‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 70 sur 115 · E SOHTILÈGE · texte numérisé non relu

E SOHTILÈGE

Wilfried, que la crainte ait le moiiulre fondement : c'est une disposition maladive de ton esprit : niais piiis(|nela prt''sen(e de l'ermite peut le délivrer de la soiillranoe, pouniiioi ne vas-tu pas le trouver?

— Ku ellel. Ah !(|ue je suis irrésolu ! Merci, Basilissa, lie ton bon conseil. Je puis arriver encore à la Roelie-Noire avant la nuit Là, aj^enoiiillé à coté de l'ermite, j'attendrai avec confiance la journée de demain et l'heure de ma délivrance.

Kasséréné et réconl'orté par sa résolution, le chevalier serra iJasilissa sur son cieur, sortit du bnrii, et j;alopa jusqu'à la Koche-Noire...

Très tard dans la soirée, Basilissa, les mains jointes et priant, était assise prés de la table dans la salle à manger.

Il avait lait très chaud ce jour-là. Des nua<;es épais s'étaient amoncelés à l'horizon du côté du midi, et un terrible oraj^e venait de se déchaîner. Dos éclairs elTrayanls se croisaient dans le ciel et d'épouvantables coups de tonnerre ébranlaient le château jus(|ue dans ses foniiements. L'ne pluie torrentielle fouettait les vitres.

na>ilissa pensait à son époux. L'orage avait assombri son esprit ; une angoisse insurmontable la aisait frémir. Mais elle se consolait en pensant que depuis lon,utemj)s Wilfried devait être à l'abri de la ftoche-Noire, et se trouvait sous la protection de l'ermite.

Ilienlol l'orage parut s'éloigner, les éclairs devinrent plus rares, les roulements du tonnerre se perdirent à l'horizon ; seule, la pluie continuait de tomber à (lois pressés.

LKS iiKUX l'KLKltlNS

Le cor du \(Mllenr de nuit retenlil tout à coup, (iuel(|n'un venait d'arriver au château. Cela surprit et eiïrava nasilissa. Son époux revenait-il par ce temps afTreuv, au lieu de re>tera l'abri du saint ermitage?

Son incertitude fut courte, l'n valet vint lui annoncer (jue deux [)élerins harassés de fatigue et mouillés par l'orage itnploraient riios|)italité poiir une nuit.

Hasilissa consentit à les recevoir et donna au valet l'ordre de les introduire.

I*eu apré^ les pèlerins parurent et la remercièrent de sa bonté. Klle les fit asseoir, et leur dit qu'un allait leur servir une collation. Pendant ce tempsda elle les con-sidérail avec rui io^ité.

C'était un homme i-t une femme, lnus deux très âgés. I/homme était de haute taille et de mdile

visage ; la femme devait avoir été autrefois fort belle, car malgré les rides de ses joues, sa figure régulière avait conseï vé beaucoup de charme. Assurément ces pèlerins n'étaient pas de basse extraclion.

Quand les pèlerins se furent rassasiés et un peu reposés, IJasili^sa leur demanda (|ui ils étaient et comment il se faisait (|u'ils arrivassent si tard à liolsburg.

— Nous n'étions pas égarés, répondit l'homme. L'orage nous a surpris sur le chemin de votre château hospitalier. iNous traversons r.on seulement les villes et les pays populeux, mais même les contrées les plus désertes, et nous nous i)résentons dans les châteaux isolés, avec l'espoir de trouver l'objet de notre recherche. Hélas! nos efforts restent vains; le courage nous manque, et nous craignons bien de descendre au lonibeau sans avoir revu notre enfant, notre unique fils, (jue nous avons perdu. Peut-être est-il mort...

— Non , non, ne perdez pas tout espoir, interrompit sa compagne. Notre fds vit. Mon cœur maternel le sent.

— Vous avez perdu un enfant? dit Hasilissa. Que vous devez être malheureuse! Et vous venez le chercher dans ce désert? Demeurez-vous loin d'ici?

— Je demeure en Flandre, noble dame. Je suis chevalier et comte, et mon nom est Foucard van l^eisteen.

— Je suis très honorée de recevoir d'aussi nobles pèlerins, dit Hasilissa. Mon époux, le comte de Dornedal Hotsburg,est malheurcusemetil absent; mais il revient demain matin, et il remplira avecjoie les devoirs de l'hospitalité... Vous cherchez votre enfant si loin de votre pays? Vous l'a- t-on donc volé?

— C'est une, triste et inconcevable histoire, répondit le pèlerin. Nous n'avons qu'un fils. Nous l'aimions comme la prunelle de nos yeux, son affection était tout notre bonheur. Un jour, après que nous l'avions embrassé tendrement, notre fils partit pour la chasse, courre un cerf, et depuis lors nous ne l'avons plus revu!

— Que peut-il être arrivé à lâchasse à votre (ils? l'n malheur? soupira Dasilissa avec pilié.

— Mon mari oublie de vous dire, madame, que depuis ce temps-là nous avons eu une fois des nouvelles de notre enfant, dit la comtesse van lser>teen. Nous savons avec cerlitmle que notre fils a vendu son cheval à llarlebeke, et qu'il en est parti librement en pleine santé. Comment a-t-il pu s'y décider, lui, le fils le plus aimant? Comment a-t-il fu le courage de n»nis faire ce chagrin? Qui nous ex|diqufra ce triste mystère?

— Kl ce (|iii c^t plus incompréhensible «ncore, uolde dauie, ajoiila le pèlerin, c'e>t que notre fils

LE SORTILEGE.

ne paraît pas s'affliger le moins du monde d'être éloigné de sa patrie, car un chevalier de mes amis l'a vu à Arlon, où il parut dans un concours de troubadours...

— De troubadours? murmura Basilissa.

— Oui, noble dame, et ainsi, au regret de l'avoir perdu, s'ajoute encore pour nous le chagrin de le croire ingrat et oublieux.

— Oh! Foucard, s'écria la comtesse van Isersteen en levant vers lui ses mains suppliantes, ne me déchirez pas ainsi le cœur! Pourquoi, ignorants comme nous le sommes, accuser ainsi notre pauvre Wilfried?

Basilissa se leva d'un bond, et s'écria avec stupeur :

— Wilfried? votre fils s'appelle Wilfried? Elle se rassit et dit avecun sourire contraint :

— Et il s'appelle Wilfried? J'ai eu un frère qui s'appelait aussi Wilfried. Hélas! il est resté sur le champ de bataille au service de l'empereur... Et l'on a vu votre fds costumé en troubadour?

Le comte et la comtesse d'isersteen la regardaient avec stupeur.

— Ah! noble dame, dit la comtesse van Isersteen, ne trompez pas notre espérance. Sans doule vous pouvez nous donner des nouvelles de notre fils. Son nom seul vous a profondément émue. Dites-nous ce que vous savez de notre enfant!

Basilissa essaya d'échapper à l'aveu de la vérité par des explications vagues. Elle réfléchit que plus d'une fois elle avait pu comprendre par les paroles de son mari que ses parents ne devaient rien savoir de lui. Si elle allait lui dire que le seigneur de Rotsburg n'était autre que leur fils Wilfried lui-même, ne compromettrait-elle peut-être pas la délivrance de son mari? Demain Wilfried reviendrait, libre et délivré de toute puissance ennemie. Il serait sans doute fou de joie en revoyant ses parents; mais aujourd'hui, révéler son secret pouvait être fatal et devenir peut-être sou arrêt de mort.

Fortifiée par ces réflexions, Basilissa résista aux prières des pèlerins, et elle finit parles convaincre qu'elle ne savait rien de leur fils, et que sou émotion avait réellement pour cause le souvenir de son frère qu'elle avait tendrement aimé.

La déception de leur espoir affligea beaucoup les pèlerins et ils demandèrent la permission d aller prendre du repos.

Basilissa les fit monter dans une belle chambre où brûlait une lampe pour la nuit.

Lorsque les pèlerins lui exprimèrent leur admiration pour la richesse de l'ameublement, elle leur dit en souriant :

— Non, il n'y a pas beaucoup de chambres pareilles à Rotsburg; celle-ci est la seule; mais

mon mari ne me pardonnerait pas si je ne vous témoignais pas tout rhf)nueur [)ossible. Vous êtes ici dans ma propre chambre ; les autres appartements destinés à nos hôles ne sont pas prêts. Non, non, ne refusez pas...

Et sans en écouter davantage, elle redescendit.

Elle reprit sa place, et resta pendant près d'une demi-heure, la tête dans les mains, pensant à cet étrange événement. Elle avait donc surpris un secret que Wilfried lui avait caché si longtemps. Son vrai nom était van Isersteen, et le château de ses pères était en Flandre. Mais qu'est-ce donc qui l'avait poussé à fuir son pays et à plonger ses parents dans le désespoir?Une malédiction?De quelle nature, et prononcée par qui? Et demain, ne serait-il pas bien heureux de revoir ses parents? Il n'en fallait pas douter, pensait-elle, puisqu'il serait délivré de son maléfice. El elle avait bien compris, par ses plaintes navrantes, qu'il chérissait encore ses parents.

Peu à peu le calme se fit dans son esprit, et elle se réjouit à l'idée des transports de Wilfried en serrant sa mère sur son cœur.

Elle monta encore une fois pour s'assurer que ses nobles hôtes étaient couchés; par la porte entr'ouverte elle entendit leur respiration égale, qui indiquait un tranquille et profond sommeil.

Elle redescendit et ordonna à ses gens d'aller se reposer.

Après qu'elle eut respiré un moment de fraîcheur, elle prit la résolulion de n'aller se reposer que quand elle aurait passé une partie de la nuit en prières.

Elle laissa la fenêtre ouverte, alluma une lampe, se rendit à la chapelle, s'agenouilla sur le coussin d'un prie-Dieu, et pria longtemps le ciel pour la guérison de son époux...

Elle était encore agenouillée, que déjà Wilfried accompagné de son serviteur suivait le cours de la rivière pour revenir à Rotsburg. Il était harassé de fatigue, presque hors de lui, tout à fait découragé, et en proie à une indescriptible terreur.

Il n'avait pas trouvé l'ermite dans sa grotte, et il l'avait attendu vainement pendant de longues heures. L'orage qui l'y avait surpris avait agi sur ses nerfs comme un funeste présage. Ce qu'il avait à craindre dans la grotte, il ne s'en rendait pas bien compte. Mais il était si épouvanté qu'une sueur froide ruisselait sur son front.

Quand l'orage fut passé, il essaya de trouver uu peu de calme dans la prière, mais ce fut en vain. Des voix menaçantes grinçaient à ses oreilles. Des spectres efl'royables se dressaient de tous côtés devant ses yeux.

Il ne put résister au désir de se retrouver auprès de sa femme et de puiser des consolations dans ses douces paroles. Il sauta donc à cheval et reprit le

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