XI
110 K n un. K tk.ntat ion
Tout à coup son regard tomba sur un chapeau d'homme posé sur le dossier d'un fauteuil, son œil étincela, son front se plissa, ses sourcils se froncèrent, ei un sourire amer contracta ses lèvres. C'étaient sans doute des idées de vengeance qui l'agitaient, car plus d'une fois ses regards se tournèrent vers son épée.
Mais celte agitation fut courte.
— Je suis fou, murmura-t-il en secouant la tête. Elle, la douce, la bonne, la hilèle, la chaste IJasilissa. Criminelle pensée! Le mauvais esprit est en moi : il accuse un ange... .Arrière, ces lâches pensées! Ksl-ce donc la première fois que des voyageurs, pèlerins ou amis, viennent demander l'hospitalité à llotsburg?
A ces mots il se leva el monta l'escalier pour rejoindre sa femme. Mais à peine eut-il ouvert la porte de la chambre â demi éclairée, qu'il poussa un cri étoulfé. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, el il se mit à trembler de tous ses membres... Avait-il bien vu? n'était-ce pas une illusion? In homme dans son lit? Damnation! Tous les malheurs devaient donc l'accabler à la fois? Ah ! c'en était trop !..
Ses yeux s'allumèrent; le sangmontaâ «es joues; un rugissement de rage déchira sa poitrine, el il jeta sur l'inconnu un regard chargé de haine.
— Pas de bruit, miirmura-t-il. Ce sommeil .sera pour eux le sommeil de la mort, (i'est trop peu de tout leur sang pour payer un tel crime. Mon épée, mcui épée!
Il descendit â pas de loup, avec une fureur croi.ssanlP. ne rêvant (|ue sang, meurtre et vengeance.
Il prit >on épée et remontait déjà l'escalier en courant, lorsqu'il entendit une porte s'ouvrir derrière lui, et une douce v(»i\ lui dcmaïub-r :
— Déjà de retour, mon rlirr \\ dfried?
Il se retourna et vit Masilissa (|ui revenait de la chapelle.
— Ciel ! qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-il. Mes yeux ne me trompent-ils pas? Est-ce bien toi, Hasilissa? Je croyais l'avoir vu là-haut!
— Tu es allé dans notre chambre â coucher? demanda-t-elle avec anxiété.
— Oui donc est dans mon lit? Parle, jiarlc vile! Mon sang boul dans mes veines.
— Ce sont deux pèlerins auxquels j'ai donné riiospitalilé.
— Pourquoi sonl-ils dans notre chambre? Cela ne s'est jamais fait.
— Nous leur devons les plus grands honneurs, Wiifried. Demain tu me remercieras de ce que j'ai fait.
— Tu les connais? Je veux savoir qui ils sont! Tu ne réponds pas? Oh! par |)itié! Ne vois-tu pas que l'impatience me fait trembler! Je l'ordonne : obéis-moi.
Dasilissa s'approcha de lui, lui posa son bras sur l'épaule, el murmura à son oreille :
— Je ne sais pas, mon pauvre Wiifried, si je fais bien; peut-être ma crainte n'esl-ellc |)as fondée; peut-être apprendras-lu avec joie le nom de nos nobles hôtes. Quoi qu'il en soit,j'obéisà ta volonté. Ceux (|ui reposent là-haut sont le comte et la comtesse van Isersteen.
— Le comte et la comtesse van Isersteen? rugit Wiifried d'une voix terrible. Grand Dieu! Mon père el ma mère! Dans (juel ummenl!Oh, la malédiction !..
Il se laissa tomber sur un fauteuil avec des frissons de fièvre.
— Oh ! Hasilissa, malheureuse femme, qu'as-tn fait? L'arrêt de mes parents est tombé de la bouche! Le maléfice va s'accomplir. Sais-tu à quel crime un enchanlement impie m'a condamné depuis ma naissance? Si je l'enconlre mes parents, je dois les égorger de mes propres mains. Il n'y a point de grâce : nulle puissance sur lerre ne peut les proléger; je suis un inslrumeni aveugle, un esclave passif du sort qui me domine.
Sa femme épouv.nitée s'efTorça di.' le rappeler à la raison el de lui faire compieuilre la frénésie de ses idées sanguinaires. Mais lui, de |)lus en plus égaré, semblait lutter avec une violence convulsive contre une influence mystérieuse :
— Tais-toi, s'écria-l-il, lais-loi, Hasilissa; tout est inutile, je le sens bien. Mon cerveau bride, mon sang bout dans mes veines. Fuis, fuis; abaiulonnemoi à mon terrible sort!
Il se leva d'un bonil et saisit avec rage la poignée de son épée.
LE SORTILÈGE
LUTTE SUI'llKMK
Basilissa s'élança vers la porte de l'escalier en poussant un cri d'épouvante, la ferma au double tour, et jeta la clef par la fenêtre. Elle s'était dit que sa chambre à coucher était située dans une tour, et qu'elle ne communiquait avec le reste du château que par cette seule porte; que, par conséquent, celte porte fermée, son malheureux époux serait dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à ses parents.
Wilfried, tout à fait fou, ricanait d'un air féroce et criait que rien au monde ne pouvait le retenir. 11 se mit à frapper la porte à grands coups d'épée, mais comme elle était d'un bois de chêne très épais, il comprenait confusément qu'il lui faudrait trop de temps pour la forcer. Cependant il n'en continuait pas moins à frapper de toutes ses forces et tout le château résonnait sous la violence de ses coups.
Le bruit lit accourir cinq ou six serviteurs et gardiens de la porte. Wilfried les menaça de son glaive et jura qu'il abatterait à ses pieds celui qui oserait l'approcher.
Il reconnut parmi eux son valet de chambre, dans le dévouement duquel il avait pleine confiance.
— Rigaud, lui cria-t-il, sur ta vie, obéis-moi! Prends une torche et cherche là-bas sur la pelouse la clef de cette porte. Si tu la trouves, je te donne cinq marcs d'argent. Si tu ne la trouves pas, demain tu seras pendu.
Et comme Basilissa suppliait à mains jointes le valet de ne pas obéir, Wilfried écumant de fureur hurla en levant son épée :
— Rigaud, si tu hésites encore une minute, je te fends le crâne !
Le pauvre valet saisi d'une frayeur mortelle, répondit qu'il allait obéir, et sortit en toute hâte.
Wilfried recommança immédiatement à hacher le bois de la porte. Basilissa, à moitié folle de terreur, voulait le serrer dans ses bras et essayait de le calmer. Lui, malgré son égarement, ne se livrait à aucun acte de violence contre elle, et se contentait de la repousser doucement.
Le bruit terrible de ses coups avait réveillé les deux pèlerins, ils étaient descendus tout habillés et se tenaient derrière la porte, demandant du secours contre le danger inconnu qui les remplissait de crainte.
Leurs voix plaintives agirent sur la fureur de Wilfried comiie de l'huile sur le feu. 11 frappait en rugissant sur la porte avec une si terrible violence, que Basilissa craignait réellement qu'il no réussit à la briser.
La lueur roucje de la torche sur le gazon se refléta sur les vitres delà salle. Wilfried se rua vers la fenêtre, et, penchant la tête en dehors, il cria :
— Rigaud, Rigaud, as-tu trouvé la clef?
— Pas encore, seigneur.
— Dix marcs d'argent pour toi. Il me faut la clef ou ta vie !
Basilissa était tombée sans force sur une chaise, mais la grandeur du péril lui rendit un peu d'énergie. Profitant du moment où son mari parlait avec Rigaud, elle expliqua aux gens de sa maison ce qui se passait, et les supplia d'unir leurs forces pour enlever à Williied son épée.
Le respect les fit hésiter; mais, cédant aux instantes prières de Basilissa, ils entourèrent leur maître, lui arrachèrent son épée par surprise, et la jetèrent par la fenêtre, par delà l'enceinte du burg.
— Entraînez-le hors de la salle! cria Basilissa. Conduisez-le à la prison, au-dessus de la porte. Je l'y accompagnerai. Enfermez-nous là jusqu'au jour, et n'ouvrez la porte du cachot sous aucun prétexte ! N'hésitez pas, vous sauvez la vie à votre maître. Je vous en serai reconnaissante et vous récompenserai richement. Courage, courage!
Les serviteurs unirent leurs forces et s'efforcèrent d'entraîner leur maître. Mais lui, fort comme un géant et furieux comme un lion blessé, luttait avec rage et, frappant de droite et de gauche, renversait plus d'un assaillant. A la fin cependant le nombre l'emporta, et ils l'entraînèrent lentement à travers l'étroit corridor. Il rugissait et grinçait des dents; l'écume blanchissait ses lèvres; mais malgré toute sa résistance, il fut traîné dans la cour, éclairée en plein par la vive lumière de la lune.
LE SORTILf:GE VAINCU
Lorsque le triste cortège s'approcha de la porte, on venait précisément de l'ouvrir pour laisser entrer quelqu'un.
— 0 Dieu miséricordieux, soyez béni! s'écria Basilissa. L'ermite, l'ermite !
— Que se passe-t-il ici ? demanda Nyctos avec stupeur.
— Ses parents sont à Rotsburg, il est fou, et veut les assassiner, répondit Basilissa.
• — Ses parents ici? hélas ! hélas !
— Oui, oui, il faut qu'ils meurent. Le sort le veut. 11 n'y a rien à y faire, hurla Wilfried. Tout est inutile. Laissez-moi aller. Place, il me faut leur sang.
— Hélas, révérend père, mon pauvre mari est
LE SORTILÈGE
allé à voire errnitape; s'il vous y avait trouvi', cet horrible malheur ne se serait pas arrivé.
— J étais allé à l'église de Marck, prier devant l'autel.
— El que laire, tnaintenant, que faire?
— Fuir loin d'ici, sans retard, répondit l'ermite... Mes amis emmenezle hors de la porte; ue le lAchez pas. Si vous ne pouvez faire autrement, liez-le avec des cordes. Vite, vite !
Kt, joifîuant l'action à la parole, l'ermile saisi! le chevalier par le Itras, et cn^'agea les autres à l'imiter.
Wilfried se démena si furieusement (ju'un iminient il repoussa tout le monde, et s'élança vers le château. Mais avant (ju'il eut atteint l'extrémité de la cour, il fut saisi de nouveau, et la lutte recommença.
Les rugissements du fou, les gémissements de Masilissa et les cris des serviteurs se confondaient en unelfroyable vacarme (jui retentissait dans tout le château.
Ne pouvant le réduire autrement, on avait reii versé le pauvre Wilfried, et on se disposait à le garotter.
Tout à coup un bruit semblable au coup frappé par un marteau sur l'airain retentit dans les airs. L'ermite poussa un vigoureux cri de joie.
— Minuit!... .Arrière, làchez-le! s'écria-t-il. L'heure de sa délivrance a sonné. 11 est libre ! Libre et guéri!.. Merci, Dieu miséricordieux ! mon âme est rachetée!
— Mon Dieu! Dites-vous vrai? balbutia Basilissa avec incrétiulité.
— Laissez-le se lever, vous verrez, ré[)ondit l'ermite en se baissant pour venir en aide à Wilfried.
Le chevalier se leva et se frotta un moment le
front, comme un homme (|iii cherche à se rappeler. La mémoire lui revint tout de suite.
— Délivré pour toujours, libre, je suis libre ! s'écria-t-il joyeusement en levant les mains au ciel, lîasiiissa, ma douce compa^Mie, où es-tu?
Elle lui sauta au cou eu versant des larmes de joie et de reconnaissance.
— Ma mère, mes parents ! reprit Wilfried. Viens, Ha^ilissa, tu dois les embrasser. Ne crains rien, je n'aspire plus qu'à4es serrer sur mon cœur. L'accès est passé ; je suis calme. Une vive lumière brille dans mon âme. Viens, viens.
Et il l'entraîna dans le château.
Tendant ce tem|)s,riigaud avait trouvé la clef et ouvert la porte. Le comte et la comtesse van Isersteen étaient dans la salle, toujours ellrayés et tremblants.
Wilfried ouvrit les bras, et étreignit ses parents sur son cd'ur.
— Mon père, ma mère, je vous revois! Je sens battre vos cœurs sur le mien ! Dieu soit loué. Vous m'avez accusé, n'est-ce pas? Je n'ai jamais cessé de vous aimer. Un sorcier m'avait jeté un sort. Je vous expliquerai cela... Voici Basilissa, ma noble et fidèle épouse, mon bon ange. Aimez-la comme votre fille; nous vivrons pour vous lendre heureux... et, soil que nous demeurions ici, ou à Iserstcen, nous ne nous quitterons plus. Cet ermite, qui bénit le ciel et qui fut un grand pécheur, nous suivra, et attirera sur nous les bénédictions célestes. Plus de chagrin ! Désormais la paix, la joie, l'amour et le bonheur nous attendent.
Des cris joyeux rctcnlirent de toute part, et, lorsque les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la salle, ils éclairèrent les embrassements de Wilfried, de Basilissa, du comte et de la comtesse van Isersteeu.
FIN II r s 0 R T I I. K r. F,
'X^'' '' y^''-^^^ " ' Mmiimiêiimê^H^^^
— Tais-toi, Jacques... (Page 4.
L'ONCLE REIMOND
Au milieu de l'immense bruyère qui, pareille au lit d'une mer desséchée, s'étend sur un espace de plusieurs lieues, le long de la frontière septentrionale de la province de Limbourg, s'élève une vieille et sombre forêt.
Probablement que, dans les siècles écoulés, il y a eu là un vaste marais, car ce ne sont pas des sapins ou des pins qui y croissent : le chêne, le saule, le peuplier, l'aune et d'autres arbres au feuillage touffu y entrelacent leurs racines dans le sol humide et gras.
Le terrain du bois est si bas, que le voyageur
qui traverse la bruyère aperçoit à peine, dans le lointain, les cimes des arbres comme une tache noire sur le désert de sable. Lorsque, fatigué et assombri par le sentiment de cette longue solitude, il approche du bord du ravin, l'aspect de ce feuillage ombreux ne le réjouit pas ; au contraire, il l'arrête surpris et Iiésilant. Cette impénétrable masse verte, le silence absolu qui y règne, la froide humidité dont les vapeurs s'élèvent vers lui, tout cela le fait rêver à une solitude plus complète encore, à quelque chose d'isolé, de mystérieux, et soit par crainte des malfaiteurs ou de quelque autre péril inconnu, ce n'est pas sans inquiétude qu'il s'aventure sur l'unique sentier qui s'avance dans le bois sombre et silencieux.
L'ONCI.K ItEIMOND.
Cosl à l'endroit le plus profond do ce. bois que s'élève le chAleau de Wildenbor};.
I.t's deuv lr»iirs «'bréclH'os (jui suniumlciil sa rasade posU-rieure et la forme des feruHres imliqueiil ([u'ils avait été consliuif du temps des Ksp:tgiiols.
C'est utï };raiid hàtimeiil carré, en l)ri(|iu's roujies, lourd, épais, et sans aucune trace d'ail ni de goût.
Assurément, les propriétaires de ce cliàlcau avaient cessé de l'entretenir depuis plus d'un demi-siècle, car uti i,Maiid nombre de brlcjucs s'étaient délachécîs; les interstices des pierres étaient profonilément creusés; partout, dans la farade, poussaient des plantes saiivaires, et en quelques endroits d'é|)ais b')ui|u<'ls de licnèls sauvaj,'es airitaient au vent leurs Itrancbes },Méles.
Une vieille vi};ne noueuse avait couvert une jrrande partie de la la^ade; mais, taule d'appuis, elle était retombée et courbait sa tète brancbue sans que personne sonijeàtii la relever.
Kn voyant un pareil abandon, on eut pu croire qu'avant peu Wildenborj; tomberait en ruine, d'autant plus qu'une large lézarde avec des angles aigus, portant comme la trace delà foudre, coupait l(! cliàleau du luul en bas.
A une centaine de pas derrière la grille de fer Touillée (|ui fermait l'entrée, on voyait une [lelite maison de paysan, avec son élable et son lour séparés, laquelle était destinée sans doute à l'Iiabitalion d'un jardinier.
Kl, s'il y avait là un jardinier, il ne devait pas Hre fort zélé, car les aibres fruitiers étaient redevenus sauvages ; les chemins étaient remplis d'une berbe épaisse, tandis que les pelouses et les parterres étaient envahis par des plantes |)arasilt's, telles que les oreilles d'ours, les pieds d'alouettes et les graterons.
In malin du mois de juillet is.'â, une vieille femme se trouvait dans la chambre du rez-dechaussée de celte maison de jardinier. Elle avait fait du café dans une cafetière d'argent, et venait de placer une jatte de porcelaine dorée sur un plateau en laque. Le luxe de ces objets ne s'accordait guère avec le reste de rameublemenl. Tout y était, sinon malpropre, du moins vieux et use. On pouvait donc supposer que la cafetière d'argent et la jatte de porcelaine étaient destinées à une personne d'un rang plus élevé.
I>a vieille femme, a|très avoir [)laré sur le plateau un p.iin de froment, alla vers un bénitier pendu a la muraille, mouilla ses doigts, et (il tristement le signe de la rir)ix. l'uis elle tira de sa poche un chapelet, s'assit et .»>e mita [trier.
Longtemps elle remua les lèvres en silence. Klle avait déjà plusieurs fois levé les yeux au ciel,
lorsi|u'un homme, portant une bêche sur l'épaule, pénétra dans la chandtre, et la regarda en silence et comme elfiayé.
Cet homme pousail avoir soixante et dix ans; ses cheveux étaient blancs, son dos était courbé et son visage creusé de rides profondes. Ouoitpie ses yeux fussent vit's encore, l'épaisseur de ses lèvies — chose assez rare à cel âge — lui donnait une singulière apparence de simplicité et de faiblesse desprit.
— Félronilie, Nox n'est-il pas encore venu m'appeler? denianda-l-il en déposant sa bêche.
La femme secoua la tète en signe de dénégation.
Ce mutisme |)arul déplaire an vieux jardinier, car il se laissa tomber sur une chaise en grommelant, et leva les mains au ciel comme pour se plaindre de son malheureux sort.
Un instant a|)rès, il dit :
— Mais, Pétronille, regarde l'horloge; l'heure habituelle esl passée. Serait-il arrivé quelque accident à monsieur? Mon Dieu, si nous le trouvions mort tout à coup!
— l'onr l'amour de Dieu, laisse-moi prier, ré|)ondit la femme.
— C'est intolérable! s'écria riiomme. Je meurs de crainte et d'angoisse, et je ne puis obtenir un seul petit mot de consolation ou il'encouragement!... Pélronille, l'élronille, quand lu mourras, tu seras sans doute changée en poisson, .le deviendrais méchant, si je croyais que tu le fais pour me tourmenter;mais non,(e n'est pas ta faute, pauvre femme. C'est une malédiction (|ui pèse sur Wildenborg. Depuis la nuit fatale, tout ici a perdu la voix. Notre vache précédente ne mugissait plus, et la nouvelle n'était pas ici depuis deux mois, qu'elle avait complètement oublié sa langue. Nos canards ne crient pas une seule Ibis en (|uinze jours, qu'il menace de pleuvoir (»u non. Dans tout Wildenborg il n"v a pas un oiseau (|ui chante ou qui gaztniilbî !.. Je ne suis pas sourd; j'entends bien la linotte qui chante dans le |iommier;mais ce n'est qu'un oiseau de passage. Si elle reste dans cette contrée maudite, elle aura bientôt oublié ses chansons pour toujours. De même, toi, l'étronille, qui autrefois ne pouvais pas tenir un instant la bouche close, lu m'obliges maintenant à converser avec moi-même, ce qui manque de variété.
La femme haussa les épaules avec uik; expression d'impatience et de pitié.
Le vieillard loi tourna le nos et grommela à voix
basse :
— Non, non, je ne reste pas ici; je n'attendrai pas le jour terrible. Il se passe des choses elTroyables à Wildenborg ! Que sera-ce quand l'homme noir... Notre-Sei;.neur préserve tous ( hrétiens, et siirlonl le pauvre Jacques .Mispelsavec
L'ONCLE REIMOND.
sa vieille femme!... Mon infortuné maître! mouiir si jeune, et de quelle mort, ô ciel! Voilà ce que c'est quand l'homme veut en savoir plus (jue Dieu ne permet, et lit des livres pleins de mystères interdits !... Quand j'y pense, mon cœur descend dans mes Sx ties, et mes cheveux se dressent sur ma tête. Une fois déjà, dans la nuit fatale, la foudre a ertr'ouvert le chàleau. Cette fois, ne s'engloutirat-il pas avec tous ceux qui l'habitent? Il m'en coûte beaucoup de quitter mon service à la (in de ma vie, mais je ne veux pas attendre jusqu'à ce que rhomme noir vienne ici nous rompre le cou. Mon, non, je fuis Wildenborg, car on ne...
Pétronille termina sa prière par un signe de croix. Un soupir étouffé sortit de sa poitrine oppressée.
Le jardinier, frappé d'une terreur subite par ce bruit étrange, se retourna et s'écria tout tremblant :
— Dieu nous protège, Pétronille ! L'homme noir est dans la chambre, invisible.
— Qu'est ce qui te prend, Jacques? demanda la femme toute saisie. As-tu vu ({uelque chose ?
— Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu derrière moi un soupir rauque comme la voix de Nox. Il est donc présent dans cette chambre, sans que nous le sachions.
— Eh ! c'est moi qiîi ai poussé ce soupir; je suis un peu enrhumée,
— C'est toi qui as soupiré, Pétronille? En es-lu bien sûre?
— Très sûre. Pourquoi m'etfrayes-tu toujours inutilement?
— Ton mutisme m'irrite.
— Pourquoi parlerais-je, Jacques ? tu ne dis que des niaiseries qui me font tressaillir ou qui m'ennuient. Et que nous sert de parler? Prier, prier toujours est le seul moyen de salut, s'il en reste un encore.
— Oui, et faire des signes de croix. Si nous avions affaire à un esprit ordinaire, je pourrais espérer que nous en triompherions par ce moyen-là; mais, Pétronille, n'y a-t-il pas un grand crucifix dans la chambre où il dort toutes les nuits ? s'il dort, bien entendu. Non, non, le mieux est de quitter Wildenborg avant que le jour fatal arrive... Si notre malheureux maître doit mourir, nous, faibles créatures, nous ne pouvons pas l'empêcher. Et je ne me sens pas la moindre envie de l'accompagner dans l'autre monde. Si nous renoncions à notre service aujourd'hui même, Pétronille ?
— Fi ! quel alîreux projet est cela ! dit la vieille femme indignée. Nous qui, pour ainsi dire, dès le berceau, avons mangé le pain des Reimond, nous abandonnerions notre pauvre maître main-
tenant f|u'une triste mort le menace? Non, Jacques, quoi qu'il arrive, je ne le quitte pas tnnl qu'il vivra.
— N'as-tu donc pas peur, Pétronille ? ne ciaitis tu pas que l'homme noir...
— J'ai peur et je suis triste, parce que noire maître va mourir. Pour ce qui me regarde, mon âme est en paix avec Dieu. Huit jours sont vite passés.
— Oni, Pétronille; ce n'est pas que j'aie quelque poids sur la conscience : n';)i-,e pas été à c(mfesse dimanche? Et j'aurais soin d'ailei- parler encore une fois au curé la veille du jour fatal.
— Eh bien, alors, Jacques, que crains-tu pour toi-même?
Le vieillard secoua la tète d'un air mécontent.
— Ce que je crains? répéta-t-il. Tout. Ne dirait-on pas, Pétronille, que nous vivons ici en pleine sûreté parmi les anges, tandis que, au contraire, l'atmosphère de Wildenborg fourmille d'âmes damnées et de méchants esprits? Ne hausse pas les épaules, Pétronille; cette nuit, j'ai sué à grosses gouttes. A peine avais-je fermé les yeux, que quelque chose de semblable à une bête velue, les yeux enflammés, grinçant des dents, vint se coucher sur ma poitrine.
— Tu auras trop mangé hier au soir.
— Non, non, le cauchemar, veux-tu dire. Ce n'était pas cela. Je m'éveillai en sursaut, et j'eus beau me retourner, je ne pus me rendormir. Alors, j'allai à la fenêtre, il faisait au dehors noir comme en enfer. Je n'ose te dire ce que j'ai vu entre les arbres.
— Qu'as-tu vu? demanda la femme. Encore ([uelques billevesées ?
— Ce que j'ai vu? Je ne le sais pas moi-même, Pétronille. Des formes blanches et grises, comme des morts sortis de tombeau ; une soite de procession de linceuls avec des squelettes par-dessous, des oiseaux et des bêtes noires indistincts comme le brouillard du matin, mais effrayants à voir.
Pétronille accueillit ces mots avec un sourire de pitié.
— Je connais bien un moyen de sauver notre pauvre maître, dit le jardinier après un instant de silence.
— Vn moyen de sauver notre maître? s'écria la femme. Ah ! c'est ton bon ange qui te l'a inspiré.
— Non, Pétronille, car j'y pense depuis longtemps, et d'ailleurs, il est impossible de l'exécuter. Si j'osais seulement mêler un peu de poison aux aliments de ce damné de Nox! Monsieur serait délivré de l'inlluence infernale qui le possède; mais Nox le saurait d'avance, et que nous
L'ONCLE REIMOM).
arriverait-il ? — Tu ne veux pas quitter lo chàto;iu, Pôtronille? Tu es décidôe à rester encore ici toute une semaine et à attendre le jour fatal '.' Nous assisterons donc à l'affreuse mort de notre maître ? Pourvu (|ue nous ne mourions pas de frayeur auparavant ! — C'est ('tonnant ipie Nox ne soit pas encore venu m'appeler. Il est déjà d'une demi-heure en retard. Si du moins monsieur voulait me permettre de prendre un ou deux veilleurs dans la maison. Mais il ne veut pas en entendre parler. Ni garde-malade ni médecin ne peuvent mettre le pied à Wildenborit. Le curé seul vient ici quelquefois; mais le curé, lorsque je lui parle de toutes ces choses terribles, se nio(|ue de moi...
— Tais-toi, Jac(|ues, Nox est là 1 dit la femme.
Un grand chien noir entra dans la chambre. Il devait être très vieux, car il avait perdu une partie de ses poils, et ceux qui lui restaient étaient hérissés et tout mêlés. Il leva la tête vers le jardinier elTrayé, le regarda avec ses yeux vitreux, et ouvrit la },'ncule comme s'il allait parler ou aboyer; mais le bruit rauque qui sortit de sa gorge ressemblait bien plus à la toux d'un \ieillard asthmatique (ju'à la voix d'un animal.
Jaccjues Mispels ré|)ondit en tremblant :
— C'est bien, Nox; dites à monsieur (|ue je viens à l'instant.
Le chien se relourii;i, cl courut vers le château.
— As-tu remarqué, l'étronille, comme Nox m'a regardé avec colère?
— Oui, j'ai cru qu'il allait le mordre.
— Mordre? Pliit au ciel que nous n'ayons pas autre chose à craindre de lui. Il sait déjà (|ue nous avons mal parlé de lui I
Sa femme lui mit le pl.ite.-iu sur le bras et répondit :
— Va, dépêche-toi ; monsieur .sera fArhé parce que son café est à moitié refroidi.
Jacques Mispels se dirigea vers le château jt.ii le seul chemin encore frayé, traversa u\\ couloir <d)scur, entra dans une espèce de salon, déposa le plateau sur une table, et dit :
— Mon«ie\ir, voici votre déjeuner; qu'il vous profite !
La personne à qui s'adressaient ces paroles, pour toute réponse montra une chaise sur laquelle le jardinier ému se laissa tomber sans oser faire :Hirun bruit, jiarce qu'il vriyait (|ue sou maître était occupé et ne voulait pas être dérangé.
M. Ileimoiid, le |»ropriéiaire de NVildenbfug, ét.iit a>sis dan> un fauteuil «levant une grande table, la main droite posée sur une tôte de nmrt, et les yeux fixés sur les orbites creux du squelette, comme s'ils avaient causé ensemble. Il était silencieux cl ne bougeait pas.
Cet homme étiange pouvait avoir atteint la ciiKiuaiitaine, bien (pi'il parût beaucoup plus vieux. Il était si extraordinairement maigre, que les os de son dos et de ses épaules soulevaient l'étoffe delà robe de chambre dont il était enveloppé ; ses manches tombaient sur la table, si plates ({u'onne pouvait les supposer garnies de chair ni d'os. Ses joues étaient creuses, et il avait absolument l'aspect d'un cadavre. Mais ses yeux, si profondément enfoncés (lu'ils fussent, étaient encore vifs et brillaient comme si, dans chacun d'entre eux, il y avait eu une étincelle .
Nox, le chien, était assis à côté de lui, le museau sur ses genoux, épiant le moment où son maître cesserait son entretien silencieux avec la tète de mort.
Dans la salle, tendue en vieux cuir doré et bruni, il n'y avait guère d'antres meubles iiu'nne large table et deux ou trois chaises. Sur des rayons, attachés dans un coin à la muraille, on voyait «iuel([ues grands livres reliés en parchemin; un peu plus haut, une mappemonde, une machine avec des disques ih; verre, (|ui avait servi à produire de l'électricité; une sorte de lanterne magique ou fantasmagorie on cuivre, et deux ou trois squelettes d'animaux, tout détraqués, désarticulés, et couverts (le toiles d'araignée et d'une épaisse couche de poussière.
Au-dessus de la cheminée pendait un grand crucifix, sous lequel il y avait une lourde pendule, dont la lorme et le mouvement avaient (|uel(jue chose de bizarre. On n'y voyait point d'aiguilles ni de balancier : c'était le cadran même qui tournait; mais à c(')t('', sur un socle, se tenait la statue de la Mort, inoiilrant du doigt le cours des heures.
.Iac(|ues Mispel< avait d'abord considéré son maître avec une profonde pitié, et il avait même essuyé une larme sur ses joues. Mais bientôt son crrur se mit à battre dans sa poitrine, et il se prit à trembler sur sa chaise. Le silence de son m;iitre durait si longtemps, et cette grande salle paraissait au pauvre homme si déserte et si terrible, surtout à cause de cet affreux chien qui tenait le museau levé vers lui, qu'il en mourrait de peur. Il poussa un soupir en voyant (|uc son maître levait la main de dessus la tête de mort, et se baissait pour prendre une cruelle de bois |)lacée sons la taide.
.M. Heimond coupa une partie de son pain, l'émielta dansl'écuelle et la plaça devant son chien (|ui, par reconnaissance, lui lécha les mains et se mit à avaler s:i nourriture avec des grognements de joie.
Les mouvements de M. Reimond étaient singulièrement libres et vigoureux, du moins pour un
L'ONCLE REIMONI).
homme aussi épuise. On eût dit, à voir l'éclat de ses yeux et l'expression gaie de son visage, sur lequel se jouait un doux sourire, que, malgré sa maigreur excessive, il était bien portant et qu'il ne lui manquait rien ; il rompit un petit morceau de pain, gros comme le pouce, le trempa dans un peu de café, et le mit dans sa bouche. Alors écartant le plateau :
— Quand l'âme absorbe tout notre temps, il ne reste pas grand chose pour le corps... Jacques, j'ai à te parler.
Le vieux jardinier, qui s'était levé, répondit en étouffant un cri de surprise.
— Ah ! monsieur, est-ce là manger? Voulez-vous vous laisser mourir de faim? — Je comprends, la crainte... mais vous ne pouvez pas savoir; peutêtre y a t-il encore espoir.
— Quel espoir, mon ami? répondit l'autre avec calme. Que mon corps ne mourra pas au bout de CCS huit jours? Pourquoi l'espérerais-jo? Je ne le désire pas. Asseyez-vous, et demeurez tranquille.
— Ainsi, s'écria Mispels les larmes aux yeux, c'est bien vrai, c'est inévitable? Je vais perdre mon bon maître pour jamais?
— Aujourd'hui, dans huit jours, ou plus tard, qu'importe, Jacques ? La vie n'est rien par ellemême; c'est une petite partie de notre existence, un seul pas de l'âme dans le chemin de l'éternité.
— Oui, monsieur; mais, avec votre permission, on peut aussi bien faire ce pas plus tard que plus tôt.
— Non, Jacques, l'heure, la minute de ce pas est marquée sur le grand livre des âmes. Et, si vous le désiriez, je pourrais vous dire, sans me tromper, quel jour vous mourrez.
— Pour l'amour de Dieu, monsieur, ne le faites pas, dit le jardinier d'un ton suppliant. Si je savais l'heure de ma mort, je commencerais à mourir dès à présent, eussé-je même encore vingt ans à vivre.
— Soyez sans crainte, je ne vous le dirai pas, répondit M. Reimond avec un sourire. Votre esprit manque des lumières et votre âme de la force nécessaire pour envisager la mort telle qu'elle est. Votre nature est très imparfaite, et vous devrez revivre plus d'une fois encore, avant d'atteindre le repos et le bonheur éternels.
— Si je ne deviens pas un chien ou un porc, tout m'est égal, pourvu que je vive, murmura le jardinier. Oui, monsieur, ne vous en formalisez pas; mais mon esprit bouché me dit que ce ne serait rien de savoir quand on doit mourir, si l'on savait où l'on va,
— En effet, Jacques, ce serait une grande satisfaction ; mais il y a des secrets que Dieu tient cachés même pour les âmes et les esprits. Plus
d'une fois, j'ai interrogé sur mon sort à venir l'esprit qui habite cette tête de mort. 11 est toujours resté muet, et m'a fait comprendre qu'il l'ignore ou qu'il ne peut le révéler.
Tout à coup le jardinier sauta de sa chaise, et recula tout épouvanté, comme s'il était mordu par une bête verjimeuse. Il avait surpris Nox furetant avec son museau dans la poche de son paletot et, ne sachant ce (\ne voulait l'animal, il s'écria :
— Oh ! monsieur, au secours, au secours ! Le diable, je veux dire le chien ! 0 ciel, que veut-il de moi?
Mais Nox, à la voix menaçante de son maître, alla vers lui la queue basse et déposa dans sa main quelque chose qui ressemblait à un morceau de saucisson desséché.
— Ah ! Jacques, Jacques, dit M. Heimond avec un accent de reproche, vous mangez de la viande? Ne m'aviez-vous pas proni"s d'épargner tout ce qui a vie, et de ne vous nourrir que de plantes et de céréales? Les bêtes n'ont-elles pas d'âme? Le corps n'est-il pas souvent, chez elles comm e chez nous, l'enveloppe matérielle d'une créature qui s'achemine vers la perfection par la souffrance et les épreuves ? Et si, par hasard, votre âme devait revêtir la forme d'un cochon, d'un mouton ou d'un autre animal, ne déploreriez-vous pas que le couteau du boucher vînt interrompre ou encombrer votre marche vers l'éternité?
— ^ Ah ! monsieur, balbutia Mispels ahuri, pardonnez-moi ma simplicité. Pour ce qui regarde ce regrettable déménagement des âmes, il est possible que ce sera comme votre tête de mort, non, comme vous le dites; mais mon esprit est trop bouché pour le comprendre, et, l'eussé-je compris, encore ne pourrais-je vivre sans viande, ou du moins sans graisse ni beurre. J'ai essayé une fois, et m'en suis privé pendant huit ou dix jours. Je ne me reconnaissais plus moi-même dans la glace, et ma pauvre femme ne faisait que pleurer, persuadée que j'était étique,
— Bon ! c'est votre affaire, Jacques; après votre mort, vous vous en repentirez, soyez-en sur, dit M. Keimond. Parlons d'autre chose qui ne dépasse pas la portée de votre faible intelligence. Approchez votre chaise de la table, et mettez-vous là devant moi. Comme je vous l'ai dit, Jacques, dans la nuit du 81 août au 1" septembre, sur le coup de minuit, mon âme quittera son enveloppe mortelle; en d'autres termes, je mourrai.';
— N'y a-t-il donc plus aucun espoir ? soupira le jardinier.
— Aucun. Celte heure est fatale, immuable et irrévocable.
— Mais, mon pauvre maître, si vous vouliez implorer l'assistance du curé, et l'accepter avec une
l/ONCI-E IIKIMOM).
Ame chrétienne, peul-rlro chasçerait-il les méchants esprits (|iii vous entourent, et cet étrange serviteur (|ui ne voMS(|iiill('|)asuii instant, — No\... Nox, ce n'est pas là ce? (|ue je veux dire; niais pourtant, voyez-vous, loiis les cliii'iis ne sont pas (It's hélcs...
Quand il vit le cliien, en entenilant [Mononrer son fiom, lever le museau vers lui et le reirarder d'un œil lorve, il n'osa pas continuer et détourna le vi>a},'e sans rien dire.
— Innocent! où vont vos idées? dit M. Ileiinond. Leses|)rits sont plus |)nissantsqne l'homme et ne se laissent pas chasser. Comment notre hon [taslenr ponrrail-il em|)êcher une chose inl'aillihle?
— InlaiHihle? oiii,si Dieu h* |ieiinet.
— C'est iJien lui-même qui a mar(|ué le terme de ma vie [iresente. Es|)érez-vons (|u'il décidera contre sa pro|»re volonté".'
Cette sint,Miliére vraisend)lance était trop profonde pour le sens ohlus du jardinier. Elle le frouhia, et lui donna la conviction que rien ne pouvait sauver son i)au\re maître de laralale mort. Il courha la tète ave détoura.^emenl.
— Allon>, mon ami, ne vous afflig:ez pas, dit M. Heimond d'un Ion c(ms(daut. J'aurai soin (pie vous n'ayez pas sujet de rejçretter mon j)assage dans nne autre vie. C'est de cela (jue je voulais vous parler. Kconlez, et ne m'interrompez plus par des plaintes inutiles. Vous nous avez servis, mon |)ëre et moi, av(>c altachemenl. .\vant de (piilter ce monde, je veux réconqx'oser votre dévonemeni en mettant vos vieux jours à l'ahri du hesoin. Vous (•(tnnaissez la ferme derrièie Haveiiliem. Elle rapporte plus de mille francs de fermage aiinufd. Je vous léguerai, parnmn testament l'usurfruil viager de cette ferme. Vous pourrez donc, après ma mort, vivre trarupiille avec votre hnnne l'élronille, sans travailler et sans im|uié(ude, jusipi'à ce que l'heure du départ sonne aussi ponr vous. Ele.svous content ainsi, Jacques?
Le vieux jardinier, touché de celle hoiilé, se mit à pleurer. Surmontant son ém(»lH»n avec effoil, il sanglota.
— Content ? Nom, non, je ne suis pas cnnleiif. Je ijonnerais tous les hiens de la terre et tmil mon .sang ponr vous racheter de la cruelle mort ipii von> menace. () mon l)ieu î un si hrave homme, un si généreux maître, s'en aller ain^i! Vous me comblez de hienlaits, monsieur. Je vous suis reconnaissant du fond de mu pauvre Ame, mais pourtant je ne suis pas heureux, et probablement le vieux Jacoh .Nlixpels ne vous survivra p;is longtemps.
M. Iteiniond essaya île consoler sou vieux serviteur, et, voyant (ju il y avait réussi en grande partie, il rnprit :
— .Iac(|ues, j'ai encore heauconp d'autres choses à vous dire. Quand l'Ame humaine s'aperçoit (pi'une pi riode va linir pour elle, elle songe à régler ses com|)tes, et, si elle peut augmenter l'avoir de ce com|(le ou (;n dioiinuer la dette, elle se hâte de le faire. J'ai scruté ma conscience et drossé le compte de ma vie présente. Ah ! Jacques, je me suis trouvé en défuit. Je n'ai pas été juste envers tout le monde. Peut-élre y a-t-il des gens an\(|nels j'ai fait du mal.
— C'est impossible! s'écria le jardinier. Vous, monsieur, (|ni ne souffrez pas même qu'on fasse du mal à une mouche, vous en auriez lait à une personne?
— Vous ne me comprenez pas, reprit son maître. Il est vrai (ju'il est écrit : Ne fais iian à (iiilrni ce (juv lu ne roiitlrais pas qu'on le fit: mais ce n'est là qu'une partie de la hd, car il est écrit aussi : Aime Dieu pdi-dessiis tout, et ton prochain coiiinie loi-Hiènie. On n'accomplit que; la moitié (le son devoir quand on ne fait pas \i\ mal. Tout le bien qu'on néglige de faire est autant de mal (|ue l'on lait, et cela est écrit sur la page somliie du livre de notre vie. Pour élie tout seul et pour fuir le contact des hommes, j'ai, depuis ({uinze ans, roni|iu complètement toute relation avec les membres de ma famille. La |)lupart sont moils depuis; il n'en reste (pie deux. A la vérité, jai pourvu à leur éducation par l'entremise (h; mains étrangères, et maintenant encore, j'assure une petite rente, tlii moins, an (ils de mon frère.
— l'auvie Williem! soupira le jardinier. Qu'il doit avoir grandi! Mon cn'uiaspire à revoir encore une fois le cher enlani (|ue j'ai porté si souvent dans mes bras.
— Vous le verrez probablement; mais ne m'interrompez pas. Tonte la nuit, j'ai été assis devant cette table, pen.sant à ;\\ ilhem Keimond ; l'esprit d(Ha tète de inori, jus(|iie vers le matin, ne voulait pas me donner de réjionse, mais, à la fin cependant, il a parlé clairement et approuvé le vœu de mon àine. Jacques, j'ai rint«Milion d'écrire à mon neveu.
— Ah! merci, numsieur; ahtrs du moins j'aurai (|iiel(|n'un pour me donner îles consolations et des forces.
— Sil veut venir.
— il viendra, tout de suite, sans hésiter, soyezen certain.
— Hlspéroiis-le, Jacques. J'ai aussi l'inlenlion d'envoyer au notaire, à Anvers, une lettre pour la (ille de ma belle-sinir. Si Thérèse iJewil vit encore, je veux la revoir avant de mourir.
Le jardinier lit la moue et pniiss,) mu' sorte ih' grognement sourd.
— Les Dewit, dit-il, n'ont jamais dit (|0(! du
L'ONCLE RIillMOND.
mal de vous, monsieur; ils vous ont blâmé et m'ont persécuté. Ils nous haïssent, vous le savez bien.
— Atout péché miséricorde, répondit Reimond. D'ailleurs, ma nièce Thérèse n'est pas responsable de la faute de ses parents. Mon devoir exige que je continue à veiller sur elle, et, depuis des aimées, je l'ai tout à fait oubliée. Qn'esl-elle devenue? Elle est femme, et le monde est plein de dangers. J'ai été injuste evers elle, et, si la pauvre créature est égarée, mon âme en portera la peine. Je veux le savoir.
— Et vous allez la faire venir h Wildenborg? demanda le Jardinier avec une sorte d'effroi.
— Sans doute; elle est mon héritière aussi bien que le fils de mon frère.
— Mais, pour l'aumur de Dieu, monsieur, vous n'ôterez pas vos biens à Wilhem Reimond pour les donner à l'ingrate Dewit?
— Les biens que je possède proviennent pour moitié de ma femme, que j'ai, hélas! perdue la première année de mon mariage. L'équité ne veut-elle pas que les biens retournent là d'où ils sont venus?
M. Reimond ouvrit le tiroir de sa table et y prit deux lettres fermées.
— Vous allez courir au village, dit-il, pour jeter ces lettres à la boite.
Jacques Mispels s'était levé pour prendre les lettres et il se disposait à les emporter, mais le chien les saisit dans sa gueule et les reporta à son maître.
Une expression étrange, un mélange de frayeur et de joie, se peignit sur les traits du vieillard.
— Ah! ah! il a peur de Wilhem! Don signe! qui sait? murmura-t-il à voix basse.
Reimond reprit les lettres à Nox et les rendit à Jacques, qui les cacha au fond de sa poche et se hâta de quitter l'appartement.
Quand il revint près de sa femme, il lui dit rapidement :
— Il faut que j'aille au village, tout de suite. Donne-moi mon autre paletot. II vient du monde ici : nous ne serons plus seuls. Je vais porter des lettres pour appeler Wilhem Reimond à Wildenborg, Wilhem Reimond et Thérèse Dewit.
— Thérèse Dewit? s'écria la femme surprise.
— Oui, notre ennemie. Mais, en route, qui m'empêche de perdre la lettre ou de la jeter dans la tourbière?
— Fi! Jacques, pas de pareilles idées. Trahir ainsi ton maître !
— C'est pour rire, Pétronille. Dieu sait où Thérèse Dewit est allée. Peut-être le notaire d'Anvers ignore-t-il aussi sa demeure; alors, elle ne viendra pas du tout. Ce serait un malheur, si elle arrivait I
ici avant Wilhem Reimond. Nox a peur de Wilhem ; il a voulu déchirer les lettres. Il y a quelque chose là-dessous. Peut-être tout espoir n'est-il pas perdu. Au revoir, je cours tout d'une haleine.
La vieille Pétronille était près du feu, occupée à faire le café de l'après-midi, quand son mari rentra et s'écria joyeusement :
— Pétronille, il est là. Je l'ai aperçu an bout de l'avenue, du moins si mes yeux ne me trompent pas. Viens, regarde avec moi, tes yeux sont meilleurs que les miens.
Ils allèrent ensemble jusqu'à la grille.
— C'est un monsieur, dit la femme; mais estce Wilhem Reimond? C'est ce que je ne puis distinguer de si loin. Le neveu de notre maître était un enfant de dix ans, lorsque nous le vîmes pour la dernière fois. Ce monsieur n'a ni bagages ni bâton de voyage. Il ne peut donc pas venir de si loin.
— Mais quel autre serait-ce? Il ne vient jamais personne à Wildenborg.
— On ne peut pas le savoir.
— Quelle est la couleur de ses cheveux, Pétronille?
— Il me semble qu'il a les chevaux noirs.
— C'est lui, Wilhem Reimond, n'en doute pas. Ah ! je tremble d'impatience et d'espoir. Je cours à sa rencontre.
Le personnage qui était apparu au bout de l'avenue était un jeune homme aux cheveux noirs et bouclés, à la physionomie ouverte et souriante. Il pouvait avoir vingt-cinq ans. Quoi(|ue ses traits fussent assez fortement accusés, l'ensemble de son visage indiquait un bon cœur et même une certaine poésie dans les idées ; car il marchait tout rêveur, la tête baissée, tantôt s'arrêtant pour cueillir une fleur, tantôt pour regarder autour de lui dans le bois.
Tout à coup il entendit un bruit de pas qui s'approchaient; il sortit de sa rêverie, et vit un vieillard qui marchait vers lui à grands pas et en donnant des signes d'impatience.
Mais, soit que le jardinier se fût trompé dans son attente, soit qu'un sentiment de respect le retint, il s'arrêta, hésitant, à une vingtaine de pas du jeune homme.
Ceiui-ci, étonné de l'attitude inex[)licable du vieillard, le regarda avec plus d'aitention. Soudain un souvenir s'éveilla dans sa mémoire; il poussa un cri de joyeuse surprise, s'élança en avant, les bras ouverts, et, Sr» jetant au cou du vieillard, s'écria :
I/ONCLE REIMOND.
— .Mon lt(»ii J;i((|ues, tu vis encoro? Dieu soit loué! je le rexois. Ah! combien d»; l'ois j'ai jicnsA à toi! J'ose a peine te (ieinainiiTcoinmeiil se porte ta femme l'étronille?
Le jardinier, paralysé par rémolioii, ne pouvait parler. 11 prit les mains du jeune homme, les couvrit (le baisers, et y laissa tomber deux larmes Itri^ lautes.
— Mais, mon cher JacqutîS, (|ue lais-tn".' murmura celui-ti.
— Non, non, laissez-moi vous baiser les mains, répondit le jardinier allendri. J'étais déjà si vieux quand nous avons quitté llruxelles, (jue je ne vous ai pas reconnu, et vous, (|ui étiez alors un enfant, vous me nommez au premier coup d'œil et vous embrassez un pauvre vieillard, un liund)le paysan, un domestique! Ah! qu'il est doux de savoir qu'il y a au monde quelqu'un (|ui nous aime et qui pense à nous !
— Et la bonne l'étronille? répéta le jeune homme. Tu ne me réponds pas. Je comprends, elle est au ciel, n'est-ce pas?
— Non, non. Voyez, elle est là-bas, derrière la 1,'rille. Son cœur bal d'impatience. Venez, venez, monsieur \Vilhem. Hendez cette pauvre âme heureuse comme moi.
Et, le prenant par la main, il l'entraina jusqu'à la grille.
— l'étronille, sois contente, cria-t-il de loin; c'est Wilhem! 11 ne nous a pas oubliés; il m'a reconnu tout de suite. Hue de lois je te l'ai dit : il a les veux noirs de son père et le cœur aimant de sa mère !
Mais déjà Wilhem tenait la vieille femme serrée dans ses bras et disait avec une profonde joie :
Pétronille, quel bonheur de te trouver en-
(•ore bien portante et robuste! Ta vue me ramène aux beaux jours de mon enfance. Mon père et ma mère revivent devant mes yeux. Et comment vastu? Tu vis contente ici, n'est-ce pas?
La vieille femme était attendrie et stupéfaite, elle regardait le bon jeune homme avec un sourire reconnaissant (|ui rayonnait à travers ses larmes.
Venez, entrez dans notre maisonnette; vous
devez être fati^rué de ce lonj,' voyage, dit le jardinier. Nous ne pouvons pasfairedubruit ici. Femme, détache vile le jandion delà cheminée, M. Wilhem d(»it avoir faim : l'air de la bruyère estvif. Assexezvous, monsieur, el reposeat-vous un peu.
— Je ne manderai pas maintenant, quidqne envie que j'en aie, répondit Williem ; j'ai hâte de voir mon oncle.
— C'est im[iossihle en vr moinent.
— 11 n'est peul-ètr»' [tas au château?
— Si fait.
Jacques, aie la boute de le prévenir de mon
arrivée. Je ne doute pas (|u'il ne m'admette immédiatement en sa présence.
— Non; vous vous trompez. C'est étrange et bizarre; mais vous apprendrez, hélas ! à Wildenborg, des choses bien plus étonnantes encore. Vous saurez, Wilhem, (jue votre oncle s'enferme trois heures tous les matins et trois heures l'après-midi, tît (|ue, pendant ce temps, personne ne peut approcher du château. Le roi vint-il en personne, cela n'y ferais rien ; les portes sont verrouillées en dedans. Vous avez encore deux heures à attendre, par conséquent plus qu'il ne vous faut de temps pour goûter de notre jambon.
Cette nouvelle étonna le jeune homme. 11 secoua la tête, et lira une lettre de sa poche en disant :
— En elfet, il faut (in'il se passe île singulières choses à Wildenborg. Écoulez, mes amis, ce que mon oncle m'écrit, et donnez-moi, si vous pouvez, l'explication de cette énigme : « Le temps approche où mon âme quittera son enveloppe matérielle. Je désire vous voir. Si c'est aussi voire désir à mon égard, venez à Wildenborg avant la nuit du '.i\ courant. » — Ces paroles m'ont elfrayé. C'est comme si mon oncle m'annonçait sa mort imminente. Il est donc très malade?
— Non, il n'est pas malade.
— Mais, pour Dieu ! que signifie celle lettre, alors?
— Elle signifie que votre pauvre oncle va mourir, répondit le vieillard d'une voix étouffée.
— Mourir! Et il n'est jtas malade? Sois clair, Jacques, je ne te comprends pas.
— M. Ueimond mourra sur le coup de minuit, dans la nuit du 31 août au 1"" septembre, pas une une minute |)lus tôt ni plus lard. Hélas ! nous avons assez versé d(^ larmes, et ma femme a prié des mois entiers sans discontinuer; mais tout est inutile.
— Et il n'est pas malade? répéta Wilhem.
— 11 est maigre, oui, mais pas plus malade que vous et moi.
-^ Allons, Jaccpies, tu me fais souffrir. Ce que lu me racontes là est absurde. Ton imagination ne serail-elle pour rien dans ces idées bizarres? Dismoi clairement ce qui en est, on du moins ce que lu crois.
Le jardinier paraissait peu disposé adonner en ce moment l'explication demandée. Voyant que sa femme sortait pour chercher une cruche d'eau fraîche, il répondit :
— Ne me d(!mand«'Z rien là-dessus en présence de ma femme. Elle m'interromperait trop souvent et nous troublerait. Mangez d'abord un (leu de jambon, puis nous ferons un petit tour de jardin, et je vous révélerai petit à petit et avec prudence les terribles secrets de Wildenborg:, pour préserver votre cœur d'un choc trop inattendu.
L'ONCLE REIMOIND.
La main sur la tôle de iiiuit... (Page l-i.)
Wilhem n'en demanda pas davanJage, et mangea en silence le pain et le jambon que Pétronille lui avait servis. Puis se levant :
— Je vous remercie, dit-il, mes amis; le jambon est excellent, et j'avais si grand'faim, que j'ai mangé comme si je n'avais pas de pensées tristes... Viens maintenant, Jacques, montre-moi le jardin du château.
Us sortirent ensemble. Le jardinier se dirigea vers le berceau de verdure.
— Eh bien, Jacques, dit le jeune homme, je brûle d'entendre tes explications et d'être convaincu que tu te trompes sur le sort de mon oncle.
— Je suis prêt à vous dire ce que je sais, répondit le vieillard ; mais laissez-moi d'abord vous prévenir d'un chose. Je souhaite du fond de mon cœur, et Pétronille aussi, Wilhem, que voire oncle vous accueille avec amitié et ressente de l'affection pour vous. Pour cela, il faut que vous ne fassiez rien j
qui puisse lui déplaire ou l'affliger. Ne parlez pas de jambon en sa présence ; ne lui laissez pas soupçonner que vous avez trouvé ici de la viande de porc, ni surtout que vous en avez mangé.
— Oh ! voilcà qui est bizarre, murmura le jeune homme! Mon oncle serait-il devenu juif?
— Non, mais il ne veut pas qu'on tue un animal. Je ne puis pas même écheniller les arbres. Ah ! vous en verrez bien d'autres !
— Mais tu me remplis d'angoisse. Quelle affreuse pensée ! Mon pauvre oncle aurait-il cerveau malade?
— Oh! ne le pensez pas, s'écria le vieillard. Votre oncle a trop d'esprit et de savoir : voilà précisément son malheur. J'ai entendu un jour le curé dire en chaire que pour vivre heureux, on doit être pauvre d'esprit. Autrefois, j'ai médité longtemps là-dessus : mais, aujourd'hui, je le comprends parfaitement.
vu.
l/ONCLE REIMOND.
Ils eiiln»rent S(Uis un biTi-cau de iltMiialiie où <1('U\ hancs nislii|iit's i-laifiil ciu-oïc ilcboiit autour il'ijiii' laljlc viTinoiiliit'.
— Maiiilenant, mon Immi Jac(|ues, lâclio d't'he précis l'I aie la honlt'' do nie répoiidrc, dit !<> ji'iine hominc en s'asscyanl. Mon oncle n'est pas malade, «'t lu prétends néanmoins ((n'il niouria prccisérnent dans la nuit du M août. Te l'a-t-il annoné lui-même ?
— Plus de cent fois depuis (juatre mois.
— Kl sur (|uoi mon oncle (nnde-t-il cette inexplicalile criiyance? (Jiii lui a dit (jue sa mort est si proche?
— Un esprit.
.Maljcré ses idées sombres, Williem, se mit à rire.
— Un esprit? liali! il n'y a pas d'esprits; du moins comme tu Uentends.
— Oui, vous venez de la ville, où l'on ne croit à rien et où l'on entraine les braves f^ens comme vous, Williem, à douter de tout. Ce n'est pas votre faute, mon enfant. Quoi ! il n'y a pas d'esprits? L'air en fourmille, et, pendant (|ue nous sommes ici à causer, il y en a au moins cent dans celte tonnelle qui nous voient et nous entendei\t.
Le jeune homme considéra le jardinier avec une étranije expression de pitié.
Jacques, blessé de son reirard mu(|ueur, releva la {^[e et reprit :
— tMioi ! il n'y a pas d'esprits! Ma prand'-mère n'a-l-elle pas, durant des mois, vu paraître l'esprit de sa sM'ur devant son lit, jusqu'à ce (|u'elle eut fait un pèlerinaj^e promis à sa mémoire? A liOmnit'l, l'i'sprit df l'avare fermier Adrians n'estil pas revenu, et n'a-t-il pas erré jusqu'à ce qu»; ses enfants eussent déterré l'arpent (|u'il avait caché •'
— T'iut (lia n'est (pu' pure iniajrinatinti, Jacques.
— Vous rie/ et ne me croyez pas, \\ ilhem ! Kli bien, écoutez ce (pu- IVu mon père a vu de ses propres yeux. Il y avait à Desschel un vieux fermier qui s'était déshabillé avant d'aller se coucher, comme dit le proverbe. (i'e.>t-à-dire(|u'il avait cédé ses terres et ses fermes à son (ils, a char^;'^ de lui donner l'entretien et riiabitalion juscju'à sa «nort. Mais notre homme vivait tnq» loiipleinps pour le fils injjrat. On lit des fconomies sur se> repas, et on le traita si mal, qu'a la lin il mourut de cha;;rin. An lieu de revêtir le mort d'une bonne chemise, cm l'ensevelit avec une vieille chemise [deinede trous. Kh bien, qu'»sl-il arrivé? je mauvais lils, (juinese laissait maurpier de rien, revint ivre, lanuil, d une kermesse. .Sa roule le mena à travers le cimetière. Là, l'esprit de s(»n père, debout, l'altrndait, et lui jeta la chemise trouée sur la lète. telle chemise le
biùlail comme les llammes de l'enfer. Il cria au secours, et voulut s'enfuir. Mais, avant d'avoir (|uitlé le sol bénit, il tomba raide mori sur le gazon. Le lendemain on y trouva son cadavre, et mon père a aidé à l'emporter. Il élait tmit imir. Que dites-vous de cela?
— Je dis (jue probablement cet iKunme est mort d'un excès de boissons alcooli(|ues. Personne n'était présent lors(pi'il mourut. Comment sait-on ce (jui se serait passé entre lui et un esprit? Tu comprends, Jacques, que c'est un conte forgé après coup.
— N'étes-vous pas encore convaincu? murmura le jardinier étonné. Kh ! tenez, je vous raconterais des centaines d'histoires de revenants, toutes plus vraies les unes qui; les autres. Par exemple, il y a madame Calherine, la femme du charron...
\\ ilhem craignit d'avoir encore beaucoup d'histoires de ce genre à entendre. Il avait rélléchi (|ue, s'il continuait à contrarier cet homme simple dans sa croyance aux spectres et aux esprits, il n'en finirail pas, et qu'il n'apprendrait rien de ce qu'il voulait savoir.
II interrompit son raisonnement en disant :
— Kcoute, Jacques, je ne |)rétends pas qu'il n'y ail absolument point de revenants...
— Ah! Ah! je savais bien que je vous convaincrais! s'écria le jardinier tout joyeux. Vous descendez de parents chrétiens, Wilhein.
— Mais, mon cher Jaccjues, on peut être un bon chrétien sans croire à toutes ces histoires d'esprits etde revenants. Au contraire, la superstition est un grand péché. .Mais, assez là-dessus. Tu oublies, mon ami, ce (|ue tu m'as |>romis de m'expliquer, .Mon oncle n'est pas malade et cependant il doit mourir «lans quatre jours? Cela me semble aussi un conte; car comment cela se pourrait-il? Mon oncle, qui, je n\'n doute pas, est un homme sensé, n'ira pas se donner la mort?... Qu'as-tu donc, Jai-(|ues? On dirait que tu pâlis et (]ue tu as peur.
— Dieu nous préserve d'une aussi affreuse mort! soupira le jardinier.
— .Mais (|uclle mort, [lour lamonr du ciel? Tu me troubles avec tes énigmes, s'écria le jeune liommi' impatitMiti*.
Il y eut un court silence, pendant lequel Jacques Mispels |ïarut rassembler tout son courage. Puis il murmura à veux basse :
— 0 Williem! vous tremblerez et vous pâlirez aussi, UKHi enfant. Je n'ai pas voulu vous le dire tout de suite, [loiir ne pas vous causer une émotion trop subite. Mon pauvre maître me fait accroire (juil a appris par un esprit l'heuie de sa mort, .Mais cela n'est pas vrai. Je le sais nii<ii\ (jue lui. C'est épouvantable! Au iTHunent de vous faire celte triste révélation, iium c(eur bat <lans ma poitrine
T/ONCLK REIMONl).
comme un marteau... Williem, vous allez apprendre pourquoi votre oncle doit mourir. Soyez fort, et comprimez votre douleur. Il n'y a, d'ailhMirs, rien à y faire.
Il pencha la tète vers le jeune homme, et murmura à son oreille d'une voix lugubre :
— Votre oncle a vendu son fime au diable, et son heure est marquée.
— Ah ! ah ! mon bon Jacques, où sont donc tes sens ? Les as-tu encore tous les cinq ? s'écria Wilhem en riant. Que le diable induise les gens à mal, c'est ce dont je ne doute pas; mais qu'il achèle les âmes; allons, allons, tu me prends pour un sot!
— Vous ne me croyez pas, encore une fois ! s'écria le vieillard avec une nuance de dépit. Ne connaissez-vous donc pas l'histoire du docteur i^'a?/*tius et du diable Miatoff'cL
— Faust, Méphistophélès, veux-tu dire ? Un conte du bon vieux temps.
— Du vieux temps ? Voulez-vous savoir une chose qui est arrivée il n'y a pas longtemps ? Mon grandpère a connu les personnes. A une lieue d'ici se trouve le hameau de Boterhock. Là demeurait un fermier qui avait eu beaucoup d'adversités. Une année vint où sa moisson réussit à merveille, et le froment était déjà lié en gerbes sur son champ, lorsque la foudre incendia sa grange, qui fut brûlée jusqu'au ras du sol. Pas d'impatience, je vous prie, Wilhem, laissez-moi parler. J'en ai besoin, cela me fait du bien. Depuis dix ans, j'ai dû me taire du matin au soir. Nous avons le temps; encore une heure et demie au moins avant que votre oncle soit visible.
— Soit, répondit Wilhem résigné. J'essayerai de te prêter attention.
— Eh bien, le malheureux fermier avait besoin d'une grange pour enfermer sa moisson, et les décombres fumaient encore et les quatre murs chancelaient au vent. Il se promenait, le soir, désespéré, sur son champ, regardant tristement ses gerbes, lorsqu'il vit tout à coup s'approcher un monsieur enveloppé dans un manteau noir. Celuici, après lui avoir demandé la cause de sa tristesse, lui dit qu'il lui bâtirait une grange avant que le coq eût ciianté, à la condition qu'il signerait un jiapier que l'homme noir lui présenta.
» L'accord fut fait. Mais le fermier, qui se repentait de son impiété, raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. Tous deux se mirent à pleurer et à prier. Us virent pendant la nuit des briques sortir de la terre et aller se poser les unes sur les autres, comme si la main des hommes les maçonnait; mais ils ne pouvaient voir les maçons, qui, naturellement, étaient des diables. Le toit était déjà posé sur la nouvelle grange; il ne manquait plus qu*un
bout (le mur tout en haut du pignon. Dans sa fervente prière, la femme eut une idée salutaire : elle prit la lampe et courut au poulailler. Lorsque le coq vit cette clarté subite, il se figura que le jour venait, et chanta. A lors il y eut une secousse pareil le à un tremblement de terre; un hurlement épouvantable retentit dans les airs, et l'écrit au bas duquel le fermier avait mis sa signature, tomba aux pieds de sa femme. Le diable avait perdu, parce qu'il n'avait pas fini de bâtir la grange avant le chant du coq, comme il était convenu; et le fermier échappa à l'enfer. Kt pour preuve, Wilhem, allez à Boterhock, vous y verrez encore un trou dans le pignon de la grange, et personne n'a encore réussi à le boucher. Ne croyez-vous pas à cette histoire.
— Si tu veux me faire plaisir, au nom du ciel ! parle-moi de mon oncle, répondit le jeune homme, visiblement mécontent. Si tu continues ainsi, à la (in de la semaine je n'en saurai pas plus que maintenant. Gomment es tu, ou plutôt comment est-il anivé à une pareille folie?
— Ah ! c'est une bien longue histoire.
— Cela m'est égal, Parle moi seulement de mon oncle, je t'écouterai a /ec plaisir.
— En effet, vous ne savez pas grand'chose de votre oncle; vous étiez encore trop jeune. Eh bien, ne m'interrompez point par des remarques incrédules : cela n'en ira que plus vite. Voyez-vous, Wilhem, j'étais déjà jardinier à Wildenborg quand M. Ueimond vint au monde. Je l'ai porté dans mes bras et lui ai, pour ainsi dire, appris à marcher et à parler. Je ne sais pas pour quelles raisons, son père, en 18:20, se fatigua de la vie de campagne. Quoi qu'il en soit, nous quittâmes W^ildenborg, et nous nous en allâmes tous ensemble demeurer à l]ruxelles. Le petit Charles, votre oncle, était un bon et pieux enfant, laborieux et plein de zèle. Avant qu'il eût quatorze ans, il savait déjà le français et le latin, — et ranglaisaussi,à ce queje crois. Mais cette grande instruction Ta détourné du bon chemin et l'a poussé à lire des livres qu'un chrétien ne devrait jamais ouvrir. Il était aussi occupé alors à faire une machine à éclairs, qu'il appelait une lelristé, et il avait une boite magique, une fusmo(/r«6% pour évoquer des revenants dans Tobsurilé.
— L'électricité, la fantasmagorie, veux-tu dire.
— Oui, c'est cela. Connaissez-vous ces vilaines choses ? Eh bien, ce jeune Charles, qui avait atteint sa vingtième année, étudiait nuit et jour. Pourquoi ? Personne ne paraissait le savoir; mais entre nous soit dit, le pauvre garçon voulait apprendre la sorcellerie. Quel(|ues années après, il eut une vive inclination pour une demoiselle de notre voisinage, Il parut oublier ses gros livres et sa fantasmagorie, et se maria. Malheureusement, sa femme mourut avant la fin de la première annt^e
1/ONCLE REIMOND.
de son mariage. M. (iliarles était inconsolable et désesprrr; il marcha peiul.int des mois entiers, la tête courbée, et le désespoir le ramena, In-las ! à ses livres et à ses déplorables études. Il perdit ses bons parents ni peu d'années.
» Cela lui donna des idées encore plus sombres, et lui inspira une singulière tendance à être seul et à rester silencieux. Cela dura ainsi jusqu'au moment où il trouva un ami (|ui s'occupait aussi de nécromancie. Ce qui se passa alors dans notre maison, je ne puis vous l'expliquer, quoi(|ue je ne pusse plus en dormir de la nuil. Il vint alors des messieurs et des dames ; ils allaient, niuels comme des spectres, s'asseoir sur des chaises autourd'une femme. Un des messieurs,souvent mon maître luimême, se mettait h leniuer les mains devant les yeux de cette femme, jusqu'àce qu'elle laissât tomber sa tète sur sa poitrine et s'endormît. Alors celte femme; tout endormie, pouvait voir à travers les murailles et les maisons, prédire des choses à venir et raconter ce qui se passait en Améri(jue... Mais soyez certain, Wilhem, (|ue c'était le diable qui parlait.
» Ilsappelaientcet amusement impie ninfini'tisme, etla femme un sujet. Malgré ma frayeur, mon maître m'obligea une fois de ni'asseoir devant lui et de me laisserendormir. Il parait (luc l'homme noir n'a pas voulu parler par ma bouche, ou que mon bon ange l'a em|)êché de venir en moi. Mais ce qui est certain, c'est qu'il fallut me secouer et me tirer une heure, et me jeter tie l'eau froide au visage, tant je dormais profondément. Lorsque je m'éveillai enfin, mon maître me dit que j'étais un mauvais sujet; mais ceci est...
— Jacques, tu t'écartes encore de la route; je t'en prie, parle de mon oncle, interrompit lejeune homme.
— Vous avez raison. Parler- est tout de même un graml plaisir, n'est-ce pas, Willhem? Kh bien, pour abréger, mon maître s'occupait en<<)re d'autres «hnses : par cxcmplr, il avait une tête de mort, non [)as en bois ou en |)ierre, mais une véritable tête humaine, qui avait été recueillie dans un cimetière. On avait |ieinl sur le crAiic des lignes rougrs, jaunes et bleues; t't avec cela, en posant la main sur votre tête, (ui peu! dire si vous êtes honnête homme ou vob'iir, loyal ou menteur, assassin, avare, chrélien ou hérétique, lor> même (ju'ou ne vous aurait jamais vu ni connu au|iaravant. On a trctuvé sur ma tête les bosses du bavardage et de la gourmandise. Si le diable s'en mêlait aussi, je dois reconnaître que, cette fois, il a dit la vérité; car que serait la \ie pour un homme simple comme moi, si...
— Parlons rie mon oncle, je l'en conjure, rt'péta lejeune houune en trépignant >ur le s.ible.
— Vous avez raison de me retenir, \Vilhem, dit le jardinier. On appelle cet art fcruol{]ie.
- IMirénologie, veux-tu dire?
— C'est cela. Plus tard, ce lut bien antre chose enccne ! ils firent tourner des chaises et des tables, (|ui |iar(ois se levaient toutes seules sui' un (Ui deux pieds. Ils appelèrent des esprits, et forcèrent l'honnne noir de manifester sa présence par des battements mystérieux. A cette épo(jue, j'étais beaucoup plus jeune; sans cela, je n'y eusse pas résisté. Ce n'est pas (|ue je n'aie passé des nuits sans dormir, couvert d'une sueur fioide et priant le ciel; mais je suis encore...
— De mon oncle! de mon oncle!
— C'est juste... Malgré toutes ces autres sciences, mon maîli'e c(mtinuait à s'occuper principalement d'endormir les gens, c'est-à-dire de faire du magnétisme. Dans les dernières années de notre séjour à Hruxelles, il guérit par celte sorcellerie les maladies les plus incurables. 11 avait un sujet, c'est-à-dire une dame, (|ui, à ce qu'il paraît, pouvait voir en dormant dans le cm'ps des gens, et prescrivait, en outre, les médicaments qui devaient infailliblement les délivrer de leur mal. Les choses étonnantes qu'ils faisaient sont incroyables, Wilhem ! Ils ont sauvé en dix minutes des gens qui, ilei>uis dix ans, étaient al>an(lninn''s des médecins; ils (Hit un jour rendu voyant un homme (|ui n'avait plus d'yeux. Ils ont, en une demi-heure de temps, (légonllé \\u monsieur (|ui était liydiojtiqne, et l'ont rendu si maigre, (|n'il en demandait grâce. Les pédants, — et, à Bruxelles, il y en a pas mal! — prétendaient que mon maître était assez fou |)our être renfermé dans une maison de santé. D'autres malins disaient ((u'il se laissait troujper par la veuve qui était son sujt't : mais ils ne savaient pas, comme moi, que mon maître avait commerce avec le diable, et était, hélas! en train de perdre son
AUH'.
— Recevait-il de l'argent |>our ces guêrisons? demanda lejeune honnne pensif.
— Non, il n'avait |)as besoin d'argent, .l'ai bien vu (pie la femme acceptait ce qu'on lui donnait pour rémunération ; mais votre oncle, au contraire, y a dépensé beaucoup d'argent. Son sujet était une dame qui était tombée dans le besoin, et il lui a, de temps en temps, prêté d'assez jolies sommes.
— .\li! ah! je commence à com|)rendre, murmura Wilhem.
— Vous commencez à comprendre? quoi? Que le diable s'en mêlait?
— Hien, rien, Jacques; continue, je l'eu prie.
— Eh bien, alor** il s'est pass»- quel(|ue chose qui devait avoir une fatale inlluerice sur notre vie à lou•^. Il y avait un bourgeois distingué qni venait souvent chez nous, et (|ui était le lidele ami de nion
L'ONCï.E REIMOND.
maîlre et de son sujet. Ce monsieur ne savait pas enchanter, mais il était plein d'admiration ponr la puissance du magnétisme. Par un temps de pluie et de neige, il lut pris d'un refroidissement (jui se porta sur les poumons, et, naturellement, il eut recours d'abord à mon maître... Le stijet s'endort et dit ce qu'il devait prendre pour être guéri. Il suit son conseil et prend le médicament en présence de sa femme et de ses enfants; mais il est frappé d'un coup subit, tombe en convulsions, et meurt sans confession ! J'ajouterais : Dieu soit miséricordieux à sa pauvre âme ! mais que peut la prière pour un homme que le diable a emporté?... Les gendarmes arrivèrent et emmenèrent mon maître et son sujet en prison. Votre oncle fut, à la vérité, relâché au bout de huit jours; mais il fut obligé de comparaître au tribunal comme complice d'un homicide involontaire.
Le sujet fut condamné à dix-huit mois de prison pour empoisonnement par imprudence. Mon maître fut acquitté, parce que son avocat s'efforça de prouver qu'il était faible d'esprit et que, dans sa simplicité, il s'était laissé duper par le sujet : en un mot, il échappa à la peine, parce qu'on le considéra comme à moitié insensé. Son intention était-elle de continuer à habiter Bruxelles? Je n'en sais rien. Mais, dans tous les cas, cela lui eût été impossible, car, partout où il paraissait, on le montrait du doigt et on riait tout haut en le traitant de fou. Il conçut alors une haine profonde contre les hommes, et resta deux mois enfermé sans vouloir voir personne. Puis, tout à coup, il prit le parti d'aller vivre loin du monde...
— Attends! il y a quelqu'un qui nous écoute, interrompit Wilhem. Il me semble que j'ai entendu tousser.
Alors il aperçut le chien, qui se tenait devant la tonnelle, la gueule ouverte et les yeux étincelants, comme s'il voulait parler.
— Dieu! quelle bête est cela? demanda-t-il surpris.
— Je viens, je viens, Nox, répondit le jardinier. Et il se signa dès qu'il vit partir le chien.
— S'il y a un diable à Wildenborg, c'est sans doute ce chien singulier, dit le jeune homme en souriant.
— C'est cela, vous l'avez deviné ! répondit le vieillard.
— Quoi! tu crois, Jacques?...
— C'est le serviteur de votre oncle, son Mistoffel, le diable lui-même. Je ne puis pas faire attendre monsieur. Tout à l'heure je vous raconterai la curieuse histoire de cette infernale bête. Restez assis pendant quelques minutes encore, je viendrai vous chercher.
Wilhem demeura pensif et méditant. Mais
bientôt il releva la tête, et murmura avec tristesse :
— Il est fou, complètement fou, le vieux Jacques! Hélas! mon pauvre oncle aurait-il aussi la ceivelle délratiuéc? Wildenborg serait donc une espèce de maison d'aliénés? C'est impossible, les souvenirs de mon enfance me disent que c'était .un homme très instruit. Ma mère admirait sa vaste intelligence et son profond savoir... Mais le savoir ne prémunit pas contre les dérangements du cerveau... El il va mourir dans quelques jours? C'est en cela probablement que consiste sa folie? Pauvre oncle! Pour la première fois ([ue je puis le revoir après quinze ans, il faut que j'assiste à sa mort, ou que je le trouve en démence ! Que la vie humaine est donc pleine de retours et de vicissitudes!
Il fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée du jardinier, et il allait se lever pour le suivre ; mais Jacques lui fit signe de rester assis, et lui dit:
— Votre oncle vous attend; mais demeurez encore un instant. Vous savez, Wilhem, que je vous ai porté dans mes bras et que j'ai pour vous la même affection que si vous étiez mon propre fils. Vous écouterez donc avec confiance le conseil de votre vieil ami. Votre oncle est le meilleur homme du monde, il ne ferait pas de mal à une araignée; mais, ainsi que tous les savants, il est très entêté et ne supporte pas la contradiction. Il vous parlera d'àmes et d'esprits. Je ne sais si vous en comprendrez un mot, mais il faut faire semblant de croire à ces choses étranges. Si vous faites avec lui comme avec moi, vous l'attristerez et vous le fâcherez. Il vous dira adieu, et vous ne serez plus admis à le voir, quand vous remueriez ciel et terre. Il faut tâcher de gagner son amitié... Ne haussez pas les épaules; le bonheur de votre vie est en jeu, mon cher Wilhem : voire oncle est très riche, et il pourrait vous déshériter en faveur (le quelqu'un qui gagnerait peut-être ses bonnes grâces par la ruse. Vous savez que vous avez une cousine?
— J'en ai problablement plusieurs; mais je ne les connais pas. -
— Je ne parle que d'une seule, de Thérèse Dewit, la tille de la sœur de feu madame Reimond.
— Je ne l'ai jamais vue, Jacques.
— Elle aussi est héritière de monsieur. Elle viendra ici avant sa mort, si le notaire d'Anvers peut découvrir à temps ce qu'elle est devenue. Ces Dewit sont de méchantes gens, Wilhem ; et s'ils peuvent arriver près de votre oncle, ils feront tout au monde pour le tromper et pour vous escamoter votre héritage. Soyez donc sur vos gardes, mon ami. Pourquoi iriez-vous, faute de complaisance, affliger votre pauvre oncle et vous en faire un ennemi?
L'ONCLE HEBIONI).
— Tu as peut-être raison, Jacques, répondit Wilhenfi pensil.
— Ain>i, vous suiviez mon conseil?
— Je tâcherai, du moins.
— Merci. Allez maintenant près de votre oncle. Vous voyez cette jiorte? Kntrez par là. Au bout du corridor est une salle où votre oncle vous attend. Ne fra|i|M'z ni n'appelez : on ne doit pas faire de bruit à \^ildenbltr},^ Je ne vous suis pas Prenez courage et soyez complaisant. Adieu ! à tantôt.
Lorsi|ue Williem alteignit le vestibule du cliâteau, le chien vint à sa rencontre et se mit à le llairer. Cet examen fit sans doute une impression favorable sur l'animal, car il courut devant le jeune homme, la queue au vent. Wilbein, étonné de cette amitié inattendue de Nox, le caressa en lui passant la main sur le dos.
En entrant dans la salle, il vit son oncle assis près de la table, la main sur la tète de mort. L'aspect de sa maigreur excessive, et surtout son extérieur de squelette ou de spectre, (il frémir le jeune homme, et il resta debout au milieu de la pièce, saluant en silence, et ne sachant r|ue faire ni comment se com[>orler envers l'homme élranire (jui tenait ses yeu\ brillants fixés sur lui et l'examinail curieusement de la tête aux pieds.
Nox sauta joyeusement autour de Wilhem, en faisant entendre un petit groi,Miernent.
— Mon chien vous aime, c'est bon signe, dit M. Heimond. Venez, approchez, mon ami, et donnez-moi la main.
Le jeune homme prit la main de son oncle el la si-rra, en disant :
— Itieu soit b«'iii de ce (pi'il me permet de revoir mon générrux iiicnfaiteur, le piolecleor de mes parents et de mon enfance! 0 mon cher oncle, croyez-moi, il ne s'est pas écoulé une heure dans ma vie sans que mon cirur reconnaissant se soit souvenu de vos bontés. Hélas! le ciel n'a pas exaucé mes prières. Vous êtes malade...
— .Ne parlons pas de cela... interrompit .M. l'uimond. Asseyez-vous devant moi, sur cette chaise. La reconnaissance est une belle (leur de l'Auje; mais ce sentiment ne doit pas èlre exagéré. Ce que j'ai fait pour vos parents cl pour vous ne vaut pas la peine (pi'on en parle.
— .Non, ne dites pas cela, mon clier locle. continua le jeune homme avec émotion, (jn'aurais je été dans le monde, moi, pauvre orphrlin, sans voire aid»'? fjui eut priN soin de mon éducation? Et n'ai-je pas prr»fité de vo-* bienfaits jusr|u'aujour- .l'hui?
— Soit, mon ami, mais parlons d'autre chose. Après avoir terminé vos études à l'Athénée, vous êtes enlré dans l'étude d'un notaire. Depuis, vous avez (juilté votre patron, et vous êtes allé demeurer dans un village près de Malines. Votre premier maître n'était donc pas content de vous ?
— Si fait, mon oncle, il était très content, mais j'avais réfléchi que, sans protection auprès du Gouvernement, je ne pouvais jamais espérer un notarial dans une grande ville. Un notaire de village, un ami de nmn patron, m'oIVrit la place de clerc, avec la |)erspective de devenir un jour son successeur, puisqu'il n'avait pas de parents anx- (|nels il put laisser son office. J'acceptai avec joie, d'autant plus (jue, dans un village tranquille, je pouvais mieux continuer mes études.
— Ainsi, vous étudiez encore?
- C'est-à-dire que je consacre toutes mes heures disponibles à la lecture de livres utiles. C'est devenu une nécessité de ma nature de développer mon esprit de plus en plus; el cela vous ])arailra singulier, mon cher oncle, mais vous êtes la cause de cette soif d'apprendre, et, pour vous seul, je me suis évertué à compléter moi-même l'instruction (|ue j'avais reçue.
— Je ne vous comprends pas, murmura M. Heimond.
— Cela peut vous |)araitre une flatterie, mon oncle, mais pourquoi vous tairais-je la vérité? Feu ma mère me [)arlait toujours avec une si grande ailmiralion de votre intelligence el de votre profond savoir, que j'ai gardé celte impression de mon enfance, et, poussé par un mobile secret, j'ai cru faire une chose (pii vous serait agréable en exerçant mon esprit.
L'n sourire d'inlinie salisfai'tion ('claira le visage de Ueimond, (|ui considt'-ra d'abord lejeune homme avec bienveillance, puis reporta ses rej:ards sur la télfMle iiKU'l, sans rien dire, comme s'il voulait la ronsulter.
Wilhem se disait à part lui que, si son oncle pouvait avf)ir des idées baroques sur certaines choses, il ne |)araissait du moins nullemeiil malade du cerveau. (îelte réflexion le réjouit, car il avail réellement au lond du cœur un sentimenl de vive rec(»nnaissance, et. malgré cette séparation de qiiin/e ans, il aimait tendrement son bienfaileiir.
M. Ueimond, comme s'il avait rei.u une réponse positive de la tête de mort, serra la main de son nexeu, el lui dit :
— Voire mère cl.iil une brave femme. L'àme qui vit dans votre corps a de bons penchants, et elle est dans la voie (|ui peut la conduire à la perfection (inale. Vous n'avez pas de Ibrtune, Wilhem, et celle insuffisance de ressources matérielles vous retarde dans le pro;{rèstle vos éludes. Hejonissez-
L'ONCI.E HEIMONI).
vous, mon ami, mon âme va se séparer de son enveloppe mortelle. Je vous laisserai assez d'argent et de biens pour vous garder des soucis de la vie.
— 0 mon oncle, pourquoi désespérer? dit le jeune homme avec un accent de tristesse. En vérité, je remarque avec un protbnd chagrin que vous êtes très malade. Mais, avec les médicaments nécessaires, vous pourrez facilement améliorer votre état. Votre solitude, votre vie tranquille vous a probablement dérangé; il dépend de vous de reprendre vos forces par un peu d'exercice et de bon air.
— Je ne suis pas malade, mon ami .
— Ah! vous êtes si extraordinairement maigre, mon oncle !
— C'est parce que la mort approche. Encore quatre jours !
— Ne dites pas cela, mon oncle, c'est une imagination.
— Une imagination? En effet, les secrets du monde immatériel sont encore cachés pour vous. Je mourrai quand expirera la dernière minute du 31 de ce mois. C'est infaillible et irrévocable.
— Le jeune homme secoua la tête avec découragement :
— Vous ne me croyez pas? reprit M. Reimond. Vous ne comprenez pas comment un homme peut connaître si exactement l'heure de son passage à une vie nouvelle? Voilà celui qui, depuis six mois, m'avertit que le moment approche pour moi.
En disant ces mots, il posa le doigt sur la lêle de mort.
Wilhem avait les larmes aux yeux, mais il ne savait que dire d'ailleurs. Il n'osait pas contrarier ouvertement son oncle dans ses folles idées, et feindre de croire à ces folies répugnait à sa franchise naturelle.
— Vous me regardez d'un air surpris. Vous croyez, comme les autres, que je suis en démence, n'est-ce pas? murmura l'oncle. Bah ! Wilhem, je ne vous en veux pas. 11 n'est pas donné à tout le monde d'entrer en communication avec le monde immatériel; de connaître des secrets qui ne sont révélés qu'une fois, de temps en temps, à des âmes purifiées. Si je vous disais que, dans cette tête de mort, demeure un esprit dont le langage est pour moi clair et intelligible ; si je vous affirmais que cet esprit a déjà vécu trente fois, sous différentes formes humaines, me croiriez-vous?
— Je voudrais pouvoir vous croire, mon oncle; mais, par manque de connaissance de la chose, cela m'est impossible à présent, répondit timidement le jeune homme.
— Bien répondu, Wilhem. Vous ne niez pas absolument, du moins, l'existance des esprits?
— Non, certes; au dessus de la nature maté-
rielle, il y a des êtres immatériels : la religion nous apprend, et la conscience nous fait pressentir que tout ne finit pas avec cette vie terrestre. Ces |)aroles, |irononcées avec conviction, parurent plaire singulièrement à M. Reimond. 11 fit un signe d'approbation, et reprit :
— Vous croyez donc à l'immortalité de l'âme, à une vie future, à la punition du mal et à la récompense du bien; en un mot, à la justice de Dieu?
— Est-il possible, cher oncle, de douter de vérités aussi évidentes?
— Ah! Wilhem, il y en a qui osent en douter. Mais il y en a infiniment plus qui n'ont de ces vérités qu'une notion vague et confuse. Je ne sais, mais mon âme a pour la vôtre une inclination secrète. Elle pense que la vôtre pourrait être assez pure pour cette haute science. S'il en était ainsi, je quitterais ce monde avec un sentiment de bonheur suprême; non seulement parce que les fruits de mes laborieux efforts ne seraient pas perdus pour l'humanité, mais aussi parce que je pourrais, avant ma mort, vous gratifier d'un bienfait mille fois plus précieux que la fortune que je vais vous laisser... Ecoutez, mon cher neveu, voulez-vous apprendre comment on entre en relations avec le monde des esprits? voulez-vous du moins essayer? car il n'est pas certain que votre âme soit déjà assez éprouvée et assez pure.
— Pour vous faire plaisir, j'essaierai tout ce que vous désirez, mon oncle, répondit le jeune homme d'un ton de soumission.
— Eh bien, mon ami, écoutez donc avec attention, et, si le raisonnement vous paraît d'abord un peu compliqué, faites tous vos efforts pour me comprendre. Pénétrez-vous de l'idée que, si je pouvais vous trouver capable d'accepter la succession morale de mon àme, je me considérerais comme payé mille fois du peu de bien que j'ai pu faire à vos parents. Vous allez entendre ce que m'a révélé l'esprit qui vit dans cette tête de mort. Faites attention, je vous en prie.
M. Reimond rapprocha son fauteuil et commença d'un ton lent et solennel :
— Voici ce qu'enseignent les esprits. Avant que notre monde existât, Dieu, le seul êlre éternel, pur, parfait et tout-puissant, vit que l'espace immense de l'univers était vide. 11 créa les anges, en troupe innombrable, pour combler ce vide, donner la vie à l'espace, et le louer, et le servir dans sa majesté. Les anges étaient relativement de purs esprits; mais ils n'étaient point parfaits; sans cela, chacun d'eux eût été autant que Dieu lui-même, qui seul peut être parfait. 11 advint qu'un de ces esprits, nommé Lucifer, égaré par l'orgueil, voulut se révolter avec plusieurs millions de ses compagnons, contre le Dieu unique; mais sa témérité reçut une
L'ONCLE REIMONU.
piiiiitiiiii liMiible et inériire. II fiitrouilroyi^elcoiitLnrnné à resler éloigné pour réteinilé île la prési'iice (le Dieu, et à soiillrir et à pleurer sans fin dans les lénrhres. Alors, Dieu voulut leniplir les places vat;ui(es dans les lé},Mons de ses serviteurs restés fidèles, mais en ne },'ardant autour de son trône (jue des esprits éprouvés, (l'est pour cela (ju'il créa l'Iioinnie. li'lioninie est un anjie iniparl°ait,(|ui, par la lenlalion et la victoire, par la souffrance et le courajîe, par la lutte et la force, en un mot par le travail cl la peint', d(»il alleiiidre à la perl'ectioii et à la port lé absolue, pour autant du moins t|uo des èlics créés peuvent être |niissanls et purs an|irès de Dieu... (lompreiiez-vons cela, nn>n ami?
— Très bien, mon oncle, lépomiil le jeune liomme, qui écoutait avec étonnemenl.
— Kli bien, Dieu aussi créa la teire et l'univers entier, avec ses plantes et ses animaux, avec ses beautés et ses défauts, avec ses séduclifuis, son bonbeur, ses désastres, ses joies, ses cbaj^rins, ses inimitiés, ses amours, puur (|ue l'Iiomme, parmi tous ces (d)Stacles, eut à lutter, et pour éprouver et pour épurer sa nature morale par des victoires successives. Voil.à la laison de l'existence des esprits : le corps île l'Iiomme n'est (pie du limor), une forme malériclle qui sert d'enveloppe à riiommc; véritable, c'est-à-dire à lame. Sans cela, il ne pourrait accomplir sa destinée, cai' un esprit inimalériel n'a pas de sens, et ne peut être en contact avec la matière, ni subir les tentations de la matière. Par conséquent, pour pouvoir soud'rir et lutter, l'àme bumaine devait revêtir une forme teirestre. Il en résulte que Ibomine |)roprement dit, c'est r.'lme, et qu'il peut perdre son corps sans discontinuer d'exister. Saisissez-vous ce raisonnement, mon neveu?
— Il est bien un ptu oliscni', mon oncle, répondit le jeune lioinme.
— Je tàcberai dètrc plus clair, Wdbem. L'esprit démontre de la manière suivante la destinée de l'Iiomme dans l'éternité : fmiles les Ames bumaines ont été créées au même moment, mais elles m^ reçurent pas toutes en môme temps une enveloppe matérielle. Le premier qui subit l'épreuve sur la terre fut ,\dam, et ensuite après lui, juscpie aujourdbui, un nomlire incalculable d'autres créatures. Un bomnie vit plus d'une vie; il y en a qui ont recommencé l'épreuve cent fois, et qui, faute de force, de vertu ou de pro(,'rès, devront revivre bien des fois encore. Kn nu an, il meurt des centaines de mille bommes. Où .supposez-vous que \onl leurs âmes?
— La religion ne laisse noint de doute à ce! égard.
— Lu eflet, réponilil .NI. licmiund. \ |,, im,
cela se passera comme la religion nous l'apprend. Mais en attendant la lin du monde?
— Pareilles clioses sont difficiles à comprendre, balbutia Wilbem, (|ui ne savait |dus(|iie répinidre.
— C'est vrai, mais vous finirez par les comprendre parfaitement, reprit l'oncle d'un Ion encourageant. Si, parmi ces cent mille Ames, il en est (|uelques-unes ijui aient alteinl la pureté voulue, celles-là sont enlevées au ciel, où cbaciine d'elles prend la place d'un des anges décbus. Les autres âmes, encore^ imparfaites, relounient dans l'espace, où elles doivent attendre qu'il plaise à Dieu de leur permettre une nouvelle épreuve, c'està-dire uru' nouvelle vie sur la terre. Toutes ces âmes, tous ees esprits sans corps, vivent dans l'air, où ils se meuvent, lorsqu'ils le veuleid, avec la rapidité de la foudre, mais ils préfèrent se tenir près des lieux (|u'ilsont babilés pendant leur existence aniérieure, et dans le voisinage de leurs parents, de leurs enfants ou de leurs amis. Par exemple, pendant que je vous parle ici, plus de vingt esprits nous entourent. Parmi eux, je reconnais mon père et le vôtre; ma femme et votre mère, (|ui nous écouteni et qui se réjouissent dans l'espoir que vous ac(|uerrez la force secrète et surnaturelle néces.-;air(! [)our les voir et converser avec eux.
Ihi frémissement parut agiter le jeune liomme. L'idée (jne ses parents morts étaient près de lui et le voyaient, lui faisait une singulière impression. Il en avait le cœur oppressé, et un long soupir souleva sa poitrine.
- N'ayez |ias peur, mon ami, lui dit son oncle; ces Ames immatérielles ne sont pas nuisibles, et il ne leur est pas permis de faire du mal aux âmes qui souffrent et luttent sur la terre dans les enveloppes mortelles. Sacliez, en outre, (|ue. certains bommes, parvenus à un liant degré de |mrelé par des épreuves successives et par la jiralique intime de la vertu et de la science, ont la faculté d'entrer en cmnniunicalion avec les âmes qui attendent dans l'espace. Kn d'autres termes, ils «mt la propriété d'évoquer les esprits invisibles etde les forcera leur coniniuni(|uer ce; qu'ils savent. L'esprit (|ui babite cette tète de mort a déjà vécu trente existences. Il ap|noclie de la |)ureté re(juise, et c'est pour cela qu'il peut révéler des cboses dont lésâmes moins avancées n'ont pas connaissance. Tout cela est bien intelligible pour vous, n'est-ce pas?
— ("ela e^{ étrange et surprenant, répondit \Nillieni. Mais, d'après vous, tous les b(»mmes, sans «•xceptimi, deviendraient des anges et iraient au ciel? Cela est contraire à la religion et à la conscience, qui iKtus .'tpprennent qu'après cotte vie, il y aura punition ou récompense.
— Cette contra<liction n'est qu'ap|>arente, mon
L'ONCLE UElMOiNU.
Il resta immobile comme une statue... (Page 19.)
ami : à la fin, cela se passera en réalité comme on ' nous l'a enseigné. Après que des centaines de millions d'âmes pures seront entrées au ciel, et que la dernière place des anges tombés aura été remplie, Dieu fera périr le monde ; et les âmes qui alors, malgré les nombreuses épreuves, seront encore impures, méchantes ou en état de péché, se ront foudroyées, pour pleurer et souffrir dans les ténèbres éternelles, en compagnie des démons.
Nox, qui, depuis quelque temps, tournait en reniflant autour de la chaise du jeune homme, posa ses deux pattes de devant sur ses genoux, et se mit à fureter avec son museau dans la poche de sa redingote, comme s'il y sentait quelque chose de particulier.
— Nox, ici! à bas! s'écria M. Reimond.
L'animal quitta Wilhem, étonné, et rampa jusque devant les pieds de son maître.
— Vous avez de la viande dans la poche de votre l'edingote?
— Nullement, répondit le jeune homme en tirant quelques papiers.
— A.h!je vois ce que c'est, dit en souriant M. Reimond : vous avez là la lettre que je vous ai écrite; le chien l'a déjà tenue dans sa gueule, et il la reconnaît au flair.
— Quelle bête étonnante! dit Wilhem. Je comprends que le jardinier en ait peur. On serait tenté de croire que Nox a l'intelligence d'un ho.nme. Tout à l'heure, sous la tonnelle, il paraissait vouloir parler à Jacques.
— C'est une pauvre bête qui m'est restée fidèle et reconnaissante, parce que je l'ai secourue un jour qu'elle se trouvait en danger de mort, répondit M. Reimond. Quant au vieux Jacques, c'est un brave homme et un cœur fidèle; mais son courage et son intelligence sont bornés. Dans sa simplicité,
is
L'ONCI-K n El MONO.
il ne rêvft que de choses eiïroyaMos; et, dès qu'il voit quel(|ue chose quil ne comprend pas, il s'imairinc (iiril y a enjeu des causes surnaturelles. Oiioi d'étonnant que Nox ait appris à aller appeler Jac(|ues, puisque je ne lui donne à manger que (|u;itid Jai"i|nes est venu? La solitude et le silence perpt'-tuels ont penl-èlrecontribué à modider quelque peu la nature de la pauvre bète. Peut-être y a-t-il en lui une âme toute prête à subir une épreuve plus élevée et plus heureuse; mais, dans tous les cas, je ne saurais l'affirmer.
— Une jime dans ce chien? une âme humaine? répéta Wilhem avec un sourire d'incrédulité.
— Ponr(|Uoi pas? Si Dieu le veut ainsi pour punir des unies rebelles ou tout à fait vicieuses, et les soumellre à une dure épreuve? Il y a d'orirueilleux tyrans qui sont chanijés en Anes, pour être humiliés sous le bâton de l'ànier; des femmes vaniteuses qui deviennent des crapauds et qui; sous cette misérable forme, croupissent toute l'année dans la fange; des iiuerriors ijui, pour ac(|uéiir de la gloire, ont versé des torrents de sang, et qui sont chanirés en lièvres pour qu'une ciainlc incessante calme leur courajre féroce, et (|ue le plomb du chasseur fasse aussi couler leur sanir. Mais il n'y a pas d'âmes humaines dans tous les animaux, et il n'est pas permis aux esprits de faire à ce sujet des révélations j)récises... Maintenant, mon bon Wilhem, je vous ai dit ce que je crois nécessaire pour vous donner une idée claire du monde des esprits. Y-a-l-il encore quelque chose d'obscur pour vous? Dites-le; je vous donnerai d'autres explications, si vous le désirez.
— Non, mon cher oncle, j'en sais assez, répondit le jeune homme, dont la voix trahissait la laliijue et la tristesse.
— Tant mieux, mon neveu ! alors nous pouvons aborder tout de suite la preuve décisive à la(jnelle mes paroles vojis ont |)rép;iré, dit .M. Heimnnd en se levant. Ah ! Wilhem, mon ami, peut-être avant une heure serez-vous déjà en communication avec le monde des esprits. Si cela pouvait réussir, je bénirais l)ieu de vous avoir accordé cet imim-nse bienfait. Venez, asseyez-vous sur cette chaise devant la tète de mort; je vous montrerai comment vous devez essayer de voir et d'entendre l'esprit (|ui y demeure
— t)h ! je vmii>. (Il JII1I-. iiiiiii cher oncle, éparj;iU'Z-moi cette épreuve, dit Wilhem en suppliant. Je ne sais, mon âme n'est probablement pas encore assez pure; cette science secrète m'inspire une sorte d'aversion et d'eiïroi. Soyez certain qne je ne verrai» pas res[irit, quand biiMi même vous passeriez un jour entii-r à tâcher de me le montrer.
— Vous le croyet? reprit l'oncle. Vous vous trompez, sans doute. Cet eiïroi est naturel.
li'homme, dans sa forme matérielle, a peur de tous les mystères; mais il faut vaincre cette crainte, et vous prêter, avec une volonté ferme et une confiance absolue, .'i l'inappréciable leçon ([ue je veux vous donner. Dés que vous verrez l'esprit, dés que vous comprendre/ son lan},'aj,'e, vous me remercierez du fond (lu cieur. Ah ! il n'y a pas au monde de bonheur plus grand (|ue cette science, qui élargit notre existence jusqu'aux dernières limites de l'univers. Voyons, seyez-vous là...
— Mais, mon cher oncle, ayez la bonté de m'excuser, du moins j)our aujourd'hui.
— Non, certes, ^Vilhem, c'est votre nature mortelle (|ui lutte pour garder le dessus : ce serait donc une lâcheté de céder à son égoisme. Vous lefnsez ! .Me serais-je trompé ? Aurais-je le chagrin de reconnaître en vous, mon neveu, une âme arriérée et encore très faible?
Le jeune homme s'aperçut que sa résistance remplissait de tristesse le cœur de son oncle. Par respect, par déférence pour lui, il résolut de se prêter docilement à tout ce (ju'il pouvait exiger de lui. 11 se leva et s'assit devant la léte de mort en disant :
— Vous avez tort, mon oncle, de douter de mon courage ou de mon bon v(juloir. Je suis sur que je ne verrai pas l'esprit; mais, puisque vous êtes d'un autre avis, je suis prêt. Que dois-je faire?
— Cela ira, vous ne vous connaissez pas vousmême, Wilhem ! s'écria .M. Ileimond tout joyeux. Ayez confiance : vous ne serez pas seulement l'héritier de mes biens matériels, mais aussi l'héritier de la puissance morale de mon âme. A|)prochez votre chaise de la table, mettez-vous à votre aise, posez la main droite sur le crâne, regardez dans les orbites creux, an fond, tout au fond, et tâchez de tenir voire repard immobile, de faron (juaucun des objets qui sont dans celte chandire n'attire ou ne trouble plus votre vue. Pénétrez-vous maintenant «le l'idée que vous voulez voir un esprit, un esprit dans sa forme humaine; car ils ne peuvent pas se montrer à jms yeux sous une autre forme. Vonluir, vouloir sans cesse, être convaincu ( t rroire, ne point faiblir, vouloir fermement et inési^tiblemenl, telle est la baguette magi(iue qui doit ouvrira nos yrnx le monde des esprits. Tâchez donc de donner à votre esprit une tension telle, que, par ce magnétisme pnqire, il quitte, pour ainsi dire, votre corps et se mêle aux êtres immatériels qui remplissent ^atmo•^phère... C'est bien ainsi, ne bougez pas, restez muet, et, quoi (|u"il en arrive, ne «létournez pas votre attention de la tête lie nioil, ni votre pens'-e ou votre vobuité du but de cette preuve. Silence, maintenant !
Le jeune homme considérait celte tentative d'évocation des esprits comme une déplorable démence