‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 79 sur 115 · QUINTIN METSYS · texte numérisé non relu

QUINTIN METSYS

L'abbesse prit le livre. (Page 6.)

— Oui, ma sœur, répondit la vieille femme en tirant les images de son capuchon, ayez la bonté de remettre ces images à la sœur Ursule et lui dire que c'est Quintin Metsys, le forgeron, qui les a faites...

— Ah! mon Dieu! quelles affreuses images! s'écria-t-elle. Cela fait mal à voir; pour tout l'or du monde je ne voudrais pas avoir une pareille image dans mon livre de prières! Pourtant je les montrerai à la sœur Ursule.

— Ne sont-elles pas bien, ma sœur? demanda la mère inquiète.

— Fi, quelle horreur! répondit brusquement la sœuf.

Ellà^deâsUs il fallut se résignera partir.

Le cœur brisé et l'âme pleine de tristesse, la mère revint auprès de son fils. Lui dirait-elle le résultat de sa démarche et le rejelterait-elle dans son mortel désespoir? Mais saurait-elle retenir

ses larmes et rester assez maîtresse de sa physionomie pour ne pas trahirl'accueilqu'elleavailreçu?

Elle s'affligeait cependant à tort des dures paroles de la sœur, car ces paroles avaient un tout autre sens que celui que leur attribuait la mère Melsys. Pour comprendre sa méprise, il faut savoir que les images peintes par Quintin représentaient des lépreux, des impotents et des pestiférés : le jeune forgeron les avait rendus avec tant de naturel, peut-être même avait-il exagéré la nature par excès de sentiment, — que la sœur, voyant des scènes affreuses et frappée de leur vérité en avait ressenti du dégoût et s'était écriée : « Quelle horreur! »

La mère, ignorant le motif de cette exclamation, avait compris que la religieuse trouvait les peintures mauvaises.

A peine était-elle sur le seuil de sa demeure que déjà son fils s'écriait ;

OUINTIN METSVS.

— Eh bien, mère, (|u'eii tlil-on?

La pauvre femnie tomba tout en pleurs dans les bras de son lils, et l'excès de son cbagrin l'empêcha de prononcer une seule parole; tout en pleurant elle couvrait de caresses passionnées son pauvre Ouintin, qui cachait sa tête dans le sein de sa mère. Plus les malheurs de ces infortunés étaient intolérables, et plus leur amour s'exaltait. Si leurs soupirs étoull'és n'eussent tialii leur souffrance, on eût cru facilement que la joie les transportait, car ils se donnaient mutuellement les [neuves les plus vives d'une ardente tendresse. L'intime douleur qui les déchirait les |)oussait à se consoler ré(ipro(juement, car tous deux comprenaient également l'étendue de leur misère. Enfin Ouintin parla :

— .Ma mère, ma mère chérie, que faire? Tout nous trompe, tout nous repousse, mon Dieu 1

— Mon enfant, s'écria avec éijaremcnt la mère désespérée, mon enfant bien-aimé, je t'ai nourii de mon lait, j'ai toujours travaillé pour toi comme une esclave, lorsque tu étais jeune. Toi aussi, tu m'as aimé comme un bon fils, et par un pénible travail de tous les jours tu as pourvu aux besoins de ta vieille mère. Eh bien, Quinlin, s'il le faut... s'il nous faut mourir, si la mort te pousse dans la

tombe, si je succotni)e à la faim oh! il nous

reste du moins une bienheureuse certitude : nous mourrons ensemble !

l'n louiT embrassement suivit ces paroles ; on n'entendit plus dans la chambre que les pénibles aspirations de deux poitrines oppressées par la douleur et parfois une voix éteinte qui murmurait :

— Ma mère, ô ma mère hien-aimée!

Depuis longtemps déjà ils se tenaient embrassés, silencieux et pleurant, car, dans leur tristesse inex|irimable, ils étaient comme onrhaînés l'un à l'autre par leur mutuel amour, lorsqu'ils entendirent soudain une voix qui demandait h la porte :

— On demeure le for.u'eron Ouintin .Metsys?

La vieille femme se hàla de sécher les larmes (|ui mouillaient son visage, et voulut aller ouvrir la [lorte; mais avant qu'elle eut atteint celle-ci, (juatre personnes pénétraient à la fois dans la chambre.

Les deux premières étaient madame l'abbesse du roiivenl des Sœurs hospitalières et un prêtre qui raecompaj:nait. Ensuite venaient sieur Ursule et une autre religieuse portant sous le bras un grand livre. Les visiteurs fixèrent tous avec élonnement les yi'ux sur Huintin (|ui avait déposé son pinceau, et i|ui, honteux, inquiet, s'alteiulail à une sévère répriman'le.

L'abbesse s'approcha de lui, et, lui mniitranl les premières ima;:es qu'il avait coloriées, lui demanda

d'une voix qui accusait évidemment une grande bienveillance :

— Est-ce vous, jeune homme, qui avez peint ces images?

— Oui, madame l'abbesse, répondit Ouintin le cœur serré; mais j'espère (jue, si j'ai le bonheur d'obtenir vos bonnes grâces, je pourrai, avec le temps, acquérir plus d'habileté. Pardonnez-moi, vénérable dame, d'avoir gâté ces images; oh! pardonnez-le-moi au nom de ma malheureuse mère!

— GAté! s'écria l'abbesse avec étonnement; vous êtes bien modeste, jeune homme. Je suis venue pour vous dire (lu'on n'a jamais vu plus belles images ({ue celles que vous avez peintes!

Ces paroles frappèrent comme un coup de foudre Ouintin interdit; son visage déjà si paie se couvrit d'une pâleur plus mortelle encore, et il tremblait de tous ses membres, comme saisi d'un mal subit ; tout à coup il tendit les bras vers sa mère et s'écria :

— 0 ma mère, ma mère chérie !

L'heureuse femme le comprit : elle se précipita

vers lui avec un élan passionné et tomba haletante sur le sein de son lils.

A ce touchant spectacle d'amour et de bonheur, les quatre personnes qui en étaient témoins se sentirent si vivementémuesque des larmes s'échappèrent de leurs yeux.

— Quintin Metsys, s'écria l'abbesse, voudriezvous faire quel(|ue chose pour moi?

En entendant la voix de l'abbesse, la mère avait cessé d'élreindre son fils, mais elle ganlait une do ses mains dans les siennes et resta debout à côté de lui. Ouintin. plongé dans une sorte d'extase, répondit :

— Parlez, .Madame, je suis votre obéissant serviteur.

i/alibesse prit le livre des mains de la sœur, et, le montrant au jeune homme, lui demanda s'il voulait peindre pour elle les imnges de la passion de notre Seigneur qui s'y trouvaient. Ouintin répondit qu'il n'oserait entreprendre celte tâche, dans la crainte de gâter le précieux missel ; mais les éloges qui lui furent prodigués |iar l'abbesse et par le prêtre lui donnèrent enfin le courage d'accepter celte grande œuvre.

Dès (pi'il eut pntmis, les quatre visiteurs se préparèrent à partir; mais auparavant la sœur Ursule s'approcha de Quinlin et lui dit à l'oreille:

— Continuez, jeune homme. Madame l'abbesse est satisfaite au plus haut point de votre ouvrage, elle ne tarit pas sur votre mérite.

Kl d'une voix plus douce elle ajouta:

— Voire n)ère n'aura plus à souffrir aucune privation. Ayez b(»n murage!

On ne saurait imaginer de quelle douce émotion

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