sur les lèvres de la jeune fille. Mais ce sourire attestait (|u'elle n'avait pas encore grande confiance dans ses pronostics.

— Eh bien, puisque cela semble faire plaisir à ces messieurs, promenons-nous un peu, dit-elle. Le docteur me croit plus laible que je ne; sui>; la fatigue ne m'abat point si vite que l'on pense.

— Tant mieux, madenioi.selle, cela prouve une fois de plus ijuej'ai raison.

Ils se levèrent tous ensemble, sortirent du jardin et suivirent la rue qui les ramena un peu plus loin au bord du lac. .M. Ilalewyn était resté de quelques pas en arrière avec sa nièce, évidemment pour caiisfM- avec elle des paroles du docteur, ou pour lui donner de |dus amples renseignements sur ces amis inattendus.

Les jeunes gens profitèrent de l'occasion pour échanger aussi quelques mots.

— Ab! si cette pauvre lille pouvait guérir, dit llerman ! quelle nuble et sainte tâche ! Je ne sais,, mais il me semble que je te bénirais toute ma vie pour une pareille cure.

— Eh bien, bénis-moi, je la guérirai,

— Positivement?

— Sans le moindre doute.

— Franchement, je t'admire, dit llerman, et je suis vraiment jaloux.

— Jaloux ? déjà!

— Jaloux de ton pouvoir. Uelrouverait-elle sitôt le courage et la foi perdue ?

— Pas encore tout à fait, mais cela viendra. C'est moi maintenant (jui vais commencer un roman.

— Un roman? i\ne\ roman ?

— Désormais il n'est plus (jueslion d'un avocat (jui veut délivrer une orpheline des mains d'un tyran; c'est un médecin (|ul va arracher nue fille souffrante des mains delà mort.

— El à la fin du roman, le médecin épouserat-il la jeune fille qu'il aura sauvée.

— Si le médecin n'avait pas une épaule plus haute (|ue l'autre; s'il (i4ait joli garçon, qui sait? Mais, dans tous les cas, un pareil espoir serait un crime de sa part. Sauverait-il le corps pour opprimer ràme?II faut (|u'elle ait une lumière dans sa vie, et ce n'est pas moi qui suis cette lumière. Si son oncle suit mes conseils. Dieu lui fera bientôt rencontrer celui qui peut la rendre heureuse.

— Oui, s'ils suivent ton conseil ; mais je crains que ni M. Ilalewyn ni sa nièce n'aient assez de courage pour cela.

— Ceci est mon affaire: dès (|ue nous serons de retour en Flandre, je cours à Gorleghem.

— Tu oserais, Max?

— Oser ? un médecin ne pourrait pas aller voir ses malades? Tontes les portes son! ouvertes pour nous.

— Elle est belle, n'est-ce pas, Max?

— Oui, oui; elle sera bien encore plus belle dans trois ou (piatre mois, (|uand j'aurai ramené un peu de couleurs sur ses joues. Je prends le succès à cœur, car c'est mon |)remier pas dans la carrière, c'est ma première bataille. Peut-être tiouverai-je bien (juebiue remède en Mandre : du fer et de la magnésie, du vin de rpiassia, c'està voir. Je consulterai mon père à ce sujet, il connaît particulièrement cette sorte de maladie.

— Il me semble que j'aimerais mieux être médecin qu'avocat, murmura llerman. Comme tu gagnes vite la confiance et la sympathie des clients! Mademoiselle Ilalewyn m'accorde à peine une parole; avec toi elle est aimable et confiante comme si elle te connaissait depuis des années.

L'ONCLE ET LA NIÈCE

— Je vous souhaite un bon voyage. (Page 25.)

— C'est mon épaule bombée qui me vaut ce privilège. On n'a pas peur de moi. Tout a son bon et son mauvais côté en ce monde. Mais taisonsnous là-dessus; ils sont derrière nous et peuvent nous entendre.

En effet, M. Halewyn et sa nièce revinrent se placer à côté d'eux. Celte dernière semblait avoir perdu quelque chose de sa réserve, car un doux sourire se jouait sur ses lèvres.

Ils se mirent à échanger leurs observations sur les magnifiques paysages qui les entouraient et suivirent ainsi, en causant gaiement, le nouveau chemin que l'on avait taillé dans le vif de la montagne, sur le bord du lac. Lorsqu'ils furent arrivés au pont, ils regardèrent un instant dans l'eau, qui était claire comme un miroir, et continuèrent leur promenade vers le village de Stansstad et même plus loin, sans prendre garde au temps qui s'écoulait rapidement.

Il n'y avait pas moyen, d'ailleurs, de s'ennuyer en compagnie de ces joyeux jeunes gens. Max Rapelings ne tarissait pas en bons mots et en spirituelles saillies qui faisaient rire tout le monde. Herman évitait autant qu'il pouvait le regard de la jeune fille et lui adressait rarement la parole directement; mais, sous l'intluence d'un sentiment qui le dominait sans qu'il en eût conscience, il trouvait parfois des sujets d'enthousiasme et d'admiration ; ses paroles étaient comme des étincelles jaillissant d'une âme remplie de reconnaissance envers Dieu et d'amour pour la nature.

Au commencement, Florence s'imaginait que le jeune avocat ne faisait ces efforts d'éloquence que pour ranimer son courage et pour détourner son esprit des pensées tristes. Elle lui en savait gré du fond du cœur; mais bientôt, et sans s'en rendre compte, elle subit l'influence de sa parole chaleureuse et poétique, et la nature commen(;a à briller

L'ONCLE ET LA NIÈCE

àses yeux d'une lumiiMC et (11111 l'clat (jui lui l'iaieiit restés inconnus juscpTahirs. K!le sentait sa poitrino se (lilaler, et il lui sembla à la (in que cliaiiue parole faisait descendre dans son sein plus de (%uiai,'e, plus de force et plus do vilalilé.

.Max Ilapt'Iinjjs, de son côté, ne laissait pas échapper l'occasion de répéter que mademoiselle lialcw vu n'était pas sérieusement malade, et (jue sa cniupli'le guérison ne demanderait |)as beaucoup de temps. Il en était convaincu maintenant plus encore (ju'auparavant.

Ils s'arrêtaient souvent pour jouir de la vue des hauteurs environnaules et pour admirer les pilloresques et riants paysages (jui se dé|)loyai('nt sous leurs regards charmes. A chaque nouveau rejdi des montagnes, lorsqu'ils trouvaient un endroit favorable, ils s'asseyaient pour l.tisser reposer Florence.

Ils avaient déjà fait plus de trois quarts de lieue de chemin, cl ni les jeunes gens ni la jeune hlk; ne songeaient encore à revenir.

Si calme et si résignée que fût sa nièce, M. llalewyn ne pouvait comprendre comment elle marchait si longtemps sans se plaindre de la fatigue, et surtout comment elle avait écoulé depuis plus d'une heure les paroles enthousiastes de M. Yan Ilorgstal sans qu'il fut question de migraine.

Il dit i Max Hapelings, qui était resté en arrière avec lui :

— C'est étonnant, docteur, je ne reconnais plus ma nièce. Hier encore tout la fatiguait cl l'ennuyait, et la voilà qui marche courageusement cl qui sourit comme si elle ovail perdu jusqu'au souvenir de sa maladie. Ce changement me semble inexplicable.

— La raison en est pourtant facile à comprendre, monsieur Ilalcwyn, ré|)OMdil Max. Si nous avons (juelqne pouv(»ir de réveiller en mademoiselle Florence une espérance de guérison cl une étincelle de gaieté, c'est unifjueiMenl parce (jue nous sommes jeunes comme elle. Connaissezvous le magnétisme, monsieur? Non? Alors je prendrai un autre exemple. Dans certaines circonstances données, faites résonner dans une pièce où il y a un piano la corde d'un antre instrument, et vous entendrez, à l'intérieur du piano, répondre laconle sympathique ou correspondante. Il en esl de même de l'àme humaine : elle se laisse toucher |)ar des scms ou par des sensations sorties d'une i^me (|ui a quelque sympathie avec elle et qui éveille en elle un écho. Pourquoi, miuisieur, recherchez-vous la société des gens âgés? Parce qu'il sont l'écho de votre propre caraclére, de votre humeur; mais oonrlamner constamment la pauvre Florence à une pareille société, c'est la

tenir plongée dans une nuit où rien ne peut rendre le ressort à son àuie assoupie.

— Hélas! combien je regrette de ne pouvoir suivre entièreujent votre conseil ! dit M. Halewyn. Je ferai cependant tout ce qui sera possible; vous devez avoir raison, ilocteur. La vérité seule peut donner à votre langage cet accent d'irrésistible conviction. Je suis fâché de ne pas vous avoir connu plus tôt. N'aurez-vous pas la bonté de venir nous rendre visite à Gortegliem ?

— Certes je viendrai, monsieur; mademoiselle Florence esl aujourd'hui ma cliente, et avant qu'elle soit guérie je ne la lâche pas. Pourrais-je oublier que j'ai réj)ondu de sa vie?

— Ne doutez pas de ma reconnaissance sans bornes, docteur, lors même que vos généreux elfoits devraient échouer... Mais n'est-il pas temps de retourner sur nos pas ? Ma nièce pourrait avoir mal calculé ses forces.

— En effet, monsieur, c'est assez; il ne faut abuser de rien... Kh ! Ilerman, cria-t-il, volteface! nous retournons.

Son ami el la jeune fille le regardèrent tous deux avec élonnemenl comme pour dire :

— Déjà !

— Mais Florence, dit l'oncle, voilà près d'une heure que nous nous promenons; nous avons à refaire le môme chemin pour retourner à l'hôtel.

— Ah ! je ne suis pas fatiguée, mon oncle, répondit-elle, et je m'en étonne moi-même. Depuis que nous sommes en Suisse, je ne me suis pas encore sentie une seule fois aussi forte.

— D'ailleurs, ajouta M. Halewyn en tirant sa montre, il nous reste à peine le temps d'arriver à l'hôtel pour l'heure du dliier.

— Dah ! promenons-nous encore jusqu'à celle colline, lù-bas, dit Ilerman.

— Non, à riiôtcd imméiliatcmenl, repartit .Max en riant. Le docteur l'ortlonuc.

— Ah? alors il n'y a rien à répli(|ucr, dit le jeune avocat en plaisantant; on nous commande et on nous mène comme si nous étions des soldats : obéissance passive et sans murmure! Heureusement (|ue ce fier général esl mou ami, sans cela !...

Ils revinrent sur leurs j)as. nuoi(|ue Florence ne parlât pas encore beaucoup, la conversation continua d'élre vive et animée. Au moment où ils allaient rentrer au village d'Ileigeswyl, le hasard fit que Max liapeliugs et son ami élaionl un peu en arrière.

— Ne cherdieras-tu pas maintenant à savcdr si c'est son ganl que lu |)ortes sur tou cœur? demanda le jctnie docteur.

— Pour l'amour de Dieu, ne |)arle pas de cela, répondit Ilerman. Il n'en faudrait pas davantage

L'ONCLE ET LA NIECE

pour blesser au vif la pauvre demoiselle. Si elle savait que nous nous sommes occupés d'elle pendant tout notre voyage, elle pourrait croire qu'on s'est moqué d'elle. Pour ce qui le regarde, Max, ce ne serait que la pure vérité. Laisse-la partir sans ces motifs de défiance.

— Tu as raison, Ilerman; je n'en parlerai pas avant d'être à Gorteghem, et j'attendrai le moment favorable. En tous cas, il faudra que je sache à quoi m'en tenir. Je ne rirai pas peu, je t'en avertis, si je viens à apprendre que ce n'est pas son gant. Eh bien, tu t'es promené longtemps seul avec ma malade; que t'a-t-elle dit?

— Pas grand'chose; elle ne parle pour ainsi dire pas et semble encore très craintive. Ses réponses brèves et ses rares observations m'ont étonné par leur profondeur; sa candeur, jointe à cela, est une chose ravissante.

— Mais toi, de quoi as-tu parlé tandis que tu gesticulais, comme un poète qui récite des vers?

— J'ai parlé des beautés de la nature ; elle y a pris plaisir.

— Et pas d'autre chose ? Tu me trompes.

— Non, Max, je ne te tromperais pour rien au monde; je respectais sa timidité. Cependant à la fin elle était devenue un peu plus enjouée, et elle m'a dit, en regardant le noir Pilate, des choses qui prouvent qu'elle est très heureusement douée sous le rapport de l'intelligence et du sentiment.

— C'est bien, Herman ; reste calme et réservé..., mais avançons, M. Halewyn est déjà sur la porte de l'hôtel et nous attend.

On était déjà à table; M. Halewyn et sa compagne prirent place. Sans plus de cérémonies, Max Rapelings s'assit auprès de la jeune fille. Herman était vis-à-vis d'elle.

Pendant la première partie du dîner, on ne parla pas beaucoup. Le docteur seul causait tranquillement avec sa voisine des différents mets, lui indiquant ce qu'elle pouvait prendre et ce qu'elle devait refuser, et se comportant à son égard comme un petit tyran. Elle lui obéissait en souriant, d'autant plus qu'elle se sentait un appétit extraordinaire et que le docteur ne lui défendait pas de le satisfaire.

Il en résulta que Florence mangea avec plus de plaisir que de coutume et qu'elle se promit, à son retour en Flandre, de faire chaque matin une aussi longue promenade.

Le docteur leva son verre et demanda :

— Puis-je avoir l'honneur de boire à la santé de mademoiselle Halewyn?

— Ma nièce ne boit jamais de vin, dit l'oncle.

— En effet, mademoiselle n'a pas encore louché à son verre, répondit Max. Pas de vin? Mais Dieu a créé le vin pour donner la force et le courage

aux cœurs faibles ! Il n'est nuisible que par l'abus qu'on en fait, ou lorsqu'on est trop fort pour en avoir besoin.

Il appela l'hôtelier et lui dit :

— Vous devez avoir de meilleur vin dans votre cave, du vieux vin : du Saint-julien, du Paulliac, du Léoville, du Chàteau-niargaux, n'importe : le prix n'y fait rien. D'autres verres et une bouteille de Château-margaux.

— Mais quelle est donc votre intention, monsieur? demanda l'oncle tout surpris.

— Mon intention est de conseiller à mademoiselle Florence de boire un ou deux verres de ce vin fortifiant.

— Oh ! elle ne le fera pas !

— Non ! C'est ce que nous allons voir. Je suis médecin et maître de mes malades.

La bouteille de Château-margaux fut apportée et les verres remplis.

— Cuvons maintenant à la santé de mademoiselle Halewyn, dit Max à son ami. Elle nous fera raison, pour obéir aux prescriptions de son docteur.

La jeune fille, quoique disposée à rire de la tyrannie de Max Rapelings, se sentait dominée par la conviction qu'elle avait affaire à un homme instruit et animé des meilleures intentions.

Elle vida son verre à petites gorgées, et, bien qu'elle ne parlât pas beaucoup, on pouvait lire, dans ses yeux brillants d'un éclat plus vif, qu'elle était gaie et contente.

Peu de temps après, Herman prit son verre et proposa un toast à l'heureux retour de M. Halewyn et de sa nièce eh Flandre.

Le vieillard répondit qu'il leur était très reconnaissant de ce souhait. Boire à son tour au joyeux voyage de ses jeunes amis lui semblait superflu, dit-il, car, d'après son opinion, ils avaient dans leur cœur un trésor inépuisable de gaieté et de bonne humeur, et ils devaient être heureux partout où ils se trouvaient.

La conveisation devint plus vive et plus animée. Les jeunes gens se mirent à raconter les incidents de leur voyage, à parler de tout ce qu'ils avaient vu et admiré,^ des singulières émotions de Max sur la mer de glace et sur le Faulhorn et de beaucoup d'autres choses qui firent plus d'une fois rire les auditeurs de tout leur cœur.

Le temps passa vite ainsi; déjà la plupart des convives avaient quitté la table depuis longtemps, et Herman était encore en train de vanter le spectacle dont on jouit du haut du mont Pilate ou du Pvighi-Kulm, au moment où le

ir,

L'ONCLE ET LA NIÈCE

soleil se lève tout à coup derrière les monlat;iies. L'oncle de son ami lui en avait fait une description exacit' et détaillée ; ce devait être (juel que chose d'admirable, de niaiiique,

l'ersonne ne songeait à donner le siiinal du il( part. Le jeune n)édecin, sous l'en)pire d'une secrète pensée, s'écria :

— Nulle part on ne peut être mieux (pie là où l'on est bien. Le Filale ne s'écroulera pas encore aujourd'hui. Vous m'avez dit, monsieur llalewyn, qu'en Flandre vous aviez l'habitude de faire le soir une parlie de piquet, et (ju'il vous est pénible d'en être privé depuis si longtemps. Eh bien, je suis aussi grand amateur du jeu de pi(juet, moi. Faisons une parlie; peu imi)orle l'enjeu; ce scia pour l'honneur, pour le vin, pour le café, comme il vous plaira.

Cette proposition inattendue parut surprendre l'oncle, ou du moins elle appela son attention sur le temps ([u'ils avaient passé si gaiement à table, presque sans s'en apercevoir.

— Dans un aiitre moment, monsieur Rapelings, j'accepterais voire olfre avec joie, dit-il ; mais maintenant nous devrons ajourner celte |iartie jusqu'à ce que j'aie l'honneur de vous recevoir à ma campagne de Gorthegem. Nous oublions que le temps ne s'arrête pas. Je dois aller commander une voiture; quanta vous, messieurs, si vous ne voulez

1 pas arriver sur le Pilate dans l'obscurité, vous I n'avez plus une heure à perdre.

Il se leva pour appeler le maître d'hôtel.

— Mai<, mon cher oncle, dit la jeune fille, nous pouvons tout aussi bien partir demain matin.

— Tu oublies, Florence, dit-il, (jue je ne puis pas différer plus longtemps notre départ... Jugezen, messieurs : on a construit une nouvelle chaussée dans notre commune. Il y a trois mois cédant aux instances de notre bourgmestre, j'aj invité le gouverneur de la province à dîner à ma maison de campagne, à l'occasion de l'inauguration de cette chaussée. On m'écrit que cette cérémonie aura lieu le quinze de ce nmis cl sera honorée de la présence du gouverneur. Si je pars aujourd'hui même, il me restera à |H'iii(> quatre jours jiour préparer au plus -liant fonctionnaire de notre province une réreption convenable.

— C'est pou, en elTet, dirent les jeunes gens.

— Mais, mon rher oncle, vous aviez décidé fjue nous partirions demain, (dijecla Florence.

— Oui, pour te permettre de faire l'ascension du l'ilate. Que ferions-nous ce soir tout seuls à Ilergi^wyl'.'

— Je voudrais voir le lever du soleil avant de qtiitter la Suisse. Cela doit être magnifique et saisissant; montons aussi snr le Pilale, puis(|ue c'était notre premier projet.

— Parles-tu sérieusement, Florence? s'écria M. Halewyn.

— Je ne suis pas du tout fatiguée, répondit-elle. Une fois de retour en Flandre, je regretterais peutêtre de n'avoir pas vu le lever du soleil du haut d'une montagne.

— Ces Jeunes fdies, ces jeunes filles! qu'en pensez-vous, docteur? demanda M. llalewyn en secouant la tête.

— Le courage et la confiance en ses forces est pour le malade le meilleur des remèdes, répondit Max. Qu'importe, monsieur, (|ue vous arriviez un seul jour plus tard en Flandre? Demain matin, à dix heures, vous êtes de nouveau ici. Il y a, à une lieue et demie du sommet de la montagne, un grand liùtel ; nous pourrions y passer la nuit. Il est beaucoup plus avantageux pour vous de partir pour la Belgi(|ue le matin; alors vous ne serez pas obli.ués de tant voyager de nuit; ce qui est malsain pour mademoiselle.

— Eh bien, mes amis, si cela ne vous gêne pas, nous vous accompagnerons sur le Pilate.

Comme l'oncle disait qu'il voulait laisser ses bagages à l'hôtel, Max lui conseilla d'emporter un ou deux gros châles et même une couverture de laine pour préserver Florence des refroidissements subits.

M. llalewjn pria l'hôlelier de faire appeler des porteurs, et lui recommanda en même temps de tenir prêle pour le lendemain, à dix heures précises, une voiture qui piit les conduire à Lucerne.

Peu de temps après, toute la compagnie se trouvait réunie devant la jiorte de l'hôtel, prête à se mettre en route.

La jeune (ille était assise sur un fauteuil commode porté par deux hommes robustes. Deux autres hommes marchaient derrièie pour relayer les premiers. .\ côté de cette espèce de chaise à porteurs marchaient l'onde et les deux jeunes gens, tenant chacun un long alpenstok à la main.

Ils firent des comparaisons de toute sorte dont on rit beaucoup; l'un parla de procession escortée de porte-flambeaux, l'autre de pèlerins qui partent pour la terre sainte, le troisième d'une reine (jui fait sa joyeuse entrée, assise sur so.i trône.

On traversa ainsi des vergers fertiles, de gras pâturages, et l'on passa devant un cabaret, où l'on paya à boire aux porteurs |)our leur donner du courage.

Plus loin le paysage devint d'une beauté remar- (|uable. On côtoya de sombres forêts de pins et des torrents mugissants. Comme celte parlie de la montagne reste tout à fait dans l'ombrr l'aprèsmidi, les voyageurs n'avaient pas à souffrir de la chaleur du jour.

Au contraire, l'air y était si doux et si frais que

L'ONCLE ET LA NIÈCE

sans y penser on ouvrait la bouche pour le respirer à pleins poumons.

Florence ne voulut pas rester plus longtemps sur sa chaise à porteurs ; elle avait envie de marcher, disait-elle; la nature était trop belle et trop charmante en cet endroit pour qu'on y passât si vite.

On se promena donc lentement dans cette belle contrée. Florence s'arrêta sur le bord du ruisseau d'argent qui descendait entre les pierres, avec un doux murmure; elle interrompait sa marche, tantôt pour cueillir une fleur, tantôt pour regarder plus haut. Elle jouissait avec délices de ces beautés de la nature; le vieil oncle la contemplait avec un étonnem.ent joyeux, car ses regards brillaient d'un éclat inaccoutumé.

On la laissa faire selon sa fantaisie, et, quoique chacun sentît qu'il eût été plus raisonnable de ne pas perdre tant de temps en route, on la suivit sans observations, comme on fait avec un enfant gâté dont on respecte même les caprices.

Max Rapelings était fier de ce changement favorable dans l'état de la jeune fille; c'était son ouvrage, pensait-il. Herman, dont elle ne paraissait plus avoir peur, écoutait ses douces et naïves paroles comme une musique délicieuse. Ce visage pâle cachait une âme tendre, sensible et poétique; elle avait reçu une éducation très soignée; elle montrait une vive intelligence, de l'esprit même, et quel parfum de pureté virginale sa candeur jetait sur tout ce qu'elle disait, sur tout ce qu'elle faisait !

Le jeune avocat, quoique profondément touché, se conduisit avec une extrême prudence. II épiait les moindres regards de la jeune fille pour deviner et prévenir ses désirs, s'élançait pour cueillir la fleur ou pour ramasser le caillou de couleur qui paraissait attirer son attention; il parlait avec un enthousiasme poétique de tout ce qu'elle regardait, mais il le faisait avec tant de simplicité et de mesure, que l'oncle même admirait la complaisance du généreux jeune homme. M. Halewyn comprenait que le docteur et son ami s'efforçaient de donner du courage à Florence et d'éloigner de son esprit l'affreuse idée d'une mort douloureuse et lente. Combien n'était-il pas surpris et charmé que, jusqu'à présent du moins, ils y eussent complètement réussi !

On arriva enfin à l'endroit où la cime rocheuse du Pilate se dresse presque à pic vers le ciel. A partir de là, il n'y a plus d'autre chemin qu'un étroit sentier que l'on a creusé à grands frais le long de ses flancs, et qui monte encore plus haut, avec des zigzags sans fin, jusqu'au Klimsenhorn. Florence reprit place dans sa chaise à porteurs. On ne pouvait plus songer à causer. Au bout

d'un quart d'heure les jeunes gens demandaient déjà grâce et voulaient se reposer toutes les cinri minutes.

Le chemin était si roide qu'il fallait vraiment être Suisse, disait Max, pour en inventer un pareil. Mais chaque fois, après un instant d'arrêt, ils continuaient à grimper, traînant la jambe, soufflants, suants et haletants, comme des chevaux surchargés.

Florence, commodément assise dans sa chaise, riait de leurs plaintes et de leurs murmures. Les jeunes gens criaient de temps en temps pour demander grâce à la reine qui, disaient-ils, regardait sans pitié, du haut de son palanquin, ses pauvres esclaves accablés sous le poids de leur insupportable corvée.

Ils rencontrèrent encore sur leur route un grand nombre de crevasses et d'abîmes de nature à donner le vertige à Max Rapelings; mais le héros de fraîche date ne s'en inquiéta guère, assurant même qu'en Suisse on ne s'efl'raye que de ce qu'on voit pour la première fois.

- Ils avançaient très lentement sur le long et roide sentier, et parvinrent enfin, à la tombée de la nuit, sur le Klimsenhorn, où s'élevait un grand hôtel.

Les jeunes gens savaient que de là on était parfaitement à même d'assister aussi au lever du soleil, et comme ils se sentaient très fatigués, ils entrèrent à l'hôtel pour y passer la nuit.

Dans une vaste salle, très élégamment meublée et où se trouvait un beau piano, ils ne virent pas moins de vingt personnes assises à une longue table. C'étaient des voyageurs de tout âge et de tout pays. Les uns soupaient, les autres buvaient du thé, d'autres encore lisaient des journaux ou feuilletaient des guides de voyage.

Nos quatre Flamands prirent également place à table, et se firent servir un bon souper.

Peu de temps après on alluma les lumières, et la table fut desservie.

— Eh bien, monsieur Halewyn, dit Max, y eutil jamais un meilleur moment que celui-ci pour faire une partie de piquet? Je vous défie à ce jeu, oui, oui, à moins que vous ne soyez de première force, vous n'aurez pas facilement raison de moi.

N'êtes-vous donc pas fatigué, monsieur? demanda l'oncle.

— La fatigue de la montée se passe tout de suite.

— En eff'et, c'est presque incompréhensible... Eh bien, voyons si vous êtes aussi fort que vous le prétendez. Je crois au contraire que ce sera le vieillard qui vaincra le jeune homme.

Le garçon apporta des cartes, et le docteur se mit à jouer au piquet avec l'oncle. Tous deux met-

IS

L'OiNCLE ET LA NIÈCE.

lait'iil (le l'ain()iir-|»ropro à j;a'^'iier la partie, car tous deux avaient vaiili' leur savoir.

Peiidaiil ce lomps, Ilennaii et Florence s'amusaient h. feuilleter des livres qui se trouvaient sur la table, et qui ('laienl illusln's d'im «^rand nombre de i^ravures, surtout de vues de la Suisse. Le jeune avocat faisait les plus {grands ellorts pour cacher son émotion. Il causait très indilTéremment en apparence des points de vue ([u'ils voyaient dans les livres. Ce tête-à-tèle, cette conversation intime et à voix basse avec celte douce et charmante jeune lille le rendaient si heureux que, pour rien au momie, il n'ent voulu ral)réi,a^r.

[•"lorenco, de son coté, trouvait sans doute aussi lieaueoup de plaisir à feuilleter ces livres, cai', pas pins ([u'IIerman, elle ne f.iisait attention aux exclamations et aux interjections (jne les vicissitudes du jeu de pi(|uet arrachaient de temps à autre à M. Halewyn et à iMax Hapelings.

On entendit tout à coup les sons du piano. Une demoiselle blonde était assise devant l'instrument. Deux autres jeunes filles et trois ou quatre jeunes jiens se tenaient debout en cercle autour d'elle. •

D'un mouvement simultané, llerman et Florence tournèrent à demi leurs chaises et écoutèrent la musi(|ue avec beaucoup d'attention.

Lors(|ue le morceau fut (ini, llerman lui dit :

— Cette demoiselle joue bien.

— Très bien, en elTet, répondit Florence; mais elle ne vise qu'à l'agilité des doii^ts et à la justesse. Cela ne suflit pas. Sans le sentiment et l'expression, le piano n'est qu'un instrument sans àme.

— Mademoiselle Halewyn serait-elle musicienne? demanda le jeune avocat étonné de cette observation.

— C'est-à-dire, monsieur, répondit-elle, (jue dms le temps je jouais passablement; mais depuis une couple d'années j'ai très rarement ouvert mon piano. Cela m'agite les nerl's, dit notre vieux métlecin.

Leur conversation fut interrompue par le chant (l'une des demoiselles (jui s'était mise au piano. C'était une romance anglaise. La chanteuse avait une jolie voix, mais la musique de son morceau était étrange et peu mélodique.

Une autre demoiselle lui succéda et chanta en frinvais. Ensuite un jeune Allemand qui avait une belle voix de contralto chanta dans sa langue maternelle un air patriotique.

Fnlin toute celle société quitta le ()iano et revint se mettre autour de la table.

— Ah ! ah 1 le docteur est vaincu ! s'écria M. Halewyn triomphant.

— Vous êtes trop fort [lour moi, monsieur, je le reconnais, dit .Max; mais revenez ilans une quarantaine d'années, quand j'aurai votre âge; d'ici

là j'aurai lelem|is de me j)erfectionner. D'ailleurs, à l'occasion je vous prierai de me donner des le^-ons, et vous aurez la bonté de ne pas me les refuser.

— Venez à Gorlej^hem, docteur, je vo\is expliquerai tous les secrets du jeu de pi(|uet.

— Je n'y man(|uerai pas, monsieur Halewyn; avant trois semaines vous me vei'rez à votre château.

— Cette jeune demoiselle française chante avec expression, n'est-ce pas, Florence? dit .M. Halewyn à sa nièce. Cela doit t'avoir causé unsenliment pénihle; mon enfant, où est le temps où tu charmais toul le monde par le moindre son qui sortait de ta bouche?

— Quoi? que dites-vous, monsieur? mademoiselle Florence serait-elle une bonne chanteuse? demanda llerman. Elle me l'a caché; ce n'est pas bien. Nous serions si heureux de l'entendre !

— C'est impossible, dit l'oncle. Cida lui fait mal à la poitrine.

— En voilà une idée bizarre! s'écria Max en riant. Ainsi vous voudriez empêcher les gens de marcher, sous prétexte (|ue cela fait mal aux jambes? La voix, le chant est la gymnastique naturelle des poumons. Sans doute, quand on veut courir trop longtemps ou troj) vile, on se fatigue ou l'on se casse la jandje; mais ce n'est pas le cas ici. J'autorise mademoiselle Florence, en ma qualité de médecin, à chanter un seul morceau.

La j(Mine fille résista longtemiis à leurs prières; cependant les instances U'IIerman finirent par l'ébranler.

— .Mais, messieurs, dit-elle, je ne connais par cœur que l'accompagnement d'un seul morceau, et encore est-ce une romance fiamanile.

— Tant mieux! s'écria Max. On chante ici en anglais, en hanrais et en allemand : que la langue d'Arleveld y retenli>se aussi. Cela réjouira nos cœurs flamands.

— C'est une romance du poète Charles Versnaeyeu, et elle a pour titre la Menditmtc... Vraiment, messieurs, excusez moi, je n'ose |>as...

— Allons, llerman, conduis mademoiselle au piano, dit le jeune médecin. QuMle ne soit pas timide : chacun fait ici ce (juil veut.

Herman lui offrit le bras et la conduisit au piano. Son cœur battait d'orgueil et de bonheur.

La ritournelle de la romance commença. Dès les premières mesures, on comprit ([ue la jeune fille était une excellente pianiste.

Elle chanta les |iremiers vers avec une certaine hésitation; mais, ce moment de timidité passé, elle oublia tout ce qui l'entourait, se laissa entraîner par l'eiïet que la musique exerçait sur ses nerfs délicats, releva la tèle et remplit la salle

L'ONCLE ET LA NIÈCE

d'accents dont le linibie aigenlin et la douceur charmante enchantèrent tout le monde. La romance était une complainte, et les paroles mêmes avaient un certain rapport avec sa situation. Cela donnait à son chant la vérité et l'émotion pénétrante d'une plainte de l'âme. Sa voix était si pure, si veloutée et si touchante, que tous les auditeurs étaient sous le charme.

Des voyageurs se levèrent pour écouter : on eût entendu trotter une souris.

Ilerman, qui était resté debout contre la jolie chanteuse, paraissait ravi en extase. Immobile et n'osant presque pas respirer, il tenait ses yeux étincclants fixés sur Florence. Une admiration profonde rayonnait dans son regard, et toute son attitude trahissait une muette ailoration.

Ce qui le tenait, comme toutes les autres personnes présentes, suspendu aux lèvres de la jeune fille, ce n'était pas seulement son chant. Sous l'influence de la musique, Florence paraissait complètement transfigurée. Ses yeux noirs brillaient d'enthousiasme ou amortissaient leur éclat d'après les mouvements de la romance; elle frémissait, elle haletait, elle regardait le ciel avec exaltation. L'être matériel s'était retiré d'elle; il ne restait plus qu'une âme qui chantait et qui, sans le savoir peut-être, répandait sur son audi. toire, comme une pluie de perles précieuses, les trésors de sa tendre et profonde sensibilité.

Lorsque la dernière note de ce chant divin cessa de vibrer dans le salon, et que Florence se leva, la plupart des voyageurs quittèrent la table et entourèrent la jeune chanteuse pour la remercier du plaisir extrême qu'elle leur avait procuré. Les jeunes gens la félicitèrent dans les termes plus chaleureux; une vieille dame lui serra les mains avec attendrissement; elle fut comblée d'éloges et d'admiration en trois ou quatre langues.

Pauvre Florence! des larmes de bonheur rayonnaient dans ses yeux; elle souriait de joie et d'orgueil, elle tremblait et chancelait sur ses jambes, et cependant elle se sentait forte et pleine de courage.

Herman ne desserra pas les dents en ramenant la jeune artiste auprès de son oncle. La présence de tout ce monde et peut-être le vertige qui s'emparait de son cerveau faisaient expirer sur ses lèvres les témoignages de son enthousiasme.

M. Halewyn félicita sa nièce, mais il exprima La crainte qu'une si vive émotion lui fît mal.

Max Rapelings, après avoir fait son compliment à la jeune virtuose, se tourna vers son ami et dit en riant :

— Eh bien, mon bon Ilerman, que dis-tu maintenant de ma malade?

— Tais-toi, tais-tois, ne trouble pas mon ravis-

sement, murmura le jeune avocat. L'ange de la musique est descendu du ciel ; sa douce voix transporte et pénètre les âmes. De chaque son (|ui tombe de ses lèvres jaillit une source d'émotion pure, d'ineiïablo jouissance, d'inexprimable bonheur. Il me semblait entendre le chœur des esprits célestes chanter devant le trône du Seigneur.

— Veux-tu bien te taire pour l'amour de Dieu! interrompit Max. Ne vois-tu pas que tu rends mademoiselle Halewyn confuse avec les grands mots?

— C'est vrai, ajouta l'oncle avec une certaine sécheresse; il ne faut pas exagérer les choses.

Heureusement pour Florence, quatre ou cinq voyageurs s'approchèrent d'elle pour la prier de vouloir bien leur faire l'honneur de chanter encore un morceau après qu'elle aurait pris quelques instants de repos. Elle semblait disposée à se rendre cà leur prière; mais Max Rapelings lui tâta le pouls et dit :

— Votre vieux médecin a raison, mademoiselle, la musique vous émeut trop. Plus de romances ce soir. Vous tremblez, votre sang se précipite dans vos veines.

— Il est possible, monsieur le docteur, que la musique ne me fasse pas de bien, raurmura-t-elle; mais, depuis deux ans, c'est mon premier moment de vrai bonheur.

— Je le comprends, mademoiselle. Peut-être eût-on mieux fait de ne pas vous interdire absolument la musique. Si vraiment elle est un besoin de votre âme, une longue privation ne peut que vous rendre de plus en plus impressionnable. Nous verrons demain ce que nous devons en penser. Mais aujourd'hui je ne fais qu'accomplir un devoir en vous défendant la musique et le chant d'une manière absolue.

Les voyageurs comprirent les paroles du jeune médecin, car il s'était exprimé en français, et ils n'insistèrent pas davantage.

Après avoir remercié encore une fois l'excellente cantatrice, ils retournèrent à leurs places.

La société à la(iuelle appartenait la jeune demoiselle anglaise se retira pour aller se reposer.

Il y avait un vieux monsieur qui cria à haute voix :

— Venez, Nathalie, ce n'est pas le moment de s'amuser plus longtemps. Le cor des Alpes nous éveillera demain entre quatre et cinq heures. Celui qui n'est pas sur pied à cinq heures ne verra pas le lever du soleil.

— A quatre heures du matin! dit M. Halewyn en regardant Max Rapelings d'un air interrogateur. Nous n'avions point pensé à cela. Florence n'a pas coutume de se lever de si bonne heure. Elle ne peut pas abuser de ses forces.

L'ONCLE ET LA NIÈCE

— Non; vous avez raison, monsieur, il ne faut pas trop leniire l'aro, r/pomlit le jeune nn'tlecin. Mademoiselle Florcnre ilevra se reposer au moins jusipi'à sepi heures.

— Mais, docteur, répondit tristement la jeune fille, je ne verrai donc pas le lever du soleil avant de quitter la Suisse?

— Je ne puis pas le permettre, mademoiselle.

— Ayez pitié de moi.

— Je réponds de votre santé.

— Et si je me sentais assez forte et assez bien portante au moment où le cor des Alpes sonnera?

— Ce serait diirérenl, mademoiselle; mais cela me semble impossible. Ce long voyage et cet air vil' doivent vous avoir fatiguée. Ce chant plein d'expression et de sentiment a agité vos nerfs; vous avez besoin de repos.

— Eh bien, mon cher oncle, retirons-nous donc bien vite et souhaitons le bonsoir à ces messieurs.

11 y avait déjà <iucl(|ues moments (|ue le docteur et son ami se trouvaient seuls. Herman, abîmé dans de profondes réflexions, regardait d'un œil vague les dessins du tapis de la table et ne soufflait mot.

Max Rapclings l'examina avec un sourire narquois et s'écria :

— lié! llorman, dors-tn? (hie diable vois-tu de si étonnant dans le tapis de celte table?

— Ce que je vois? murmura le jeune van Borgstal ; je vois ses beaux yeux noirs noyés dans les larmes que l'émotion fait monter à ses paupières; j'entends sa voix; ses accents retentissent à mon oreille et remplissent mon cerveau...

— La (hjucc muse t'a donc véritablement ensorcelé?

— Mais toi, Max, tu es donc seul resté insesible?

— Pas le moins du monde : je croyais vraiment qu'un ange avait pris la place de ma malade

— De ta malade, de ta malade! grommela Herman.

— Ah ça, qu'est-re qui le prend, mon ami?

— Je n'en sais rien; je suis agité : la tète me tourne.

— Oui, c'est que ton imagination a encore une fois pris son vol dans les nuages. Tu étais monté à un joli diapason, tantôt avec ton langage exalté, presque incompréhensible, et surtout avec les yeux égarés! La pauvre l'Iorence aura cru que lu avais envie de la dévorer. Ilourcusenicnl j'avais précisément raconté à M. Ilalewyn que toi, de même que sa nièce, tu avais résolu de ne te marier jamais, ou du moins très tard, parce que sans cela ta mère, que lu aimes tendrement, sérail seule au monde! Je lui ai parlé de ton affection pour ta mère d'une façon qui a excité son admiration. Il est très sensible sur cette corde-là, el son eslime

pour loi en a redoublé. Autrement l'exagération de les paroles lui eût bien certainement ins|)iré quebpie déliance. En outre, je lui ai fait comprendre que lu es sujet à ces accès d'exaltation, indépendamment de ta volonté, el sans la moindre intention.

— Quelle ;\me! un ange sur la terre! le génie du sentiment! Dans une pareille bouche, la musique est une langue céleste.

— Ta, ta, ta, te voilà de nouveau dans les nuages comme un pauvre fou. Tu as la tète trop chaude, ami; toutes ces efl'usions-là, autant de lubies! Après un bon repos cette nuit tu seras calmé, je le connais. Puiscjne nous devons nous lever demain matin à quatre heures, je ne serais pas fAché d'aller me coucher. Viens, Herman; d'ailleurs, ce soir lu ne dirais que des sottises.

Le jeune avocat suivit son ami le sermonneur en secouant la tête et en murmurant tout bas entre ses dents (juelques plirases entrecoupées, mais cependant sans faire aucune résistance.

A peine une lueur imperceptible annonçait-elle l'approche du jour, (|u'llerman entra dans la chambre de son ami et lui demanda :

— Eh bien, Max, il est cinq heures depuis longtemps; est-ce que tu ne te lèves pas?

Le jeune docteur ouvrit les yeux et répondit avec dépit :

— Pourquoi diable viens-tu le planter là comme un spectre devant moi"? Lis. Laisse-moi Irainjuille. Les garçons ont déjà crié dans le corridor que la montagne tout entière est enveloppée d'un épais brouillard et que le soleil a remis son appaiilion à un autre jour. Voilà comme cela se passe en Suisse. Uetourne bien vile dans Ion lit et dors encore deux ou trois lieures.

— Mais Max, si M. Ilalewyn et sa nièce étaient déjà descendus.

— C'est impossible; ils savent aussi (ju'il n'y a rien à voir là dehors. En ce qui concerne mademoiselle Florence, je lui ai défendu de se lever de si bonne heure. Elle doit être faliguée; peut-être est-elle malade ; le piano el le chant l'agitent d'une façon extraordinaire.

— Comme elle chante bien, n'est-ce pas?

— Oui, beaucoup trop bien; mais tais-toi et va te coucher.

— Je ne peux |)as dormir, Max, j'ai rêvé toute la nuit. Chaque lois que je fermais les yeux, il me semblait entendre un ange ou un génie répéter le même chanl h mes oreilles.

— Ma foi, je n'ai guère mieux dormi. La mu-

L'ONCLE ET LA NIÈCE

Garez->ous, messieurs. (Page "29.)

sique, lorsqu'elle est réellement inspirée, exerce une inHuence magnétique; elle met les nerfs du musicien en communication avec le système nerveux de ceux qui l'écoutent. Il s'est donné aussi un concert dans mon cerveau, mais c'est une raison de plus pour essayer de nous reposer encore quelques heures.

— Quel trésor de sensibilité! Quelle voix enchanteresse!

— Oui, Ilerman, si tu veux continuer à causer tout seul à l'air Iroid, libre à toi. Je m'enfouis sous les couvertures et ne dis plus un mot. Dors bien.

Le jeune avocat, reconnaissant que son ami avait raison, retourna dans sa chambre et se remit au lit.

Lorsqu'ils descendirent une couple d'heures plus tard, ils virent M. Halewyn et sa nièce assis ù table. La jeune fille avait le visage tourné vers

la porte et les attendait évidemment avec impatience. Lorsqu'ils parurent, elle se leva, les salua avec un gai sourire et sécria joyeusement :

— Ah! ah! monsieur le docteur, votre malade se lève plus tôt que vous, c'est une preuve que vos bons conseils ont produit un effet favorable. Ces messieurs ont-ils bien dormi? Le soleil n'était pas...

— Asseyez-vous, messieurs, interrompit l'oncle, le déjeuner est prêt. »

— Vous nous avez attendus, mademoiselle, c'est trop de bonté, murmura Ilerman.

— Eh bien, déjeunons, s'écria Max en s'asseyant, mais ne m'empêchez pas d'exercer en même temps ma profession comme il convient; mademoiselle Florence va me dire comment elle a passé la nuit.

— Si bien, si bien, répondit-elle, que jamais depuis deux ans je ne me suis sentie si courageuse,

Mil.

:iS-.>

L'O.NCLE HT LA MKCE.

et, — pour(|uoi ne le dirais-jo pas? — aussi heureuse que ce tnatin; cl, \c cn»ycz-vous, tloileur, j'ai faim, }:r;Mid Taiin.

Max Rapi'Iiuj,'s lui tàla If pi»uls.

— Ji' n'y coni|)ren(Is vraiment rien, dil-il, votre sanj; coule bien un peu plus vite dans vos veines, mais votre pouls est réiiulici". Si je' ne savais pas qu'hier encore vous cticz loiMe laujiuissaiilc, je croirais tenir la main d'une Ccmmo foile et bien portante. C'est surprenant.

— Oui, mon cher docteur, répondit Florence, je vous en aurai une éternelle reconnaissance; vous avez fait un miiMcle en ma faveur.

— .Moi, mademoiselle? je n'ai encore rien fait (In tout.

— Ah ! docteur, vous m'avez mis au cœur l'esjiérance de la ^uérison.

— .Vinsi, mademoiselle, vous avez loi dans mes paroles?

— Une foi enliÎM-e dans vos bonnes paroles, oui, docteur. D'où vient cela? Je ne saurais l'expliquer. Vous me diriez que je serais complètement iiuorie demain, que je vous croirais tout aussi fermement. Votre puissance sur mon esprit est incompiéhensible, c'est comme du mai:uétisme.

— Du ma};nétisme? s'écria Max Hapelinirs tout joyeux, connaissez-vous cette manifestation de la mystérieuse sympathie des âmes?

— .l'ai vu une fois, à ma pension, un Français qui faisait dire des choses surprenantes par sa tille endormie. Il appelait cela du magnétisme. Je n'en sais pas davantage, monsieur le docteur. Je crois, du reste, (|ue ce magnétisme n'est qu'une plaisanterie, une illusion, un charlatanisme pour extor- (jucr de l'argent aux personnes ciédules.

Celte deinièrs remarque blessa un peu l'auiourpropie de Max Hapelings, qui était un chaud paitisan du magnétisme; il se mordit les lèvres et continua à déjeuner en silence.

Herman semblait (|uelque peu intimidé; c'était à peine s'il se permettait un mot de temps en temps, et cela avec tant de réserve que la jeune fdle lui demanda :

— M. Van Morgstal n'a-t-il pas bien dormi?

— l'assablernent, mademoiselle, répondit l'avocat. Je n'ai pas besoin de vous dire, je pense, (|nc durant toute la nuit un^ voix d'une douceur étrange et de l'expression la plus touchante a résonné à mes oreilles et dans mon cœur.

— Vous exagérez et me flattez, monsieur, murmura-t-elle tandis qu'un léger incarnat se répandait sur ses joues.

— Oh! non! vous êtes une artiste consommée.

Florence, se tournant vers Max liapelini:-- avec un sourire, lui demanda :

— Kh bien, docteur, que pensez-vous? La musique me fait-elle ilu mal?

— l'as du tout, mademoiselle, répondit-il. J allais justement dire à M. Ilalewyn (]u"il doit vous permettre de temps en temps celle disliaction charmanle (|ui sera pour votre sensibilité une sorte d'épanchemenf salutaire. L'art est un e\ercice nécessaire pour vos uerl's, mais en tout il faut de la modération. J'en causerai à (lorteghem avec le vieux médecin.

Tandis (|ue la jeune fille lui témoignait de nouveau sa vrve reconnaissance, son oncle se leva et demanda le ccunpte au garçon.

— Il faut nous hâter de descendre à llergiswyl, dit-il aux jeunes gens. Pour ce qui vous regarde, messieurs, je vous remercie du fond du cœur de votre agréable compagnie. Au revoir, en Flandre, où j'attends le docleàrà ma maison de campagne.

— Comment! vous nous (|uitlez, monsieur? s'écria Ilermau d'une voix qui trahissait une pénible surprise.

— Mais, monsieur Van lîorgslal, c'est décidé ainsi depuis hier, puisque vous et votre ami, vous montez plus haut sur la montagne, dit le vieillard. •

— Certainement; nous allons justjue sur l'Ezel, répondit Max, on y jouit d'une superbe vue. .M. Ilalewyn nous y accompagnera, je l'espère.

— Oui, mon cher oncle, montons aussi sur l'Ezel, dit la jeune fille en suppliant.

— Impossible, ne m'en parlez pas, répondit M. Ilalewyn avec une sorte de dépit. Pour arriver sur l'Ezcl il faut grimper encore pendant une heure et demie; avec le retour cela fait au moins quatre heures de perdues. Je dois et je veux retourner à la maison; un jour de relard me mettrait dans l'impossibilité de préparer une réception convenable au gouverneur de notre province. Nos porteurs sont prêts devant la porte de l'hôtel, souhaitez un bon voyage à ces messieurs, Florence.

— lîab ! je crois (|ue mon ami rêve, dit le jeune avocat; qu'irions-nous faire là-haut sur l'Kzel ? Par cet épais brouillard il n'y a rien à y voir.

— Le soleil paraîtra sans doute avant (jue nous atteignions le sommet, repartit .Max. (.e brouillard sur la montagne est un signe de beau temps. Lisez plutôt dans voire lldth'chcr :

Si I'iI:iIp pni te lin cll.l|icail, Ccrlc alors le lciii(>s sera l>cau.

— Oui, Max, mais nous gravirons encore tant de montagnes !

— Allons seulement jusqu'au h'iisilorh, le chemin y monte à travers le pan d'un rocher con)me à travers une cheminée. Il faul griuijier sur des échelles, c'est un endroit à voir. Si nous passons

L'ONCLE ET LA NIÈCE

ainsi sans nous arrêter devant les choses les plus curieuses et les plus belles !... M. ll.ilewyu ne nous refusera pas du moins de nous suivre jusquelà, puis nous retournerons tous ensemble vers llergiswyl.

— Et à quelle distance ce Krisiloch se trouve t-il d'ici ? demanda l'oncle.

— A cinq quarts de lieue.

— Je regrette encore de vous refuser, mais il le faut absolument. En voyageant nuit et jour, je pouriai à peine arriver à temps pour les apprêts les plus nécessaires. Tu es triste, Florence, tu voudrais accompagner ces messieurs au Krisiloch, je le vois bien; mais je t'ai satisfaite autant que possible. Sois donc raisonnable.

— Être de nouveau toute seule ! soupira la jeune fille.

— Mais Max, s'écria le jeune avocat, que nous importe après tout ce Krisiloch ? Qu'il soil beau et rare, tant qu'on le voudra, il ne mérite pas que l'on cause à mademoiselle Halewyn un seul moment de contrariélé.

— Ah ! pour peu que ma malade y tienne, descendons tous ensemble vers Hergiswyl, dit Max.

— Merci, messieurs, merci ! s'écria la jeune fille dont les yeux brillèrent d'une joie triomphante. Merci, docteur, la seule idée que vous alliez me quitter me rendait déjà malade.

— Cependant à Hergis^vyl nous serons bien obligés de prendre congé de vous, mademoiselle.

— Oui, à Hergiswyl, mon bon docteur; mais pas encore maintenant. Ah ! que je suis contente !

— Je regrette vraiment, messieurs, dit l'oncle, que, par complaisance pour ma nièce, vous renonciez à votre excursion projetée sur l'Ezel. Excusez une jeune fille maladive...

Tout en suivant M. Halewyn hors de l'hôtel, les jeunes gens protestèrent qu'ils ne faisaient pas le moindre sacrifice et qu'ils considéraient comme un bonheur et comme un honneur de pouvoir accompagner mademoiselle Florence et lui pendant quelque temps encore.

Dès que les porteurs aperçurent les voyageurs, ils accoururent avec leur chaise et la posèrent à terre devant la jeune fille.

Celle-ci refusa d'y prendre place et dit qu'elle voulait descendre la montagne à pied jusqu'au moment où elle se sentirait fatiguée. Mais le médecin, l'oncle et Herman lui-même lui firent comprendre que la pente était trop rapide et le chemin trop difficile. 11 ne fallait pas qu'elle abusât de ses forces; ce pouvait être dangereux; si elle désirait aller à pied, elle serait libre de satisfaire cette envie dans les endroits où il y aurait

des bois et où la roule deviendrait plus unie.

Florence s'installa dans la chaise à porteurs et la société se mit à descendre.

Le chemin était si étroit et si peu praticable qu'on ne pouvait marcher deux de front et qu'il était également très malaisé de causer.

A peine les jeunes gens échangeaient-ils de loin quelques mots avec Florence, ([ui paraissait extrêmement joyeuse et qui s'était mis en tête de faire rebondir contre les rochers les plus élevés les sons argentins de sa voix en éveillant ainsi une succession d'échos harmonieux.

Soit que ces cris finissent par la fatiguer ou que la montagne refusât de lui répondre, elle cessa ce jeu et se mit à regarder la nature sauvage qui l'entourait.

— Je ne comprends pas, dit M. Halewyn au docteur qui avait trouvé moyen de marcher à côté de lui, non, je ne comprends vraiment pas ce qui se passe chez ma nièce. Elle est trop impressionnable : une parole décourageante suffit pour l'abattre, le moindre encouragement la relève. Je ne l'ai jamais vue ainsi.

— C'est une preuve monsieur, qu'il faut lui faire entendre beaucoup de paroles encourageantes.

— Oui, j'essayerai. C'est une étrange fille, docteur. Elle a une pleine confiance en vous et paraît croire fermement qu'elle guérira. Mais savez-vous ce que je crains? C'est que, dès qu'elle ne vous verra plus, elle ne perde toute son énergie et qu'elle ne courbe de nouveau la tête devant le spectre menaçant de la consomption.

— Non, monsieur, en cela vous vous trompez; il lui restera toujours quelque chose de cette disposition favorable, et, comme vous retournez à votre château pour y recevoir une nombreuse compagnie et pour donner un grand dîner, cette distraction contribuera beaucoup à donner un nouveau cours à ses idées. Si l'occasion se présente, faites-la jouer du piano et chanter en présence de vos convives. La musique est une seconde âme pour elle, les éloges qu'elle mérite si bien la rendent heureuse.

Leur attention fut aUirée par les cris de Florence qui, montrant du doigt le bord du chemin, dit à Herman :

— Monsieur Van Borgslal, cueillez, je vous prie, cette tleur bleue pour moi, à votre pied, là dans

l'herbe.

— C'est VAquilegia alpina, dit le jeune docteur, qui s'était approché.

Mais Herman, sans l'écouter, courut vers la jeune fille et lui tendit la fleur.

— Elle est belle, n'est-ce pas, mademoiselle? dit-il, c'est comme une étoile d'azur.

Florence considéra un instant la jolie Aquilegia,

L'ONCLE ET LA MKCE

tira lit' sa poche un polit cariicl de voya^'e, <'l mit la lleiir oiilre les reiiillels.

— Je vous remercie, monsieur \ au Ilor,uslal, (lit-elle d'un ton péiirtrc et les yeux hrillaut d'une joie singulière. Maintenant j'ai un stnivenir. Chai|ue fois que je regarderai celte petite lleur, je penserai au mont Pilate, an lion docteur (|ui doit me j:uérir et à son ami dont la parole éloquente réveillerait l'espérance et l'amour de la vie, mémo dans le cœur d'un mourant. Celte lleur me ( onsolera dans ma triste solitude, elle nie rappellera ce (jne vous m'avez dit Ions les deux, elle me répétera sans cesse : v Courage, Florence, courage, vous n'êtes pas condamnée à mourir si jeune. »

— Et vous, mademoiselle, croirez-vons ce que la fleur vous dira?

— Je tâcherai.

— Je vous en supplie, mademoiselle, prometlezmoi que vous n'en douterez |)]ns; promellez-moi (jue vous aurez foi dans la vie, dit le jeune avocat d'un ton sup|iliant.

— delà vous ferait donc bien plaisir, monsieur?

— J'en serais exlréniement heureux.

— Eh bien, je vous le promets; que le Ciel vous récompense tous les deux de votre généreux intérêt pour une pauvre malade. Il l'ant (pie nous nous quittions là-bas et j'ai peur de la solitude. Priez Dieu pour moi, afin qu'il prolègo la pauvre l'Iorenco contre le décourai^emenl et la maladie.

Le jeune avocat fut si touché de ces paroles, qu'une larme brilladans ses yeux. Il balbutia (|nel(|ues paroles inintelligibles, et lalcntit sa marche pour dérober son émotion à la jeune fille.

Il marcha longtemps soûl, la tête penchée sous le poids de ses profondes réflexions, soupirant et secouant la télé, comme s'il luttait contre ses propres idées. Insensiblement il devint 1res mélancolique et son visage s'assombrit. On eut dit «ju'une peine secrète s'était emparée de son esprit. La pensée que Florence allait reprendre ses idées noires de. qu'elle serait seule lui inspirait une compassion pleine d'anxiété et lui rendait plus douloureuse encore l'approche de la séparation.

Jusque-là la jietite troupe avait marché dans un épais brouillard, mais en ce moment le soleil perça les nuages ot inonda le paysage d'une vive lumière.

T<ms, excepté Herman, pousseront un cri de joyeuse surprise; Florence s'élança de sa chaise k porteurs et courut à ccjté du docteur. Elle se mit à causer avec lui de la splendeur de la nature en cet endroit ot do l'admirabio jeu de lumière que le soleil, vainqueur enfin des nuages, étalait sous leurs yeux.

Le brouillard était encore suspendu entre les arbres des forêts, dans les vallées et sur le versant

occidental des collines; ici épais et gris, là léger et pourpré, plus loin blanc et lraiis[)arent comme une gigantesque toile d'araignée.

En fixant les yeux sur ces nuées, les voyageurs n'y remar(juent d'abord (|u"un oelme com|det : mais bientôt un souffle presque imperceptible d'air frais réchaulfé par le soleil vint traverser le brouillard. A l'inslanl tout devint vie et mouvement; les nuages couraient, roulaient et se contournaient contre la hauteur comme poussés par une puissance mystérieuse. Puis ils s'évanouirent l'un après l'autre dans l'air, et il n'en resta plus rien. Jusqu'alors le paysage avait été caché dans le brouillard matinal, et maintenant il y régnait une lumière ot une couleui' éclatantes. Ce splendide coup do'il lit poussera Florence des ciis d'admiration. Son oncle et Max Ra|)ermgs échangèrent leurs observations, mais chacun sentait bien que le sens poéliiine de llerman et son langage animé leur manquaient. Son ami lui adressa la parole pour exciter son enthousiasme; Florence ellemême lui demanda les raisons de sa mélancolie, mais il s'excusa sur un léger mal de tête. Son attitude et le ton singulier de ses paroles parurent plonger tout à coup la jeune fille dans des pensées non moins tristes. Elle aussi songeait à la prochaine séparation; elle retourna à pas lents vers sa chaise à porteurs, y prit place et devint dès ce moment silencieuse et pensive.

L'onde ne voulut pas en faire l'observation ; il comprenait parfaitement (|ue Florence retournait à contre cœur en nol!ii(iue, et qu'elle eut préféré passer einoro quelques jours dans la compagnie de Max Hapelings.

Le clairvoyant et joyeux docteur ne lui avait-il pas inspiré comme par miracle le ferme espoir de sa gnérison? .Ne continuail-il |)as à fortifier en elle cette consolante croyance ?

.Vu fond, M. Ilalewyn partageait les regrets de sa nièce, et si cela eut dépendu de lui, il aurait prolongé s(tn séjour en Suisse; mais c'était impossible, il fallait partir sans retard. On vit enfin le clocher de Tt-glise d'Ilergiswyl sélever au-dessus dos vergers, et (|nol"pios minutes après on atteignit l'h(')lel devant la porte (hn|uel stationnait la voiture qui devait conduire .M. llalewjTi et sa nièce à Lucerne.

— Voici le UKUUont do la séparation, dit le vieillard : il nous serait CNtrémemenI pénible de dire adieu à notre excellent docteur, si nous n'avions par la certitude do le revoir sous pou à Oorleghem. Vous pouvez penser, docteur, avec quelle impatience ma nièce et moi nous allons attendre votre retour. Vous tiendrez votre promesse, n'est-ce pas, et vous viomlrez nous voir au8sit(*tl que vous serez rentré h (land ?

L'ONCLE ET LA NIÈCE

— Tout (le suite, dès le premier jour, répondit Max RapcliDgs.

Florence se tenait les yeux baissés près de la voiture, elle penchait la tête sur sa poitrine et paraissait triste et découragée,

— J'espère que M. Van Borgstal nous fera également l'honneur de venir nous voir, reprit l'oncle ; j'ai l'intention d'aller inviter madame Van Borgstal, avec l'espoir que son fils voudra bien accompagner sa mère dans sa visite.

— Vous inviterez ma mère? Ah ! c'est trop de bonté, monsieur, bégaya llerman, profondément touché.

— Disons-nous un dernier adieu, messieurs, reprit l'oncle. Je dois encore aller voir à Lucerne au Schweizerhof s'il n'est pas arrivé de lettres pour moi. Nous pourrions manquer le train du chemin de fer pour Bàle; je vous souhaite un bon voyage, messieurs, et un heureux retour en Flandre.

Max Rapelings prit les mains de Florence et lui dit :

— Vous paraissez bien triste, mademoiselle? Une séparation est toujours pénible, n'est-ce pas? Ayez bon courage, cependant, et ne pensez plus à la maladie. Suivez mon conseil : mouvement du corps, gaieté du cœur. Je vous retrouverai probablement en Flandre tout à fait guérie. Adieu.

— Adieu, adieu, mademoiselle, ajouta Herman d'une voix étouffée.

Tout à coup des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille et elle se mit à pleurer à sanglots.

— Mais, Florence, mon enfant, qu'as-tu? demanda le vieillard ; nous reverrons ces messieurs en Flandre.

— Oui, mon cher oncle, répondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur, mon cœur déborde. Ah ! si nous pouvions rester encore quelques jours en Suisse... avec le docteur qui a si bien deviné mon mal et qui peut seul me guérir! Pourvu que je ne redevienne pas malade en son absence!... si le mal empirait de façon à devenir incurable ! Hélas f il me semble que tout mon courage et tout mon espoir restent en Suisse! Mais venez, mon oncle, cela deviendrait insensé, nous devons partir, le sort est impitoyable; je triompherai de mon émotion. Adieu, adieu !

Elle s'élança en voiture avec son oncle, donna elle-même avec un accent fiévreux le signal du départ et se cacha la figure dans les mains.

Herman et son ami, restés seuls, avaient tous les d^ux les larmes aux yeux : ce dernier s'écria avec étonnement :

— Ah ça! qu'est-ce que cela signifie, un médecin qui pleure? Mais aussi, dans sa reconnaissance, cette jeune fille attendrirait une pierre. Je crois, sur ma parole, que l'image d'un mal terrible l'ob-

sédera de nouveau on mon absence; mais ce n'est rien : une lois en Flandre, je chasserai définitivement ces fatales idées.

— Pauvre Florence, que Dieu la protège ! murmura le jeune avocat sans écouter son ami.

— Viens maintenant, Herman; prenons une bonne résolution, dit le jeune médecin, cette émotion sera bientôt passée; continuons notre voyage comme si rien ne s'était passé. Ils sont partis, amusons-nous et soyons de bonne humeur, cherchons un bateau et ne perdons pas de temps.

Herman le suivit sans dire un mot; son compagnon ne s'en étonna nullement, car il trouvait tout naturel que son esprit impressionnable restât assombri par la séparation et par le spectacle du chagrin de la jeune fille.

Lorsqu'ils arrivèrent au bord du lac, il fixa les yeux sur l'autre rive et demanda :

— Herman, il me vient une idée : ne ferionsnous pas mieux de monter sur le Righi?

— Comme tu voudras, cela m'est indifférent, répondit Hermantd'un air distrait.

— Nous n'avons pas encore vu le lever du soleil. Nulle part, mieux que sur la crête du Bighi on ne peut jouir de ce magnifique spectacle; d'ailleurs en agissant ainsi, nous reprenons notre premier plan de voyage. Nous regretterions plus tard d'avoir passé le Righi sans y monter.

— Eh bien, soit ; allons sur le Righi.

Ils approchèrent de la rive et trouvèrent immédiatement une barque. Max ordonna aux rameurs de mettre le cap droit sur le lac et de les conduire de l'autre côté, au village du Weggis,oii commence le chemin qui mène au Righi.

Ils furent bientôt au milieu du lac.

Herman était assis sur un des bancs du derrière et tenait tout pensif ses yeux fixés sur le fond de la barque.

Max, debout, regardait les beaux paysages et les montagnes qui entouraient le lac. Pendant longtemps il s'efforça d'appeler l'attention de son ami sur l'admirable et pittoresque situation du Viernaklstdtter-see (lac des Quatre-Cantons), mais il n'obtint pour toute réponse que quelques paroles sans suite.

Alors il s'assit à côté de son ami, le regarda un instant et lui dit :

— Pauvre poète, cette séparation t'a profondément ému, n'est-ce pas? Allons, allons, cela se passera. Je conviens qu'il y a beaucoup de raisons pour avoir compassion de Florence; mais en tout il faut savoir garder la mesure. Vas-tu encore penser à la malade pendant tout le reste de notre voyage? Pourquoi ne me réponds-tu pas?

— Oh ! Max, murmura le jeune avocat en s'éveillant de sa rêverie, je voudrais t'adresser

L'ONCLK ET LA NIKCK.

unp priôii', te supplier de me donner une preuve de ton amilii-, une preuve do la honte de Ion Cd'ur mais je n'ose pas. Tu nie traiteras de fou, d'insensi', et pourtant ma demande est si st'-ricuse que la seule crainte de Ion refus me rend très ; malhi'iireux.

— Diable ! s'rcria Max liapeliniis, de (|nel ton | tu me dis cela ! on dirait le pro'o},'ue d'une tragédie. Si je ne te connaissais pas bien, tu m'elVrnyerais; voyons ce (|ue lu d«''sires de moi. Si et; n'est I pas absolument impossible, je m'empresserai de te satisfaire, .\insi, parle.

— Partons pour la Flandre, .Max.

— Pour la riaiidre? aujouririiui?

— Oui, sur-le-clian5p.

— AI) va, qu'est-ce que c'est ({ue celte nouvelle lubie? s'rcria le jeune médecin. Depuis plus d'un an, nous avons a>^piré après ce voyai^^e, comme après le plus grand des bonheurs, et rnainlenanltu ▼oudrais quitter la Suisse".'

— Je n'y trouverai plus désormais ni repos ni plaisir, soupira llerman.

— Mais la raison d'un si étrange changement?

— La raison... un seiiliment de pitié, la révolte de ma conscience contre notre inhumanité.

— Sois clair, je t'en prie.

— Kli bien, je serai clai; car il n'est plus question ici d'une fantaisie de mon imagination. Ton insen>ibilité envers une pauvre fille malade me fait de la peine. Quoi! tu es médecin, lu rencontres une jeune fille languissante, qui semble condamnée à une mort prématurée; Dieu te donne le pouvoir de la sauver, et loi, tu l'abandonnes à la maladie et au désespoir ! Pourquoi? Pour jouir de la vue de quelques montagnes. .\h ! si j'étais médecin et si l'on niellait eii're mes mains la vie d'une si jinre et si charmante jeune fille, je la sauverais, non seulement au prix de quelques jours de plaisir, mais même, s'il le fallait, au prix de mon propre sang.

I — IJah, bah ! tout ce que tu dis là n'a ni londc-

ment ni sens commun, répondit Max; Florence attendra mon retour avec patience et confiance, et je la guérirai bien sans être obligé pour cela d'interrompre notre beau voyage en Suisse.

— Que les paroles sont froides î Tu n'as donc pas de ((enr pour de pareille^ souiïrames? s'écria le jeune avt)cat. Klle t'attendra avec confiance. Mais elle ph-nre, la malheureuse, elle Héchit sous une affreuse imjuiélude, elle dépérit. Son âme le demande des forces et des consolations; à mesure qu'elle s'éloigne, toul s(m courage s'en va et elle redevient malade, gravement malade, hélas! Et si au retour tu trouvais son mal incurable, la dureté ne serait-elle pas la cause d'un si len ible malheur?

— Quand ton imagination prend ainsi son essor, il n'y a plus moyen d'échanger avec toi une seule parole raisonnable, grommela Max mécontent. .\vec une pareille exagération de sentiment, on ne dit que des folies et lu prends tes rêves pour la réalité. Continuons notre voyage en Suisse; bientôt tu riras toi-même de ta surexcitation.

— C'est possible; il se peut (|ue je ne sois qu'un paiivie fou, dit llerman avec un sourire amer; mais que ferai-je encore en Suisse ? Ici tout me sera indilférenl; j'aurai du chagrin et Je serai poursuivi par les inquiétudes les plus cruelles. Oui, Max, je t'en prie, crois-moi : il me sera impossible de penser à a\ilre chose (|u'à elle, à sa maladie, à ses soulfrances, à sa désolalion. Quel attrait ce |)ays peut-il encore avoir pour moi, lorsque entre la nature et nous se place constamment l'image d'une pauvie jeune fille malade qui imj)lore notre pitié à mains jointes el avec des yeux pleins de larmes? .\h ! je la vois là devant moi, une voix secrète me crie que c'est une cruauté de la laisser souffrir el languir, tandis que notre j)résence seule suffit pour la protéger contre le découragement, la maladie... «-l peut-être contre la mort.

Le jeune docteur le considéra avec une expression ironique.

— Tu es encore une fois le jouet de ta sensibilité féminine, dit-il; en toul cas, demain, comme d'habitude, cette émotion extraordinaire aura complètement disparu.

— Ne crois pas cela, répondit Herman ; si je pouvais retourner en Flandre tout seul î .Mais je ne suis pas son médecin, moi. C'est toi qu'elle appelle, c'est de loi qu'elle attend la consolation et le secours contre le désespoir ([ui s'empare de son à me.

— Mais comment |ieux-lu le savoir?

— C'est toi (jui me le demandes, .Max? toi qui crois au magnétisme. Qui expliquera les relations secrètes qui existent entre deux Ames dont l'une lani:uil parce que l'autre souffre?

— Il est possible, en ctfet, murmura Max, que lu voies dans ton âme émue des choses qui se passent loin de nous.

i'emlant celle convcrsalian, il avait ouvert son guide de voyage el paraissait très occupé d'y chercher quelque chose.

— Oh ! mon ami, aie pitié de la pauvre Florence, murmura llerman, écoute la voix de Ion cd'ur, tu es son médecin, tu l'es rendu respon-

; sable de sa vie; fais un sacrifice, ce sera un acte

d'humanité.

I Le jeune docteur lui dil en tenant son livre » ouvert.

L'ONGLE KT LA NIÈCE

— Tu as un singulier caractère, Ilerinan ! je ne veux pas voyager ainsi au milie;i de toutes ces perplexités. Quel prix la nature aura-t-elle pour nous, si nous ne la regardons pas, et si nous pensons toujours à autre chose? D'ailleurs, dans l'exagération même de tes paroles, il y a peutêtre quelque chose de sérieux et de vrai. Florence pourrait en effet être atteinte de découragement, si elle devait rester encore un mois entier sans revoir son docteur. Je veux bien, à ta prière, faire un grand sacrifice, mais il faut que, de ton cùté, tu sois également raisonnable. Nous allons changer notre plan de voyage. Demain nous partons pour le Saint-Gothard; il faut absolument que nous voyions cette montagne; de là nous allons à Meyringen par la Furka et le Grimsel, et nous revenons à Berne par le lac de Thun; de cette fa^on nous serons à la maison dans huit jours; cela te satisfait-il ? Es-tu content maintenant?

Herman lui prit la main et la serra avec une véritable joie.

— Ah! je savais bien, dit-il, mon cher Max, que tu avais un bon cœur. Huit jours encore, c'est long! iMais je n'osais pas espérer un pareil sacrifice de ta part.

— J'y mets une double condition, flerman.

— Je les accepte.

— Sans les connaître? D'abord nous délibérerons chaque matin pour savoir si nous n'avons pas de nouvelles raisons de reprendre notre premier itinéraire. ïu pourrais facilement changer d'avis sur ce point; mais ne crains rien : si tu persistes dans ton sentiment actuel, nous serons certainement à la maison dans huit jours.

— Non, non, celte fois je ne changerai pas.

— Bon, nous verrons bien; la seconde condition, c'est que tu me récompenseras de ma condescendance. Sois de bonne humeur, Herman, aie l'esprit vif et le cœur gai, et ne m'isole pas ainsi au milieu des beautés et des merveilles de la nature qui me laissent également insensible, quand je ne partage pas mon plaisir avec toi.

— Je suis de bonne humeur, Max, répondit le jeune avocat; la certitude (|ue celte pauvre Florence te reverra bientôt me rend heureux. La nature me paraît plus splendide que jamais.

— Eh bien, commence donc un peu à regarder autour de toi, car nous approchons de Weggis. Nous embrassons d'ici, pour ainsi dire, d'un seul regard, tout le lac des Quatre-Gantons. Là-bas est la ville de Lucerne. Quelle admirable situation, le pied baigné par un lac ravissant, entourée d'une végétation luxuriante, de châteaux et de jardins de plaisance I...

— Florence doit être à Lucerne maintenant, interrompit le jeune avocat.

— Mais vois donc, Herman, là, derrière notre dos, ce géant monstrueux avec ces cornes rocheuses qui semblent vouloir |»crcer le ciel. G'est le sombre Pilate. Son aspect seul inspire l'elfroi. Gomment un pareil pic. peut-il être venu là? il se dresse isolé au milieu de verts paysages. Et dire que ce matin nous étions encore là-dessus! Tu ne dis rien, Herman?

— Là-dessus, je l'ai conduite au piano, il me semble que j'entends encore son doux chant de rossignol.

— Ah ça! est-ce que désormais je n'obtiendrai plus d'autre réponse de toi? Si tu ne veux [)as tenir tes promesses, je retire également les miennes.

— Pardonne-moi, Max; ses pleurs au moment du départ m'ont si profondément touché qu'il me faut un peu de temps pour l'oublier; mais sois certain que dans une heure ma mélancolie sera dissipée. Parle dos beautés de la nature, mon ami; j'écoute avec grand plaisir, quoique je ne dise pas grand chose.

— Oui, il est bientôt temps, s'écria Max Rapelings en riant, voilà notre barque qui touche au rivage. Nous allons manger un morceau sur le pouce à Weggis et puis nous nous d'''pécherons de grimper sur la montagne. Ghemin faisant, nous pouvons nous reposer aussi longtemps et aussi souvent que nous le voudrons, pourvu que le temps* reste favorable et que nous puissions voir demain matin le lever du soleil. Voilà sur le rivage l'hôtel de la Goncorde; il est une heure, la table d'hôte est peut-être servie.

Ils descendirent sur le quai et entrèrent à l'hôtel, où en effet une douzaine de personnes étaient en train de dîner. Il se trouva qu'Herman était assis à côté d'une vieille dame qui parlait frani^'ais et qui, d'après ce qu'eli'^. disait, venait de Schaffouse, où elle avait vu la célèbre chute du Rhin; le fleuve allemand y tombe entre des rochers de plus de vingt pieds de haut et l'élan des eaux est si puissant qu'elles forment en tombant une voûte sous laquelle on peut passer. On y entend un éternel roulement de tonnerre qui vous étourdit, et l'on reste comme pétrifié sur ce sol qui tremble au choc des eaux furieuses. La vieille dame décrivait ce spectacle saisissant avec un tel flux de paroles que l'on eût dit d'un autre torrent qui tombait de ses lèvres avec un bruit incessant.

Herman, plongé dans de tout autres réflexions, était bien obligé, quoique à conire-cœur, de répondre de temps en temps, ne fût-ce que par politesse. Mais à la longue il se sentit tout étourdi par l'intarissable bavardage de la vieille dame- Gelle-ci avait jeté son dévolu sur lui et s'elfort^-ait de lui démontrer, par une nouvelle recrudes-

1/ONCLK ET LA NIÈCE

cence de mois, qu'i'llt' disait bien la vérité.

Klle sii|»|iosail (|i!'il ne la croyait pas, et se hAlail de répondre à des objections ([n'il n'avait pas laites, tant et si bien qu'elle Unit par l'excéder au delà de toute mesure. La sueur perlait sur son Iront; il luttait vainement contre cet insupportable bourdonnement qui l'empécliait de penser à Flon lue et à sa maladie.

Cependant, >i inijtorlun que lut ce babillage, dont il lui fallut soutenir Tassaul tout le temps du dîner, il en éprouva un certain soulagement, en ce sens (pi'au bout d'une beure, il n'était plus en proie à cette (iévreuse tension d'esprit (pii avait tant cbagriné Max.

Il prit donc son ami par le bras pour l'entraîner hors de l'hôtel, et, une fois arrivé à la [torte, il s'élança en avant sur la roule, les bras levés au ciel, comme un prisonnier rendu à la liberté.

— (^)ue Dieu nous préserve de ce moulin à paroles! s'écria-t-il ; viens, mon cher .Max, fuyons, elle court peut-être après nous.

— Tel est notre lot sur terre, réi)ondit le jeune médecin d'un air railleur; aujourd'hui ravi et transporté par un chant céleste, demain crispé par l'agaçant grincenienl de la scie sous la lime d'un charpentier impiloyable II faut prendre le temps comme il vient... Allons respire, lierman, respire; vois ton éloquente compagne sur le seuil de l'holel; elle te salue d'un air aimable, Ne t'envoiet-elle pas môme un baiser du bout des doigis?

— Sur ma parole, elle est complètement folle, répondit lierman, qui, malgré sa confusion, ne pouvait s'em|tècher de rire.

— Bravo! nous redevenons gais, s'écria le jeune docteur. Voilà ce que c'est, don Juan que tu es! Tu fais perdre la tète aux jeunes et aux vieilles. Quoicjue j'aie une épaule plus haute que l'aulre, je ne t'envie pas ton nouveau bonheur... Viens, je vois là-bas des guides qui stationnent ; nous en prendrons un pour porter nos paletots, car il me semble qu'il fait tiès chaud.

Ils mirent leurs légers parjuets sur le bras d'un des guides, et commencèrent l'ascension du Hhigi.

Le chemin les mena à travers de fertiles vergers; ils furent surpris de voir là, en plein air, des amandes et des figues croître en abondance; mais le guide leur fit com|irendre r|ue Weggis est protégé par le lîiglii contre les vents du nord et de l'est, et possède par conséquent un sol très chaud; c'est pour(juoi Weggis est le potager de Lucerne.

Plus loin le guide leur dit en montrant du doigt la terre.

— Mes>ieur>, nous marchons ici au-dessus d'un terrain qui fut, il y a environ soixante-dix ans, enseveli sous un torrent de boue et de terre, (le torrent de boue coulait Irè.-, lentement, par bon-

heur; sans cela des centaines de personnes y auraient peut-être perdu la vie. Il a cependant englouti jdusieurs maisons et une grande étendue de terres cultivées.

— l'n torrent de boue! et d'où venait-il? demanda Max.

— Du Highi, monsieur.

— Oui, mais quelle était la cause d'un si étrange phénomène?

— Je ne le sais pas bien, monsieur; on l'explique de diiïérenles manières. Le Righi est formé de plusieurs espèces de pierres ; il y a même des couches de sable et d'argile; on croit que ces couches, na- 'urellemenf peu fermes, amollies par les longues pluies, ont été écrasées tout à coup par le poids du roc supérieur et se sont écoulées dans la vallée.

— Mais ce fleuve de boue aurait pu enterrer tout Weggis.

— Oui, monsieur, de même que l'ancien village de Goldeau est enterré sous le Rossberg.

— Il va un village enterré sous une montagne? dit Max Rapelings, tout un village?

— Quatre villages, monsieur. Du haut du lUghi, vous verrez la place de ce formidable écroulement.

— Kt comment cela est-il arrivé?

— Il avait plu très fort et très longtemps pendant les années ISt).') cl LSOO, messieurs. Les couches intermédiaires de la montagne étaient sans doute détrempées. Le H septembre 1800, à cinq heures de l'après-midi, une grande partie du Uossberg descendit à une profondeur de mille pieds dans la vallée, écrasa et enterra (juatre villages et ht périr plus de cinq cents personnes. Que Dieu fasse grâce à leurs âmes!

Et l'homme, ôtaiit son chapeau, fit un signe de croix.

Ils [toursuivireni leur chemin en silence; lierman [)ensait toujours à Florence. Il était peu disposé à prêter allention aux objets matériels, si beaux et si intéressants (ju'ils fussent.

Max Ra|»elings réfléchissait de son côté avec une sorte d'horreur au sort des pauvres gens (jui dormaient ensevelis pour jamais sous le Hossberg. 11 les voyait assis près de leur foyer, joyeux et paisibles, on travaillant dans les champs, ou encore |)riant dans les églises; il entendait tout à coup un bruit pareil à un roulement de tonnerre sourd, mais formidable; le ciel se renqdissail de sable et (le poussière, la lumière du soli'il était obscurcie et la nionlagne roulait comme un torrent déchaîné sur le village tranquille... Là où régnaient un instant auparavant la vie, lamour, la joie et l'espérance, il n'y avait plus luaintenatM <|u'un épouvantable amas de rochers brisés, recouviant le tom-

L'ONCLE ET LA NIÈCE

beau clans lequel cinq cents personnes gisaient écrasées.

Après s'être laissé aller ainsi à la pitié pendant quelques instants, Max ne tarda pas, selon son habitude, à envisager le côté scientifique de la chose. Il essaya de s'expliquer à lui-même comment la partie supérieure d'une montagne, lors- (|u'elle ne surplombe pas, peut descendre dans la vallée. D'après l'explication du guide, ce phénomène lui semblait assez compréhensible. Si la couche détrempée se trouve sur un plan incliné, la partie supérieure de la montagne glissera dessus et, une fois mise en mouvement, elle acquerra tout de suite une grande rapidité par son propre poids. S'il lui manque un appui contre le bord de la vallée, alors elle tombe, se brise d'elle-même et écrase tout ce qu'elle rencontre.

Arrivé au bout de ses réflexions, il dit à son ami :

— Herman, je pense là à quelque chose d'étrange : on nous parle de cinq cents personnes ensevelies sous une montagne avec leurs demeures, leurs vêtements, leurs meubles et leurs outils. Avec le temps, la pluie détachera une partie de ces pierres; les roches brisées se rejoindront, un ciment calcaire remplira les intervalles; en un mot, rochers, terre, maisons et hommes seront agglomérés en une seule masse. Il faudra probablement des milliers d'années pour en venir là; mais si, après ce long espace de temps, d'autres créatures humaines pratiquent des fouilles ou font sauter des mines dans cette montagne, ils trouveront les habitants de Goldau pétrifiés avec tout ce qui leur a appartenu. Je me demande si l'homme, à cette époque, aura encore la même forme qu'.à présent. Peut-être quelque philosophe du monde futur viendra-t-il expliquer que les habitants de Goldau appartenaient à une race encore imparfaite et informe. Qu'en penses-tu?

— Moi? balbutia Herman; est-ce que ce sont des réflexions, cela ? Ces docteurs, ces médecins, toujours matériels, même dans leurs rêveries.

— Garez-vous, messieurs; voilà des chevaux, s'écria le guide.

En effet, derrière eux venait une nombreuse compagnie : trois ou quatre jeunes filles achevai, une vieille dame dans une chaise à porteurs, et quatre ou cinq messieurs à pied.

Cela donna à Herman l'occasion de regarder derrière lui sur la route qui descendait à perte de vue. Cinquante voyageurs au moins, hommes et femmes à pied ou à cheval, seuls ou par groupes, gravissaient la montagne.

— Il -y aura donc aujourd'hui beaucoup de

nionilc sur le Kigbi? demanda Max Rapelings au guide.

— Comme tous les jours, monsieur, répondit-il ; toutes les heures les bateaux à vapeur de Lucerne amènent une foule d(; nouveaux voyageurs à Weggis; on fait également l'ascension du Highi, do Kussnacht, de Artli et de Goldau. L'hôtel sur le Highi a deux cents chambres à coucher, et il n'est pas bien sûr, messieurs, que vous y trouviez place, non plus qu'à l'hôtel sur le Staffel.

— Bah! puisque les autres y couchent bien! dit Max.

Son ami s'était arrêté pour regarder les voyageurs qui montaient.

— Eh! Herman, s'écria-t-il, as-tu pris racine? avance donc!

Lorsque le jeune avocat se fut rapproché de son amij celui-ci lui souffla à l'oreille avec un accent de moquerie :

— Ainsi, rêveur que tu es, tu espères que la jeune fille pâle va monter surleRighi et tu t'écarquilles les yeux pour voir si elle n'arrive pas à cheval làbas. Mais non ; le roman est décidément achevé. Mademoiselle Florence est maintenant en France ou à Bàle.

Herman secoua la tête en souriant.

— J'ai une singulière imagination, dit-il; en effet, je m'étais laissé aller à penser que la malade pouvait se trouver parmi les demoiselles qui chevauchent là-bas; mais c'est un enfantillage.

— Certes, oui, un enfantillage ridicule. Je sais bien pourquoi tu te sens troublé malgré ta volonté : c'est le gant qui travaille.

— Vas-tu recommencer à m'ennuyer avec ce gant? grommela Herman; nous y avons trouvé en effet une source de plaisanteries interminables; mais la source est tarie maintenant, il faudra chercher autre chose.

— A ta place je m'en déferais toujours, (u sais que le magnétisme est une puissance mystérieuse.

— Eh bien, puisque tu ne cesserais d'ailleurs pas d'en parler, je déchirerai le gant en petits morceaux et je les jetterai au vent... Cependant tu m'obliges à sacrifier un souvenir qui m'était cher.

Max Rapelings retint la main de son ami en lui disant :

— Je ne sais vraiment pas comment je dois t'adresser la parole; tu n'entends plus la plaisanterie.Conserve le gant : si j'en ai ai parlé, c'est que j'espérais parvenir à te faire rire. Plus un mot là-dessus. Marche un peu plus vite : nous allons comme des limaces.

Le chemin courait depuis quelque temps sur le flanc d'une montagne rocheuse.

vtii.

L'ONCLK ET LA NIIvCE.

— Messieurs, dit le };uide, nous arrivons à la /*>/- .s('////<o;(|iorlt' du roclior); leclieiiiiii p.issedfssous.

— On peut bien .ippeler cela porle du rocher, (lit .Ma\, deux énormes blocs de rocher avec un truisii'ine |)lacé transversalement dessus. Il y a des arbres et de la verdure va «'^ ^''^ sur la pierre nue; comment peuvent-ils y jjousser des racines?

— Messieurs, dit l'homme en montrant le roj cher, vous pouvez vnir ici uni' espèce de pierre

que l'on considère jjénéralenienl comme la cause première de l'écroulement de (ioldau. Ce sont des galef'^ et des cailloux agj,'l()uièrés par un mortier calcaire. Nous rappelons Stujrlfliiv^ en français brèche. Cette pierre, messieurs, est très dure, mais elle repose sur une couche qui est plus tendre, et c'est sur cette couche qu'elle a glissé à (Ioldau pour descendre dans la vallée.

Max Rapelings ramassa un petit morceau de brèche et le mit dans sa |)oche. Ils continuèrent leur chemin sans avoir de conversation suivie; il faisait chaud et ils se sentaient l'aligués. Ils avaient d'ailleurs assez à faire de regarder les étrangers qu'ils rencontraient à chaque instant ou qui les dépassaient.

Ils arrivèrent bientôt à un hôtel, et le guide leur dit :

— C'est le Kiiltbfiil (bain froid), messieurs, où les malades viennent se faire guérir par le traitement à l'eau froide; c'est, du reste, un bon hùiel, toujours rempli do voyageurs bien portants et amis de la tranquillilé. Ces messieurs poursuivionlils directement leur voyage ou bien iront-ils au

— Ou'est-ce (jue c'est (|ue cela le Kanzli?

— C'est une hauteur en saillie, messieurs, d'où l'on jouit d'un incomparable point de vue sur le pays environnant et sur le I ic de Lucerne. Ce détour ne vous fera |)as perdre |ilus de dix ou (|uinze minutes.

— Mais tous les voyageurs vont-ils au Kanzli? demanda llerman en regardant sur la roule.

— .MIons. allons, s'écria Max en flamand, q»i*est-ce encore que ces hésitations? Vas-lu refuser le magnilique spectacle du Kanzli, de crainte que, peudant ce temps, la demoiselle pâle ne monte le chemin ordinaire du lîiglii?

— Tu plaisantes toujours, .Max, répondit le jeune avocat : je me demandais seulement si le Kanzli nous récom pèsera bien de la fatigue de cette excursion. Mais puisque tu es d'un autre sentiment, en roule pour le Kanzli!

— Dans une demi-heure, rous retrouverons le chemin onlinaire, pr -s di' l'hôtel, sur le Slaffel, dit le guide.

Ils traversèrent de riches pâturages, atteignirent

le Kanzli et regardèrent avec admiration au-dessous d'eux. Leur vue s'étendait de nouveau sur une partie du lac des Quatre-Canluns, qui leur apparaissait comme un miroir uni de cristal vert; les bateaux à vaifcur et les bar(|ues semblaient autant de lâches noires sur sa surlace brillante. La ville de Lucerne, avec ses tours, ses maisons et ses jardins de plaisance, était paisiblement assise dans le lointain, au bord du lac, au milieu des campagnes fertiles. Le Pilate, à la cime grise et déchirée, s'élan(,ait droit vers le ciel. Le regard s'étendait à plusieurs lieues de distance, par-dessus ces campagnes vertes, où les jolis petits chalels suisses étaient semés [lar milliers.

Après avoir joui longtemps de ce ravissant spectacle, ils reprirent leur chemin et atteignirent, au bout d'une bonne demi-heure, l'hôtel sur le Slaffel, où ils burent un verre de vin et mangèrent un petit pain beurré avec du fromage.

Encore quarante minutes de marche, et ils allaient arriver au sommet du llighi. Cette idée leur donna un nouveau courage; ils saisirent leur alpenstock et se remirent à monter.

Max Uapelings, pour éveiller l'attention de son ami, se mit à parler de mademoiselle llalewyn, de la véritable nature de sa maladie et des moyens de la guérir tout à fait. Ce genre de conversation plut (lavat)tage à llerman; il semblait écouter, sans la moindre distraction, et répondait de temps en temps avec une entière liberté d'esprit.

Un peu plus loin le guide leur dit :

— .Messieurs, voilà l'hôtel sur le Uighi.

— Deux grands hôtels, observa Max Rapelings.

— Oui, monsieur, l'ancien et le nouveau; on pourrait bien en ajouter encore un troisième, car, chaque année, les voyageurs deviennent de plus en plus nombreux. Là-bas, sur celle hauteur devant l'hôtel, est l'endroit d'où la vue s'étend sur presque toute la Suisse. Ces messieurs descendenlils du lîighi deniain ?

— Oui, demain malin.

— Alors, je [lasserai la nuit ici ou sur le Slaffel pour porter également leurs paquets en descendant.

Les Flamands entrèrent à l'hôtel, où ils eurent beaucoup de peine à obtenir une chambre à deux, lits, sous le loit.

L'hôtel fourmillait de voyageurs; toute la salle était remplie de gens de toute les nations : hommes, femmes, enfants allaient et venaient, parlaient et s'interpellaient dans toutes les langues.

Le jeune docteur voulail sortir immédialement; il était déjà tard, cl la nuit allait tomber.

L'ONGLE ET LA NIÈCE

Ilermaii, qui se sentait fatigué, exprima le désir de se reposerai! moins un quart d'heure, il s'assit près d'une table.

Mais, aussitôt qu'il eut jeté un regard autour de la salle, il se leva, prit le bras de son ami et lui dit à l'oreille :

— Viens, Max, sortons au plus vite, la vieille dame de Weggis est assise là-bas, dans le coin- Je ne sais, mais elle m'inspire une inconcevable aversion. Elle m'a tellement agacé les nerfs, que je frémis encore à sa vue.

— C'est du magnétisme en sens contraire, à rebours, répondit Max, du magnétisme répulsif.

— N'importe ce que c'est, fuyons, elle nous a vus.

Ils sortirent de l'hôtel, et trouvèrent à la porte leur guide, qui les accompagna sur la hauteur. Il y avait là au moins trente à quarante touristes.

Les Flamand restèrent longtemps absorbés dans la contemplation du magnilique panorama qui se déroulait sous leurs yeux et se tournèrent de tous côtés sans rien dire :

Herman cessa même de penser pour un instant à la jeune fille dont l'image l'avait poursuivi jusque-là, sans qu'il pût s'y soustraire.

Du point où ils étaient, leur vue s'étendait sur plus de cent lieues à la ronde ; devant eux, le Righi descendait droit et roide dans la Zuijdersée ; d'un autre côté ils voyaient à une profondeur de quatre mille pieds le lac des Quatre-Cantons, pareil à une croix verte, et cependant il leur paraissait si rapproché, qu'il leur prenait envie de ramasser des pierres pour les jeter dedans. Plus loin se dressait encore le monstrueux Pilate avec ses cornes de rocher; plus loin encore, par delà Lucerne et du côté de Zurich, ils découvraient, pour ainsi dire, tout un monde de riches et fertiles campagnes parsemées de villes et de villages, de bois et de collines verdoyantes, et traversé par des rivières qui serpentaient comme des rubans d'argent les paysages lointains.

Mais ce qui finit par attirer toute leur attention, c'était la vue des Alpes neigeuses, qui, à l'arrièreplan, formaient comme un arc du cercle immense au centre duquel ils se trouvaient. D'un seul coup d'œil ils embrassaient ainsi des milliers de montagnes.

Le guide leur dit le nom des principales et des plus éloignées, mais ils ne l'écoutaient pas. Que leur importait le nom de quelques-uns des points de cet immense et écrasant univers alpestre?

A peine lorsqu'il leur désigna les géants 'de rOberland bernois : l'Eiger, le Moine, la Jungfrau et surtout le Faulhorn, firent-ils attention et ap-

plaudirent-ils avec joie comme s'ils saluaient de vieux amis qu'ils ne devaient pcut-êlre plus revoir.

Ilerman, malgré son admiration profonde, retournait de temps en temps la tête pour observer le mouvement des voyageurs qui devenaient de plus en plus nombreux; car les premières rougeurs du soir commençaient à se refléter sur les Alpes. Le lever et le coucher du soleil sont deux spectacles qui attirent malin et soir, sur le sommet du Righi, tous les voyageurs de l'hôtel.

Les Flamands avaient déjà vu deux fois ce spectacle , qui n'avait plus pour eux l'attrait de la nouveauté. Aussi Max Rapelings parlait-il de retourner à l'hôtel pour aller se coucher tout de suite; il était très fatigué, disait-il, et d'ailleurs il avait encore à écrire une lettre à son père. Le lendemain, dès quatre heures, il faudrait se retrouver sur la hauteur; car il ne voulait pour rien au monde manquer le lever du soleil, après avoir gravi deux montagnes pour le voir.

Herman au contraire prétendait n'être plus fatigué et voulait assister au coucher du soleil. Il faisait bien un peu froid, mais on pouvait se promener pour se réchauffer. Max Rapelings suivit donc son ami du côté où il y avait le plus de voyageurs. Ils se promenèrent pendant près d'une heure en long ei en large, tantôt regardant l'incendie croissant des Alpes, tantôt écoutant ce que disaient les voyageurs entre eux, tantôt mesurant du regard la profondeur de la vallée ou Goldau était enterré avec ses cinq cents habitants sous le Rossberg, et qui leur apparaissait comme un ténébreux et insondable abîme.

Plus d'une fois déjà, Max avait engagé son ami à retourner à l'hôtel ; enfin il déclara qu'il allait se coucher tout seul. Pour toute réponse, Herman lui prit le bras et poussa un cri étouffé, comme si quelque chose l'effrayait.

— Qu'est-ce qui te prend encore une fois? s'écria Max, tu m'écrases le bras.

— Tais- toi, tais-toi ! s'écria le jeune avocat, elle est là.

— Qui?

— Elle, Florence, là, devant nous. Cette demoiselle avec ce châle rouge et ce chapeau noir.

— C'est de la sorcellerie ! je crois en effet que c'est elle, répondit Max. Mais pourquoi es-tu si agité ? Nous nous trompons probablement. Il fait presque noir. Je vais aller la regarder de près.

Le jeune médecin s'approcha de la demoiselle désignée; mais, à peine l'eul-il envisagée, qu'il accourut vers son ami, le saisit par le bras et l'entraîna vers l'hôtel, en lui disant à voix basse :

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