‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 78 sur 115 · SOL V EMUS DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

SOL V EMUS DE JEUNESSE

sensiblerie, qui sembleijiit ridicule inrine chez une jeune lillc do seize ans.

Quel(|ue tondées que pussent rire les raisons qu'il M)'allê},'uait à l'appui de son dire, l'éi^arement de la douleur me les faisait regarder comme un li^su de faussetés et de railleries; j'éoout;ii, mais mon cœur resta froid comme le marbre.

Déjà le capitaine m'avait fait vider con)plélemenl le verre et l'avait lempli pour le >eci>ndefois. Lors- (jue j'eus bu celte seconde di)se de liqueur, mes idées commencèrent à se confondre d'une étranj^'e fa^on ; et, lorsque le capitaine me forçait à répondre, j'avais peine à parler.

Il se le\a et dit :

— C'est assez; maintenant, vaà la caserne, fiuirre-toi dans ton lit, et repose-loi aussi loniileinps qu'il le plaira. Je donnerai des ordres pour ([ue personne ne te dérange ; ne t'occupe ni de servit e, ni d'écriture ; je te laisse quatre jours de congé et une pleine liberté ! .\llons, lève loi, le dis-je, et va-t'en !

Je (juitlai la chambre. Ce (pie j'éprouvais, je n'en savais rien; mais je dus m'appuycr des deux mains à la rampe des escaliers pour ne pas tomber.

Lorsque je fus dans la rue, el (lu'ayanl fail une vingtaine de pas je ressentis l'inlluence du grand air, je lus obligé de me cramponner aux barreaux d'une fenêtre. Les maisons se mirent à tourner follement autour moi, je vis des milliers de jumières briller devant mes yeux, et, au milieu du tourbillon qui semblait prêt à in'enlrainer avec la rapidité de l'éclair, je perdis tout à fait la conscience de moi-même... J'étais ivre, ivre pour la première fois de ma vie.

Heureusement un sergent de notre bataillon passait, en ce moment, dans la rue; il me releva et me conduisit à la caserne, où l'on me mit dans mon lit... Inutile dédire (pie je fus, ce jour-là, plus malade (ju'auparavant.

Mon capitaine avait donné ordre quon ne me laissât pas (juiller ma chambre sous quelque prétexte que ce lut.

Ce ne fut que le troisième jour que je le revis pour la premère fois; il me trouva occupé à dévorer un énoime morceau de viande, avec un appétit extraordinaire.

— Ah ! ah ! s'écria-t-il, il parait (|ue le remède a produit >on elfet ! Kt la (ièvre, est-elle revenue?

Je fus irrité de me voir forcé d'avouer que j'élais réellement gnrri de la fièvre: je n'avais plus ressenti le moindre frisson depuis (|ue j'avais pris la liqutur verte.

L heureux résultat de son traileraent parut but réjouir le capitaine. Il m'encouragea de nouveau à ch isser mes idées fùllix, ainsi qu'il Icn nommait avec quebjue raison; enfin il me mit dans la main

une |)ièce de cinq francs et me quitta en disant :

— Tu n'as pas d'argent, bien.' Tiens, va te promener et cherche à t'amuser. .. Quant aux couvertures qu'on t'a volées, n'y songe plus trop .je ferai régler cette affaire.

Suivant son ordre, mais non sans répugnance, j'allai me promener hors de la ville; j'errai pendant plusieurs heures dans la solitude, rêvant à l'alfreuse servitude (|ui pesait sur moi, à la haine sans merci dont je me croyais poursuivi par le capitaine, à l'injustice des hommes, el à mille autres choses aussi raisonnables, (|ue me suggérait la triste et m.iladive exallalioii à laquelle j'étais en proie.

Kii revenant vers la ville, je rencontrai un pauvre homme estropié qui me demanda l'aumône. Je lui donnai la pièce de cinq francs du capitaine. Le mendiant me regarda avec stupéfation, comme pour me demander si j'étais dans mon bon sens. A ses yeux, un soldai qui donne une pièce de cinq francs devait être fou ou quelque chose d'approchant. Le brave homme, qui ne revenait pas de son élonnement, me suivit du repard pendant au moins un (|uart d'heure; quant à moi, j'étais heureux que l'argent de celui que je regardais comme l'auteur de mon infortune fût sorti de ma poche sans (jue ma conscience pût me reprocher d'en avoir profité.

Le lendemain, mon père vint à Mons. Dès que je l'ap Tçus, je me jetai à son cou en pleurant el faillis succomber sous le |)oids de l'émotion. .Ma pâleur lui inspira une profonde pitié; ses premières paroles furent alTectueuses et consolantes; mais après (|uelques instants, il se mit à me faire (le vifs reproches au sujet de ma conduite, et surtout de l'accusalion de cruauté et de haine que j'avais portée contre mon capitaine.

Mon père, afin de .-avoir ce (ju'il pouvait y avoir de fondé dans mes lettres, était allé trouver le capitaine avant de venir à la caserne; le capitaine l'avait ro(;u avec une cordiale afTabililé, l'avait fait dîner avec lui, lui avait parlé de Napoléon et des guerres de l'Hinpire; en un mol, l'avait traité comme un frère. Il n'avait pas man(iué de lui expli- (|uer (pie toutes mes souffrances n'étaient que (lans mon imagination, et de lui dire combien d'elTorts il faisait |tour me guérir de mes rêvasseries; il l'avait tran(|uillisé sur mon état, el lui avait promis de prendre soin de moi comme de son propre fils.

Il va de soi tpie mon [lèie, se trouvant dans une semblable disposition d'esprit, ne pouvait admettre mes dobaiK es. Il me railla avec (juebpie amertume de mes solles idées, cl finit par se ficher quand il vit que ni paroles ni raisons ne pouvaient changer ma conviction et que je repoussais, avec

SOUVENIRS DE JEUNESSE

une inflexible obstination et comme une injustice à mon égard, toute consolation qui me donnait tort.

Après avoir passé un jour et demi à Mons, mon père, découragé, retourna h Anvers. Je me sentis plus malheureux qu'auparavant. Personne, personne au monde ne savait me comprendre, pas même mon père!

Dans le cours du mois de mai 1832, le choléra éclata tout à coup à Mons; c'était sa première apparition en Belgique. Cette terrible maladie, qui devait être pour tant de familles une cause de désespoir et d'infortune, fut l'instrument de mon salut.

Afin de mettre, autant que possible, les soldats à l'abri du fléau, on dispersa notre régiment dans les villages de la province de Hainaut; ces mouvements, et la vie plus libre du cantonnement, donnèrent à mon esprit un peu de calme et à mon corps le temps de reprendre quelques forces. Ma pâleur disparut, et, bien que je fusse encpre assez faible, tout danger de mort sembla s'être éloigné de moi. Mon sergent-major était revenu du dépôt, et j'avais été délivré, par ce retour, de soucis et de préoccupations qui, dans la disposition où je me trouvais, avaient largement contribué à égarer mes idées.

Nous partîmes bientôt pour la province de Limbourg, afin de surveiller la garnison hollandaise de Maëstricht; nous restâmes quelques temps logés chez le paysan dans les villages qui entourent cette forteresse.

Dans une commune voisine de Maersens, j'eus, un jour, une querelle à propos d'affaires de service, avec un sergent de ma compagnie, homme très brutal et doué d'une force extraordinaire. Dans sa colère, il me frappa violemment au visage, et peutêtre m'eùt-il maltraité davantage, si le sergentmajor n'eût pris ma défense. On parla de la nécessité d'un duel pour venger mon honneur outragé; mais mon énergie était trop à bout pour me permettre de concevoir une telle pensée.

Le capitaine apprit l'événement et me fit venir chez lui. Sur son injonction, je lui racontai ce qui était arrivé; mais je parlais sans doute d'un ton extrêmement abattu, car mes paroles le jetèrent dans une grande colère. Quand mes larmes, longtemps contenues, coulèrent enfin, il me prit par les épaules et me mit à la porte en disant qu'il me guérirait de ma couardise d'enfant comme il m'avait guéri de la fièvre.

Une demi-heure après, le sergent-major vint

me dire que je devais passer quatre jours à la salle de police, et que j'avais à le suivre sur-lechamp pour subir ma punition.

La salle de police était une des chambres d'une maison du village construite en pierres. Je m'y rendis sans trop de peine; je savais que quatre jours de réclusion, c'était pour moi quatre jours de solitude et de repos.

Mais quelle ne fut pas ma terreur quand, la porte s'étant refermée sur moi, j'aperçus un visage contracté par la vengeance et la haine me grimacer d'un coin obscur de la chambre!... C'était le sergent qui m'avait frappé une heure auparavant.

Anéanti à cette vue et tout tremblant, je m'arrêtai la tête basse et sans faire un mouvement.

— Ah! ah! lâche, s'écria le sergent d'une voix tonnante, te voilà dans mes griffes! Tu as dis au capitaine un tas de mensonges sur mon compte; mais tu vas le payer cher!

A ces mots il se mit à me secouer, à me frapper et à m'accabler de coups de pied sans trêve ni merci. A demi mort d'angoisse et d'épouvante, je me laissai maltraiter sans proférer une plainte, sans faire de résistance, comme un homme qui perd tout courage et s'abandonne avec résignation à un sort inévitable. Ce ne fut que lorsque mon ennemi se sentit lassé qu'il me donna quelque répit; il s'assit et s'écria en me menaçant du poing :

— xMisérable poltron! cela se laisse insulter et maltraiter comme un enfant qui n'a ni cœur ni âme. Tu crois que c'est fini? tu t'imagines que je vais te laisser tranquille? Non, non; tu n'auras pas un instant de repos : tout à l'heure je vais battre d'importance ta capote et je te promets toutes les demi-heures une raclée à ne plus voir ni entendre.

Le visage tourné vers la muraille, j'étais blotti dans un coin de l'obscure pièce; je pleurais à chaudes larmes et je tremblais que le sergent ne me fît un mauvais parti.

Je ne restai pas longtemps livré à mes réflexions désespérées; la main de mon brutal ennemi ni'ar racha de mon coin et me jeta violemment, en me faisant pirouetter, à l'autre extrémité de la chambre. Il se remit à me frapper et à me secouer jusqu'à ce qu'il s'éloignât de nouveau pour se reposer. Cela dura ainsi toute la journée.

Bien que je n'aie fait cette remarque que plus tard, il était évident que le sergent ne voulait pas me blesser sérieusement; car, malgré tous ses coups et ses mauvais traitements, la douleur se dissipait assez vite. Mais, en ce moment, mon esprit terrifié me persuada que mon adversaire était fermement résolu à me martyriser jusqu'à la mort, et ce fut avec des frissons d'épouvante que je vis tomber le soir, dans la conviction que mon ennemi choisirait la nuit pour me porter le coup mortel.

SOUVENIRS DE JEUNESSE

Déjà, à plusieurs r('|)rises, j'avais aiipclt- au secours j d'unt' voix {K'sesfrérée; mais la sentinelle (h> garde à la porli', non plus que les gens de l;i maison, ne st'mlilaicnt l'aire a'It niion à mes cris.

11 faisait dt'jà noinlans la salle de police, quand le sergent m'assaillit de nouveau et, pour la preiiiicre fois, me (it ressentir une si vive douleur, (pi'un cii m'écliappa. La conviction (|ne ma dernière heure élait venue me jeta dans un désesjioir voisin de la folie, et produisit dans mon âme une révolution complète. Transporlè d'une rajje avcuj;le, je me mis à nie défendre avec une force surprenante; je frappais des deux poings, j'égralignais, je mordais, je déchirais comme un faible animal dont les forces sont doublées par la crainte de la mort.

Le serirent, stupéfait, me lâcha pour élancher le sang (jui coulait de son nez; il hurlait, jurait, proférait d'horrihies menaces et déclarait qu'il allait me rompre le cou à l'instant; mais moi, tout frémissant d'émotion, je lui criai d'une voix rau(]ue:

— Viens, je t'attends; je suis prêt... La vie m'est à charirc, mais je te la ferai payer cher. Viens, que cela finisse ! Viens donc !

Il s'élança en effet sur moi et me donna sur le front un coup de poing f|ui m'étourdit; mes genoux ployèrent .sous la violence du coup; mais je me relevai en un clin d'œil et recommençai avec une rage nouvelle à frapper, à égratigner et ii mordre. Je devais avoir porté un coup très douloureux au visage de mon adversaire; car, à son tour, il poussa un cri de souffrance et s'éloigna définitivement de moi.

II dit alors, avec accompagnement d'une foule de gros mots :

— Je ne me bats plus dans l'obscurité. Demain matin, nous réglerons notre compte : je le metlrai en pièces et t'écraserai sous mes pieds.

— Ah î lui criai-je, le jour ou la imil, cela m'est égal; fais de moi ce que tu voudra-;. Mais, j'y suis bien déridé, que je meure on non, si tu me touches encore du bout du iloigt, je le déchire le visage.

Le sergent parut céder devant l'élrange surexcitation de mon esprit; peut-être craignait-il que Je ne fusse devenu fou. Du moins il me conseilla de me coucher dans le foin et de dormir, en ajoutant que, le lendemain matin, nous nous bâtirions jusqu'à ce que l'un dos deux restM sur le carreau.

Pend.int plusieurs heures, je regardai fixement dans r(d)scMrilé; nia poitrine semblait s'être élargie extraordinairement et absorbait l'air par de jtuisNantes aspirations; mes poings étaient fermés convulsivement; la colère et le désir de combattre enflammaient mon front. Plus d'une fois je songeai à me lever et à forcer mon ennemi à

une nouvelle et décisive lutte : ce n'était pas (jue j'éprouva«se de la haine contre lui, non, mais il se passait en moi ((uebiue chose d'inexplicable.

Une fois dans ma vie j'avais enlin Ilmiu tête à un homme, sans ployer. Il élait fort comme un géant, et je l'avais vaincu. Le courage était donc une puissance qui pouvait suppléer à la force physique. (^es réflexions gonflaient ma poilrine dorgueil et de joie. Désormais, non, tiésormais je ne me laisserais plus insulter !

Le lendemain, quand il fit jour, nous pûmes voir réciprofiuemeiil sur notre visage les traces de la Intle, tous deux nous avions un œil bleu, et, de plus, l(>s traits de mon adversaire étaient couverts (les mar(jiies de mes ongles.

Il élait remarquablement calmé et se borna à médire que j'aurais à me battre en duel avec lui quand nous serions sortis de la salle de police. Je lui répondis d'un ton calme mais résolu, ([ue tout m'était égal mais qu'en qualité d'insulté, je choisissais le pistolet, celte arme étant de nature à donner à l'alfaire un dénouement plus prompt et plus sérieux; 1 1 pire issue me stMnblait la meilleure.

Vers sept heures du malin, le sergent sortit de la salle de police, où, par conséquent, je demeurai seul.

Dans la solitude, je me mis à méditer sur ce (jui m'était arrivé et sur la façon dont j'avais contraint un gaillard fort et redouté à me laisser en paix et à garder le silence. J'évoquais en imagination, sons mes yeux, toutes les personnes qui m'avaient jamais maltraité ou insulté; je parlais à hante voix et prononçais des allocutions pour faire comprendre à ces ennemis que je ne voulais |)lus sup|)orter aucune humiliation, et que je me vengerais de tonte ollense. .Mille maximes héroi<|ues s'échappaient de mes lèvres en mots retentissants, et la fièvre qui me surexcitait alla si loin, (|ue je me blessai les poings jusqu'au sang, en fra|)pant les murs comme s'ils eussent été les ennemis que je provo(inais. Il va de soi que la plus grande partie des menaces que je proférais étaient à l'adresse de mon capitaine.

Une lieiire après la sortie du sergent, je fus mis en liberté à ni(»n tour.

Aujourd'hui je n'ose supposer que le ca|)itaine eût donné an sergent l'ordre de me maltraiter. Peut-êlre .s'était-il borné à lui conseiller île faire des efl'orts pour me tirer de mon apathie, ou à lui dire, comme il pouvait le faire, dans son langage soldatesrpie : >< Tâche donc de le dégourdir un peu! » 'Juoi fju'il en soil, dans ce temps, je me crus certain que h* sergent n'avait fait que suivre à la lettre les ordres qu'il avait reçus. Dans cette j conviction, je devais être reconnaissant envers I le capitaine, car il m'avait guéri de ma puérile

SOUVENIHS DE JEUNESSE.

poltronnerie; en un jour, il avait fait de moi un homme, chose qui, selon toute probabilité, ne se serait pas accomplie en plusieurs années sans l'emploi des moyens les plus énergiques.

En entrant dans mon logement, j'y trouvai le sei'gent, qui paraissait m'altendre.

Sans lui donner le temps de dire un mot, je courus à la malle du sergent-major; j'y pris deux pistolets et m'écriai :

— Voici des armes; allons, et que cela se décide vile !

— Le capitaine a sévèrement défendu tout démêlé entre nous à l'avenir, répondit-il.

— Ce n'est pas cela qui me retiendra ! m'écriai-je.

— Mais, fourrier, peut-être avez-vous rarement tiré au pistolet, peut-être môme jamais. Moi, au contraire, je touche une tête de pipe à quelques pas.

— C'est égal ; pas tant de tergiversations ! mon courage pourrait se refroidir: maintenant je me sens fort. Allons.

Le sergent me tendit la main et me dit en souriant :

— C'est la coutume, d'après les lois de l'honneur, que le duel n'ait pas lieu lorsque l'une des deux parties reconnaît son tort. Eh bien, fourrier, js déclare que je n'avais pas l'intention de vous faire du mal. C'était une plaisanterie que votre résistance obstinée a malheureusement fait dégénérer en lutte sérieuse. Je me suis trompé sur votre compte, et j'avoue que j'avais tort. Oubliez ce qui s'est passé, et soyons bons amis comme auparavant. Si quelqu'un ose encore vous adresser une mauvaise parole, je deviens son ennemi. Eh bien, voyons.

Mon cœur me reprochait mon inflexibilité; le sergent, quelque rude qu'il fût dans son langage et dans ses manières, était au fond un bon garçon qui, maintes fois, m'avait donné des preuves d'affection. Je saisis sa main et je la serrai cordialement en signe de réconciliation. Le sergent tint parole, et, depuis lors, il fut toujours mon ami.

Dans la même matinée, le capitaine me fit dire de me rendre chez lui. Cette fois, je ne me sentis nullement ému: mon cœur battait, à la vérité, mais ce n'était ni de crainte ni d'inquiétude, et je m'excitais moi-même, chemin faisant, à faire comprendre une fois pour toutes cà mon capitaine que je voulais être traité en homme.

Quand je parus devant lui, il me regarda dans les yeux pendant quelques instants sans dire un mot, et de ce même regard qui m'avait fait trembler si souvent. De mon côté, je le regardai en face intrépidement, si longtemps et si fixement,

que lui-même se lassa le premier, et, secouant la tète, il linil par s'écrier en riant :

— Tu es fou, sur ma parole ! Comme tu regardes avec tes yeux bleus !

— Capitaine, vous m'avez fuit appeler, dis-je d'un ton grave; j'attends vos ordres.

De nouveau, il me contempla fixement, et, voyant que ma physionomie restait impassible, il me demanda :

— Es-tu dans ton bon sens, cette fois, ou auraistu encore la fièvre?

Je ne répondis pas. Le capitaine s'assit, et sans détacher de moi son œil perçant :

— Raconte-moi, me dit-il, ce qui s'est passé à la salle de police : je suis déjà au courant; ainsi fais en sorte de me dire la vérité, ou sinon...

Sans omettre la moindre circonstance, je lui racontai mon aventure avec le sergent; j'ajoutai même que, si le duel n'avait pas eu lieu, c'était uniquement parce que mon adversaire avait reconnu ses torts. Je finis en disant :

— Et maintenant, capitaine, permettez-moi de vous dire que j'ai pris la ferme et irrévocable résolution de ne plus supporter désormais même l'ombre d'un mépris de la part de qui que ce soit.

— De la mienne non plus ? s'écria le capitaine avec une colère simulée.

Je ne me laissai pas émouvoir, et je répétai :

— De la part de personne. Je sais, capitaine, que vous êtes mon supérieur; mais la loi même qui me soumet à vos ordres vous commande, à vous, d'être juste. J'ai pensé qu'il valait mieux, même au péril de ma vie, me révolter contre la force et l'injustice, que de consumer lentement et de mourir de chagrin à petit feu...

— Que signifie cela? s'écria-t-il. Sais-tu bien que nous sommes devant l'ennemi, et qu'au moindre refus d'obéissance, j'ai le droit de disposer de ta vie?

Je répondis avec une froide fermeté :

— Capitaine, je ferai mon service mieux qu'autrefois; maiSjje vous le répète, je veux être traité en homme.

— Et s'il me plaisait de te traiter autrement, que ferais-tu?

— Je n'en sais rien, une folie peut-être !

— C'est inconcevable ! s'écria-t-il en quittant sa chaise.

Et il fil deux ou trois pas dans la chambre.

Tout à coup, il s'élança vers moi, me saisit la main, la secoua très chaleureusement et m'indiqua un siège.

— Tu es un singulier esprit, il y a beaucoup de bon en toi; mais tout cela n'est pas encore débrouillé. Si seulement il pouvait faire un peu clair dans ta tête ! Assieds-toi; je veux avoir avec loi

SOUVENIRS DE JEL'NESSK.

un entretien sérieux. Assieds-loi donc, répéta-l-il avec impatience.

I>ès (jue j'eus ohéi à son injonction, il tira d'un collre une liouleillo ol deux verres.

— Ne nie fais pas une (ii^ure défîontée tomme cela, dit-il. Crois-tu que je veuille encore te l'aire biure de la liqueur verte? Non : je la garde i)our guérir l;i fièvre. Ceci est un verre d'excellent madère, l'rends, bois : je le veux.

Il n'y avait pas à résister. Bien que toutes ses paroles, et même son allabililé, me semidassent une nouvelle ironie, je dus vider le verre jns(|u'aurond.

— Maintenant, fourrier, écoute, dit-il d'un ton très réllt'chi. J'ai promis à ton vieux père que je 111 "efforcerais de donnera ton t-aractère la fermeté (jui lui manque. Tu as la tète dure... J'avoue que (cla m'a coûté bien des efforts. Tu as cru que j'étais facile contre toi, que je te détestais. Je te Kai laissé croire, j)arce (|ue cela était utile à mes projets ; mais tu as assez d'esprit pour comprendre que je ne me serais pas occupé tous les jours si particulièrement de loi, si je n'eusse été poussé par un sentiment d'alfeclii-n el d'estime, ne fût-ce qu'envers ton père. Assez sur ce chapitre. Si je ne me trompe, — (|ui le saurait avec qiielipruii d'aussi changeant que toi? — si je ne mo Iroiiijie, tu as assez de luice o'àine maintenant pour supporter désormais sans ployer les contrariétés de la vie militaire, et même pour suivre cette carrière avec succès. Cependant, crois-moi, ton caractère esi un dao^^er permanent pour loi-mème : tu ne connais pas de mesure. Si je voulais continuer mes elforls pour t'arrarlier aux songes creux el aux l)ilevesée> <|ui te l'ont ilu mal, tu serais capable de te montrer trop lioiniiie, de faire des sottise» et de causer ton ])ropi'e malheur. Cela ferait un grand rba;,'rin à ton vieux père. Ainsi, (loiénavant, je me conduirai vis-à-vis de loi comme si j'avais alfaire à un bon soldat. Toi, de Ion côté, justifie celle o|)inion, el lu verras par expérience que je ne suis pas un méchant liomnie, comme lu l'as probablement cru jusqu'à présent. Ton père espère que tu seras officier un jour; il a servi son

pays sous Napoléon, et regarde la vie militaire comme une belle carrière. Il dépend de ta bonne volonté de réaliser son espoir. Quant à moi, j'y aiderai autant que je le pourrai.

J'écoutai avec stupéfaction ces paroles du capitaine; jamais je n'avais trouvé à sa voix ce ton de Câline sans anectation et de sincère cordialité, et je me demandais en moi-même, avec défiance, si je devais prendre ses témoignages de sympathie pour la vérité ou pour une nouvelle ironie. Il avait rempli mon verre une seconde fois; il se leva et me dit de ce ton impératif, sec el bref, (\m lui était propre :

— Hois! et marche droit désormais! Ne t'imagine pas que je sois disposé à te traiter comme un soldat de porcelaine qu'on a peur de casser. Je suis capitaine, et j'enlends que chacun le sache; mais ce qui est ilil reste dit. Ketourne à ton logement; chemin faisant, pèse bien mes paroles, et surtout ne t'avise pas de leur prêter un sens qu'elles n'ont pas.

Je fis ce qu'il m'avait dit, et pesai ses paroles si longtemj)s el si mi'ire:neiil, que ma colère contre lui — je ne pourrais dire ma haine — se calma, s'alfaiblil et disp.irut enfin tout à fait. Bien que je ni'elforvasse encore de me le dis>imuler à moimême, cependant je reconnaissais dans mon for intérieur que, le plus souvent du moins, j'avais péché par exagération.

A daler de ce moment, le capitaine ne fut plus particulièremenl brusque el dur pour moi; il me témoignait même parfois de l'estime et de l'amitié. Il resta bien le même qu'auparavant; il me lançait encore à la tête une bord/e de gros mots à l'occasion; il crachait et grommelait comme pour les autres; mais j'avais a[ipiis à reconnaître (jue ni gestes étranges ni brutales paroles ne venaient de son cœur. Je jouis désormais d'un repos et iluiie paix dont j'avais été longtemps privé; mes forces physiques se rétablirenlet sedévoloj»j)èrenl, et, bien (|ue je trouvasse peu de charme à la vie de soldat, je n'eus plu^ à en snullrir ni à m'en plaindre.

t tu l)h> SOI > EMBS DC JE l >E!> -.K.

Les voyageurs s'éloignèrent en le raillant. (Page 2.)

LE PÈLERIN DU DÉSERT

Un pèlerin, accablé de fatigue, voyageait dans les arides solitudes de l'Arabie; il contemplait, la tristesse dans l'àme, la vaste étendue qui l'entourait, et cherchait en vain un point où son œil pût se fixer comme sur un phare conducteur. Aucun arbuste ne détachait son feuillage sur le sable mouvant; aucune tleur isolée n'épanouissait son calice ; aucune source ne versait ses ondes d'argent sur l'antique linceul qui s'était étendu sur la nature morte.

Une soif ardente tourmentait le pèlerin découragé, car il marchait sur un sable brûlant et sous un ciel plus brtjlant encore. Sa bouche était sèche et ses lèvres se collaient l'une à l'autre; l'espoir, ce soutien de la vie, ne l'accompagnait pas;

non, il était désenchanté par de longues souffrances et se trouvait dans une situation en harmonie avec la nature désolée qui l'entourait ; car tous les rêves de bonheur de la jeunesse lui avaient échappé dans le désert.

Rentrant en lui-même avec désespoir, il dit en soupirant.

— Pourquoi fatiguer mes jambes jusqu'à les paralyser? pourquoi aller plus loin? Rien ne m'attend; je ne vois rien à l'horizon. Le ciel est là tout aussi ardent et la terre tout aussi aride. Non. Que mon triste voyage- finisse ici, — ici, au milieu de la plus affreuse solitude.

Il s'avança d'un pas chancelant jusqu'à une éminence de sable, s'assit, pencha la tête, porla la main

1,K l'ÈLElUN I»ll DI':SRUT.

devant ses yeux el se mit à pltMirer. De ses yeux éj.'arés s'i'cliappaitMil de temps en temps deux larmes (|iii coulaient sur ses joues piïlcs et allaient disparaître à se> pieds dans le sable. Le cd-ur du pèlerin était en proie à uu si profond clia}^rin, a une si morne douleur, qu'il perdit la conscience et le sentiment de la situation ; et bientôt ses larmes cessèrent île couler, comme si elles avaient été les derniers indices de la sensibilité de son Ame. Puis il leva la léle et arrêta un œil fixe sur le désert, comme si sa vue égarée eût sondé une tombe sans lond.

Penclant qu'il était là, oublieux de lui-même et semblable à un èlre inanimé, plusieurs caravanes passèrent devant lui, et qiiehjues voyajieurs, pris de compassion, s'ap|)rocbèrent de lui et lui demandèrent la cause de sa douleur, tout eu lui offrant un vase plein d'eau fraîche. A peine le pèlerin eut-il prononcé (jnebiues mots, (pie les voyai;eurs lui arrachèrent de la main le vasetju'ils lui avaient olferl, et s'éloignèrent en le raillant, comme si l'inlorluné eut été un fou, p(»ur la conservation duquel on ne devait pas sacrifier la précieuse eau de source. Pourquoi donc celte outrageante pensée était-elle venue aux membres de la caravane? Le pèlerin ne leur avait rien dit qui pût exciter leurs moqueries; mais en leur exprimant sa reconnaissance, il avait employé un lani;age si énergi- (|ne et des paroles si élevées, qu'eux, incapables de les comprendre, s'étaient regardés avec confusion et avaient couvert leur ignorance par un rire général; puis on lui avait arraché le vase salutaire, par ressentiment; — procédé de l'homme sans cœur, qui ne pardonne jamais à ceux qui lui font toucher, par la comparaison, la bassesse de son Ame.

Avec douleur et désespoir, le pèlerin vil tour à tour toutes les caravanes disparaître à l'horizon, el, fermanl le» yeux, il résolut de ne jamais les rouvrira la lumière du soleil; son cœur adressa au momie un amer adieu.

On ne brise pas si facilement les liens qui nous attachent à la vie; l'agonie du pèlerin était douloureuse et la soif ne le torturait pas nmins. Lonj,-temps après, cepenilant,il en \int à ce moment où l'esprit qui nous anime s'efforce de (|uitter le corps. Alors il releva lout à coup la léle, comme un homme qtii se rappelle une chose (nd)liée. 11 ramena devant lui la harpe suspendue »ur son dos et dit :

— Le cygne a son chant suprême !

Fit ses doigt» tremblants coururent sur la harpe. Les sons qui s'en échappèrent, en frappant son oreille, éveillèrent dans son Ame des idées en harmonie avec eux, et la voix de l'iu^lrumenl .se maria à sa voix; il chanta :

« La vie du poète est semblable à un voyage dans les déserts sans limites de l'Arabie.

» Seul eu ce monde, avec sou Ame inquiète et agitée, il m- rencontre jamais rien qui puisse apaiser sa soif inextinguible;

» Mécontent de la naluie telle que l'a fait le Créateur, il rêve des choses ({ui n'existent |)oint;

» Il veut rencontrer, et il cherche des beautés qui ne peuvent se trouver sur la terre, et forme des désirs qui n'y peuvent être satisfaits;

» Semblable à l'aigle, qui ne craint pas de regarder en lace le disque ardent du soleil, il s'élève au-dessus des sphères ordinaires de ce monde, et, dans son audace, il offre son amour aux anges du ciel;

K Kt les anges du ciel acceptent cet amour, et caresjent celui qui a été assez puissant pour monter jus(|u'à eux.

j» Mais de même que l'aile de l'aigle finit par se fatiguer et le force de se reposer sur la terre.

» Ainsi se fatiguent les ailes de l'imagination, qui forcent le poète à revenir à la terre et à la réalité sensible.

» C'est alors, Dieu du ciel, (ju'il sent quel don fatal vous lui avez fait !

» Car la nature est sans couleur, les jeunes filles sont sans beauté, les fruits de la terre sont amers, les fleurs des champs flétries, et la voix des hommes ressemble aux cris des corbeaux affamés qui s'abattent sur une proie.

)) Pour celui qui a habité le ciel, qui a contemplé la face resplendissante des anges, et qui a pu dormir avec volupté sur le sein d'un séraphin, bercé |)ar sa voix dune ineffable douceur.

j> 0 poète, poète, pourquoi ne peux-tu toujours rêver? |)our(|uoi le fruit l'écliap|)e-l-il toujours au moment on les lèvres s'ouvrent |)our le savourer?

» Nul bonheur ne serait comparable au tien, si, avec la force de créer, lu avais reçus aussi la puissance de posséder;

» Car tes désirs sont les désirs d'un dieu, et tu étreinsde tes bras la nature créée et incréée, comme si tout — mais tout — t'apjiarlenail !

)' Et, quand tu as possédi' les apparences de tout, ({uand le goût de tous les fruits imaginables l'est connu, et quand tu as tour à tour porté Ion amour A lous les anges, que peul-il donc encore te rester?

> Hiei» ! La nature désenchantée revél à tes yeux une couleur grise el sèche ; le monde devient pour toi U!U' aride stdilude où lu ne rencontres rien, que le sable monotone du chagrin et le soleil brûlant des dé.sirs inassouvis... »

Ainsi le pèlerin esquissait dans ce chant le vide déplorable qui s'élail fait dans son Ame; lui-même était le poète (pii avait caressé toutes les chimères

LE PELERIN DU DESERT

(le l'iinagination, et maiiiteiianl, le cœur froid el (lesséclié, il voyail s'approcher la mort comme le but désiré de sa triste carrière.

Tandis qu'il poursuivait le chant commencé, son oreille fut tout à coup frappée par un bruit étrange; ses doigts restèrent immobiles sur les cordes de sa harpe et ses lèvres tremblantes s'arrêtèrent entr'ouvertes dans l'émission d'un son, tandis qu'un sourire presque imperceptible venait flotter sur son visage.

Qu'est-ce qui pouvait, au milieu du désert sans bornes, lui causer une telle émotion? Lui-même n'en savait rien; mais il lui semblait que les sons d une autre harpe s'étaient mariés à la sienne et qu'à sa voix aussi avait répondu une autre voix. Quelle que fût sa curiosité, il n'osait cependant regarder autour de lui, dans la crainte de perdre quelque chose du bruit mystérieux qui avait frappé son oreille.

Bientôt il entendit une puissante voix d'homme qui, malgré son ton grave et austère, était cependant d'une touchante douceur. Le poète se sentit ému jusqu'au fond du cœur; pour la première lois, il rencontrait sur la terre un chant aussi imposant et aussi sublime que ceux qu'il avait entendus souvent dans les extases de son imagination.

Il toucha deux fois avec une énergie convulsive les cordes de sa harpe, et le chanteur mystérieux répondit ainsi à la plainte du pèlerin :

« Oui, la vie du poète est semblable à un voyage dans les déserts fans bornes de l'Arabie :

» Mais les solitudes de l'Arabie ont des oasis et des sources aux ondes d'argent, — des oiseaux au doux chant, des fruits savoureux et des Heurs charmantes.

» Tu as dans ton voyage aperçu de loin ces oasis, mais tu les a dédaignées en cédant à un préjugé, et lu as dit : « Les arbres de la terre ne sont pas )) assez verdoyants pour moi et ses fleurs sont sans » couleur et sans parfum. »

» Tu as entendu de loin le murmure du ruisseau et tu as passé sans apaiser ta soif, en disant : « L'eau de la terre est corrompue et répugnante. »

» Tu as vu flotter au loin le voile des jeunes filles; tu as vu leurs longs cheveux ondoyer au vent comme un manteau, et tu as détourné les yeux en disant : «Oh! les filles de la terre ne ressemblent » pas aux anges que j'aime! »

» Tu as vu des oiseaux aux riches couleurs venir t'annoncer qu'en cet endroit un frais berceau était élevé par Dieu pour te recevoir; mais, fermant l'oreille, tuas dit : «Ces oiseaux ne chantent » pas comme ceux que mon imagination a créés ».

» Et tu n'as joui de rien, ni rien possédé, parce que tu n'as rien voulu posséder ni rien savourer.

» Crois moi, tout ce que peut rêver le poète se

trouve aussi sur la terre; car son imagination même ne puise ses créations que dans la réalité.

» Et, avec la puissance de l'imagination, il a aussi la puissance de posséder : la volonté de l'homme est la baguette magique qui peut lui donner le plus grand bonheur, si , comme un insensé, il n'abandonne pas la réalité pour suivre desi I usions.

» Poète, poète, goûte les fruits avant de les dédaigner; donne ton amour à une jeune fille avant de proclamer qu'elle n'a pas de cœur, et regarde la fleur avant de mépriser sa couleur.

» Et alors peut-être croiras-tu à la saveur des fruits, au cœur des jeunes filles et à la couleur des fleurs ! »

Le pèlerin était toujours immobile ; mais, chaque fois que la voix mystérieuse prenait un accent plus grave, de même que le vent, quand souffle l'ouragan, pleure et frémit dans les feuilles du chêne, son cœur battait plus vite, et il retenait son haleine pour écouler.

La voix se tut, et seulement alors le pèlerin se tourna vers l'endroit d'où elle était venue vers lui ; il n'eut pas sitôt fait ce mouvement, qu'un profond respect pénétra dans son cœur et il courba profondément la tête en signe de vénération.

Devant lui se tenait un vieillard dont le visage était empreint d'une noblesse remarquable, dont les joues, bien que creusées par les ans, avaient encore gardé toute la fraîcheur de la jeunesse, et dont toute la physionomie, sous ses cheveux d'un blanc de neige, ressemblait à celle d'un dieu. Le vêtement léger qu'il portait était aussi de la plus pure blancheur, et lui donnait l'air d'un prêtre. Il regardait le pèlerin avec bonté et semblait attendre ses paroles.

— 0 mon père! s'écria celui-ci, qui donc vous a appris ces chants? qui vous a enseigné ce langage qui ravit le co^ur d'une si douce extase?

— Poète comme toi, répondit le vieillard, j'ai aussi parcouru le désert de la vie, accablé de tristesse et de douleur; comme toi, j'ai osé dire que la nature créée par Dieu était trop sèche et trop aride; comme toi, j'ai méprisé les oasis toujours vertes de l'Arabie, et les jeunes filles, et les fleurs et les fruits de la terre. Mais, en punition de mon ingrate audace, je tombai alors dans le désespoir et le dégoût de la vie; rentrant en moi-même, j'étudiai avec plus de bonne volonté les choses qui m'entouraient, et j'y trouvai tout ce que j'avais rêvé.

— Se peut-il que je croie cela? s'écria le pèlerin. Avez-vous trouvé l'ange qui a reçu les adorations de votre jeunesse?

— J'ai trouvé cet ange, répondit le vieillard.

— Avez-vous trouvé ces palais aériens qu'avait créés votre imagination?

LE PÈLERIN DU UÉSEHT

— J'ai trouvé ces palais.

— Avez-vous aussi rencontiv les doux chants, les fruits savoureux, los limpides ruisseaux, les pures et noides passions, les amis dévoués, et tout le bonheur (juo vous aviez rêvé?

— J'ai trouvé tout cela, reprit le vieux poète avec un sourire de satisfaction.

Il prit la main du jeune piderin, et, se mettant eu marche avec lui, il dit :

— Venez avec moi, et je vous montrerai i|ut' la terre peut donner \)\ns (jue ne rêve l'imagination d'un poète.

Et, étentiant le doii;t dans la ilirection du soleil couclianl, il reprit :

— Ne voyez-vous pas là-bas, derrière ces collines de sable, quelques feuilles vertes qui semblent étendues sur le sol.

— Oui, répondit le pèlerin, je les ai remanjuées depuis loiiiçtemps; ce sont sans doute quelijuos plantes rampantes qui sont tombées dans ce désert des mains de l'avare nature.

— Non, non, s'écria le vieillard; ce sont les cimes des arbres qui ond)rai;ent mon palais sons leur l'euillaire éternel; si vous n'aviez pas dédaigné ce peu de verdure, vous y auriez trouvé comme moi le bonheur (\m y est caché. Voyez-vous comme l'orgueil vous égare!

Sentant qu'il avait mérité ce reproche, le pèlerin se tut; et tout en marchant, il songea combien de fois il avait dédaigné le bonheur terrestre sans vouloir l'éprouver. Il puisa dans ces réllexions plus d'espoir et de meilleures dispositions à savourer les joies qui lui étaient promises, et (ju'il allait rencontrer comme la réalisation de ses rêves enchantés...

Ils atteignirent cnlin, mais non sans peine, au sommet des collines sablonneuses désignées par le vieillard. Celui-ci arrêta le pèlerin et lui montra une protomle vallée dont la luxuriante végétation s'étendait sous leurs pieds comme un vert tapis. Le jeune poète, tout jtnpélait, leva les bras au ciel et ses yeux se promenèreirt sur toutes les beautés de la merveilb'iise oasis, tandis qu'il restait mm>t et comme pétrifié.

— Eh bien! demanda le vieillard triomphant, votre imagination vous a-t-elle jamais olTi-rt une

contréeaiissi riche et aussi belle.'

— 0 mon père, répondit le pèlerin saisi d'un vif enthousiasme, j'ai maintes fois rêvé des fruits d'or qiif je vois briller ici dans la fraîche verdure des arbres; j'ai souvent entendu en imagination un rn'ur comme celui des oiseaux de cet oasis enchanteresse; j'ai souvent, dans une heure d'extase, vu des ruisseaux cf)nler comme des lilets d'argent au milieu des Heurs qui émaillaient une riante campagne; mais mon imagination n'a jamais été assez

puissante pour me faire embrasser d'un seul coup d'oeil toutes les merveilles de la nature. Oh! si mon àme ne me montre pas ces choses dans un endroit trompeur, si c'est bien la réalité qui est devant moi, je dois avouer que, dans mes plaintes, j'ai calomnié la nature et la Divinité!

— Le bandeau qui t'aveuglait est tondjé, dit le vieillard en descendant vers la vallée avec le pèlerin : hier encore, tu aurais trouvé tout cela sans couleur et sans charme; mais aujouid'hui, ta puissance de jouir est doublée. Viens, et tu pourras jouir de tous les bonheurs que tu as pu rêver; mais surveille bien Ion ;\me, ne lui permets jamais de s'élever dans le ciel trompeur de l'imagination et de former des désirs impossibles à satisfaire; car au moment on le ijénie des poètes te présentera de nouvelles illusions, toutes les beautés que tu admires maintenant s'évanouiront, sans laisser même un souvenir, comme tes rêves ordinaires.

Le pèlerin comprit l'importance des conseils du vieillard, et, plein du plus vil désir de savourer longtemps les joies de la vie, il résolut de résister courageusement aux assauts de l'imagination, et de s'abandonner sans réserve an bonheur terrestre (|iii lui était oITert. A mesure qu'il descendait plus avant dans la vallée avec le vieillard, l'herbe, qui croissait dans le sable sous leurs pieds, devenait plus épaisse et plus molle; déjà ^-à et là une humble Heur sortait du sol, comme la messagère dune nature plus riche; et, par moments, des oiseaux amouieux envoyaient jusqu'à eux, du fond de.>5 massifs de verdure encore éloignés, les préludes d'un chant délicieux.

Le jeune poète, lrans()orté du doux espoir des joies prochaines, marchait lentement et dans le plus grand silence. Un air tout chargé du parfum de mille (leurs lui était apporté de l'oasis par la brise, et, en aspirant cet air vivitiant, il sentait son cieur envoyer un sang chaud dans ses veines avec une énergie inconnue; les teintes d'or des fruits, la fraîche verdure de la végétation, les brillantes couleurs des Heurs send)l, lient déjà plus séduisantes à ses yeux.

Enfin ils arrivèrent au pied des arbres qui couvraient l'oasis comme une vonte de venlure, et, en marchant sur les gazons moelleux, ils l'oiilaient aux pieds des milliers de Heurs odoriférantes ipii semblaient éloiler le sol. Le jeune poète, ayant posé le pied sur une d'elles et croyint l'avoir écrasée, se retourna avec uwc sorte de regret vers l'endroit où elle se trouvait; mais quel fut son élonnement de la voir dresser plus fièrement (pi'auparavanl son calice aux teintes d'or et d'argent ! Il remari|ua aussi que toutes les antres Heurs s'étaient relevées et (|u'elles ne gardaient

LE PÈLERIN DU DÉSERT

pas la moindre trace de blessures; il admira l'énergie vitale que la nature possédait en ce lieu, et dès lors posa le pied sans précaution sur les richesses végétales qui couvraient le sol. Mais si l'oasis passa son attente, il lui restait cependant un désir. Ce charmant bosquet, avec ses oiseaux au chant mélodieux, avec ses fruits magnifiques et ses fraîches allées, ne lui semblaient pas avoir atteint le comble de la perfection, puisqu'il n'y découvrait personne autre que le vieillard. 11 songeait à part lui que son imagination lui aurait montré, au milieu de cette belle et luxuriante nature, de belles jeunes filles; déjà même il se disait avec une témérité prématurée : «Mes rêves, ô rêves de poète, que vous étiez plus beaux ! » lorsqu'il entendit au fond des vallées des accords de harpe et de sistre auxquels se mêlait une voix d'un timbre aussi sonore que l'argent le plus pur. Une soudaine expression d'attente et de curiosité se peignit sur le visage du pèlerin.

— Mon père! mon père! s'écria-t-il, satisfaites à mon désir. Oh ! pour l'amour de Dieu, faites appel à toutes vos forces, et courons! La voix qui nous arrive est-elle celle de lafemme que J'ai longtemps rêvée. Je l'ai entendue bien souvent quand j'implorais l'amour d'un ange créé par mon imagination... Écoutez!. . écoutez!... C'est bien elle!

Et, malgré l'avertissement du vieillard, il se dégagea de sa main et courut, comme un fou, dans la direction de l'endroit d'où semblait venir le chant.

— Insensé! insensé! s'écria le vieillard avec anxiété, reviens sur tes pas. C'est l'imagination, c'est ton mauvais génie qui te pousse...

Mais le pèlerin était trop surexcité par l'aveugle amour qu'il éprouvait, et, tout en accélérant le pas, il n'entendit pas la voix du vieillard. Il arriva, après une longue course, dans le voisinage d'un berceau couvert d'un épais ombrage ; de grands arbres dont la forme et les feuilles lui étaient inconnues y avaient amoureusement entrelacé leurs branches, et leurs fruits reposaient sur un lit de pampres toujours verts. Devant lui, et près du tronc des arbres, des roses fraîchement écloses, de tout parfum et de toute couleur, étaient disposées en petits berceaux, et, leur calice s'ouvrant sous la fraîche brise du soir, elles répandaient autour d'elles une douce atmosphère qui éveillait dans le cœur des désirs d'amour.

Le pèlerin s'arrêta; il sentait qu'une influence surnaturelle l'entraînait, car, comme si une baguette magique l'eût touché, il se trouvait tout autre qu'il n'était : son cœur battait vivement, gonflé par le désir, et son sang, chassé avec force, envoyait de soudaines rougeurs àsesjoues. Un ardent amour brûlait dans son cœur, et, en se représentant l'ange qu'il avait longtemps rêvé, il lui échap-

pait déjà de brûlantes paroles d'amour qui sortaient malgré lui de sa poitrine. L'herbe sur laquelle tomba son regard conservait les formes de plus d'un beau corps de femme qui y avait reposé ; toute sorte d'oiseaux se jouaient au milieu des roses, et se prodiguaient de si vives caresses, qu'il se sentait enflammé.

Après avoir contemplé pendant quelque temps cette scène avec une sorte de délire, il s'enfonça plus avant dans la magnifique forêt, jusqu'à ce que, sortant de l'ombre des arbres, il se trouvât sous les doux rayons du soleil du soir.

Celui qui, en ce moment, eût été le compagnon de voyage du pèlerin, eût vu comme il tremblait et comme il ouvrait les yeux avec stupéfaction ; il eût entendu quels soupirs s'échappaient de son sein et quels cris d'admiration sortaient de ses lèvres.

Une vingtaine de jeunes filles ou plutôt d'anges étaient assises devant lui sur le mol gazon. Un ruisseau qui descendait capricieusement d'une colline amenait l'eau à leurs pieds dans un vaste réservoir. Le cristal transparent de ce miroir liquide doublait le nombre des jeunes filles et rendait au spectateur leur image plus belle qu'il ne l'avait reçue d'abord. Par moments, la surface unie del'eau s'agitait, et d'innombrables poissons, montrant leurs nageoires rouges ou dorées, venaient caresser les pieds nus des jeunes filles, comme si eux aussi voulaient rendre hommage à leur beauté; puis ils disparaissaient avecl'eau murmurante du ruisseau.

Les filles de l'oasis puisaient cette eau dans des vases d'argent; puis, la répandant sur leurs têtes, elles peignaient leur soyeuse chevelure, qui retombait sur leurs épaules rosées. Leur costume étrange et charmant s'accommodait avec une rare élégance à leur taille fine et dégagée : des voiles de la gaze la plus légère, semés de pois d'or et d'argent, permettaient à l'œil de deviner les pures et suaves lignes de leurs formes délicates; mais on ne pouvait pas les voir; et tant de beautés étaient cachées à l'œil, que l'imagination du poète avait encore une belle carrière. A côté d'elles, sur un lapis de fleurs, reposaient les harpes et les sistres dont les sons avaient ravi le pèlerin, et des vases de pur albâtre dans lesquels étaient sans doute renfermés des parfums.

Bien qu'au premier coup d'œil les jeunes filles semblassent égales en grâce et en beauté, il y en avait cependant une parmi elles dont les charmes, après un examen plus attentif, surpassaient ceux de ses compagnes ; en elle se réunissaient même toutes les beautés qui brilLdent isolément chez les autres. Sa chevelure était plus longue et plus soyeuse, ses memb.es plus souples et plus délicats, et ses doigts, qui navaient pas encore quitte

LE PKLEItlN DU OÉSEHT.

les cordes île la harpe, rtaieiil plus fins et plus rosés. Sous ses cils blomls roulaient tle chaudes perles semblables aux -iouttes de rosée ipti attendent le soleil du malin dans le calice des roses : la jeune lille pleurait, non jias de Iristesse, mais sous l'impression d'une passion inconnue ([ui s'ttait allumée en elle à la vue du pèlerin. Kllc seule avait un vêlement de la couleur d'un beau ciel pur, et i-ur le neiiieux albâtre de son cou brillait un collier de perles (jui rayonnaient comme une {guirlande d'étoiles. La nature était aussi plus belle autour d'elle; car, à côté de soncori)s,de nouvelles Heurs ouvraient sans cesse leur calice aux riilies couleurs.

Tout frémissant de respect et d'amour, le jeune pèlerin s'avança vers cet essaim enchanteur de jeunes Mlles; il était si avide et si plein de désirs qu'il narréta son re{,'ard particulièrement sur aucun de ces ancres, mais il les embrassa tous d'un seul coup d'ieil. En ce moment, il l'ut tellement ébloui et tran.«porlé de joie, qu'il oublia l'ani,'e si longlempsrévé par son amour de poète, pour laisser errer ses yeux sur toutes les beautés ipii lui étaient ofTertes.

Cependant, s'il eût rejjardé particulièrement la jeune fille au collier de perles, et si celle-ci eût tourné vers lui ses beaux yeux humides et mourants, il serait peut-être tombé la face contre terre et se fût prosterné devant l'ange en pleurs comme le musulman se prosterne sur le jiavé de la mosquée en présence d'Allah.

Les jeunes filles n'avaient pas encore vu l'étranger; mais, dès qu'il s'approcha du limpide bassin, les petits poissons (|ui se jouaient à la surface se précipitèrent tout effrayés au fond de l'eau; les jeunes filles alors levèrent les yeux.

A la vue du pèlerin, elles poussèrent un cri de joie, comme si son arrivée eut été pour elles un bonheur attendu; elles se levèrent vixement, et, jetant peignes d'ivoire et coupes dans les fleurs du gazon, elles s'avancèrent en souriant vers lui. Celui-ci, dans son élonn(>menl cl dans son trouble, n'avait pas remarqué que la jeune fille au collier de perles avait disparu derrière les buissons de roses et s'entuyait d'un |>ie(l rapide à travers les arbres. Dans cet état d'égarement, il était en cpielquf sorte privé de sentiment, comme \u\ homme qui voit devant lui un rdtjet surnaturel et n'en peut rroire ses yt'ux.

Les ^rracieuses vierges de l'oasis ne marchaient pas sur la pelouse du pas ordinaire des femmes; tout en ille<, jus(|u'au moindre mouvemeni, était plus moelleux cl plus éléj.'ant. Il «ùt été dillicile de Irouver sur le gazon la trace de leurs pieds: car leur marche était .»i léf.'ère, qu'on eut pu croire rjue l'air les soutenait; chaque |ias était une gra-

cieuse ondulation qui faisait pencher leurs tailles svelles d'un côlé ou de l'autre; non, jamais bayadéres d'Orient n'avaient traduit leur adoration devant l'autel île leur dieu Vishnou par une pantomime |)liis séduisante!

Le pèleiin fui ému jusqu'au fond de l'àine, lors- (|uil senlii les doigts charmants des jeunes filles caresser ses doigts, et plus encore (juand la joue rose d'une jeune lille vint s'appuyer conlre sa joue et qu'il aspira l'haleine parfumée de l'angélique créature. Il ne comprenait ni les paroles d'amour, ni les souhails de bienvenue qu'elles lui adressaient, et s'abandonnait, tout distrait, à leurs folles caresses. Le gesie et la parole naissent des émotions et des sentiments éprouvés par les hommes et servent à les exprimer; mais, (piand un homme est si vivement saisi par un sentiment de bonheur ou de souffrance, que son émotion sort du cercle des sentiments déjà éprouvés, alors ni gestes ni paroles ne peuvent plus être les interprètes de l'àme. Dans une telle situation, l'homme se tait et nage, oublieux de lout, dans le (lot de la passion (|ui l'emporte.

Entraîné par les jeunes filles, qui tournaient autour de lui comme un essaim de tourterelles amoureuses, le pèlerin s'assit sur l'herbe parfumée. Deux des filles de l'oasis se placèrent à ses côtés, et, lui |iassant leurs bras autour du cou, elles lui firent un coussin mille fois plus doux pour lui que le divan de velours du sullan; le lils de Mahomet dort sur la soie tissée d'or et d'argent; mais le pèlerin put reposer sur le cœur parfumé des jeunes filles. D'autres filles de l'oasis |)rirenl leur harpe et leur sitre, et chanlèreni un cliour volujilueux, pendant que le jeune inconnu était plongé dans de douces jouissances. D'autres ouvrirent les vases d'albâire qui contenaient les parfums et les baumes, et vinrent, quand le clueur lut achevé, près du jeune homme, dont elles soulevèrent doucement la télé et oignirent la chevelure des huiles les plus précieuses de l'Orient; puis, tressani une couronne avec des Meurs qui jaillissaient du sol sous leurs doigts, l'une d'elles la plaça sur la tête du pèlerin. A sa grande surprise, la couronne était formée de Meurs éclatanlcs mais frêles : de lemps en temps de» pétales bleus ou rouges tombaient de son front; ce qui lui annonçait, cha(|ue lois, (|u'ini calice venait de se dt'lacher de sa lige. Il dit en sou|iirant :

— Aimables tilles de la solitude, quelle fragile couronne vou> avez Iressée pour moi !

La jeune fille i|ui lui avait |dacé la couronne sur la tête répondit:

— l'oèle, c'est la couronne des joies du monde !

l'ne pensée de tristesse effleura le cœur du pèlerin; mais les caresses des jeunes lilles assises autour de lui ne lui laissèrent pa.s le lemps de ré-

LE PKLEKIN DU DÉSERT

fléchir, et il s'abandonna comme un enfant aux jouissances cl au bonheur. Longtemps il resta diins cette douce société, donnant des I)aisers à chacune des ravissantes jeunes filles et recevant les leurs.

Mais, par mégarde, il avait froissé sa couronne, en se penchant le front, aux épaules nues des jeunes filles, et peu à peu toutes les fleurs écrasées étaient tombées de leur tige. Il se sentit moins heureux, et déjà il commençait à former de nouveaux désirs; puis il remarqua qu'aucune des jeunes filles qui l'entouraient n'avait la voix de l'amante de ses rêves. Il demanda à l'une des filles de l'oasis :

— Vous avez encore une sœur, mon ange ?

— ■ Oui, poète, nous avons encore une sœur qui nous surpasse toutes en beauté, et dont la voix n'a rien d'égal sur la terre.

— Dis-moi, séduisante fille du désert, dis-moi comment elle est et quelles beautés la font reconnaître des autres ?

— Poète, elle a des cheveux si fins, si épais et si longs, qu'elle peut s'en envelopper comme d'une tunique de soie. Quand elle dort sur une couche de roses et de lis, les fleurs ferment leur calice de confusion; car le corps de ma sœur efl"ace leur éclat par la grcàce de la forme et la pureté de la couleur. Elle a des yeux qui peuvent rivaliser avec l'azur du ciel et qui sont toujours humides de larmes d'amour. A son cou est suspendu un collier de perles qu'elle a apporté des régions où elle est née; sa voix porte l'émotion dans tous les cœurs, et, quand on l'entend, on se croit ravi au ciel par une force surnaturelle...

Le visage du pèlerin se troublait de plus en plus à chaque mot qui sortait de la bouche de la jeune fille.

Elle 1 ul avait décrit l'objet de son amour de poète ; oui, c'était bien là la femme qu'il avait toujours caressée dans ses rêves; déjà il se formait un avant-goût du bonheur dont il jouirait, s'il pouvait rencontrer et presser sur son cœur cette adorable créature.

— 0 jeune fille! s'écria-t-il, conduis-moi vers la sœur! Je me sens mourir d'amour.

Il disait ces mots, lorsqu'il vit au loin flotter j)armi les arbres un voile bleu; puis il aperçut bientôt la tête de la plus belle des vierges.

Sans dire adieu aux filles de l'oasis, le pèlerin s'élança en courant à la poursuite de la fugitive : mais ses efforts furent vains, car elle était si légère et si rapide, qu'il ne put l'atteindre; cependant il ne perdait pas son courage: plus la difficulté grandissait, plus son désir devenait vif. Sans nu! doute, aveuglé par l'excès de la passion, il eût poursuivi l'objet de son amour jusqu'à succomber à la tâche, si le hasard ne l'eût favorisé. Ayant perdu de vue

la jeune fille, il s'était arrêté, désespéré, les bras croisés sur la poitrine, et il croyait avoir perdu pour jamais tout espoir de réaliser ses vœux. Mais tout à coup, sans soupçonner que le poète fût encore là, la jeune lille sortit d'un épais massif de fleurs; et le jeune pèlerin, transporté de joie, s'élança les bras ouverts vers la jeune fille, et, la pressant sur son cœur, il s'écria:

— Je le possède enfin, toi, l'idéal de toutes mes pensées! toi qui as allumé dans mon cœur la flamme de l'amour ! toi pour qui j'ai versé tant de larmes !0h !je t'en supplie, ne t'éloigne pas de moi!

La charmante jeune fille fixa un long regard sur le pèk-rin. Celui-ci, voyant les larmes inonder son visage, se mit, dans son transport amoureux, aux genoux de la vierge de l'oasis, en levant les mains vers elle comme pour implorer grâce.

Un sourire illumina le visage de la jeune fille; ses lèvres s'entr'ouvrirent comme les feuilles d'une rose fraîchement épanouie au soleil du matin ; elle jeta ses bras au coup du pèlerin et le releva en disant :

— Je t'aime, poète !

Au son de cette voix tendrement harmonieuse, le pèlerin leva les yeux au ciel et resta quelque temps immobile ; on eût dit une àme illuminée qui, dans une heure d'extase, voit se dérouler sous ses yeux les joies du paradis. D'une voix altérée, il répétait les mots de la jeune fille :

— Je t'aime, poète !

— Tu m'aimes, toi, la plus belle femme du ciel et de la terre, toi que j'ai rêvée toute ma vie!

— Oui, poète, depuis longtemps, je l'aime plus que toute chose, et mille fois j'ai reçu tes baisers passionnés... N'ai-je pas assisté à la naissance de tous tes chants ? n'ai-je pas pleuré et souffert avec toi quand le monde t'abreuvait d'amertumes et que, dans ton désespoir, tu le ceignais le front d'un crêpe de douleur? Oh! tu m'as souvent appelée, et toujours j'ai volé près de toi.

— Oui, oui ! s'écria le pèlerin avec un frémissement dans la voix, tu es pour moi une amie depuis longtemps connue : jamais, cependant, je n'ai pu comme aujourd'hui le presser sur mon cœur... Il est vrai, tu as soufl'ert, tu as pleuré quand je pleurais, douce compagne de mon àme, avec qui tu aimais à converser... Mais que je suis plus heureux maintenant! Je sens les battements de ton cœur répondre aux battements de mon cœur... Mes mains se jouent avec délices dans ta blonde chevelure 1... Oh! si tu savais, brillante perle de la terre, quel bonheur c'est que de te posséder! quel ravissement s'empare de l'âme en contemplant ton éclat, près duquel s'effacent les appâts de tes sœurs?

LE PÈLEKIN DU DÉSERT

— Mes sœurs, dis-tu, iiortc? Je n'ai point de sœurs. Les jeunes (illos que (u as vues sont des enfanls de la teiro el portent le nom des diverses joies que la terre peut donner; mais je suis, moi, la fille de rinleilij^iMice; enfant n^-e du mélange d'un rayon de la Divinité avec l'esprit liumain : je suis lille du ravissement et de l'extase de l'àme!

— Ton père, quel est son nom? ([uelle région haliito-t-ir?

— C'est loi, noltle poète, c'est toi «[ui es mon père et mon amant!... Je suis ta fille et ton amante!... Aussi, moi, comme la déesse fille île Jupiter, je suis sortie vivante de la tête, et le plus pur rayon de ton âme a formé mon Ame. Semblable à un dieu, tu m'as créée pour t'aimer, et, en me créant, tu as versé en moi les trésors d'amour que renferme ton cœur. Juge combien je dois être beureuse d'être en la présence, puisque je n'existe que par ti»i et pour toi!... Mais, hélas! ce bonheur sera la cause de ma mort... Oh! si je pouvais conserver seulement jusqu'à demain ton amour ot ma vie !

Une profonde douleur vint, peut-être pour la première fois de sa vie, couvrir comme d'un nuage le front de la jeune fille; elle pencha la tète comme une fleur agitée par le vent et baigna le gazon de ses larmes perlées.

Le pèlerin ne comprit i)as cette tristesse imprévue, cependant il en fut saisi; l'obscurité de la prédiction l'épouvantait. Il embrassa la jeune fille avec angoisse et s'écria :

— 0 vierge qne j'adore, la vie est si puissante en toi! Douée de toutes les forces de l'âme el du corps, comment pourrais-tu mourir sitôt?

— 0 poète! répondit la jeune fille, toujours triste, ii'as-tu donc jamais cherché l'énigme de la douleur des poètes? J'ai reru la vie en même temps que ton amour, el l'implacable sort a décidé (jue je perdrais la vie dès que ton amour me serait enlevé.

— Oli! mnn amour est éternel. Jamais il ne le mnnquera, non, jnmais!

— Hélas! je savais que, dès que lu m'aurais possédée. Ion amour pour moi s'élcindrail aussilôi , c'est une loi de la nature humaine à bupielle le poète est soumis comme les autres. Crois-moi, poète, demain, dès demain, une nouvelle création surgira de ton esprit : une jeune fille cpie tu trouveras plus belle que moi, et, dès ce jour, tu deviendras le père et l'amant de cet autre enfant de ton imagination. C'est pour cela que je fuyais, car ton rticiiite devait me tuer.

— Jamais ! jamais ! répéta le pèlerin avec l'accent de la plus vive passion; non, jamais mon amour pour loi ne peut s'éteindre. J'en jure par ma lyre! mes chants, mes pensées, mes amours seront tou-

jours pour loi. N'es-lu pas la |)lus belle et la [ilus charmante fille de l'imagination el de la réalité?... Oh ! sèche les larmes, laisse-moi jouir de tes grâces sans songer à l'avenir; je t'en supplie, bannis ces tristes pensées et fais briller encore à mes yeux Ion ravissant sourire : il fait naître en moi le bonheur!

La jeune fille releva la tèle; son visage n'était plus baigné de larmes; un doux sourire effleurait ses traits, comme le zéphyr qui, rasant l'eau, en ride légèrement la surface. Elle saisit avec passion les mains du poète el lui dit :

— Ton amour s'est affermi à la vue de mes larmes et ma vie s'en est fortifiée. Eh bien, je bannis mes tristes pensées pour me réjouir avec mon bien-aimé. Écoute... Knlends-tu ces chants el ces accords île harpe? C'est la fête que les poètes de la terre l'ont préparée... Viens, allons goûter tour à tour toutes les joies du monde.

Le pèlerin entendait, en effet, un chœur de voix mélodieuses ; il se laissa guider par la jeune fille. Le soleil avait disparu depuis longtemps déjà derrière les collines, el le faible crépuscule qui éclairait encore l'oasis ne permettait pas de traverser sans se blesser les épaisses broussailles; mais le collier de perles de la jeune lille guidait, par la vive lumière qu'il jetait, les pas de l'heureux couple. Après un court trajet, ils arrivèrent devant la façade d'un majestueux palais, qui, décoré de gracieux ornements arabes el mauresques, brillait comme un gigantesque bijou au milieu de cette riche nature. Mille lumières étincelaienl à travers le feuillage des vignes qui tapissaient les murs du château; el, tandis que les suaves accents de voix de femmes sortaient des massifs de verdure, un chœur d'oiseaux mélodieux répondait au chant des tilles de l'oasis.

Le ^)èlerin entra avec sa bien-aimée dans le superbe palais, et arriva dans une vaste salle. De nombreuses jeunes filles s'y trouvaient assemblées, el il y en avait beaucoup parnii elles (|ue le pèlerin n'avait pas encore vues. Toutes étaient vêtues de légers voiles de soie el portaient les plus riches ornements. Assises devant des tables d'or <l d'argent ciselé, elles jouaient de la harpe el chantaient avec une merveilleuse harmonie. .\ux murs de la salle étaient susjiendus des tableaux (|ui représenlaient les joies que peut donner la terre; dans les panneaux vides, entre les cadres des tableaux, on voyait de longues guirlandes de Heurs formées de rubis, de diamants, de saphirs et d'émerandes, qui éclairaienl la salle comme autant de flambeaux. Un IrAne élincelant de pierreries <.'.'levait au milieu de toutes ces splendeurs.

Le pèlerin fui rrinduit par son amie devant une table; là se trouvait un large lit de repos couvert

LE PKLErUN DU DESEUT.

de coussins frangés d'or, sur lequel la jeune fille le fit asseoir; puis, assise à côté de lui, elle lui passa son bras autour du cou et fil reposer la tête de son amant sur le mol oreiller; et il reposait ainsi, à demi couché dans les bras delà charmante jeune fille. Le poète, transporté d'amour, jouissait en silence de son bonheur; il regardait fixement dans les yeux de l'amante qu'il avait si longtemps rêvée. Elle fit un signe de la main et dit aux (illes de l'oasis :

— Du vin et du nectar pour mon bien-aimé! Une jeune fille couronnée de lleurs et d'épis

de blé posa une coupe d'or devant le pèlerin, tandis que d'autres apportaient clans une gracieuse corbeille des grappes de raisin de tous les goûts et de toutes les couleurs. La jeune fille à la couronne prit une des grappes dans la corbeille, et, la tenant au-dessus de la coupe, la pressa en l'écrasant; le jus pourpre jaillit entre ses doigts délicats et remplit jusqu'au bord la coupe, qu'elle olTrit au pèlerin.

Jamais il n'avait savouré vin plus délicieux : il sentit avec la généreuse boisson une vie nouvelle animer ses membres. Après avoir vidé la coupe, il la tendit de nouveau à la jeune fille, et dit avec enthousiasme :

— Verse encore, verse encore, aimable fille du désert! j'ai soif!

Elle pressa une autre espèce de raisin dans la coupe, que If pèlerin vida une seconde fois. Cependant, après avoir goûté un certain nombre de vins différents, le plaisir qu'il y trouvait commença à s'émousser, et bientôt il repoussa avec dégoût la coupe qu'on lui présentait.

Sa bien-aimée fit de nouveau un signe et s'écria avec enthousiasme :

— Que mon bien-aimé soit le roi de la terre; que sa puissance s'élève au-dessus de celle du sultan qui commande aux fils de Mahomet!

L'une des jeunes filles, qui portait sur le front un diadème brillant d'or et de pierres précieuses, s'approcha timidement du pèlerin, et, le prenant parla main, le conduisit jusqu'au trône, où elle le fit asseoir sur un siège orné de la pourpre royale; elle lui mit un sceptre dans la main et lui plaça sur la tête une éclatante couronne d'empereur.

Les jeunes filles, se levant toutes en même temps de leurs sièges, s'agenouillèrent, la tête inclinée jusqu'à terre, devant le poète étonné ; puis, relevant leur front virginal, elles entonnèrent un chant de triom|tlie dans lequel elles célébraient, en les portant jusqu'aux nues, les vertus, la puissance et la gloire de leur seigneur et maître.

— Mensonge! pcnsait-il en son âme; elles chantent des vertus que je ne possède pas; homme, je suis soumis à toutes les faiblesses humaines; je ne

suis pas un dieu; je ne suis, hélas! ni infaillible ni parfait!

Tandis que ces sentiments d'humilité lui venaient à la pensée, un grand bruit causé par des milliers de voix confuses se fit tout à coup entendre en dehors du palais; on eût dit qu'une innombrable multitude avait envahi l'oasis. Le nom du poète pèlerin fut acclamé par la foule, accompagné de mille bénédictions. Un sentiment d'orgueil s'empara bientôt de son esprit, el il s'estima fier de pouvoir commander à une telle multitude. La tristesse, cependant, vint bientôt étendre un voile sur son âme; il ne voyait plus, en effet, de gracieux sourires sur les lèvres des jeunes filles; leurs traits étaient empreints d'une froide expression de respect et de crainte, il n'y avait plus d'amour ni de sympathie. A ses paroles d'amour et de tendresse, on ne répondait plus que par des choses banales et pleines de flatteries affectées; il vit bientôt que ce n'était pas lui, mais bien la couronne qu'il portait qui recevait tant d'hommages. Emporté tout à coup par la colère, il jeta à ses pieds sceptre et couronne, et les brisa avec violence en s'écriant :

— Loin de moi, loin de moi ce bonheur qu'on ne peut partager avec les autres ! Pour un baiser de mon ange, je donnerais toutes les couronnes du monde !

Sans prendre garde à son irritation, sa bienaimée fit encore un signe et s'écria :

— Que mon bien-aimé soit l'homme le plus riche de la terre , qu'il possède plus de trésors que n'en renferment les mines de Golconde !

SiT cet ordre, les jeunes filles apportèrent des monceaux d'or et de pierreries au pied du trône; toute sorte de vases précieux et de magnifiques bijoux gisaient pêle-mêle au milieu de l'or et de l'argent monnayés.

Les yeux du pèlerin étincelèrent d'un nouveau bonheur, et, pendant quelque temps, il se plut à contempler les trésors étalés devant lui. Mais il sentit bientôt que plus il regardait ces richesses entassées, plus son cœur devenait froid, plus un odieux égoisme et de coupables désirs assaillaient son âme. Il détourna la tête avec mépris.

Sa bien-aimée fit encore plusieurs signes, et chacun de ces ordres apportait au poète pèlerin de nouvelles jouissances, mais il se lassa de toutes; et les chants mêmes des jeunes filles commencèrent à lui devenir indifférents. Tout à coup il s'écria avec impatience :

— Sont-ce là les joies de la terre? iS'on, non; il n'y a qu'un bonheur, une volupté, — c'est l'amour! Que le ciel éloigne de moi ces jouissances matérielles, qui énervent et étouffent mon âme! Rends-moi ton amour, je ne demande rien de plus !

LE PÈLERIN l)L DÉSEKT.

A ces mots, il descendit de son trône et voulut embrasser sa liieii-aimée; mais celle-ci lit un signe de la main et dit :

— Filles de la terre, je vous livre mon hienaim»»; apprtMie/.-lui le bonheur renfermé dans l'amour (jue l'on goûte ici-bas.

A ces paroles, un mouvement général de joie éclata parmi les jeunes tilles, qui vinrent se grouper autour du pèlerin avec une grâce voluptueuse, comme si elles voulaient, à l'envie l'unt; île l'autre, se disputer son amour. 11 lut conduit par sa bienaimée sur un tapis moelleux orné des dessins les plus riches et (|ui étaient tout parsemé de roses. .Après avoir disposé quebiues coussins, elle désigna au pèlerin chacune des jeunes filles et lui dit que ce lit de repos lui était destiné, il s'y phHa,àdemi assis, à demi couché, et se joua, avec une volupté distraite, au milieu des roses éparses autour de lui.

Les vierges de l'oasis s'approchèrent tour à tour du lit: l'une se coucha aux pieds du pèlerin; l'autre passa ses doigts caressants dans la brune ciievelure déjeune homme : une troisième appuya sa joue vermeille contre la sienne et lui murmura à l'oreille les plus douces paroles. Toutes les l'ormules d'amour qui aient jamais été iventées lui furent adressées; il vit toutes ses beautés enchanteresses palpiter d'amour à ses pieds, et les embrassa les unes après les autres, toujours certain de presser un cœur brûlant contre son cœur. Mais, quelque volupté qu'il éprouvât, il trouva bientôt aussi que l'amour est impuis^ant à donner un plaisir éternel. Quand il eut joui des caresses de toutes ces charmantes jeunes lilles, quand les paroles brûlantes furent épuisées, il tomba dans une muette rêverie et détourna ses yeux des jeunes filles, comme si leur présence lui eût été indilTérente. Elles lirent de nondjreux efforts pour réveiller >on attention, maissansy réussir ; il tombait dans une préoccupation de plus en plus profonde, et send)lait prêter l'oreille à un bruit insaisissable. En ce moment, retentirent dans la salle des accords de harpe qui semblaient venir de cordes de 1er et (jui dominaient le son des sistres, comme la voix de l'homme domine une voix de femme.

Le pèlerin |iarut ravi en extase en entendant ces chants; ils semblaient avoir sur lui une magique inlluenre, car il repoussa même sa bienaimée loin de lui avcr vivacité, pour recueillir pleinement et saus trouble le chant des cordes de fer.

— Poète! poète! >"écria srm amante en l'étrei- I gnant de ses deux bras, oh! écoute-moi, car je

sens la mort qui me presse déjà; mon sang se gLice dans mes veines!

Le pèlerin, se rap|)clant son ancien amour, lui

donna un baiser avec un vif sentiment de pitié et de chaleureuse affection.

— Tu meurs?... Uh! oui, je vois déjà la pâleur de la mort sur ton visage; tes yeux deviennent ternes et sans vie; adieu, toi que j'aimais tant!

— Tu vois, dit-elle, tu vois que je l'ai dit la vérité : tu ne m'aimes plus, et je meurs! Mais ce n'est rien, dit-elle en soupirant et avec un consolant sourire; demain, tu aimeras une autre idole, et, dans celte idole, à laquelle tu donneras plus de beauté encore, je revivrai : seulement, j'aurai changé de forme. Oui, oui, poète, tu aimeras encore l'enfant de ton imgination, et cet enfant sera le même. Adieu, je pars!...

Et elle tomba immobile et glacée sur le tapis.

Les autres jeunes (illes continuèrent leurs chants et s'elforcèrenl de ranimer à leur égard l'amour du pèlerin; mais lui, tout entier au charme des accents virils (ju'il venait d'entendre, répondait par un sourire de dédain à leurs muettes supplications. Emporté par la mystérieuse harmonie dans les régions de l'extase et du feu poéti(|uc, il saisit une harpe oubliée et fit retentir la salle de sons puissants et graves, tandis (jue son imagination, vivifiée par le feu sacré de la poésie, faisait passer sous ses yeux mille tableaux variés, bientôt sa harpe se mit à l'unisson de celle du génie des poètes qui était entré invisible dans la salle, et (|ui avait su tirer des cordes de fer un chant si imposant. Le pèlerin resta comme plongé dans cette extase de son âme, et joua si longtemps, que ses doigts fatigués le forcèrent de se reposer un peu. Il s aperçut alors que la mystérieuse harmonie avait cessé de se faire entendre.

Une soudaine émotion d'eiïroi et de terreur le fit bondir sur son trône, comme s'il eût eu devant lui la geule menaçante d'un tigre; une expression de haine et de dégoût contracta son visage; la harpe s'écha|>pa de sa main défaillante, et il s'arrêta tout tremblant.

Toutes les filles de l'oasis qui lui avaient été présentées comme île vivantes images des joies de la terre avaient subitement disparu, et, â leur place, sous les n)émcs vêtements, il ne vit plus (jue des sijuelettes décharnés ou d'horribles cadavres. Les fi nits (pii se trouvaient encore sur les tables avaient pris une teinte grise et saie, et ressemblaient à un monceau de fange; l'or même avait perdu tout son éclat. En un mot, de toutes les beautés qu'il avait admirées, il ne restait que cendre et poussière; l'air (|u'il respirait était devenu insupportable et avait |)erdn le parfum des roses et de la myrrhe pour prendre une odeur infecte et nauséabonde. .\près avoir contcm|dé (|iiel(|ues in>tants hîs misérables débris fie son bonheur, le pèlerin désenchanté quitta le palais d'un pas incertain, et s'enfuit

LE l'ÈLERIN DU DÉSERT.

vers les frais ombrages de l'oasis pour y poursuivre son chant poélique ; mais il fut trompé dans son espoir. L'ouragan avait dispersé les feuilles des arbres dans le désert, et précipité les fruits les plus suaves dans la boue; le brûlant simoun avait consumé les fleurs, desséché les limpides bassins, et les oiseaux avaient fui leurs nids dévastés, quitté l'oasis changée en un triste désert.

La vue de cette nature désolée remplit de douleur le cœur du pèlerin, et, tout en cheminant la tête baissée, il versait de temps en temps une larme sur l'herbe brûlée, où, peu de temps auparavant, il s'était assis avec volupté . Il ne lui restait qu'à quitter l'oasis désenchantée; aussi se hàta-t-il de gagner le désert aussitôt que possible; mais il s'égara au milieu des troncs brisés des ai bres, et erra longtemps avant d'apeixevoir à l'horizon les collines de sable. Comme il déplorait amèrement ce malheur, le vieillard qu'il avait si follement abandonné s'approcha de lui et lui dit avec un sourire expressif :

— Eh bien, poète, as-tu savouré les joies de la terre et joui des plaisirs du monde?... Tes désirs sont-ils satisfaits ?

— Homme bienveillant! s'écria le pèlerin, quel sentiment d'hostilité vous a poussé à me guiJer vers cette oasis, puisque votre dessein était de me faire regretter éternellement les jouissances et le bonheur perdus?

— Je suis moi-même ce bonheur perdu, répondit le vieillard; je me nomme VExpérience. La pitié que m'inspiraient tes continuelles illusions de poète m'a décidé à te donner une leçon qui devait l'apprendre en même temps ce que valent le bonheur terrestre et les félicités que tu rêvais, et te prouver que le sort du poète est préférable à celui de l'homme ordinaire, qui ne possède rien en dehors du monde matériel. Tu le vois, déjà les jouissances de la terre t'ont tellement fasciné, que tu ne connais plus le chemin à suivre pour t'en éloigner. Eh bien, je vais te servir de guide, et, chemin faisant, je te donnerai l'explication de ce qui l'est arrivé.

Il prit un autre chemin, et, tout en marchant rapidement avec le pèlerin, il lui parla en ces termes :

— Par les dons que tu as reçus, tu diffères des autres hommes. Le poète reçoit à sa naissance une grande partie de l'esprit de la Divinité; c'est pour cela que son imagination l'emporte toujours sur ses ailes vers les régions célestes, comme si, même avant sa mort, il voulait regagner la demeure de son père. Pour lui, il y a plus d'un monde; son existence n'est pas liée à la terre comme celle des autres hommes; car, avec le rayon de l'esprit divin, il reçoit une puissance

créatrice qui lui procure toute sorte de jouissances. Désire-t-il l'amour d'un ange, il se crée un ange adorable; désire-t-il une oasis, il se crée une oasis verdoyante et parfumée. De cette façon, le poète est maître de la nature créée et incréée. Pourquoi, si Dieu t'a doué de facultés plus puissantes pour jouir de tout ce qu'il a fait, pourquoi te plains-tu ? Pourquoi reproches-tu au Créateur que son œuvre ne soit pas parfaite, quand la nature humaine te transporte loin du ciel de l'imagination ?

— Je dédaigne et méprise à bon droit les choses de ce monde, dit le pèlerin en interrompant le vieillard. Depuis que j'ai été dans cette délicieuse oasis, je ne puis me plaire sur la terre; car rien n'y ressemble aux beautés que j'ai trouvées dans ce jardin du désert.

— Crois-tu donc que l'oasis t'ait offert des choses qui n'appartiennent pas à la terre ?

— Oui, je le pense et je lésais; tout n'aurait pas changé si soudainement de forme.

— Tu te trompes, poète, rien n'est changé dans l'oasis; les fleurs', les fruits, les jeunes filles y sont encore, sans avoir subi la moindre transformation; tes yeux seuls ont changé. Il en est ainsi de tout ce qui, par sa nature, est matériel et sensible; cela reste beau et séduisant aussi longtemps qu'on espère et qu'on désire; mais, quand le désir est satisfait par la possession et la jouissance, on est surpris de se trouver trompé; non pas que les choses dont on jouit soient mauvaises en elles, mais parce que la jouissance même nous en désenchante. Pour te mettre à même de savourer les joies terrestres, je t'avais, par une puissance mystérieuse que je possède, privé du génie poétique ; aussi longtemps que ton imagination ne te présentait rien de plus beau, tout était pour toi varié, brillant, plein de séduction ; mais, dès que l'extase s'est emparée de toi, dès qu'elle t'a égaré et t'a fait voir une nature imaginaire, les biens terrestres ont perdu tous leurs attraits. La jouissance et l'expérience t'ont donné du dégoût pour ce que tu désirais si ardemment. Ainsi la vie humaine est composée d'une alternative de désirs et de déceptions. Personne n'est en ce monde parfaitement heureux; le poète seul peut l'être, autant que la nature humaine le permet; et, pour te rendre un dernier service, je vais t'en indiquer les moyens-

Le pèlerin regarda le vieillard avecétonnoment et lui dit :

— Que dois-je donc faire pour être toujours heureux et délivré de la douleur?

— Écoute. Rentré dans le désert de la vie, tu y trouveras çà et là une oasis semblable à celle que tu viens de quitter; ne va pas plus loin, et savoure, avec reconnaissance envers Dieu, les plaisirs que

LE PÈF.ERIN DU DÉSERT

la terre te présente; ne laisse pas le p^énie poéti(|iie le visiter jjendaiil ce temps, car son soufllc IVrait tout (''vanouir. Non, livro-loi avec conliance aux jouissances ijui t'enivrent. Mais prends bien garde à ceci : nV'piiise jamais jusqu'à la lie la coupe du bonheur, et c'est toujours avec délicos que tu y tremperas tes lèvres. Quand lu sors d'une oasis enciianléo pour rentrer dans le désert, prends ta harpe et laisse ton esprit s't-lever dans un autre monde; tu rempliras ainsi des jouissances de l'ùme les heures de la vie, qui, pour les hommes vulgaires, sont le malheur et la chagrin. Mais tu pourrais trouver parlois que le chemin d'une oasis à l'autre est trop long, et je veux te prévenir aussi sur ce point.

A ces mots, il se pencha jusqu'à terre et cueillit une (leur qui était encore restée dans le gazon. Dès qu'il la tint en sa main, les feuilles se changèrent en or et le calice en diamants élincelants comme une couronne d'étoiles. Il l'olTrit au pèlerin et poursuivit :

— Voici l'immortelle fleur du souvenir; dès que la vie te pèsera et (jue ton esprit refusera de s'élever vers le ciel de l'imagination, tu contempleras cette Heur : le bonheur que tu auras éprouvé auparavant se déroulera comme un tableau sous tes

yeux, et tu trouveras dans le souvenir des joies |)assées une jouissance (jui donnera à ton âme une nouvelle force, et te soutiendra jus(|u'au bout de ton voyage... Nous voici au sommet des collines de sable; tu vois devant toi le désert de la vie : parcours-le avec courage et ne te plains j)lus de Uieu qui t'a tout donné, — même ie génie du poète.

Le vieillard se tut un instant, puis il ajouta encore :

— Et, si la douleur venait quelque jour à t'accabler tellement, que tu dusses courber sous ses coups Ion front abattu, pense avec une noble fierté que la tristesse d'un poète est plus désirable (\ue les plaisirs de l'âme égoïste enchaînée au monde matériel.

Le pèlerin avait jusque-là écouté, avec une respectueuse admiration, les conseils du vieillard. Absorbé par une profonde attention, il remarquai peine que son guide avait cessé de parler. Il tourna la tète de son côté pour lui adresser des remerciements; mais, sans rien dire, le vieillard avait disparu, et le pèlerin se trouvait seul dans le désert.

Fidèle à ce qu'on lui avait conseillé, il ne fit jdus entendre une plainte contre Dieu et ses œuvres, et rien sur terre ne troubla plus son bonheur.

n.> l'i i'i;r, K II in h r dksekt

"Vers l'année 1480, s'élevaient, dans le voisinage des prairies de l'hôpital, plusieurs petites maisons qui appartenaient au couvent des sœurs vouées au soin des malades, et qui étaient louées à de pauvres gens. La plupart de ces maisons étaient habités par des compagnons de métiers qui épargnaient à grand'peine sur leur salaire de quoi payer le loyer de la semaine, ou par des vieilles gens réduits à vivre, avec la plus stricte économie, de l'argent qu'ils avaient amassé dans leurs jeunes années.

Dans Tune des moins Caduques de ces maisons demeurait, à cette époque, une veuve avec son fils unique. Bien qu'elle ne possédât rien au monde, lajoie et le bonheur n'en avaient pas moins toujours

habité sous son toit : elle supportait sa pauvreté avec la plus grande patience, et n'eût pas échangé son humble condition contre une meilleure en apparence. La laborieuse activité de son fils et la douce affection qu'il lui portait, suffisaient à son bonheur. Comme elle avait concentré tous les sentiments de son cœur aimant sur lui, s'en voir aimée suffisait à sa félicité. A toutes ses prières, à toutes ses aspirations se mêlait le nom de son enfant, et l'amour qu'elle lui avait voué était si immense que sapropre personnalité s'y abîmait tout entière. Le fils, qui payait sa mère d'une tendresse égale travaillait jour et nuit afin qu'elle ne manquât de rien et pour peu qu'il surprît en elle quelque désir, il redoublait d'activité, il prodiguait ses sueurs jus-

ori.NTIN METSYS.

(ju'à ce ([iiil tut assez liclic pmir |Miiivoir lui donner roltjt'l siMiliailt'. I/ardtMir (jii'il apiiorlail au travail l'avait rendu si liahile dans son métier de forgeron, que personne ne surpassait son adresse ni ne pouvait se vanter de faire d'aussi beaux irains (jue lui. (l'était là nue des raisons pour Icscjuelles riiabilation de la veuve était ornée avec plus de •ïoùt (jue les autres. Son (ils, qui prenait à sou labeur un evtrème |)laisir, était toujours i,'ai et clian. tait sans cesse; aussi avait-on oublié son véritable nom pour lui donner le surnom de joi/eux forgcroti.

Depuis quehjues mois toute celte joie, tout ce bonbeur avaient disparu de la maison de la vieille veuve; maintenant on y versait des larmes, on n'y entendait que des soupiis, et déjà les voisins ne songeaient plus aux clianscms du joyeux forgeron (ju'à titre de souvenir de jours plus beureux.

C'était un lundi; la veuve, les joues baignées de larmes, était assise auprès du lit sur le(iuel son fils était étendu. Le robuste jeune liomme qui, pendant tant d'années, avait manié le marteau avec aisance et légèreté, (|ni, pour sa mère, avait répandu tant de sueurs, semblait ibangé en un S(iuelelte décbarné. On pouvait sur son cou nu suivre le jeu des muscles amaigris; les clavicules apparaissaient sous la peau aussi visibles (pie si elles n'eussent été recouvertes f|uc d'un voile transparent; tout son corps semblait consumé par le mal. Son visage ne portait pas le moindre signe de soulfrances; seulement une profonde tristesse s'y peignait, et l'on pouvait lire mille pensées déchirantes dans les yeux abattus qu'il tenait fixés sur sa mère. De temps en temps toutefois une expression de bonbeur venait encore illuminer son pâle visage : ce n'était pas un sourire, mais quelque chose d'incompréhensible, une secrète pensée qui donnait plus «l'éclata son regard et semblait l'éloigner de la tombe ouverte devant lui; alors la mère affligée, voyant le rude combat engagé dans l'àme de sou fils entre l'espérance, l'amour et de mortels tourments, saisissait sa main osscust? et soupirail pleine d'inquiétude; un seul mol s'échappait de ses lèvres : le nom de son fils mourant :

— Quintin! ô (Juintin...

A|»rès qu'ils se furent contemplés longlemps ainsi, la veuve se mit de nouveau à ver>cr d'abondantes larmes, et dit enfin d'une voix étouiïée :

— (juintin, mon pauvre fils, ne désires-lu rien? N'as-lu pas soif?

— Non, ma mère; mais vous? Je ne vous vois rien manger! Vous pleurez sur nmi pendant des jours entiers, et vous faites tort à votre sanli-. Oh! que je suis malheureux ! Je mourrai, je le sens bien, non pas de la maladie de mon corps, celle-là pourrait peut-être épargner ma vie ; mais il y a une

chose i|ui depuis longtemps me jiousse vers la tombe, (jui iii'ôle loul repos pendanl la nuit, (|ui me fait désirer la mort pendant le jour. 0 ma mère ! ma mère!

El nu torrent de larmes coula sursesjoues desséchées par la lièvre.

I.a veuve se leva, et se faisant violence pour dissimuler sa tristesse, elle serra dans ses bras avec une douce passion le corps épuisé de son (ils, et élanclia les larmes sous ses baisers.

— Quinlin, dit-elle, oh! dis-moi ce qui le déchire ainsi le cœur! Confie ce secret à ta mère! Peut-être saurai-je guérir le cliagrin qui te mine. Kt alors, Quintin, peut-élie ne seias-tu pas perdu pour moi. Ah! si cela se pouvait!

Oiiiiiliii garda le silence; seulement son regard s'attacha plus lixement encore sur les yeux de sa mère, sans que les pleurs cessassent de couler abondaininent sur ses joues.

— Dis-moi donc, rejiril la mère, dis-moi le secret que renferme ton cœur! Je l'eu supplie, parle, au nom de Dieu !

Un soupir, triste comme un gémissement sortit delà poitrine de Quinlin : il se couvrit le visage des deux mains et dit d'une voix (jui trahissait une si violente émotion qu'on pouvait craindre que sa vie ne se brisai :

— Vous avez faim, ma m'-re ! Depuis trois jours vous n'avez pas mangé. Croyez-vous que je ne le

sache jias? Oh! sûrement j'en mourrai Je vous

vois dépérir, vous n'êtes plus qu'une ombre.... et c'est pour moi que vous souffrez, pour moi seul !

— N'est-ce que cela? répondit la mère avec courage et presque avec un joyeux orgueil. Va, console-toi alors et ne te fais pas tant de chagrin. Souffrir de la faim pour toi, mon Quintin! pour toi ! Oh ! que Dieu me soit témoin que la seule consolation qui meresle sur laterre est de soulTrir pour mon enfant!

— Avoirdes bras qui sont bous à quelque chose! s'écria (juintin avec désespoir ; soupirer après le travail comme après le bonheur, el savoir que sa mère dépérit de (aim, sans pouvoir lui gagner un morceaii de pain noir! Mon Dieu, je serais indigne de votre miséricorde, si je ne mourais pas!

Olle exclamation avail beaucoup fatigué le malade ; aussi sa tête, un instant soutenue par l'exallalion, s'atf lissa-t-elle sans force: il re|irit avec plus de ( aliiir :

— .Mais, ma mère, ne nous reste-l-il donc rien (jui ait (juelque valeur? rien qui puisse s'échanger contre un morceau de pain ?

— Itien, mon (ils, répondit Irislement la vieille femme ; j'ai (ont vendu ; ne songe plus à ce moyen de salut.

L'infortuné (juintin se tordait dans son lil avec

fVUINTIN METSYS.

un si violent désespoir, que l'on entendit ses os craquer sous la couverture.

— Vous mourrez donc de faim! s'écria-t-il avec rage; moi qui déjà touche à la mort, je vous verrai succomber à côte de mon lit. Oli! non, cela ne sera pas! Oh ! je vais me lever et vous montrer ce que peut pour sa mère l'amour d'un fils.... Donnez-moi mes habits, et si, avant deux iieures, vous n'avez pas mangé, que Dieu me punisse du feu éternel!... 0 ma mère, ma mère, le doux Jésus ne s'est pas irrité de mes coupables paroles!... Je me sens des forces! Je renais!

On eût dit, en effet, que le jeune Qiiintin venait d'échapper soudain à l'étreinte de la malaJie; il remua les bras comme un homme qui se préparée un (ravail pénible, et ses mouvements étaient si libres et si énergiques que sa mère ne savait que penser d'un tel changement; elle n'osait s'abandonner tout à fait à l'espoir de voir un miracle s'accomplir chez son fils et demeurait stupéfaite, incertaine, à le regarder d'un œil ébahi.

Cependant Quintin avait mis ses vêtements avec une promptitude extraordinaire; mais quelque effort qu'il fîl pour surmonter la faiblesse de son corps, on voyait bien qu'il ne s'était opéré que peu de changement dans son état; bientôt, en effet, ses mouvements devinrent plus lents, son haleine plus courte ; vaincu, épuisé, il embrassa une fois encore sa mère en tremblant, et, poussant une exclamation de désespoir, il s'affaissa sur une chaise.

— 0 ma mère chérie, s'écria-t-il, je voulais aller travailler pour vous, mais..! je ne puis pas!

En ce moment, la porte de la maison s'ouvrit, et une religieuse du couvent entra, un panier au bras.

— Mère Metsys, dit-elle, j'apporte quelque chose pour notre malade Quintin. Mais qu'y a-t-il donc, mes bonnes gens? Quel malheur est arrivé ici, que vous soyez là à pleurer tous les deux?

Ni la mère ni le fils ne répondirent à cette question. Comme c'étaient d'honnêtes gens, et qu'ils n'avaient jamais imploré le secours d'autrui, la honte les empêchait de faire connaître leur détresse. Où est l'ouvrier laborieux qui pourrait dire, sans en souffrir, d'une voix suppliante : « J'ai faim ! »

La sœur ne prit pas garde au silence de ces infortunés; elle déposa sur une table le panier qu'elle portait et en tira une bouteille, puis elle versa dans un verre un bon coup de vin rouge.

— Quintin, dit-elle avec gaieté, voilà qui vous donnera du courage et vous fortifiera : tenez, videzmoi cela!

— Si ma mère boit ce verre, dit Quintin avec une physionomie suppliante, je promets d'assister à dix messes pour vous, sœur Ursule.

— Buvez, reprit la sœur, je donnerai aussi un verre à votre mère.

— Oh! dans ce cas, j'assisterai à vingt! s'écria le forgeron ému et les yeux remplis de larmes de joie.

Quand tous deux, pressés par tant d'instances, eurent pris chacun un verre de vin, la sœur mit son panier sous les yeux de Quintin en disant :

— Oh! j'ai bien autre chose encore!... Voyez un peu.

A peine Quintin eut-il jeté un regard dans le panier qu'il leva les bras au ciel et s'écria :

— Bonne Ursule, vous ne savez pas ce que vous nous apportez. J'oserai pourtantvousledire à vous, à vous qui, comme un ange de miséricorde, venez nous soulager et nous consoler. Ma sœur... ma vieille mère n'a rien mangé depuis trois jours et elle se meurt de faim!

— Seigneur Dieu! est-il possible? s'écria la religieuse. Dépêchez-vous donc; voici pour vous un pain de pur froment et un bon morceau de viande.

L'émotion de la veuve était si grande qu'elle ne put toucher au pain, ce qui, du reste, n'était plus aussi nécessaire, car le vin qu'elle avait bu lui avait rendu quelques forces. Pendant que la religieuse l'engageait à manger, Quintin avait insensiblement attiré à lui une des mains de la sœur Ursule, sans que celle-ci s'en fût aperçue. Mais, au bout de quelques instants, elle retira vivement cette main, car elle y avait senti un souffle ardent.

— Mais, Quintin, s'écria-t elle, que faites-vous donc?

— Pardonnez-moi, ma sœur, dit le jeune homme, oh! ne vous fâchez pas si j'ai mouillé votre main de mes larmes ; ce sont des larmes de reconnaissance et de respect!

La nonne rougit, saisie d'un sentiment de confusion, car le regard de Quintin se fixait sur elle animé d'un feu extraordinaire; on eût dit qu'il était en adoration devant elle. Pour échapper à cette situation qui l'embarrassait, elle se mit tout à coup à parler d'autre chose.

— Oui, mère Metsys, dit-elle, il y a beaucoup de gens malades en ce moment; et même ici, dans le voisinage, il y en a trois qui sont au lit : le tisserand Viken, le charpentier Balens et Hans le tapissier. Je porte aussi aux deux premiers quelque petite chose, quand je puis l'obtenir; mais le tapissier Hans travaille sur son lit pour notre couvent...

— Que fait Hans pour votre couvent, ma sœur? dit Quintin en l'interrompant précipitamment.

— Il peint des images imprimées pour des lépreux, répondit-elle ; il ne s'en acquitte pas très bien, mais, comme il est ma'ade, nous n'y regardons pas de près... Tenez, en voilà justement que je viens de prendre chez lui.

OUINTIN METSYS.

Elle tira du |)anier un paiiuet d'images et les donna à Qnintin qui les examina une à une.

— Ma s(pur, dit-il oulin, il me semble (juc je saurais faire mieux que cela.

— Oh! vous voulez rire, Quintin! llans le tapissier tisse tous les jours des dessins dans ses lapis ; c'est ce qui lait (}u'il s'y connaît un peu; mais vous qui êtes foriieron, comment cet ouvraîïe vous conviendrait-il?

Quintin se leva vivement, et, s'adressanl h la sœur, il dit avec fierté :

— Sœur l isule, il n'y a ni forgeron, ni tapissier, ni peintre (|ui sache faire une pompe comme celle que Quintin Metsys a faite sur le marché aux Souliers ! C'est vrai, je ne me suis jamais servi de couleurs, et peut-être gàlerai-je d'abord queI(|U('s images; mais n'oubliez pas, ma Sd'ur, qu'un lils qui travaille pour sa mère n'est pas un ouvrier ordinaire. Peut-être réussirai-je, il y a là quelque chose qui me le dit.

— Eh bien, Quintin, voici des images. Essayez ce que vous pourrez faire. Que votre mère m'accompagne au couvent, je lui donnerai des couleurs et des [linreaux.

— Allez, ma mère, allez vite, s'écria Quintin transporté. Oh! je vais pouvoir travailler, et, si je réussis, je guérirai, bien sur, car vous ne souffrirez plus de la faim par ma faute. Allez vite!

Quand sa mère fut partie avec la sœur, il prit les images l'une après l'autre en pensant aux couleurs dont il en piîindrail les dillérentes |)arties : ici du bleu, là du jaune, ici du rouge ou du vert. Cette méditation solitaire lui enflamma tellement la tête que ses joues amaigries trahirent encore le reste d'un sang généreux; il promenait son doigt sur les ligures comme s'il était déjà occupé à les peindre. Les images qu'il avait sous les yeux étaient bien loin d'être bonnes et leurs défauts n'échappaient pas à Quintin ; car, pendant ses années d'apprentissage, il s'était familiarisé avec le dessin; les travaux d'art qu'il avait exécutés enfer témoignaient assez de son expérience et de son goiit.

Lorsque sa mère fut de retour avec les couleurs, il se remit au lit, disposa devant lui une planche carrée, et, à demi assis, rommenra à peindre. La vieille veuve était tellement curieuse de voir le résultat du travail de ce fils si dévoué, qu'elle suivait avec une attention pleine d'anxiété tous les mouvements du pinrean.

Quoique Quintin travaillât très lentement, an bout d'une heure il eut cependant couvert une image des plus belles couleurs et des teintes les plus dèliratf'-;. llavi de sim propre ouvrage, il s'écria :

— -0 ma intre, vo\f).. j.' serai bimliM guéri; cela dépasse mon allentf.

La vieille femme ne connaissait rien à l'art sur le(juel Quintin consultait son jugement; mais elle se laissa séduire par l'éclat des couleurs et s'arrêta stupéfaite, muette d'admiration devant l'image peinte.

— Quintin, s'écria-t-elle tout à coup, si je la portais au couvent pour la faire voir'/

— Tout à l'heure, mère, quand j'en aurai fait ([uelques unes encore. Rendez moi celle-ci, pour (|ue je la mette devant moi.

— Vas-tu donc les peindre toutes de la même manière, Quintin?

— Non, mère, mais celle-ci a beaucoup de défauts, et je veux les voir pour les corriger dans la seconde.

La vieille femme était aussi joyeuse, aussi transportée (\\\e si un inexprimable bonheur lui fût survenu ; ce qui renchantail, ce n'était pas que son (ils sût si bien colorier des images, car elle ne s'en doutait guère, et à peine se promettait-elle qnebiues sliiiiers de son travail, si toutefois on voulait bien l'accepter; mais elle se réjouissait du contentement de son enfant, qui, soutenu par la passion du travail, paraissait se trouver beaucoup mieux, et qui, après avoirachevé la troisième image, avait fait entendre par manière d'exclamation, les |)remiers mots d'une de ses chansons oubliées. De temps en temps, dans son ravissement, elle interrompait l'assiduité du peintre pour l'embrasser, et celui-ci disait en riant :

— Laissez-moi donc travailler, mère ; vous m'enpêchez de continuer!

Lorsque la quatrième image fut terminée, la bonne femme insista tellement auprès de son fils pour obtenir (le les porter toutes à sœur Ursule, qu'il finit par y consentir, et la mère Metsys courut aussi vite que possible vers le couvent, qui se trouvait à quelques portées d'arbalète de la ville. Elle frapiiaàlaporte avec précipitation et attendit, le cœur palpitant, qu'on vînt lui ouvrir.

Une SM'ur très âgée parut au guichet; voyant que c'était une femme du peuple (jui avait frappé, elle ouvrit lentement et demanda :

— Que voulez-vous, bonne femme?

— Strur Ursule est-elle au couvent?

— Non, sx'ur Ursule est sortie; revenez demain.

A ces mots elle prit la porte et fit à la vieille femme un signe qui voulait dire: «Uctircz-vousque je ferme la porte. »

La mère Metsys ressentit un vif chagrin de ce (\\u) la sienr Ursule était absente, cl, retenue |)ar un sentiment plus fort qu'elle, elle ne put faire un pas pour s'éloigner du couvent.

— Avrz-vous encore quelque chose à dire? demanda la sœur.

Page 1