L'ONCLE RE I MONO
de son oncle. Cependant, pour ne pas affliger son bienfaileur malade, il accomplit fidèlement ses désirs, et suivit à la lettre les instructions données. Il resta immobile comme une statue do |)ierre, et tint ses regards si obstinément fixés sur les yeux creux de la tête de mort, que sa vue se troubla et qu'il en fut tout étourdi.
Il prit patience néanmoins, car il espérait que son oncle se fatiguerait bientôt de ses efforts inutiles et l'en délivrerait. Mais il se trompait grandement : il se passa au moins une demi-heure sans que M. Reimond donnât signe de vie. Au contraire, il semblait retenir son souffle pour ne pas troubler son neveu et ne pas distraire son attention du but (loursuivi.
Quanta Wilhem,il souffrait plus qu'on ne saurait le dire; tout paraissait tourner devant lui, et la sueur perlait sur son front. Il sentait qu'il ne pouvait y tenir plus longtemps, et il se demandait s'il n'interromprait pas résolument ce jeu pénible, lorsque son oncle murmura à son oreille d'une voix étouffée :
— Ne détournez pas le regard, VVilhem, vous réussirez. J'ai suivi sur votre visage les signes qui attestent l'expansion croissante de votre âme. Encore une demi-heure do patience, et le grand secret se dévoilera devant vous.
— Encore une demi-heure, ô ciel ! soupira Wilhem épouvanté.
— Silence ! soyez ferme, je vous en conjure, mon ami; si vous avez quelque amitié, quelque reconnaissance pour moi, ne laissez pas faiblir votre courage dans ce moment suprême... N'est-ce pas que vous voyez au fond du crâne de petits nuages brumeux qui remuent et qui semblent s'agiter pour prendre une forme déterminée?
— Je vois de petits nuages qui flottent, des anneaux blancs qui tournent, des étincelles qui scintillent, et mille autres choses confuses, murmura Wilhem.
— Ah ! c'est cela. Votre âme commence à devenir voyante. Patience, patience! continuez l'épreuve avec une inébranlable confiance. Paix maintenant, pas un mot, pas une pensée autre que le but!
Durant un long quart d'heure encore, Wilhem tint bon; mais alors, il sentit une invincible somnolence s'emparer de lui. Il bâillait de temps en temps, tout en s'efforçant de cacher ces signes d'ennui en tenant la bouche obstinément fermée. Enfin, il lui fut impossible de contenir les tiraillements fiévreux de ses nerfs, il bâilla à bouche béante, et son souffle retenu s'échappa de sa poitrine avec un bruit douloureux.
— Oh! mon cher oncle, ayez pitié de moi! ditil en détournant la tête. Je m'endors; je n'ai déjà plus conscience de ce que je fais.
j- — Encore un peu de patience et de courage, mon ami; nous touchons peut-être au but.
— Non, non, encore une minute, et je tombe endormi sur la table pour ne me réveiller que demain. Ce n'est pas ma faute, mon oncle. Je suis harassé d'avoir marché toute la journée. Vous voyez bien que, malgré cette lassitude, la bonne volonté ne m'a pas manqué.
— En effet, vous étiez déjà bien avancé. Mais, n'importe, on n'obtient pas en une fois cette inappréciable science... Ne 'désespérez pas, Wilhem, nous reprendrons l'épreuve demain, probablement avec plus de succès. Cessez maintenant, c'est assez pour aujourd'hui. D'ailleurs, il va faire nuit, et l'heure de la solitude approche pour moi. Quant à vous, vous avez besoin de repos. J'ai fait préparer une chambre pourvous dans la partie postérieure du château. Jacques Mispels, lejardinier, vous servira. Il est chargé de vous procurer tout ce qui vous est nécessaire; et, si vous désirez quelque chose qui ne se trouve pas à Wildenborg, Jacques ira le chercher au village. Pendant la nuit, je consulterai à votre sujet l'esprit de la tête de mort; il m'expliquera peut-être comment vous pouvez entrer en communication immédiate avec les âmes. Ayez bon courage, et dormez bien. A demain, mon ami.
Il tendit la main à son neveu. Celui-ci répondit, avec un accent de pitié et de tristesse :
— Ainsi, mon oncle, vous restez dans la terrible idée que vous mourrez dans peu de jours?
— Une idée, Wilhem? C'est une certitude complète.
— Mais si vous souhaitiez vivre?
— Cela n'y ferait rien. D'ailleurs, j'aspire après la mort.
— C'est inconcevable; soupira Wilhem avec découragement.
— Qu'y a-t-il là d'inconcevable?... reprit l'oncle en souriant. Chaque fois que l'homme meurt après une vie passablement bonne, il fait un pas en avant vers la perfection finale qui doit lui donner la béatitude éternelle avec une place auprès de Dieu. Quand on est en route vers le bonheur suprême, désire-t-on être contraint à de long relais? Ne pleurez pas sur ma mort inévitable; vous voyez bien que je ne suis ni effrayé ni affligé.
Le jeune homme vit qu'il ne fallait pas lutter contre l'idée si profondément enracinée de son oncle. 11 lui souhaita le bonsoir, et se disposait à quitter l'appartement, lorsque M. Reimond le retint pour lui dire :
— J'ai pensé toute la journée à une afïaire difficile. Wilhem, vous avez une cousine éloignée, qui doit hériter de l'autre moitié de mes biens. Je souhaite que Wildenborg, avec les bois, les prés
L'ONCLE REIMONI).
etlescliain[)squireiivironneiit,nesoitpasniorcel('; c'est un héritage paternel. Mon intention est de le coin prend ri" dans voire part; mais, comme je désire qu'il soit considéré comme inaliénable et indivisible, la valeur de voire part s'en trouverait amoindrie, .le chercherai le moyen de vous assurer un dédommaiicment, nous en parlerons demain. Je vous ferai appeler de honne heure. Allez maintenant, et dormez bien.
Wilhem balbutia un salut et sortit.
Lors(in'il se trouva sous le ciel bleu, il poussa un lonj; soupir, comme s'il était délivré d'un lourd fardeau. Au lieu d'aller à la maisonnette du jarilinier, il entra, poussé par le besoin d'ôtre seul avec ses pensées, sous le berceau de verdure, et, s'assit sur un banc. Il croisa ses bras sur sa poitrine, et, les yeux lixés au sol, il resta longtemps enseveli dans de profondes réflexions.
Enfin, il releva la tète, et murmura avec une expression de surprise :
— Que m'arrive-t-il ? Je m'amuse à rêver à la possibilité des choses que mon oncle m'a racontées. Que l'esprit humain est faible, combien l'impression des mystères surnaturels est profonde sur lui ! Ilesler ainsi pendant une heure entière, le regard (ixé sur les yeux creux de celte tête de mort, cela trouble le cerveau. Pauvreoncle, il est très malade, son imagination est égarée. Il n'y a malheureusement rien à y faire... Que je suis fatigué ! llàlonsnousde manger un peu, puis allons prendre un peu de repos.
Il quitta la tonnelle, etse dirigea vers la demeure du jardinier. Son esprit était assombri et son cœur découragé, 11 trouva Jacques iMispels et sa femme occupés, près du foyer, à préparer le repas du soir; une nappe blanche couvrait déjà la table.
Le jardinier, dès qu'il entendit le saint du jeune homme, courut au-devant de lui, lui prit les mains, et demanda avec une fiévreuse curiosité :
— Eh bien, eh bien! comment cela s'est-il passé? Votre oncle vous a-t-il bien reçu? est-il content de vous?
— Je crois que oui.
— Vous a-t-il parlé de sa mort, de sa terrible mort?
— Oui, plus que je ne le souhaitais.
— Quoi! il vous aurait dit que le diable?...
— Laisse-moi tranquille avec ces sottises, Jacques, murmura Wilhem mécontent. Mon pauvre oncle s'imagine (ju'il va mourir, voilà tout.
— Ainsi, \ous le croyez? Vous douiez de la vérité de ce (jue je vous ai dit?
— Ne l'écoutez pas, Wilhem, interrompit Pélronille. Tout ce qu'il raronte n'est (jne sottises. On finirait par croire qu'il redevient enfant.
— Moi, en enfante? grommela Jacques d'un air
menavant. Tout à l'heure vous me rendrez compte de cette injure.
— Mon oncle est malade, malade de la tête, el il reste peu d'espoir de guérison, soupira le jeune homme.
— Malade de la tête? l'on, voulez-vous dire? le curé paraît croire la même chose; mais ce n'est pas vrai. Mon maître a trop d'esprit el trop de savoir, c'est là la seule cause de son malheureux sort.
Pendant cette conversation, la femme avait servi le souper.
— Monsieur Wilhem, dit-elle, veuillez vous mettre à table. J'ai fait de mon mieux pour vous préparer un bon souper. Le voyage vous aura creusé l'estomac. Puisse la cuisine de la vieille Pélronille vous plaire!
Wilhem la remercia de tout cœur, et se mit à manger avec appétit.
Jacques avait déjà recommencé à parler de son maître et du diable.
— Mais, pour l'amour de Dieu ! lais-toi un instant, el laisse monsieur tranquille pendant qu'il mange, lui dit sa femme.
— A quoi sert de se taire? répliqua le jardinier. (Jnand on mange on écoule d'autant mieux. Tu crois peut-êlre que je veux laisser dans une erreur regrettable M. Wilhem, l'enfant que j'ai porté sur mes bras, (juand je vois la possibilité de le convaincre de la vérité? — Vous croyez, Wilhem, (|ue mon maître n'a pas de relations avec l'homme noir? Vous n'avez donc pas fait attention à Nox, et il n'est pas devenu évident pour vous que Nox n'est pas autre chose qu'un esprit, un ^fisto/fel qui le garde?
— Nox est un chien comme tous les autres chiens.
— Un chien comme tous les autres chiens? Si vous connaissiez l'histoire de ce serviteur infernal, que vous prenez pour un animal, vous parleriez autrement. Mais pourquoi ne vous la conterais-je pas, cette histoire, pendant (|ue vous n'avez pas autre chose à faire que de manger? Ecoutez bien, elle est courte, mais terrible. 11 y a eu dix ans au i:{ juillet. Mon maître vivait bien solitaire, mais les choses n'allaient |)as à Wildenborg comme à présent. Une nuit nous fiimes réveillés par un vacarme élrange dans les airs. On enl dit que la terre tremblait, que cent chariots roulaient ensemble dans le ciel. Là-dessus, il commença k tonner et à éclairer, de telle sorte que non>< croyions que le monde allait périr. Le feu du ciel était si aveuglant, i]ue nous étions obligés de tenir nos mains sur nos yeux. Plein de terreur et d'angoisse, je courus au château avec ma femme, el nous y trouvâmes monsieur — qui ne s'enfermait pas en-
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core alors — en train de lire dans un livre plein de grandes lettres noires... La tempête augmente, les coups de tonnerre font trembler le chfiteau sur ses fondements; des grêlons gros comme des œufs de pigeon se mettent à tomber, et les ardoises du toit volent en éclats dans les airs... Nous étions à côté de monsieur, priant et tremblants, lorsque tout à coup un appel plaintif, un cri de détresse comme le cri d'un mourant, se fit entendre hors du château. M. Reimond sauta debout et me dit : « Jacques, il y a quelqu'un devant la grille qui demande du secours. Il implore un abri ; va ouvrir, et laisse-le entrer. » On eût voulu me donner dans cet affreux moment un grand chariot plein d'or, que je n'eusse pas mis le pied dehors. Mon maître le voyait bien, car il alla lui-même à la grille, et revint aussitôt avec un chien, c'est-à-dire avec le diable, qui doit devenir son Mistoffel. A peine la vilaine bête était-elle entrée, qu'un coup de foudre, pareil à la détonation de cent canons, frappa le château et en déchira le pignon du haut en bas. Je criai au secours, et ma femme tomba sans connaissance sur le plancher. C'est depuis lors que la pauvre Pétronille est devenue à moitié muette. Voilà, Wilhem, l'histoire de Nox. Est-ce ainsi qu'un chien ordinaire se présente? Hélas! dans celte nuit terrible, mon pauvre maître a vendu son âme à l'homme noir, et maintenant son temps est venu. Croyez-vous encore maintenant, Wilhem, que je ne sais ce que je dis? Nox, Nox! Est-ce là le nom du chien d'une personne chrétienne, dites?
— C'est un nom lalin qui signifie tout simplement«Mî7,réponditWilhemenhaussantlesépaules.
— Nuit? Vous voyez bien que Nox doit être un esprit des ténèbres?
Le jeune homme, qui n'avait pas la moindre envie d'écouter plus longtemps l'intarissable Jacques, se leva de table.
— Je vous remercie, dit-il, mes amis, el toi particulièrement, bonne Pétronille. Le souper était excellent, et m'a fait le plus grand plaisir... Il fait bien noir dehors; je me sens fatigué et j'ai sommeil : Jacques, aie la bonté de me conduire à ma chambre.
Malgré les efforts du jardinier pour le faire rester encore et prolonger la veillée en vidant un verre de bière, Wilhem voulut à toute force aller se coucher. En effet, il pouvait à peine tenir les yeux ouverts.
— Eh bien, demain vous serez reposé, dit Jacques; ce qui est différé n'est pas pas perdu. — Pétronille, va dans l'étable chercher la lanterne et allume-la. — Quoi, Wilhem, vous croyez qu'il n'y a pas de diable?
— Je n'ai pas soutenu cela, dit le jeune homme impatienté.
— Mais, du moins, vous ne croyez pas que le diable achète les âmes et emporte les gens? Je sais une histoire qui prouve clairement que vous vous trompez, et je vais vous la raconter.
— Tu es sans pitié pour moi, Jacques. Raconte tant que tu voudras, je ne te répondrai plus.
— Cela m'est égal, pourvu que vous me laissiez parler. Voici la chose : Dans le village de Glabbeck, des garçons de ferme étaient au cabaret un jour de fête, pendant la grand'messe. Ils auraient voulu jouer aux cartes; mais, pour cela, ils auraient dû être à quatre, et ils n'étaient que trois. En ce moment, entre un étranger qui demande un verre de bière. A la première proposition des trois paysans, il consent à faire le quatrième.
Pétronille revint avec la lanterne, Wilhem lui souhaita la bonne nuit, et sortit de la maison suivi du vieux Mispels, qui, chemin faisant, reprit son histoire.
— Ilsjouaientavecun plaisir extrême; mais un des garçons de ferme fait tomber la craie avec sa manche, et se baisse pour la ramasser. Que voitil, ô ciel ! 11 voit que le partenaire étranger a des pieds de cheval !
Malgré son ennui, Wilhem ne put s'empêcher de rire de la simplicité extraordinaire de son guide.
— Les pauvres paysans ne riaient pas, reprit Jacques Mispels. Ils se levèrent en gémissant, el voulurent fuir; mais un violent coup de tonnerre retentit, et tous les joueurs de cartes avaient disparu. On eût dit qu'on avait brûlé dans cette chambre plus de cent bottes d'allumettes soufrées... Voyez, voilà la petite porte du château par où nous devons entrer. J'ai préparé votre chambre, et j'espère qu'il ne vous manquera rien. Suivezmoi, je vous montrerai le chemin.
Il conduisit le jeune homme jusqu'au haut d'un escalier, devant une porte. Il y avait là par terre deux bâtons à demi brûlés, l'un par-dessus l'autre, en forme d'X.
— Ne marchez pas sur ces bâtons et ne les dérangez pas, dit le jardinier.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Wilhem.
— C'est un moyen infaillible pour vous préserver des malheurs nocturnes. Ces bâtons sont une barrière infranchissable pour tous sorciers, diables, spectres, lutins, farladets et autre canaille infernale.
Le jeune homme, presque hors de lui à force d'impatience, prit les deux bâtons et les jeta à bas de l'escalier.
— Tu me donnerais la fièvre à la fin, ou tu me rendrais aussi bête que...
— Oh! ne vous fâchez pas, mon cher Wilhem, je l'ai fait dans une bonne intention ; mais si vous pré-
L'ONCLK UEIMOM).
ferez courir le danjîer de voir des choses terribles, vous en êtes libre.
— C'est la chainbro où je dois passer la miil, n'est-ce pas? Kli bien, .la((|ues, retourne .'i la maison et sois tran(|uille, il ne m'arrivera rien. Laisse-moi dormir tant qu'il mo plaira, et ne m'éveille |)as avant le temps. IJonne nuit. Tu ne veux pas partir?
— Si, si, je pars, dit Jac(|ues en descendant les defîrés en grommelant : Os gens de la ville ont la tôle dure, (hiand je [X'iise à ce qui est advenu au marcband de sable de llecblol ! Il croyait aussi qu'on ne doit pas craindre les fantômes; mais il en fut, ht'bis! cruellement puni. Une nuit, il voit une forme blancbe — comme un S(|nelel!e avec iu\ linceul blanc sur les épaules — qui l'appelait du doigl. .\ moitié mort de peur et tremblant...
Il était déjà au bas de l'escalier, et sa voix devint inintelligible pour Wilhem, qui était entré dans sa cliambre et s'empressait de se déshabiller. Un instant après, il était couché dans un lit qui lui parut fort doux.
11 ferma les yeux, persuadé qu'il allait s'endormir tout desuite; mais, malgré la pesanteurde sa tête fatiguée, sa mémoire et son imagination travaillaient avec une singulière activtié. il voyait toute espèce de choses extraordinaires s'agiter devant ses yeux dans les ténèbres : des spectres, des esprits, des chiens noirs, îles squelelles, des têtes de mort. Quoiqu'il sût bien que ce n'était qu'une illusion de ses sens troublés, cependant une sueur froide mouillait son visage et son cceur battait sous rinflnence d'une angoisse nerveuse.
Enfin la fatigue |)rit le dessus, et il tomba dans un profond sommeil.
Le lendemain matin, le vieux Jacques s'ttait levé bien plus tôt que de coutume. Il était visiblement inf|uiet, il sorlail et rentrait sans rime ni raison, comme un homme poursuivi par de sombres pensées. Sa femme resta pendant une heure au moins sans ouvrir la bouche et ne paraissait pas prendre garde à son agitation. Lorsqu'elle lui demamla enfin ce qui le faisait aller et venir, il lui raconta (ju'il avait eu un vilain rêve, et qu'il tremblait encore en pensant aux alfreu^es choses qu'il avait vues.
— Ah ! l'étronille, dit-il, je dormais tranquillement. Tout à coup, je m'éveilb» et j'entends quelqu'un qui crie au secours d'un ton si plaintif et si déchirant, que cela me (il saigner le cœur. El c'est facile k comprendre, je reconnaissais la voix de Wilhem !... Je saute à bas de mon lit et j'(»uvre la
fenêtre: mes cheveux se dressent sur la tête; je suis obli;:é de nje retenir pour ne pas tomber de peur! 0 terrible spectacle (pii se présente <à mes yeux ! Je vois l'homme noir (|ui V(de en ricanant à travers les airs. Une de ses griffes tient un homme par les cheveux, tandis que l'autre lui arrache la chair des membres. La pauvre victime poussait des cris qui retentissaient dans tout Wildenborg. Hélas! c'était Wilhem que le mauvais esprit emportait.
— Pour l'amour du ciel, Jac(|ues, pourcjuoi me fais-tu toujours trendiler avec tes épouvantables histoire ? demanda la femme.
— N'as-tu rien entendu, Pétronille?
— Qu'aurais-je entendu, puisque tu as rêvé ?
— Mais si c'était un avertissement?
— Laisse-moi tranquille, grommela la femme. Tu te casses la télé la nuit pour pouvoir ni'edrayer le jour. Je dois travailler, nettoyer la maison, soigner la vache et penser au déjeuner de M. Wilhem.
— Kasse Dieu qu'il ait encore besoin de notre déjeuner ! (it Jac(|ues en soupirant.
— Bavarde tant que tu voudras, je n'écoute plus tes enfantillages, dit la femme en prenant un seau pour se rendre fi l'elable.
Jacques resta pensif sur le seuil de la |)orte et secoua la télé avec mécontentement.
Après une longue attente il se retourna, marcha à pas lents dans le jardin, s'approcha petit «à petit des derrières du château, et demeura là, les bras croisés sur la poitrine, regardant en l'air vers une fenêtre fermée.
II murmura quelques paroles à voix basse, secoua la tète et (it des gestes silencieux ; puis, comme prenant une résolution subite, il quitta la place, saisit une bêche sur son chemin, et entra dans nue sorte de potager, où il se mit à retourner une couche de trèfle.
Il était visible que, dans son travail, il était encore poursuivi par des pensées tenaces et pleines d'angoisse, car, maintes fois, il interrompit son labeur pour regarder de loin la fenêtre fermée, et, chaque fois, il laissait échapper un grognement d'impatience et d'inquiétude.
Son indignation devint de plus en plus grande; et, lors(|u'il eut travaillé environ une heure, non sans l)<*aucou|i (riiilerru{)lions, il planta sa bêche en terre en disant :
— Non; je n'y tiens plus! Il y a plus de trois heures que le scdeil est sur l'horizon, et ne pas se lever encore !Cela n'est pas naturel! .Mon rêve étaitil un avertissement ? Je meurs de crainte et «l'incertitude... Il m'a défendu de l'éveiller; mais, si mon arrivée lui est par hasard désagréable, (ju'estce que cela en comparais«»n de l'inquiétude (|ucje souffre? Et d'ailleurs, en montant sur la pointe du pied, je ne le réveillerai pas, s'il dort réelle-
L'ONCLE REIMOND.
iiienl. Allons, il faut que j'ôle ce poids de ma poitrine.
En disant ces mots, il avait quitté le potai^er et s'était approché de la façade postérieure du ciiàleaii. II ouvrit la porte avec précaution pour qu'elle ne criât pas sur ses gonds, et traversa le vestibule à pas de loup.
Au bas de l'escalier il s'arrêta tout à coup, leva les mains, leculaen pâlissant, et murmura :
— Ciel! cela sent le soufre ici! Serait-il arrivé un affreux malheur? Mon rêve ! Fuyons !
Mais, probablement, il douta lui-même de la véritable nature de l'odeur qu'il croyait sentir; car, au bout de quelques instants, il revint vers l'escalier, et monta, pas à pas, jusqu'en haut.
Il remarqua, à sa grande frayeur, que la porte de la chambre était au large ouverte. Cette vue lui donna un affreux pressentiment, et ce fut avec un violent battement de cœur et en hésitant, qu'il pénétra dans la chambre.
Il poussa un cri ; il recula, pâle comme un mort, jusque contre la muraille, et se mita trembler sur ses jambes.
Le lit était vide, et la couverture traînant à moitié par terre, comme si l'on avait arraché violemment le dormeur de sa couche.
Dès que le pauvre jardinier retrouva son haleine et l'usage de ses sens, il s'élança en hurlant hors de la chambre, faillit tomber du haut en bas de l'escalier, enfila la porte, traversa le jardin en courant et se réfugia dans sa maison, où il se laissa tomber sur une chaise en s'écriant d'une voix plaintive :
— Pétronille, Pétronille, de l'eau, du vinaigre! Soutiens-moi, ou je tombe en syncope! Hélas! on ne veut pas meci'oire; voilà ce que c'est. Ce pauvre Wilhem! s'il n'avait jamais mis le pied dans ce malheureux château. Une pareille fin, si jeune!
— De l'eau et du vinaigre? Qu'y a-t-il? As-tu encore inventé quelque chose pour me faire peur? demanda sa femme en pâlissant.
— Non, non, Pétronille, cette fois, c'est sérieux et vrai, répondit-il.
— M. Reimond est-il plus malade? Hélas! cela devait finir par là. Dieu fasse grâce à sa pauvre âme! soupira Pétronille en portant à ses yeux le coin de son tablier.
— C'est bien pis, bien pis, Pétronille ! Laissemoi reprendre haleine, laisse-moi me remettre un peu. Tiens-toi ferme, ma chère femme. C'est à tomber là et à ne plus se relever.
— Eh bien, s'il n'est rien arrivé à notre maître, quelle nouvelle imagination agite donc tes esprits?
— Tais-toi, ne parle pas ainsi, Pétronille, ton incrédulité pourrait t'attirer un malheur. Pétro-
nille, je suis allé voir dans la chambre... dans la cliambre de Wilhem, et. Dieu nous garde! le lit est vide...
— Le lit est vide? Cela est étrange et surprenant, en effet.
— N'est-ce pas? Le pauvre garçon! les couvertures étaient pendantes, défaites, et l'on pouvait voir qu'une lutte terrible... 0 ciel! mon rêve de cette nuit était donc une réalité?
— Les habits de Wilhem étaient-ils dans la chambre? demanda Pétronille, qui s'efforçait de combattre sa peur.
Le jardinier se frotta le front comme pour éclaircir ses idées.
— Ses habits? répéta-t-il. Non. Je ne les ai pas aperçus.
— Tu vois bien, Jean, que tu te laisse encore égarer par ton imagination, et que tu m'inspires inutilement des frayeurs mortelles.
— Comment cela?
— Mais ne comprends-tu pas, innocent, que si Wilhem avait été surpris pendant son sommeil par l'esprit malin, ses vêlements seraient restés dans la chambre?
— Cela n'est pas certain, Pétronille. Je sais l'histoire d'un forgeron qui vendit son âme à l'homme noir, et lorsque Lucifer vint pour l'emporter, il lui laissa le temps de se lever et de s'habiller d'abord.
— Conte d'enfant! Il était encore de bonne heure, hier, lorsque M. Wilhem alla se coucher. Il aura quitté sa cham.bre pour faire une promenade matinale. Peut-être est-il dans le bois. Au lieu de rester à trembler ici, va le chercher : tu le trouveras, et tu seras délivré de ta crainte ridicule.
— Tu crois, Pétronille? Puisses-tu ne pas te tromper! J'y vais! j'y vais! je parcourrai tout le château et les environs; j'appellerai, je crierai... Mais, hélas ! je crains bien ([ue cela ne serve pas à grand'chose. Pauvre garçon! pauvre garçon !
Et, secouant la tète avec découragement, il sortit en courant.
La femme reprit sa besogne, et versa le café dans le filtre. Elle mit quelques œufs au fond d'un cliaudron rempli d'eau bouillante, et plaça la nappe sur la table.
Quoiqu'elle se fût montrée rassurée en combattant la crédulité de son mari, elle n'était cependant pas sans iniiuiétude. Elle avait fait un signe de croix et marmotait une prière, tandis qu'elle allait et venait pour achever son ouvrage.
— Dieu soit loué! voilà M. Wilhem! s'écriat-elle tout à coup, en souriant joyeusement au jeune homme.
— Donjour, Pétronille, dit Wilhem. Comme
L'ONCLE REIMOND.
mon arrivée te rt'joiiit ! Tu parais iiKjuièle et soucieuse ?
— Asseyez-vous, monsieur. Avez-vous bien dormi ?
— Très hieii, à merveille. J'étais si Califiné !
— Et vous n'avez rien vu, rien V
— Uu'aurais-je vu, ma chère l'étroiiille?
— Ah ! mou mari m'a l'ail peur. Il est allé dans votre cliambie, «l, voyant votre lit vide, il a cru •ju'un terrible malliour devait vous dre arrivé.
Le jeune honiuie haussa les épaules d'un air de pitié.
— Où est Jaccjues? demanda-t-il.
— Il est allé vous chercher au chiitcau, dans les champs, dans le bois. Il me fera mourir de peur avec ses sottises. Voilà votre déjeuner, monsieur. Ne pensez plus à nos folles craintes.
Le jeune homme se mit à table, et niani^ea lentement le pain et les œufs (ju'on lui avait servis avec le café. Son es|)rit semblait également assombri par de tristes pensées; car il interrompit maintes fois son repas, en soupirant et en secouant la tète :
— Vous êtes triste, mon bon \Villiem, dit la femme. Vous dites pourtant (|ue vous avez bien dormi''
— Oui, Pétronille, je suis triste, répondit-il. Ce matin, quand je m'éveillai, mille idées pénibles sont venues m'assaillir. J'ai quitté ma chambre pour me remettre au grand air. Dei lière le château, il y a un grand arbre couché par-dessus le fossé, et (jue le vent a déraciné : j'ai passé |tar là dans le bois. Cette promenade m'a découragé... Crois-tu aussi, Pétronille, <|U(! mon onde doive mourir apré.s-demain !
— Hélas î il mourra, répondit-elle avec un soupir.
— Kl crois-tu aussi comme Jaccjues, (jue le diable, ou je ne sais quelle .mire cause surnaturel le, s'en mêle?
La femme secoua la tôle en signe de doute.
— Ah ! tu ne le crois pas ? Tu as un esprit sain, loi, Pétronille! s'écria le jeune homme. VA\ bien, rjuelle est ton idée sur rincomprébensible maladie de mon oncle !
- .Mon idée est que notre pauvre maître a (juelquc peu dérangé sa cervelle par ses études perpétuelles cl son isolement com|det. .le l'ai toujours cru ; mais mon mari me rend si peureuse avec ses rêves aiïreux et .ses épouvantables histoires, que je ne sais plus bien moi-même si je suis en possession de mon bon sens.
— Pauvre Pétronille, lu ne dois pas avoir eu beaucoup de plaisir on passant ta vie à Wildenborg. N'est-il jamais venu un médecin ici ?
— M. Reimond ne veut pas entendre parler de
médecins, et il nous a menacés de nous renvoyer de Wildenborg, si nous y laissions jamais entrer un médecin.
— Ainsi, Pétronille, tu es sûre que mon pauvre oncle va mourir, et vous n'avez jilus d'espoir pour la conseivation de ses jours?
— Hélas ! [)as le moindre. Le curé du village le dit également ; il n'y a rien à y faire.
— Ab ! le curé vient (|nelquerois à Wildenborg?
— 11 y vient souvent; c'est la seule personne qui puisse approcher de M. Hcimond. Ils sont bons amis. (Juand il y a dans le village de jiauvres gens dans le besoin, il vient à \\ il(lenl)oig, et cha<jue l'ois il revoit de notre m dtre une très libérale aun;ùne. .M. Ueimond est généreux aussi envers l'Kglise; il a donné une somme considérable pour acheter un saint ciboire et une croix en argent massif.
— C'est singulier, dit Wilhcm ; et ton mari croit ([u'un homme aussi pieux et aussi bienfaisant a des rapports avec le diable !
— Mon mari est un benêt, répondit Pétronille; il a été ainsi depuis son enfance; il ne rêve que fantômes et revenants. Autrefois, j'en riais, et ses sols contes ne m'émouvaient pas; mais aujourd'hui, je deviens vieille et peureuse, mon bon Wilhem. Cependant, si vous restiez ici, voire [irésence me rendrait mon courage perdu, j'en suissùre. Je me sons déjà rajeunie et toute changée depuis que vous êtes au château.
A|)rès un moment de réilexion, Wilhem reprit:
— Le curé croil-il également que mon oncle mourra après-demain ? Cela n'est pas possible. Qu'il soit malade, c'est ce (ju'on ne peut méconnaître; mais qui pourrait assurer (|uil ne vivra pas plusieurs mois ?
— (j'est facile à comprendre, répondit la vieille femme; il n'est pas malade, mais il se laisse mourir de faim.
— Ouoi ! (|ue dis-tu là, Pétronille?
— La vérité, Wilhem. Depuis six mois que monsieur s'est imaginé connaître le jour de sa mort, il a commencé à prendre de moins en moins de nourriture. Ces derniers quinze jours, il n'a pas mangé assi'z |)our soutenir un oiseau.
Mais cela n'est pas sullisant pour le faire mourir justement à l'heure dite.
— VA la télé donc, Willnin '
— Oui, la tête, répondit le jeune homnn- eu soupirant, la tête, l'imagination. > y aurait-il plus de remède ?
— Je ne le pense pas. Le curé dit que nous devons nous soumellrc! avec résignalion aux décrets de la Providence.
Wilhem se tut [lendanl (juelques instants, comme accablé de tristesse.
I/ONGLE REIMONI).
Elle, en passant, me fait un salut... (Page 28.)
Tout à coup, le vieux Jacques fit irruption dans la chambre, et sejeta au cou dujeunehomme avec de vives démonstrations de joie.
— Le ciel soit loué! s'écria-t-il les larmes aux yeux. Cette fois, du moins, je me suis trompé. C'eût été trop horrible aussi. Wilhem, Wilhem, vous êtes encore en vie; je succombe à la peine!
— Eh bien, mon bon Jacques, dans ta simplicité, tu as cru que le diable. ,
Mais le jardinier l'interrompit vivement.
— Non, non, ne parlons pas de cela. Il y a déjà un quart d'heure que Nox est venu au jardin me dire que votre oncle vous attend. Allez vite au château, il pourrait être fâché.
Le jeune homme, qui échappait, non sans plaisir, aux niaiseries du jardinier, sortit rapidement et, peu d'instants après, il se trouvait en présence de son oncle. Celui-ci l'accueillit cordialement,
l'invita à s'asseoir devant la table, posa la main sur la tête de mort, et dit d'un ton grave :
— Mon ami, j'ai passé presque toute la nuit à délibérer avec l'esprit sur vous et sur votre avenir. Votre âme, pour le moment, n'est pas encore assez forte pour entrer immédiatement en relations avec le monde des esprits. Nous ne recommencerons donc pas inutilement l'épreuve d'hiiM-; mais promettez-moi que, lorsque j'aurai passé dans une autre vie, vous ferez de nouveaux et fréquents efforts pour voir et entendre l'esprit qui demeure dans cette tête de mort. Vous ne répondez pas, ^YiIhem? Me refusez-vous cette promesse!
— Oh! non, mon cher oncle. J'essaierai, même sans espoir, balbutia le jeune homme.
— L'espoir et la conviction viendront, mon ami. Je vous léguerai cette tête de mort. C'est un des objets les plus précieux que je possède. Maintenant, je veux vous entretrenir d'une révélation surpre-
•if.
L'ONCLE RKIMONI).
nanleque l'esprit m'.i faitecette nuit. ^Vilh('m, pour étrehourcux sur la terre et pour avancer votre fune «lans la voie de la perfection, vous dfve/ vous marier sans délai.
■ — Me marier? répéta le jeune lnmune avec slupélaction.
Cette idée vous ellraye, mon ami?
— Oh ! non, mon cher oncle; mais, pour se marier, il faut une femme, et vous reconnaîtrez (|ue le choix n'est |)as une chose indillérenle.
— Non, sans doute, carde ce choix dépend le honheurde la vie. Si l'homme savait seulement, dans cette adaire importante, discerner le bien du mal ! Mais ses sens matériels le trompent lro() souvent, et alors il doit peut-être durant des siècles, pleurer et expier l'erreur d'un moment. L'esprit de la tête de mort a de cela une },'rantle expérience. Savez-vous ce (|ue c'est (|ue le mariai,'e, \\'illiem, du moins lorsqu'il se fait dans les conditions voulues? Le maria^re est l'accouplement de deux âmes incomplètes, (jui apportent et mettent en commun ce qui manque à chacune d'elles. Pour être plus clair, je dirai qu'elles se complètent l'une l'antre, et se soutiennent dans la voie du pro.urès moral. La beauté du corps et la fortune n'y font rien; au contraire, elles sont bien souvent la cause des plus tristes déceptions. La condition que l'on a .'i remplir est celle-ci : le caractère de la femme doit être le complément du caractère de l'homme : ainsi, un homme faible doit avoir une femme forle, nn avare une prodigue, un homme chagrin une femme gaie, un homme orgueilleux une femme humble, et ainsi de suite.
Si l'on n'était retenu par les obstacles que l'on rencontre dans la vie humaine, on choisirait foujours, et infailliblement, la femme que l'on doit avoir pour compléter son existence morale ; car il y a entre les âmes (|ui se conviennent une attraction secrète pareille à l'attraction que l'éleclrilé nous fait découvrir dans le monde n)atériel. La femme doit être à l'homme ce que, dans la nature, le pôle positif est au pôle négatif. (îomprenez-vous mon ami?
— Sans doute, je comprends très bien, dit Wilhem avec étonnement; j'ai même éprouvé, plus que d'antres peut-être, cette inexplicable allraction.
— Je n'en doute pas, dit M. Reimond; mais vous vous êtes probal)lement trom()é. L'esprit m'a révélé où est la seule âme qui puisse vous rendre hpuruux Pt V011S mènera la perfection finale, ti'est votre cousine Thérèse Dewil.
-— Ma ronsine Thérèse Dewit 1 s'écria Wilhem avec une expression d'aversion.
— Vous ne la connaissez pas, n'est-ce pas?
— Non, moQ oucle, je ne l'ai jamais vue.
— Tant mieux,
— Je devrais pourtant me convaincre d'abord qu'elle est bien l'àme (|ui me convient... balbutia Wilhem d'une voix intiuiète.
— L'esprit la connaît; il affirme (|n'elle seule peut assurer le bonheur de ta vie et de Ion voyage à travers l'élernilé.
— Mais, mon cher onde, un mariage, cela ne va pas comme ça!
— Si, cela doit aller ainsi.
Le jeune homme, levant la tête avec une sorte de (ierté blessée, demanda :
— Et si je refusais de nn' laisser imposeï' pour femme une inconnue?
— Je travaillerais à votre btuiheur, même contre votre gré, Wilhem, et vous forcerais de suivre bî conseil et d'accomplir la volonté de l'esprit. Le moyen est simple : je changerais mon testament, et je stipulerais que vous et Thérèse Dewil ne pourrez devenir mes héritiers qu'après votre union cniicine. Kn attendant, le bureau de bienfaisanc*' administrerait mes biens et les conserverait jus- (|u'à ce (|ue vous fussiez soumis tous les deux à votre véiilable destinée. Réfléchissez, et n<' résistez pas inutilement à l'esprit. Sou arrêt est immuable.
Wilhem laissa tomber sa tête sur sa poitrine et resta silencieux, H jiesa ra|»i(lenieiit sa situation et lélrange folie dont on voulait le rendre victime. Sou oncle lui avait dit, la veille, qu'il voulait consulter l'esprit sur le moyen de lui laisser sans partai.^', Iesl)iens(|uiapparlenaientà Wildeiiborg. Cette union était sans doute le moyen cherché. Il devint donc évidiMit pour Inique l'esprit n'était autre que son oncle lui-même, et (jue celui-ci, dans sa démence, faisait din; à la tête de mort tout ce qu'il désirait entendre. Un espoir surgit cependant dans res|uit du jeune homme : celui de combattre la résolution de son oncle par les mêmes armes. Il ne voulait pas employer le mensonge; ce qu'il avait rencontré dans sa jtropre vie ressemblait assez, pensait-il, à la secrète attraction de deux âmes, pour qu'il |)nt le faire valoir contre son mariage avec Thérèse Dewit.
— Ne luttez pas plus longtemps, acceptez votre destinée, reprit M. Reinnind, mécontent du long silence de son neveu : |)erdie votre héritage, ou vous soumettre.
— Je ne lutterai pas, je me soumellrai, répondit Wilhem, si vous me permettez de vous expliquer les motifs de mon hésitation. Si vous, mon cher oncle, — ou si l'espril — reste ferme dans sa résolution, soit, je croirai que Thérèse Dewit est , réellement destinée à me renilre heureux.
— J'écoule, dit M. Reimond.
— Mais, mon cher oncle, c'est passablement
L'OMCLE IIEIMOND.
''2rt
lonj?. M'ccouierez-vous palierninent et avec bienveillance?
— Parlez, nous avons le temps.
— Eli bien, mon bon oncle, vous verrez que je n'ai pas eu besoin d'attendre jusqu'aujourd'hui pour être soumis à la secrète attraction des âmes... J'étais presque un enfant, et ma mère vivait encore. Je l'accompagnai un jour dans un faubourg de Bruxelles, où elle avait une vieille amie. Comme c'était la première fois que je voyais la capitale, nous nous promenâmes jusqu'au soir dans les rues les plus animées. Je m'écarquillais les yeux à regarder toutes les richesses et les belles choses étalées à la vitrine des magasins.
» Le lendemain, ma mère élait malade de fatigue. C'était la fête de Notre-Dame; je fus obligé d'aller seul à l'église, et, après la messe, j'eus la permission d'aller me promener dans le faubourg jusqu'au dîner. Le ciel élait d'une admirable pureté, et un soleil radieux y versait sa lumière. Probablement l'inîluence de ce beau temps, le sentiment de la liberté ou les belles choses que j'avais vues, avaient fait sur mon esprit une profonde impression. Je ne me connaissais pins, mon cœur battait violemmenf. Je respirais à longs traits; il me semblait que j'étais devenu plus grand et plus fort au milieu d'une nature dont l'éclat et la splendeur m'émerveillaient. Tout à coup j'entendis de la musique, et je vis la foule courir vers la principale rue du faubourg. Je la suivis et, au moment où j'allais tourner le coin d'une rue latérale, je vis s'approcher la procession de Notre-Dame... Oh! comme tout cela me parut ailmirable et magnifique, non pas seulement les bannières d'or et les lanternes d'argent, où les rayons du soleil allumaient des étincelles resplendissantes; mais aussi les enfants, au nombre de plus de deux cents, vêtus, les uns comme de petits anges avec de blanches ailes, les autres comme déjeunes vierges couronnées de fleurs, d'autres encore costumés en pèlerins, avec le bâton et la besace, en saints, en prêtres et en cardinaux.
» Tandis que je regardais cet émouvant spectacle, ébloui et n'osant reprendre haleine, je vis s'avancer dans le lointain une troupe d'esprits célestes ; c'étaient des jeunes filles un peu plus grandes que les autres enfants. Elles étaient enveloppées, de la tête aux pieds, de dentelles et d'un nuage de tulle blanc comuK^ la neige, et leur voile de gaze, plus léger (|ue l'air, flottait au caprice de la brise. Chacune d'elles portait une espèce de houlette où s'enroulait un verset latin des litanies de la Vierge. En vérité, mon imagination frappée me les fit envisager comme autant de têtes d'anges s'avançant sur de légers nuages blancs, au milieu desquels brillaient les plus belles étoiles du ciel.
^) Lorsque cette troupe fut près de mui, je m'aperçus bien que je m'étais trompé, et que tous ces anges n'étaient que des jeunes filles, des enfants, comme les autres qui avaient déj;\ passé. L'illusion de mes sens ne peisista que pour une seule. Elle portait une houlette d'or avec ces mots : Rosa mystica. Elle élait si admirablement belle, si pure et si angélique, que je la pris pour une créature surhumaine. Ses yeux baissés ne quittaient pas le le sol jonché de fleurs où elle marchait, et pas un seul mouvement ne venait trahir la présence dun corps matériel sous ce flot de mousseline et de tulle. Je ne m'explique pas encore aujourd'hui ce que je ressentis en la voyant : je tremblais d'admiration; je pouvais à peine respirer; on eût dit que mon àme voulait quitter sa terrestre enveloppe pour voler au-devant de cet ange...
» La Rose mystique comme si elle avait entendu la voix de mon àme, leva la tête lorsqu'elle passa devant moi, et me jeta un regard profond et lent, qui suspendit les battements de mon cœur, et me remplit en même temps d'une crainte inexplicable et d'une joie infinie.
» La procession était déjà loin lorsque je me réveillai de mon ébahissement. Poussé par une force irrésistible et brûlant de contempler encore une fois la céleste apparition, je devançai la foule et j'atteignis la porte de l'église au moment où l'étendard se baissait pour entrer sous la voûte. Je revis la Rosa nujstica, et elle aussi releva son regard sur moi. Elle parut surprise de ma stupeur; mais elle sourit si doucement, qu'il me sembla sentir mon cœur se fondre dans ma poitrine. Espérant la voir une troisième fois, je restai à la porte de l'église. Tous ceux qui avaient suivi la procession sortaient les uns après les autres. Rosa iiiystica seule ne reparut pas, et enfin la porte du temple se ferma. Pour mon esprit troublé, c'était la preuve évidente que je ne m'étais pas trompé, et que l'ange qui m'avait souri si doucement était retourné au ciel.
— C'est étonnant, en effet, murmura M. ileimond. C'était peut-être l'àme d'un enfant qui autrefois avait fait partie du même cortège, et à laquelle Dieu avait accordé d'assister, sous une forme visible, à une cérémonie aimée. La Rosa inystiea n'était donc pas un ange, mais une de ces âmes qui attendent dans les airs une nouvelle vie.
— Celle chose serait restée pour moi un inexplicable mystère, mon cher oncle, si, plus lard, je ne l'avais revue sous une autre forme que celle d'un ange,
— Vous l'avez revue ? demanda M. Reimond, dont la curiosité était surexcitée. Votre histoire m'inspire un vif intérêt. Continuez, je vous en prie.
L'ONCLE REIMOND.
— Vous ne me croirez |n'ul-ètre pas, mon cIut oncle, mais ce simple événement a exercé une gramli' inllucme sur mon caraclère et sur ma vie. A partir de ce moment, je devins rêveur et solitaire; la douce apparition était toujours devant mes yeux, et son inellable sourire éclairait lufs jours cl mes nuits. Je devins pieux à l'excès et tellement porté à la prière, (jue ma mère craii;nant ijue ma santé ne vint à eu soullrir, crut devoir combattre celte surexcitation de mon esprit. A quel mobile obéissais-je ? Espérais-je me rapprocher de ranj,'e en me consacrant entièrement au service de Dieu? Je n'eu sais rien. — Mais les années afl'aiblirent ce souvenir, et la mort de ma bonne mi're, (|ui me laissa seul au monde, contribua beaucoup à me donner d'autres idées. J'atleiirnis ainsi l'âge de dix-huit ans : je ne pensais plus ;\ l'ange, sinon dans ces rares instants où l'âme, se repliant pour ainsi dire sur t'ile-méme, déroule devant nos yeux le tableau de notre passé.
> C'est à peu près à celte époque (|ue je devins clerc chez mon premier patron. Un dimanche, je l'accompajinai au village d'Ilemixem, on il avait de la lamille. J'étais allé me promener seul sur le> bords de l'Escaut, et je rciiardais sans but le bateau à vapeur qui s'avanyait vers le quai pour débarquer (|uelques voyageurs et en prendre d'autres. Tout à coup je poussai un cri étouiïé : je; contemplai en tremblant une jeune tille qui, du bateau, me regardait avec de grands yeux étonnés. C'était la liosc niijsliijui'. .Ma mémoire ne trouvait pas d'autre nom à lui donner. C'était elle! Si mes yeux ne l'avaient pas reconnue, les bonds désordonnés de mon cœur m'eussent révélé sa présence.
» Tandis que je rêvais là, immobile comme une statue de pierre, lacloche donnalc signal, le bâtiment agita ses roues, et l'apiiarition disj)arut pour la seconde lois à mes yeux. — Cette rencontre donna naturellement une nouvelle force au souvenir presque effacé, et je dois reconnaître qu'à compter de ce jour, petit à petit (pielque chose de moins surnaturel se mêla à l'incompréhensible inclination que je ressentais pour \aI{oseniysti(jUt'. Elle ne m'ai)paraissait plus comme un ange, mais comme une demoiselle, une jeune lille, une créature terrestre comme moi.
» Je restai encore deux ans sans la iev(»ir, et j'avais pr(;>que oublié notre seconde rencontre, lors(|ue, me trouvant en chemin de fer, je la reconnus dans le train qui nous dépassa à la station de Contich. JMus tard, je la vis un jour à Malines, parmi la foule innombrable qui se pressait à l'omvuujauij de .Nnire-bame de Ilanswyck. Je fendis la foule |M.ur arriver à l'endroit où je l'avais apervne, mais je iii> la trouvai plus; je parcourus comme un fou les rues et les places jusrpi'à la nuit
tombante, mais ce fut en vain... Or, il y a environ de\ix mois, en allant de Waaien à Malines, pour acconi|(lir un message de mon patron, j'entends, derrière moi, un claquement de fouet et le roulement d'une voiture courant rapidement ; je passe sur l'accotement de la route, je me retourne, et (|ue vois-je? La Rose mystique était assise dans une calèche ouverte, une riche calèche, avec une vieille dame et deux demoiselles plus jeunes. Elle, en passant, me fait un salut réservé, mais amical, à ce qu'il me paraît. Moi, saisi d'un sentiment de tristesse, en pensant qu'elle a|iparlenail à une famille riche, je lève machinalement mon chapeau, au moment où mes yeux ne l'aperçoivent déjà plus... Convenez, mon oncle, (|ue tout cela est extraordinaire, (juil doit y avoir quebjue chose (jui, a|)rès une longue séparation, nous ramène toujours à la même place, pour que nous ne nous oubliions pas l'un l'autre ; en outre, (ju'une force secrète, une volonlé cachée nous empêche de nous rapprocher et de nous parler avant que l'heure fixée ail sonné.
— En effet, vous êtes tous lesdtMix sous une inlluence qui paraît surnaturelle, répondit M. Reiinond; mais cela peut être aussi un concours de circonstances forluiles. Voire histoire finit-elle là?
— Oh! non, mon oncle. S'il en était ainsi, je ne l'aurais pas jugée digne d'occuper si longtein|)s votre bienveillante attention.
— Vous l'avez donc encore revue?
— Oui, et je lui ai parlé, comme vous allez voir. Avant-hier, mon palron me dit (ju'il devait aller au château d'Everdael, pour parler à la comtesse de Hernavaux, et il me pria de l'accompagner. Arrivé au château, mon palron entra dans le salon avec la comtesse, et me permit de me promener dans le jardin et dans l'avenue.
)> Après une promenade d'une demi-heure sous les grands arbres, j'arrive près d'un mur, derrière le(|uel j'entendais les voix joyeuses déjeunes filles ou d'enfants qui chaulaient et riaient en jouant. Une de ces voix me parait d'une (hmceur et d'une suavité délicieuses; ses accents me charment et me touchent ; je vois paraître trois jeunes demoiselles (pii, surprises de ma présence, me regardent d'un air inlerrogaieur. Moi, tout à fait hors de moi et ne sachant ce (jue je fais, je lève les bras au ciel, et m'écrie liosti iinjsliva ! Celait elle ! Confus de ma témérité, je reste debout devant elle, silencieux, et la dévorant du regard.
» Elb; rougit de son côté.
— 0 ciel! monsieur, murnmra-l-elle, il y a déjà douze ans, et vous ne l'avez pas oubli»'-!
— Et vous, mademoiselle ? deinandai-jc; enhardi.
— Et moi non plus, it-pondil-elle. C'est une chose étrange I
L'ONCLE HEIMOND.
En ce moment la comtesse sortit du château, suivie de mon patron.
— Flore! Flore! s'écria madame de Bernavaux, venez vite, j'ai besoin de vous.
— Elle s'appelle donc Flore?
» Je demandai aux petites tilles si Flore était leur sœur; elles m'apprirent qu'elle demeurait au château en qualité de demoiselle de compagnie. Mon patron voulait partir immédiatement ; il fallutobéir. En chemin, je fis mille projets.
» Je savais maintenant où elle demeurait, la jeune fille dont le souvenir et l'image avaient dominé toute ma vie. Elle n'était pas riche, pas assez du moins pour m'interdiretout espoir d'union avec elle. Oui, oui, l'idée du mariage se dressa claire et complète dans mon esprit. Elle aussi avait conservé mon souvenir pendant douze ans. C'était un aveu, et j'avais la conviction que, depuis notre enfance, un lien secret avait existé entre nos deux âmes, et que Dieu même nous avait destinés l'un à l'autre. Mon projet était de confier tout cela à mon patron et d'invoquer son généreux appui : uiais, lorsque nous arrivâmes à son étude, je trouvai votre lettre qui m'appelait à Wildenborg, et je me mis immédiatement en route. »
Il y eut un moment de silence, pendant lequel M.Reimond secoua la tête et parut lutter contre une pensée importune.
— N'est-ce pas, mon cher oncle, reprit Wilhem, s'il y a jamais eu une attraction entre deux âmes, c'est bien entre Flore et moi. Vous ne voudrez pas méconnaître cette voix surnaturelle, et me forcer à épouser Thérèse Dewit, que je ne connais pas et que je ne puis aimer.
— Vous vous laissez égarer par votre imagination, répondit M. Reimond d'un ton sévère, et, comme font la plupart des hommes, vous comprenez les choses de la façon qui s'accorde le mieux avec vos souhaits. Qu'y a-t-il donc de si étonnant dans votre histoire ? Vous voyez un jour une jeune fille qui vous fait (juelque impression. En douze ans, vous la rencontrez encore trois ou quatre fois. Savez-vous ce qui est étonnant? C'est que vous ne l'ayez pas rencontrée cent fois.
Williem soupira en entendant cette froide explication de son oncle. M. Reimond savait envisager les événements sans se faire illusion, lorsqu'ils ne concernaient pas ses propres lubies. Le pauvre garçon n'avait donc pas atteint son but. Son oncle ne lui laissa pas le temps d'en douter, car il ajouta :
— Vous devez vous marier avec Thérèse Dewit. L'esprit de la tête de mort l'a ordonné : son arrêt est irrévocable.
— Mais, mon cher oncle, s'écria Wilhem avec désespoir, vous ne me condamnerez pas impitoyablement, je pense, à une vie de chagrin?
— Au contraire, c'est vous-même qui voulez briser votre bonheur, non seulement dans la vie présente, mais encore dans un grand nombre d'existences futures. Préférez vous aspirer à la main de Flore et retarder votre âme de mille années peutêtre dans le chemin de l'éternité, vous en êtes libre. Moi, de mon côté, je connais mon devoir, et je l'accomplirai. Voyons, parlez : vous soumettez-vous à la volonté de l'esprit, oui on non?... J'attends une réponse... Vous vous taisez, Wilhem? C'est donc un refus ?
L'éclair d'une pensée soudaine illumina tout à coup les yeux du jeune homme.
— Mon oncle, puis-je retarder-ma décision jusqu'à demain ? demanda-t-il.
— Jusqu'à demain soir, si vous le désirez.
— Je vous remercie. Peut-être celte nuit, par compassion pour moi, l'esprit vous donnera-l-il une inspiration généreuse ?
— Ne l'espérez pas, mon ami, et ne vous tourmentez pas vous-même par une lutte contre une chose qui doit rester immuable.
— Ah! peut-être trouverai-je la force nécessaire pour me soumettre.
— Cela me fera grand plaisir, car je vous aime, Wilhem ; malgré l'imperfection relative de votre âme, vous êtes un bon et brave jeune homme. Je voudrais voir votre bonheur assuré avant de partir pour une nouvelle vie.
— Vous restez donc toujours dans la terrible idée que vous allez mourir?
— Après-demain, le 31 août.
— ■ Et si, par hasard, vous viviez encore le 1'''' septembre, ne reconnaîtriez-vous pas alors que l'esprit vous a trompé ? Voudriez-vous encore me forcer d'épouser ma cousine?
— Ah ! comme je le regretterais ! mourir de honte et de chagrin! s'écria M. Reimond avec une sorte d'épouvante. Quoi ! toute ma vie n'aurait été qu'une longue démence? ce profond savoir, un délire; les esprits, des ombres créées par mon cerveau malade? Taisez-vous, Wilhem, vous me glacez d'effroi. Heureusement, vous vous trompez. Ma mort, à l'heure fixée, viendra attester l'existence des esprits et la vérité de leurs enseignements.
Le jeune homme, découragé, regarda un instant son oncle avecébahissement; mais il se leva bientôt, et, secouant la tête comme s'il s'affermissait lui-même dans une résolution prise, il dit :
— Mon oncle, lorsque je suis venu à Wildenborg, j'ai laissé mon bagage à Hasselt. Je n'ai pas de linge ici, et je manque de beaucoup de choses qui me sont nécessaires. Si vous aviez la bonté de me le permettre, je voudrais bien aller à Hasselt, pour chercher ma malle.
— Vous serez de retour demain ?
l/U.NCLE UEIMONi).
— Oui, iiioii oncle.
— Kh bien, allez à llasscll. J'avais précisémenl l'iiiteiilion de resli-r seul toute celle journée. Mon leuips devient court ; je dois causer longtemps avec l'esprit et prendn' dts dispositions pour mon départ vers le monde des âmes. Allez, mon ami, et ne vous attristez point par une lutte inutile contre l'arrùt de l'esprit. Tliérèse Dewit sera votre (lancée, que votre àme égarée le veuille on non.
Le jeune lioinme serra silencieusement la main de son oncle, et sortit de l'appartement eu balbutiant un triste adieu.
Il Irouv.i la l'emme du jardinier sui' le seuil de la poi te, et lui dit :
— I*éfronille, je vais à llasselt, et même pins loin, s'il le faut. Je veux savoir s'il n'y a aucun nioyrii de guérir mon oncle, ou du moins de prolonger sa vie. Songe donc, il veut (jiie je me marie sans retard avec ma cousine.
— .\vec Thérèse Dewit? s'écria Pélronille épouvantée.
— Oui; n'en ilis rien à Ion mari; je vais à llasselt clierclier ma m;dle. Porte-loi bien ; à demain !
Onelipies instants après, Wilhem traversait l'avenue pour atteindre le cbemin (|ui court vers la chaussée de llasselt.
far MO beau soleil d'été, deux lemmes traversaient la bruyère. Elles étaient piécédées d'un jiaysan i|ui portait sur l'épaule une petile malle de voyage.
L'une des deux femmes était une jeune fdle dont les vèlc iieiits légers et de nuances tendres, simples, m lis plcin> de goût, semblaient annoncer la joie sans nuage d'une conscience virginale.
Elle avait de beaux cheveux blonds dont les bouc'es soyeuses, ébonrilTée^ de cliacjue côté du front, formaient deux loulTes artisternent entre- Mièlées; ses yeux, petits, mais d'une mobilité extrême, brillaient conjinc deux perles bleues. Un (1 )ux et frais sourire enlr'ouvr.iit ses lèvres vermeilles, comme si elle contemplait avec ravissement la nature primitive qui l'entourail.
Qno qu'il put eiiroi'e (juelque chose d'enlantin et de primesaulier dans toiitf sa personne, cependant la promptitude do son coup d'nil et la fermeté de ses mouvements atiestaient qiu' crite charmante jeune fille ne pouvait manquer ni de cotirage ni de vi\aciié d'e>prit.
Pendant assez longtemps, elle parut oublier la prést-ncc de sa compagne et de son guide. Curieuse et folâtre, elle bimdi^saît i traver- la brusère, pour aller cueillir unt- M. in ini loi ét.iit inconnue ou
poursuivre un papillon, elle se parlait à ellemême, riait ou chantait à haute voix, comme si l'exubérance de sève et de vie lui imprimait un mouvement perj)étuel. Lorsi|u'elle s'apercevait (|u'elle était restée bien loin en arrière, elle prenait son élan et courait, rapide et léj^ère comme une biche, jusqu'à ce qu'elle eut rejoint ses compagnons.
L'autre femme était sans doute une servante; elle portait de chaque main une; grande boîte en carton, et semblait fatiguée. Quoi(|u'elle suivit de près le paysan, elle ne lui avait pas adressé une seule fois la parole.
Lors(jue la jeune tille vit, de loin, la .sombre masse de la forêt s'élever au-dessus du sol nu de la bruyère, elle rejoignit le paysan, et demanda :
— Dites moi, je vous prie, mon garçon, ce (|ue (est (|ue cela, là-bis. Cela ressemble à une montagne noire.
Cela? C'est Wildenborg, répondit l'autre.
— Ah ! c'est là que demeure M. Heitnond? dans celle sombre forêt?
— Au plus profond de celte forêt.
— Vous connaissez M. Keimond, n'est-ce pas?
— Non, mademoiselle.
— Vous le voyez souvent, du moins, puisque vous êtes du village?
- Je ne l'ai jamais vu, mademoiselle, et j'espère (juc Dieu m'accordera la grâce de ne jamais le rencontrer.
Ces paroles, prononcées d'un ton singulier, étonnèrent la jeune fille.
-- Q.ie voulez-vous diieV demanda-t-elle. Je ne vous comprends pas. Avez -vous peur de M. Ueiniond?
— Tout le monde a peur de lui.
— Pounpioi ï* Ivst-il méchant? lait-il du mal aux gens?
— Au conlraire, on dit qu'il lait beaucoup do bien aux pauvres.
— Quelles choses étranges me (onlez-vous là? s'écria la jeune fille en riaid. Vous ne le connaissez pas; c'est un brave homme, et vous espérez ne jamais le ren((»ntrer? Kxpli(|uez-moi donc cette inexplicable éiiignu'.
— Dieu nous garde! dit la servenle en soupirant, je le coini>rends, moi ; il y a des voleurs des brigands, dans ce \ilaiu bois, et .M. lîeinmnd est peul-êlrc le chef de la bamle.
— Allons, Isabelle, vous êtes toile, dit la jeune (die. Mon fiiM le, un chef de bandits, y pensezvous .'
— Oui, uiadmioiselle ; vous ne connaissez pas votre oncle, wm plus, répondit la servante. J'ai entendu lire un jf)ur l'hi.'li ire d'un capitaine de brigand? (jni dépouillait les riche.«; pour pouvoir
L'ONCLE REIMONl).
venir en aide aux pauvres gens. Ce qui est arrivô peut arriver encore. Si j'avais su que nous aurions à traverser une sombre Ibrêt, loin de toute habitation, je serais certainement restée à la maison.
— Eh bien, mon garçon, demanda la jeune fille, pourquoi craignez-vous M. Keimond? Ne parlez pas à demi-mot, vous m'obligerez; j'ai des raisons pour désirer de savoir comment vont les choses, à Wildenbourg. Vous hésitez? C'est donc bien terrible?
— Oui, oui, mademoiselle ; si terrible, que je n'ose pas le dire, répondit le jeune paysan avec un accent de profonde terreur.
— Ah! vous me rendez inquiète avec vos réticences. Parlez clairement je vous en serai reconnaissante.
Le jeune paysan se rendit aux prières de la jeune tille; il rafîermit sa voix et répondit :
— Mademoiselle, le château de Widenborg est plein d'esprits et de revenants. D'après ce qu'on raconte, il s'y passe des choses horribles, auxquelles un chrétien ne peut assister sans exposer le salut de son âme.
Les deux femmesleregardèrentavecétonnement.
— Mais qu'est-ce que ce conte pour les enfants a de commun avec M. Reimond? demanda la jeune fille.
— Conte pour les enfants! répéta le paysan. Demandez-le aux plus anciens et aux plus instruits du village, et ils attesteront que c'est la vérité.
— Puisque vous avez peur de M. Reimond, vous vous imaginez peut-être qu'il est lui-même un revenant? dit la jeune fille en riant.
— C'est pis, bien pis, murmura le paysan. • — Quoi donc?
— C'est un sorcier, il a des accointances avec le diable.
Un éclat de rire l'interrompit ; la servante, aussi bien que la jeune fille, rit à gorge déployée de sa plaisante explication.
Le paysan les regarda en ouvrant de grands yeux. Cela lui paraissait une chose inouïe, que des femmes pussent être aussi incrédules et rire de choses aussi graves. Il voyait bien, à l'expression compatissante de la jeune fille, qu'elle le regardait comme un innocent ou comme un imbécile: cela le blessa.
— Oui, mademoiselle, dit-il d'un ton fâché, les gens de la ville croient qu'ils savent tout mieux que les gens de lacampai^ne; mais le proverbe dit : d Rira bien qui rira le dernier. » Vous allez au château de Wildenborg. Avant qu'il soit nuit, vous regretterez peut-être ce voyage et votre incrédulité.
— Est-il arrivé quelque chose do mauvais à Wildenborg?
— Personne n'approche du château, répondit-il.
— Et comment peut-on savoir alors ce qui s'y passe.
— Chacun le sait.
La jeune (ille vit bien ([u'il n'y avait aucune raison à tirer de ce crédule paysan. Elle leva les épaules en souriant, et demeura en arrière pour réfléchir à son aise sur ces étranges renseignements.
La servante n'était pas aussi tranquille, quoique celte histoire de diables et de revenants l'eut peu émue. Son inquiétude avait une autre cause. Elle se tut jusque près du bois, jusqu'au moment où elle vit de près l'impénétrable fourré, au travers duquel le sentier descendait comme dans un précipice. Alors, elle se rapprocha du paysan et lui demanda d'une voix altérée :
— L'ami, dites-moi la vérité, y a-t-il des voleurs ou des bandits dans ce bois? Y aurait-on trouvé des gens assassinés?
— Oui, répondit-il; là-bas, à une centaine de pas d'ici, il y a une croix de pierre. On y a assasiné une femme qui revenait de l'église.
La servante poussa un cri perçant; elle pâlit d'effroi et reprit en tremblant :
— Mon Dieu! que dites-vous là? Une femme assassinée? Je m'en retourne ! pour tout l'or de la terre, je ne mettrais pas les pieds dans ce bois.
— Eh bien, qu'as-lu, Isabelle? Pourquoi t'arrêtes-tu! demanda la jeune fille.
— Mademoiselle, répondit la servante, ce bois est un repaire [dein de brigands et de bandits. Ils ont inventé les histoires de diables et de revenants pour tenir les gens éloignés et pour pouvoir assassiner librement le voyageur solitaire. Dernièrement encore, ils ont, à cent pas d'ici, massacré une malheureuse femme... Non, non, dites ce que vous voudrez, j'aimerais mieux mourir ici sur la bruyère, sous le ciel bleu, que d'aller me livrer dans ce bois sombre à la cruauté de voleurs sanguinaires.
— Vous avez tort, femme, dit le paysan ; la croix de pierre est là depuis plus de cent ans. Depuis lors, on n'a pas ouï dire que quelqu'un ait été attaqué ou maltraité dans ce bois.
— Mais, imbécile, que ne le disiez-vous tout de suite, au lieu de me donner des peurs à bouleverser le sang? C'est égal, je n'irai pas plus loin.
Et, sans vouloir rien entendre, elle avait déposé ses carions et restait immobile. Les innocentes moqueries de sa jeune maîtresse ne faisaient que l'aigrir davantage, el elle se disposait à retourner sur ses pas, quand le jeune paysan s'écria tout à coup :
L'ONCLE REIMONI).
— Ah ! voilà M. le curé. 11 traversera le bois avec nous, car il se rend au viliaifc. Mainteiianl, il n'y plus rien à craindre.
L'a|»|»arilion ilo l'ecclésiastique fit le même eiïet sur la servante; elle ramassa ses cartons et se montra prèle à continuer son voja{îe en compajçnie (lu prêtre.
Le curé, qui suivait la lisière du bois pour atteindre le sentier, était un homme déjà ftpé, avec des cheveux fjris. Il cheminait la tète basse et plon^jé dans ses réflexions, et il ii'aperrut les gens qui l'attendaient (|u"au moment on leur salut respectueux frappa son oreille.
— Roiijour, mes enfants, dit-il. il lait bien chaud surla bruyère; mais, puis(|ue vous semblez vouloir traverser le bois, vous trouverez de l'ombre et de la fraîcheur.
En disant ces mots, il regardait avec une altenti(m particulière et d'un air interrogateur la jeune demoiselle, qui lui souriait avec gratitude.
— Monsieur le curé, dit elle d'une voix douce, nous avons eu un peu peur. Vous ne serez pas fâché, si nous faisons un b3ut de chemin avec vous?
— Nullement, mon enfant, répondit le curé. Cela me fera même plaisir de j>ouvoir causer un |)eu avec vous. Si Je ne me trompe, je vous connais depuis longtemps.
— Vous me contiaitriez, mon révérend? Cela me semble impossible. Je ne sache pas que j'aie Jamais eu l'honneur de vous voir.
— Votre nom est Thérèse Dewil?
— Kn effet, répondit-elle étonnée.
Cependant ils étaient entrés dans le bois.
Le prêtre ralentit sa marche pour laisser le paysan et la servante jjrendre l'avance; et, comme la jeune fille s'aperçut de son intention, elle resta à côté de lui.
— Mon pressentiment ne m'a donc pas trompé? dit-il. Votre mère était la scpur de la femme de M. Heimond, et vous vous nommez Tliérèse Dewit.
— Oui, monsieur le curé. Mais comment pouvezvous savoir tout cela si exactement?
— Par<e que, mademoiselle, dans ces derniers temps, j'ai causé plus d'une fois de vous avec votre oncle, et Je savais (ju'il devait vous a|)pe|cr à Wildenborg. Vous ne connaissez pas votre oncle?
— Je me souviens seulement que, quand j'étais une enfant de trois nu quatre ans, je voyais souvent venir cIm'z nous un grand monsieur qui me caressait et me donnait des joujoux et des bonbons. C'était mon oncle. J'ai toujours pensé à lui avec reconnaissance ; feu mon père, jusqu'au jour de .sa mort, n'a pas cessé de me parler de lui.
— Votre oncle semble avoir été aigri contre vos parents, surtout contre votre père. Il croit que votre
père le haïssait. Il doit même avoir manifesté son inimitié par des actes.
— Ah! mon révérend, réponditlajeunefiUe, c'est une déplorable erreur de mon oncle. Mon père avait plus (fainitié pour lui que n'importe; quel autre. Dans cette alTairtî, mou père fut victime de son dévouement, Il me l'a raconté assez souvent les larmes aux yeux. Il faiit savoir, monsieur le curé, (|ue, dans ce temps-là, M. Reimond s'occupait de sciences occultes, de magnétisme, de tables tournantes et d'es|)rils fra|q)euis.
» Il ne levait (|ue de choses impossibles, et s'imaginait que l'homme peut découvrir les moyens de changer les lois de la nature et de faire des miracles, comme Dieu lui-même. C'est ce que mes parents m'ont dit. Mon père, qui était un homme d'esprit, remar(|ua bientôt (|ue mon oncle était entouré d'un tas de fripons, qui l'encourageaient dans ses erreurs pour le rendre de toutes façons victinje de leur avidité. Ses ellorts pour lui ouvrir les yeux là-dessus restèrent infruclneux. M. Reimond avait alors un (lomesti(|ue, ou plutôt un confident, qui avait été autrefois jardinier chez ses parents. Mon père croyait que ce domestique était la principale cause de l'aveuglement de son maître, et il fit de vaines tentatives pour le faire renvoyer par mon oncle dans le Limbourg. Cela réussit si peu, que le jardinier continua à demeurer chez .M. Reimond, et depuis lors mes parents n'ont plus revu mon oncle.
— Ce domestique s'appelait Jacques Mispels, n'est-ce pas?
— Vous l'avez connu aussi, mon révérend ? demanda la jeune fille avec étonnement.
— Je le connais encore, mon enfant; il demeure à Wihlenborg, et il est jardinier du château. C'est un homme très simple et très ignorant; mais qu'il soit la cause des idées étranges de votre oncle, cela me semble douteux.
— Il se peut, monsieur le curé, que mon père se soit trompé; mais du moins son intention était bonne. Il connaissait M. Reimond depuis son enfance, et il était en état de juger les causes preuiières de la dangereuse tendance de son esprit. Mon oncle avait été élevé pour ainsi dire parJacq\ies ,Mi<pr|s, dans la solitude de cette contrée. Du malin au soir, le jardinier avait joué avec l'enfant et avait, par conséquent, exercé une grande influence sur son esprit naissant. D'après ce que disait mon père, il n'y avait pas au monde d'homme plus crédule que ce Jaccpies Mispels, et il avait tellement farci la tête de mon oncle de contes de revenants et d'esprits, que l'cnfanl, à douze ans et en plein jfuir, n'osait plus resier seul un instant. Cette société ne devait-elle pas être très nuisible à M. Reimonri, et mon père, qui craignait que l'esprit de
L'ONCLE IIEIMOND.
La main qu'elle tendait à son oncle tremblait. (Page -il.)
mon oncle ne fût menacé d'affaiblissement ou d'aliénation, n'avait-il pas de bonnes raisons pour souhaiter l'éloignement de Jacques Mispels?
Le pasteur réfléchit un instant; il inclina la tête en signe d'affirmation,
— II est possible, en eiïel, dit-il, que l'état mental actuel de M. Reimond ne soit qu'une modification des idées de son enfance. Il est étrange, à coup sûr, que les premières impressions reçues parle cerveau humain restent si longtemps ineffaçables, et que, chez M. Reimond, les études et la science n'aient pas su étouffer les enseignements d'un jardinier simple d'esprit et complètement ignorant. Oh! mademoiselle, si Dieu vous confie jamais l'éducation des enfants, veillez près de leur berceau et sur leurs premiers pas ; car tels ils sortent des mains de leur mère ou de leur nourrice, tels ils resteront probablement.
Merci de votre bienveillant conseil, monsieur
le curé, répondit la jeune fille. Je connais toute la valeur d'une bonne éducation; car je suis institutrice.
— C'est une noble et importante profession, mademoiselle ; cependant, je pense que, dès aujourd'hui, vous l'abandonnerez.
— Comment cela, mon révérend/ J'espère, au contraire, que je la remplirai encore longtemps.
— Mais, mon enfant, ne soupçonnez-vous donc pas pourquoi votre oncle vous a invitée à venir à Wildenborg? 11 veut vous faire connaître son testament. Vous allez hériter d'une fortune assez considérable.
— Moi? s'écria la jeune tille avec joie. Serait-il vrai? Mon plus beau rêve se réaliserait? Oh ! si un pareil bonheur m'arrivait, je remercierais Dieu de sa bonté jusqu'à la fin de mes jours!
— Et ce rêve, quel est-il? demanda le prêtre,